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Alluvions et ravine-ments de lalangue

CLAUDEPIERRE TIGIRLAS Luminitza
Date publication : 13/10/2017

 

Via le langage, la pratique psychanalytique se noue quotidiennement en tant que divagation de savoir sur lalangue. C’est ce langage qui nous confronte aux ouvertures de l’inconscient par son « savoir-faire avec lalangue ».

Comment, suivant l’exigence de l’Autre, le langage arrive-t-il à s’extraire de cette lallation ?

L’hésitation de l’enfant avant de se lancer dans la construction d’une phrase guide Lacan à y voir une preuve, qu’il y aurait en lui « quelque chose, une passoire qui se traverse ». Par cette passoire, l’eau du langage laisse « quelque chose au passage, quelques détritus ». L’enfant va jouer avec et « il faudra bien qu’il se débrouille. » Toute cette activité non réfléchie de l’enfant lui laisserait « des débris, auxquels, sur le tard, parce qu’il est prématuré, s’ajouteront les problèmes de ce qui va l’effrayer. » Le sujet ferait ainsi la coalescence de « la réalité sexuelle et du langage. »

De cette manière, Lacan donne corps au concept de lalangue traumatique liée à la rencontre avec une jouissance étrangère. Il le fait en 1975 dans la Conférence de Genève sur le symptôme.

           

Pour certaines personnes, les dépôts ou les alluvions de leur lalangue en quelque sorte familière peuvent s’inscrire dans les registres linguistiques doublement ou triplement étrangers faisant partie de leur plurilinguisme et dont ils auront connaissance par le retour de refoulé.

Pour d’autres parlêtres, une langue-fantôme faisant partie de leur histoire se manifestera, à travers lalangue, en plus de celle dont ils se savent le locuteur de manière assumé, en quelque sorte « officielle ». J’ai eu la chance de faire la rencontre de quelques-uns dans le dispositif analytique.

L’expérience de ces quelques parcours cliniques m’autorise la tentative de questionner le nouage entre le Réel de lalangue et l’inquiétante étrangeté, leurs effets sur l’être parlant dans son rapport à l’Autre, son lien aux semblables, ses petits autres. Cet être montre toutes sortes d’affects qui lui restent énigmatiques et qui le conduisent en cure.

Monika, la nounou de Freud lui parlait le tchèque, langue d’amour et des premiers interdits au niveau pulsionnel, en parallèle avec l’allemand, langue de l’extérieur, du social et les bribes d’un yiddish à l’intérieur de la maison parentale. L’écriture du « Das Unheimliche - L’Inquiétant » (1919) fut semble-t-il égarée quelque temps dans un tiroir de l’inventeur de la psychanalyse… Les mots tchèques « vécus » en Moravie était-ils voués à l’oubli ? Freud débute ce texte par une revue lexicographique méticuleuse. L’auteur ne se prive pas du plaisir des mots, Freud en jouit et nous donne eau à la bouche d’entrevoir — sous-jacent au texte, le contenu « dissimulé » auquel il se réfère.

Lorsqu’il se penche sur une série des langues étrangères, il nomme la Silésie, où circulent les langues d’origine slave de son âge tendre. Freud évoque ailleurs son rapport à la langue perdue en même temps que Monika, il a quatre ans lorsque sa famille déménage de Freiberg à Vienne : « J’ai retenu sans difficulté un petit couplet enfantin en tchèque, entendu jeune : je pourrais le réciter aujourd’hui encore, bien que je n’aie aucune idée de ce qu’il signifie. »

Nous percevons avec cet îlot de mémoire, l’inquiétante étrangeté pour Freud (et pour quiconque d’autre) de prononcer des mots sans la moindre idée de leur sens rendent ceux-ci presque irréels…

Né en 1875, Rainer Maria Rilke n’est pas seulement contemporain de Freud, qu’il a connu grâce à Lou Andreas Salomé, mais aussi un enfant de Prague et de la polyphonie propre à l’empire austro-hongrois. Rilke met en scène Malte Laurids Brigge[1] à Paris, situation qui favorise son travail d’écriture.

Malte, ce personnage-poète, le double hamletien de Rilke, s’enferme dans les constructions de son allemand d’origine. L’idiome maternel ne peut que mieux fermenter et donner voix aux traumatismes de l’enfance dans ce cadre où une bordure sonore est faite d’une langue étrangère, le français. Malte, nous explique Rilke, était « comme quelqu’un qui entend une langue splendide et résout d’écrire dans cette langue. La stupéfaction l’attendait encore d’apprendre combien cette langue était difficile ; il ne voulut d’abord pas croire que toute une longue vie pouvait se passer à former les premiers, les brefs semblants de phrases qui n’ont pas de sens. »

Une décennie plus tard, Rilke publiera son recueil des poèmes écrits en français entre 1924 et 1925, sous le titre Vergers. En réponse à l’exaltation d’André Gide, le poète de langue allemande se dira heureux et surpris d’avoir été « assez jeune » pour rendre sienne « cette jeunesse verbale délicieusement offerte ».

