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L’autruiche

Préparation des journées, Au-delà des figures de l'autre. Lyon 11/17
HILTENBRAND Jean-Paul
Date publication : 08/09/2017

 

Vendredi 27 janvier 2017

Merci beaucoup de m’avoir invité et j’ai grand plaisir à venir vous parler.

J’apprécie particulièrement cette boutade de Lacan sur « la politique de l’autruiche », parce que l’autruiche est une contraction avec le terme allemand Ich, c’est-à-dire le Moi, le Je et l’équivoque avec le ui de l’autrui en français. Eh bien déjà ce terme de Lacan évoque des significations diverses, si on peut dire, et en même temps évoque aussi la dimension de la tromperie, de l’erreur et de la fausse interprétation et tout ce qui colle si facilement au champ de l’imaginaire. Là où iconoclastes dans leur fureur contre les images et iconolâtres depuis la haute époque se perpétuent chez les analystes aussi bien. À vrai dire ce combat entre iconoclastes et iconolâtres ne m’intéresse pas beaucoup, en tant qu’analyste, car il faudrait d’abord répondre à la question de savoir pourquoi l’homme dès les temps les plus primitifs, s’est mis à revêtir les parois des cavernes par des images, des gravures ?

La réponse tient dans la seconde partie de mon petit propos liminaire du papier que vous avez sans doute vu, et où je fais allusion à des aspects fondamentalement différents de la constitution de l’être humain, dit chez nous parlêtre. Il y a un paradoxe chez le parlêtre entre sa passion de l’image et les contraintes qu’il subit du fait que c’est un être de langage. Et c’est sur ce paradoxe que je vous propose d’abord de m’en expliquer pour vous en montrer la raison, parce que dès le début de l’analyse ou presque le début c’est à dire en 1914, Freud a écrit un texte qui s’intitule « Pour introduire le narcissisme », texte qui est fondamental, et accompagné bien sûr pour nous de celui de Lacan sur l’imaginaire qui est aussi fondamental que le texte de Freud. D’une certaine manière ils se rejoignent et se complètent. En revanche, il semblerait, je mets là un conditionnel, que nous ne puissions plus tenir tout cela ensemble, d’une manière correcte et compréhensible et cela pour plusieurs raisons.

La première, est qu’il n’est plus possible comme le fait Freud d’opposer diamétralement pulsion du Moi, c’est à dire pulsion de la dimension imaginaire et pulsion sexuelle, comme il le fait dans ce texte de 14. Cette opposition persiste mais plus dans les mêmes termes, ni exactement dans nos conditions sociales. Lacan le souligne d’ailleurs dans un article qu’il a rédigé en 1938 dans l’Encyclopédie sur la famille et les complexes familiaux. Il est remarquable aussi que l’enfant de 2017 ne se construit plus selon les mêmes coordonnées, les mêmes modalités que celle du temps des articles de Freud et de Lacan. Il y a non seulement déclin de la fonction du Nom du père, c’est maintenant le B A BA de notre propos, mais il y a aussi déstructuration des ensembles familiaux, désorganisation des repères moraux, crise de la transmission des savoirs, trouble dans la construction du sujet qui a pour conséquence une perturbation profonde du statut identitaire pour le jeune.

Ceci est lié évidemment aux fondements individualistes, de l’individualisme, c’est-à-dire que l’individualisme est posé comme une primauté aujourd’hui, qui impose ses règles d’échange social ou de non échange social. Cette explosion de l’individualisme et de ses conséquences a eu lieu à une date tout à fait précise : 1960. Ce ne sont pas les sociologues, ce ne sont pas les psychanalystes qui ont découvert cela. Ce sont ceux qui font des recensements, ceux qui sont à même d’étudier les flux sociaux, qui se sont aperçus à partir de 1960, qu’il y avait une recrudescence des divorces, une recrudescence, plus exactement une accentuation de la baisse de la natalité et aussi l’apparition des difficultés familiales à cette époque-là. Tout cela, nous ne pouvons plus l’ignorer, parce que ce fameux mai 1968, n’est qu’une explosion dans la rue de ce qui s’est passé en soubassement dans notre société depuis 1960 et que les démographes avaient constaté et découvert, et dont nous ne connaissons pas la cause, sinon justement cette prééminence du modèle individualiste.

Il y a aussi un autre facteur peu connu, peu reconnu, c’est l’exacerbation de la fluidité sociale : notre société ne fonctionne plus exactement dans un dispositif hiérarchique mais dans un système de nivellement avec un effet de fluidité sociale, où rien n’arrête plus certaines manifestations. C’est un auteur que vous connaissez sans doute Zygmunt Bauman qui a écrit un certain nombre d’ouvrages, qui travaillait au Etats Unis dans les universités américaines et qui s’intitule « la vie liquide »  ou bien « l’amour liquide, De la fragilité des liens entre les hommes », etc...Il a fait tout une description de ce qui se passait sur le plan social, soit une société qui n’est plus hiérarchisée, que vous avez sans doute pu observer lors de l’élection du président américain, les effets tout à fait délétères sur la population.

Tout cela nous ne pouvons plus l’ignorer puisque nous en percevons les échos dans nos cures. L’incidence du travail de Lacan est sensible à ce niveau. Mais il y a aussi l’évolution très rapide de notre fonctionnement culturel, sous l’effet du développement de la science et de la techno-science. Bien entendu tout cela est en train de bouleverser le cadre traditionnel des relations humaines et va atteindre, affecter à la fois la relation du sujet à l’autre et aussi à nos référents doctrinaux, soit ce que Freud a décrit dans « Pour introduire le narcissisme » et aussi ce que Lacan a pu avancer de ses thèses qui ne sont pas à reprendre, qui ne sont pas à discuter, mais simplement de nous apercevoir qu’il y a quelque chose qui s’est modifié. La doctrine du narcissisme, telle que Freud l’a élaborée, est une pensée juste mais en même temps c’est un produit du 19ième siècle, de la fin du 19ième. Le Moi n’existait pas auparavant avant 1880, vous ne voyiez pas apparaître de Moi dans les discussions. On pouvait toujours dire moi pour se désigner mais il n’y avait pas une doctrine du Moi, il n’y avait pas une doctrine du narcissisme, etc. Or même cette doctrine du Moi et du narcissisme se sont modifiées depuis un siècle, depuis le texte de Freud.

Pour prendre un exemple à la fois comique et interrogeant et qui montre un bouleversement inexplicable de nos mœurs, c’est le retournement des poussettes. En 1960, les poussettes ont été modifiées par les industriels, peut-être par la clientèle, je ne sais pas, si bien qu’à partir de cette date entre 60 et 70 brutalement la place de l’enfant a été inversée dans la poussette. Avant l’enfant était face à sa mère et après il était face à la lancée de la poussette. J’ai eu un patient phobique qui avait un excellent souvenir de ce qui se passait pour lui, je veux dire phobie égale aussi angoisse. Il était projeté avec la poussette dans les jambes des gens dans les magasins. Et comme vous pouvez le constater quand vous allez dans les grandes surfaces, très souvent des mères se fraient un chemin dans le magasin avec la poussette, avec les pieds de l’enfant. Et ce patient qui était phobique était absolument terrorisé quand il était l’objet de cette manœuvre. Vous imaginez un enfant, il m’a précisé son âge, il avait 1 an et demi, 2 ans, il se souvient encore des passages entre les présentoirs avec la poussette et que la mère se frayait un chemin là-dedans et que lui était épouvanté.

Voilà un exemple imprévu, imprévisible, non calculé de quelque chose qui s’est mis en place, avec toutes ses conséquences. Cet exemple montre qu’il existe, à qui en douterait, une évolution que nous ne pouvons désormais plus ignorer. Les PMA et leurs dérives qui ne cessent de montrer, comme la Procréation Médicalement Assistée, qui ne cessent de montrer à quel point le développement de la science abolit le symbolique. Car au début des PMA, on était extrêmement soucieux : « c’est un enfant, mais alors où est le père, comment se met en place ce père ? », puisque ce n’est plus par un acte d’amour mais un acte de pure génitalité. C’est quand même tout à fait différent, je veux dire ça a toujours existé l’enfant d’une génitalité et l’enfant d’un amour, mais là avec la science on a des témoignages de certains pères qui ont été effarés par la manière dont on les invitait à participer à l’opération technique d’insémination. Je veux dire que c’est tout à fait, pour nous médecins c’est quelque chose qui peut paraître tout à fait banal, comme pour quelqu’un qui est engagé dans la vie avec une femme et un vœu d’enfant, cela peut être extrêmement dur. Donc c’est une procréation sans symbolique, c’est une procréation qui se fait indépendamment d’un désir immédiat, on en reparlera. Ça aussi c’est un élément décisif où on voit comment le discours de la science intervient jusque dans l’intimité de la relation homme-femme.