Dans un registre autre que la gravité de sa voix natale, le poète s’avance ici peut-être moins chargé par le traumatisme de l’enfance. Hardi dans l’art-dire comme sous le masque de l’étranger amoureux des sonorités nouvelles, Rilke accorde son être avec une voix : 

Une voix, presque mienne,
par trop de silence tentée,
monte et se décide / à ne plus revenir ;
tendre et intrépide,
à quoi va-t-elle s’unir ?

Je traite plus amplement ce sujet au niveau de sa relation au Das Ding dans les pages de mon essai « Rilke-Poème. Élancé dans l’asphère »[2]

Rapidement, le fragment évoqué des Carnets de Malte Laurids Brigge, poème en prose de Rilke trouva pour moi son écho dans ce que Lacan soutient dans une conférence à Nice (1976) : «C’est dans lalangue, avec toutes les équivoques qui résultent de tout ce que lalangue supporte de rimes et d’allitérations, que s’enracine toute une série de phénomènes » qui ont été… Le passage du Symbolique au Réel, opère donc un déplacement du problème en allant du changement de sens, et/ou depuis l’obtention d’un sens figuré.

Il arrive dans ma pratique de psychanalyste que des phonèmes, des syllabes, des bribes sonores aux assonances étranges, équivoques émergent parfois dans la parole analysante et laissent le sujet perplexe ou rêveur. L’analysant se tait ou déborde dans des associations fantasques. Il ne sait pas d’où cela lui parvient. En lien avec de telles formations de l’inconscient est évoqué parfois un bruissement discret de fond, une langue fantomatique qui se tient en arrière-plan…

Rappelons en lien avec ces manifestations cliniques le fait que l’infans réussit à échapper à la dominance et l’omnivoyance du regard de l’Autre et c’est une condition préalable pour que s’installe sa propre jouissance scopique.

Néanmoins l’impossibilité de l’ouïe à se boucher empêche l’infans de se soustraire à la voix de l’Autre. Il subit l’ingérence d’un magma phonique qui vocifère plutôt qu’il ne lui parle. Le lien à l’Autre réel, primordial, se fera par le biais de la lallation — qui renvoie à lalangue — constituée par l’écho et à la pulsion. Cette forme minimale de la réponse à l’Autre engendre des noeuds phoniques triviaux et élémentaires. Selon Lacan, le signifiant-maître « Le Un incarné dans lalangue est quelque chose qui reste indécis entre le phonème, le mot, la phrase, voire toute la pensée. » (Séminaire, Encore, p. 131).

Ces théorisations me font penser à une femme. Celle que j’appellerai Tamara est venue en analyse à 39 ans « pour ne pas étouffer dans la colère ». Et surtout, dit-elle, que son mari, ses enfants, son entourage professionnel pâtissent déjà, elle le constate, de sa façon de se tenir dans une sorte de rigidité qui lui paraît nécessaire à sa survie subjective. Plusieurs séances sont dédiées à des mouvements de colère, orientés contre sa mère, colère qui assombrissait sa vie depuis le décès du père de la patiente.

Tamara a su très tôt qu’elle a été adoptée à un âge tendre dans une pouponnière en France par des parents qui lui ont toujours parlé que le français et elle ne s’est jamais sentie attirée par d’autres langues. Abandonnée nourrisson, elle affuble sa mère biologique du terme « génitrice »…

Un fragment sonore surgit et il est récupéré au refoulement au cours de l’analyse, lorsqu’elle s’efforçait de se souvenir d’un lieu de vacances passées enfant. Ce qui lui vient à dire c’est ISSO et cette bribe retentissante inidentifiable insiste sur ses lèvres. Tamara s’en fait parfois une berceuse en étirant les trois lettres « iiissso-iiissso » et à d’autres moments se dit terrifiée et la sonorité se fige. Lors d’autres instants régressifs, la patiente se balance et balbutie une seule syllabe pa…pa…pa… La portée de ces éléments cliniques reste à développer.

En parallèle avec un travail de construction de son fantasme, Tamara entreprend de recherches liées à son identité. Son dossier, consulté à la DASS, lui révèle un témoignage de sa mère qui a voulu se suicider avec elle. En essayant de l’étrangler d’abord elle bébé, cette femme lui aurait chanté le mot « paradiso » en portugais, sa langue d’origine

Le parcours analytique de Tamara m’a enseigné sur la façon dont l’inconscient est transporté dans le témoignage d’un savoir, qui en dehors du dispositif, échappe à l’être parlant en grande partie.

Cet aperçu clinique et quelques autres exemples de ma pratique m’engagent à questionner les modalités par lesquelles la lalangue nous affecte. Lacan précise dans le Séminaire Encore (26 juin 1973) que les effets de lalangue, déjà là comme savoir, vont bien au-delà de tout ce que l’être qui parle est susceptible d’énoncer à l’endroit de l’Autre.

 

[1] Rainer Maria Rilke, Les carnets de Malte Laurids Brigge, Flammarion, 1995, p. 239.

[2] Luminitza C. Tigirlas, « Rilke-Poème. Élancé dans l’asphère », Études psychanalytiques, L’Harmattan, Paris, 2017.

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