Pour prendre un exemple assez parlant aussi, c’est l’interdit de l’inceste. Cet interdit de l’inceste a toujours fonctionné sans parole, sans commentaire. Mais aujourd’hui devant ce caractère universaliste de l’interdit de l’inceste, c’est à dire qu’il est présent dans toutes les populations, dans toutes les peuplades quelques soient leurs autres modalités sociales. On l’a interprété par une cause hygiéniste et génétique tout simplement, en disant que les peuples ont observé que ce n’était pas bon pour la suite des générations, ce qui est d’ailleurs tout à fait faux. C’est un fait de langage, mais ce fait de langage a été reconnu que bien après, un peu par nos collègues anthropologues mais surtout c’est nous analystes qui avons rappelé que cette interdiction est un fait de langage et non un fait hygiéniste. Nous entendons à ce niveau, qu’une abstraction pseudo scientifique avait été construite et qui est venue se substituer au fait fondamental de notre humanité. Alors il ne faut pas s’étonner de la fréquence des situations incestueuses aujourd’hui, dans notre clinique de l’enfant. C’est tout à fait banal, bien sûr ce ne sont pas des actes, des actes accomplis, mais qu’un enfant reste dans le lit de la mère pendant des années et des années jusqu’à un âge très avancé de 10 à 12 ans, ou c’est parfois l’enfant lui-même qui exige de sortir de cette couche, évidemment il n’y a pas d’homme dans l’affaire, ce n’est pas du tout rare, chez nous.

Je viens d’évoquer rapidement quelques faits de profonds changements au niveau de la structure de la famille, du trouble de la construction du sujet, des effets de discours de la science et ce qu’il faut ajouter aujourd’hui, c’est la primauté donnée au numérique et à internet. On nous propose et on nous préconise une civilisation numérique qui nous gagne d’ailleurs de toutes parts. L’an dernier le président fondateur du forum de Davos, je ne crois pas qu’il soit psychanalyste, a quand même souligné à la fois l’expansion, le danger de cette numérisation du monde et que cette civilisation numérique est en train de modifier notre relation au savoir et à sa structure. Ça c’est tout à fait remarquable, modifier notre relation au savoir pour ne plus privilégier que la dimension de la connaissance ou des connaissances. Ce qui commence déjà à faire problème parmi nous dans l’analyse. L’expérience analytique n’est pas quelque chose qui est numérisable, parce que internet, c’est ça la pointe de la difficulté, internet ne peut rien transmettre du savoir puisqu’il privilégie le remplissage du trou, du trou du sujet. La profonde modification est que l’apprentissage… je ne vais pas vous raconter l’histoire des MOOCs car je pense que vous la connaissez tous, quand les Universités américaines ont lancé les enseignements par internet, ils ont eu un succès monstre. L’une des grandes Universités américaines a eu 180.000 candidatures, il y en a 13 qui ont fini l’année ! Pourtant ce n’était pas de la psychologie, ce n’était pas de la psychanalyse, c’était des sciences traditionnelles. Alors il faut bien croire qu’il s’est passé quelque chose là-dedans. Il y a eu une protestation générale des enseignants de la Fédération des professeurs des Universités américaines, etc. Il faut bien savoir qu’internet n’est pas une clé pour tout. Je ne vais pas poursuivre la description des déboires liés à notre culture mais qui sont tous quelque part liés soit à la fonction narcissique soit à la fonction imaginaire que j’ai évoquée dans mon argumentaire.

Lorsque nous parlons du narcissisme, lorsque nous parlons justement de l’imaginaire, il est d’autant plus important de savoir que ces instances qui étaient stables il y a une cinquantaine d’années ne le sont plus du tout. En particulier, elles participent au délitement manifeste de notre culture. La thèse de notre travail consiste à donner sa pleine portée quant à l’interrogation psychanalytique entre la chaîne signifiante de la demande, celle qui part d’un réel, et de l’autre, la chaîne également signifiante de l’énonciation où le sujet, lui, se présente comme IL. C’est là que se trouve la chicane. A savoir que le patient sur le divan va dire JE « J’ai fait ceci, j’ai pensé cela, j’ai éprouvé cela » mais c’est au titre du IL qu’il nous parle dans l’analyse. Ce n’est déjà plus le primitif du sensuel, le primitif de l’éprouvé affectif. Nous sommes là, nous analystes, à ce carrefour entre cette chaîne signifiante de la demande constituant un réel (je vais expliquer tout cela), et puis la chaîne de l’énonciation qui est supportée par des signifiants et où le sujet se présente comme un IL.

C’est en ce point que se situe le point de rencontre entre le IL de l’énonciation et le IL narcissique. C’est de là qu’il nous parle à la fois de son expérimentation subjective et en même temps qu’il nous annonce, ou qu’il nous explicite ce qu’il a éprouvé au niveau narcissique en bien, en agrément ou en mal. Cet IL est justement celui qui est constitué dans la chaîne de l’énonciation, ce IL-là est un IL particulier puisqu’il est indicible et qu’il surgit d’un trou, d’un trou dont on va essayer d’explorer l’origine. A savoir que nous sommes là dans une situation privilégiée de la psychanalyse, dans le champ signifiant par excellence, signifiant au sens où Lacan se sert de ce terme. Puisque la demande du sujet, et a fortiori la demande de l’Autre également, symétrique si l’on veut, ne peuvent s’énoncer que par le biais de signifiants. Depuis que je suis né, je suis obligé de demander par du langage, par du discours, des cris, il faut que je passe par un certain nombre de signifiants. Et l’autre qu’il soit petit ou grand, comme on le verra tout à l’heure, est obligé d’entrer dans cette logique du signifiant, a fortiori quand il n’a pas le sens de la demande, ce qui arrive aussi, forcément comme votre expérience vous le révèle.

Ainsi le champ de la demande et le champ narcissique restent profondément liés. Pas besoin de vous expliquer ça : une mère sait que lorsque l’enfant demande une friandise et qu’elle ne lui donne pas, la demande va filer du côté de la blessure narcissique, de la frustration narcissique. Dans cette demande, il y a automatiquement ce lien, ce pédicule qui se noue entre la demande, entre ce qui est demandé et le fait de la demande. Bien entendu il faut pouvoir demander, c’est un autre problème. Ce n’est pas le cas de tous les enfants, il y en a qui n’y parviennent pas, il faut le savoir. Cette histoire de la demande est d’une haute banalité, mais nous indique dès lors comment dans cette dialectique se fore un trou. Pourquoi ? Parce que ce qui est demandé n’est jamais exactement ce qu’on demande. Un différend s’introduit qui va créer le malentendu entre la mère et l’enfant, entre l’enfant et l’adulte. Il y a toujours une perte dans l’expression de la demande qui constitue un trou, ce trou est alors un trou du langage. Ce n’est pas un trou dans la réalité, car même si vous donnez la friandise à l’enfant, c’est une expérience qui échoue de toute façon, en raison que ce qui est demandé ne peut pas s’accomplir. Il n’y a pas de signifiant qui peut vraiment répondre de cette demande et donner un contenu exact à la demande.

C’est quand même une banalité de notre expérience quotidienne qui est ce qui est contenu, renfermé dans notre discours, dans notre langage, dans nos expressions, dans notre théorisation. Pourquoi croyiez-vous que l’on va fabriquer des conceptions, des théories, des choses si c’était tellement là, présent. C’est parce que ça ne l’est pas. Et on peut étendre cette béance bien au-delà, au sens où nous pouvons dire, enfin je vous l’exprime ainsi je ne vais pas essayer de vous le démontrer : toutes les institutions sociales sont fondées sur ce trou. Sinon il n’y aurait pas de raisons que l’on fasse des institutions sociales. Et ceci fait apparaître que la dialectique du désir et de la demande s’exerce forcément qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas dans le champ narcissique. Cette connexion, entre l’incomplétude de la demande et du désir, cette connexion nous interdit de traiter séparément dans l’analyse, la chaine signifiante du désir et le statut narcissique et imaginaire. Cela nous oblige à les tenir toujours ensemble, même si dans la clinique quotidienne cela n’apparaît pas. Nous devons savoir, nous devons tenir ensemble, par exemple que quand un homme rencontre une femme il y a là un différend au niveau du langage qui va traduire ses effets aussi bien dans la dialectique entre la demande et le désir, mais également dans le champ narcissique. Dans une rencontre, vous n’êtes jamais assuré narcissiquement.

Pourquoi ? Parce que l’un est du registre du signifiant et l’autre de l’image ou du narcissisme. Ce n’est pas la peine d’attribuer la faute à l’autre, vous pouvez le laisser tranquille de ce côté-là, c’est votre déficit langagier qui vous amène à cette déception. Il convient d’être attentif à ce fait, que ce n’est pas parce que les patients d’aujourd’hui, comme le raconte un certain nombre d’analystes, souffriraient d’altération narcissique gravissime de leur perception d’eux-mêmes, qu’il en découlerait pratiquement et logiquement que le psychanalyste soit mis en demeure de suppléer narcissiquement pour leur éviter de revivre des traumatismes fictifs ou réels de la déficience du maternage qui les a plongés dans une si triste condition. On n’a pas à changer notre technique parce qu’on voit des tableaux narcissiques gravissimes dans certains cas. Pourquoi ? Car c’est toujours le même fait de langage et si on modifie notre pratique justement en vertu de la gravité de tel ou tel tableau clinique, eh bien on perd ce qui est au cœur du trou, de notre parole, de notre langage.

J’insiste là-dessus, pourquoi ? Parce que c’est l’énorme erreur de la psychanalyse nord-américaine. Depuis 1950 la psychanalyse américaine s’est tournée vers la thérapeutique narcissique. Je vous passe les noms des grands auteurs qui ont travaillé là-dessus. Ils ont essayé de dialectiser l’imaginaire et le narcissique dans les cures en tentant de restaurer la fonction du Moi. C’est vrai que quand on lit « Pour introduire le narcissisme » de 1914 de Freud, y compris le « Moi et le Ça » de la deuxième topique, qu’on le lit un peu superficiellement, on pourrait être tenté de se dire, pourquoi tellement de choses compliquées ? Puisqu’il y a là une blessure narcissique, on va essayer de la réparer. Or raisonner de la sorte, c’est raisonner en abolissant la raison linguistique, en quelque sorte, de notre mal. Tout ceci pour les psychanalystes américains est laborieux et sans profit, et cela les alarme, parce que ce sont quand même des gens honnêtes, ça les alarme d’autant plus qu’ils ne comprennent pas pourquoi et ils ignorent que cette psychanalyse va dans l’impasse et l’échec de ces cures. Car elle est soucieuse exclusivement de l’imaginaire et du narcissisme de ces patients. Ce qui rend l’action analytique, voire l’acte analytique, l’interprétation analytique, stérile, puisque cette action est fondée, notre action à nous analyste, est fondée sur l’efficacité symbolique, soit les effets de la parole, et non pas sur la restauration narcissique. Ce qu’il faut bien comprendre c’est que nous ne méprisons pas le narcissisme, nous ne considérons pas que c’est un état dévergondé, mais simplement nous nous tenons à l’écart. Puisque toute l’expérience américaine, nord-américaine, depuis un demi-siècle nous montre l’échec de vouloir entreprendre une thérapie à ce niveau-là.

Aujourd’hui, freudien ou lacanien, nous sommes dans une difficulté qui n’est pas seulement liée à notre imprécision doctrinale. Lacan avait souligné que la fonction imaginaire ne recouvrait pas exactement le champ narcissique. Ce qui se comprend, quand vous connaissez assez bien l’œuvre de Freud sur la question et les développements de Lacan, on s’aperçoit qu’il n’y a pas une adéquation exacte entre les deux. Un autre facteur intervient c’est celui de la construction narcissique du sujet qui nécessite un appui symbolique. C’est cette part-là, celle du narcissisme imaginaire plus un élément symbolique que Freud a reconnu et qu’il a tout de suite dénommé Idéal du moi. L’Idéal du moi qui est cette instance symbolique et non pas seulement imaginaire qui trouve son assise, (c’est là que je reviens vers la question du social), qui trouve son assise dans le social, dans la famille, dans une certaine structure familiale dans l’insertion subjective et du côté de la parole et du discours.

On revient à cette problématique, car une part narcissique est insérée au niveau signifiant dans la parole. La difficulté aujourd’hui n’est pas le narcissisme, la difficulté aujourd’hui c’est que le symbolique est petit à petit détruit par le discours de la science et donc c’est un narcissisme qui ne trouve plus de soutien, ni son assise. C’est le discours de la science. C’est un peu trop long à développer, je n’en parlerai pas. Cela s’illustre assez facilement du côté du facteur que l’on dit de l’hétéronomie. Ça c’est un facteur fondamental dans notre affaire sur le narcissisme. L’hétéronomie, désigne la présence de l’Autre, du grand Autre symbolique, lequel Autre symbolique n’est plus maintenu, ni par la famille, ni par le contexte social et que notre contemporain ne reçoit plus la loi comme venant de l’Autre.

Cet Autre divin, logé là-haut et qui fait que la loi ne se discute pas. Alors que notre contemporain refuse toute ingérence subjective, il ne veut plus entendre parler de dépendance, d’attachement ni de soumission à un ordre quelconque. Quant à l’autorité, il la rejette. C’est exactement l’inverse de l’hétéronomie. L’hétéronomie, c’est la loi qui vient d’en haut et qui est indiscutable. Or cette hétéronomie, la science la détruite sous diverses modalités. Vous retrouverez cela si vous y réfléchissez. Lorsque par exemple on consulte les textes de la période de la Renaissance italienne, c’est très caractéristique, on s’aperçoit très rapidement que les auteurs italiens ne sont pas moins narcissiques que nos contemporains mais qu’ils continuent à fonctionner dans un registre symbolique. Ce symbolique tient ou soutient la fonction narcissique dans l’incomplétude foncière qui s’est constituée au lieu de l’Autre, dans le langage, au moment de l’échec de la demande comme je vous l’ai décrit. Cet échec trace aussi la voie d’un certain type de leurre et c’est bien la notion non dissimulée à soi-même de ce leurre qui permet à ces auteurs de supporter l’incomplétude d’une relation amoureuse tel que par exemple Dante et d’autres l’ont illustrée. Vous retrouvez la même chose chez Alberti, celui qui a fondé la perspective. Il n’a pas seulement écrit sur la perspective mais il a écrit beaucoup de commentaires sur les mœurs, sur les principes moraux etc... Les textes d’Alberti sont très intéressants. Ce constat que l’on peut faire dans la littérature de la Renaissance italienne, c’est admettre dès lors que ce lieu Autre est constitué comme une place ouverte. Alberti dans son texte nous parle de aperta finestra. J’en avais parlé un jour dans un séminaire, vous vous en souvenez peut-être, une fenêtre ouverte, aperta finestra.

Place ouverte dans sa fonction symbolique, en dépit du fait qu’il puisse y avoir grand narcissisme à proximité. A l’image de ceux qui sont installés comme cela dans des relations idéalisées avec une dame lointaine, qu’ils ont aimée toute leur vie. Ce n’est pas au détriment de leur narcissisme, alors qu’aujourd’hui la chose tombe de soi, non ? Comme ce processus se déroule tout entier au niveau du signifiant, de ces signifiants des demandes, à cette place ouverte de l’Autre, ce qui ici s’y produit comme manque, introduit alors cette barre, cette béance, ce trou où l’objet, l’objet du désir est venu se loger. L’objet du désir est précieux parce que son origine se fait justement au niveau du trou foré par la demande à titre imaginaire, narcissique.

Je reviendrai tout à l’heure sur cet objet et sa fonction pour d’abord préciser qu’autrefois, le régime symbolique de l’hétéronomie, c’est-à-dire le fait que vous receviez la loi d’en haut et d’une façon indiscutable, vous ne pouviez pas dire : « Non, cette loi ne me concerne pas, je ne veux pas ! ». Vous ne pouviez pas dire cela dès lors que cela tombe de là-haut, comme cela se passait autrefois. Automatiquement s’imposait aussi le caractère symbolique qui y était lié. On ne peut pas dire que là-haut, il va faire des excès d’autoritarisme comme on peut le dire au père d’aujourd’hui. Il y avait un autre rapport au trou du symbolique. Le sujet était dans l’obligation d’accepter d’être soumis à la loi de l’Autre et cela fonctionnait également comme Nom du Père. Un collègue a fait un gros bouquin sur le Nom du Père, mais c’est tout simple.  Le Nom du Père, c’est l’acceptation de la loi, on n’a pas à décider. Et la fonction de l’altérité était toute imaginaire au début, au début de notre culture, au début de notre civilisation.  Les rapports étaient tout autant imaginaires mais soumis aux lois du symbolique dans un second temps. Aujourd’hui cette barrière du symbolique n’étant plus, le sujet est livré à des jouissances au pluriel et sans limite puisque les barrières ne fonctionnent plus.

Un exemple. Trois jeunes assassinent le tenancier d’un tabac, lui volent sa sacoche et puis quelques jours après se font prendre et sont traduits en justice. La justice va se prononcer, les choses vont être recadrées et bien impossible, puisque les trois garnements ont passé leur temps devant le juge, devant la solennité de la justice, ils ont rigolé pendant trois heures avant qu’on les emmène en prison. Rigoler, pendant qu’on évoquait la mort de cet homme, aucune sensibilité à la nature du crime. Vous faites quoi avec cela ? C’est ça l’absence du symbolique, ils sont livrés à la jouissance immédiate, imaginaire, narcissique, et dès lors il n’existe plus rien pour les empêcher.

La barrière symbolique dans certaines circonstances malheureusement ne fonctionne plus, elle qui a justement pour rôle de poser une bride dans une situation donnée. Comme disait nos pères : « Cela sont des choses qu’on ne fait pas », cela suffisait. Maintenant c’est terminé, cela fait rigoler. Les mutations qui ont lieu dans les nouvelles familles sont étroitement liées à ces phénomènes, sous le coup des limites inhérentes à l’individualisme.

Cette absence de relation véritable entre la morale et l’autorité qui est consécutive à cette absence de symbolique qui entraine la transformation progressive de notre culture, de notre civilisation. A savoir par exemple, que l’autorité que l’on croyait naturelle est chaque fois enrayée par des discussions sur les droits primordiaux de l’individualisme. Bien entendu, tout ne se limite pas à ses jeux de soumission-insoumission, puisque persiste dans chaque sujet un vaste champ de la demande qui est l’effet de la parole et du discours, c’est cela qui se passe dans l’analyse. A force de refaire le tour par des demandes même voilées, on finit par aboutir à quelque chose.

Pour en revenir à mon canevas et pour préciser un peu dans sa structure et montrer ce passage, cette articulation, de la parole et du langage. Dans une demande au niveau de l’énonciation, il a deux parties. Je vous l’ai déjà dit tout à l’heure, il y a deux parties, celle qui est énoncée et ce qui ne l’est d’aucune façon et qui en même temps est un trou insondable. Insondable, qui est justement cela l’important : cet insondable n’est pas un truc mystérieux, c’est quelque chose de refoulé, d’inaccessible, de ce qu’il faut retrouver. Toute l’élaboration que je suis en train de vous décrire consiste à retrouver cette inaccessible du trou dans la demande. C’est quelque chose de refoulé, c’est à ce niveau que se constitue l’Autre, le grand, garant du trou. C’est tout. Il ne faut pas chercher midi à 14 heures. Le coffre est vide, il est simplement garant d’être verrouillé. Il laisse entendre que derrière la nourriture demandée, il y a quelque chose d’autre. Derrière la demande de satisfaction, il y a quelque chose d’autre.

Derrière, la quête de satisfaction que Freud décrivait déjà en 1893, dans l’Esquisse et qu’il a nommé Das Ding, La Chose. Et il le précise dans son texte, La Chose est quelque chose de constant, vous ne passez pas une milliseconde sans la pression de La Chose. C’est à cette pièce manquante qu’est raccroché le pédicule narcissique. Vous vous rendez compte, c’est en ce lieu que surgit satisfaction- insatisfaction et en même temps la figure de celui ou celle qui a satisfait ou insatisfait. Cela ne rigole pas cette histoire de friandises que je viens vous raconter. C’est terrible, puisque c’est ça qui va conduire toute la vie de l’individu. Ce que vous appelez l’Autre, avec une majuscule, c’est une pièce qui manque est qui restera à manquer. C’est l’inconscient et au niveau de ce petit processus, on voit apparaître comment vont se constituer à ce moment-là Imaginaire, Réel et Symbolique. Lacan dans son enseignement tardif, a amené une figure qui est le nœud borroméen où les trois se nouent. Le remarquable, c’est que cela se noue autour d’un coinçage, tout ce que vous voulez, mais cela se noue autour de cet objet qui s’est constitué dans le trou de la demande et qui va être l’objet avec lequel l’adulte va organiser et conduire sa vie, à la fois sa vie existentielle, sa vie affective, sa vie sexuelle etc... Voilà. Je vais m’arrêter là. Cela suffit. Je pourrais encore en remettre, mais je tiens à ce que…Quand vous relisez l’œuvre de Freud sur le narcissisme et tout le travail de Lacan sur l’Identification, sur l’Imaginaire etc…il faut avoir présent ce petit processus, cette petite combine de signifiants qui va faire que c’est le trou dans la chaîne signifiante qui décide de tout cela et qui va mener la subjectivité. Je pense que l’analyse de Lacan nous a permis de trouver un modèle quasi universel, que vous fassiez de la clinique de l’adulte ou de la clinique de l’enfant, vous retrouvez systématiquement ce modèle.

Je vais vous raconter une histoire. Une jeune femme vient me voir parce qu’elle est sous la pression féroce, méchante de son administration. Vraiment méchante et féroce. Au point que je lui ai dit : « Madame, il n’y a qu’une seule solution. C’est que vous alliez parler aux crocodiles ». Ce qu’elle a fait, elle a reçu la réponse qui convenait : une pure méchanceté. Cela, c’est la vie civile. Il se trouve qu’elle avait un paternel sévère, alcoolique, dénigrant, avec lequel elle a passé toute son enfance et son adolescence. Il ne restait plus rien à 20 ans, c’était une ruine. Eh bien, elle a réussi à retourner dans un service où elle a vécu au milieu de ces crocodiles. C’est là que vous voyez dans ce processus de répétition que ce signifiant qui vient faire défaut là dans le trou de la demande, est prêt à se reconstituer peu de temps après dans un autre contexte bien sûr, mais exactement comme c’est structuralement posé au départ. C’est quand même renversant.  Ce qui montre bien que ce petit processus là est décisif. Il est décisif entre le narcissisme, l’imaginaire qui l’accompagne, entre l’objet de la pulsion aussi, et que tout cela c’est notre travail d’analyste d’essayer de permettre à quelqu’un de cheminer là-dedans. On s’arrête là. Merci de votre attention.

Jean-Luc de Saint-Just. – Alors, on a un peu de temps pour discuter, qui voudrait poser une question ou faire des remarques ?

Odile Fombone. – Pourquoi avez-vous commencé votre intervention sur cette remarque sur les hommes préhistoriques ?

J.P. H. –  Mais parce que c’est la manifestation primitive de l’homme. Il aurait pu faire un tas d’autres choses. Il aurait pu faire des constructions avec des os des animaux qu’il a tués pour les manger. Il aurait pu faire beaucoup de choses. Non, il a fait des gravures avec des animaux, des hommes, qui se battent, qui se mangent etc…On peut identifier là-dedans un besoin d’illustrer quelque chose par le biais de l’image, par le biais de l’imaginaire et qui est tout à fait étonnant. Pourquoi il a utilisé le biais de l’imaginaire ? Pourquoi est-ce qu’il n’a pas fait des constructions avec les fémurs des animaux qu’il avait dévorés, qu’il avait mangés ? Des images ! Alors il faut croire, je ne donne pas d’explication, il faut croire qu’il y a quand même une relation entre la parole et la gravure. D’autant plus qu’il met des bisons avec des personnages qui s’agitent avec des flèches qui tombent de tous les côtés etc... Je veux dire qu’il a illustré quelque chose de son existence mais c’est une existence qui est elle-même est organisée par un trou, puisque sinon il n’aurait pas eu besoin de la représenter. C’est le trou qui pousse à l’analyse, le trou qui pousse à devenir analyste, le trou qui pousse à faire n’importe quelle sottise dans la vie, le trou qui pousse au meurtre, qui pousse à toutes les formes de perversion. C’est un trou à fonction universelle, il faut bien le saisir parce que c’est une inscription signifiante, ou plutôt c’est une inscription où fait défaut le signifiant. Vous pouvez remplir le monde avec du papier et de l’écriture mais ce machin-là vous n’arrivez pas à le formuler. Vous n’arrivez pas non plus à faire cesser son influence. Cette dame qui est venue me voir, victime des sévices de son père et du service administratif où elle travaille… Elle vient pourquoi ? Elle vient pour être délivrée du signifiant qui la pousse à répéter la situation et à y rester en plus.

Question Inaudible

J.P. H. –  Ecoutez, je vous remercie pour cette question. Il y a des dames qui ont l’habitude de faire un gâteau quand elles savent que quelqu’un vient leur rendre visite. C’est la même chose. Vous réduisez cela au niveau signifiant, vous voyez que c’est rigoureusement pareil. Vous êtes au service du signifiant manquant.

Intervenant –  Ce n’est pas une délivrance.

J.P. H. –  Non, je vous dis que vous êtes au service. Mais quand c’est un bon service, en général, ça va. Quand c’est un mauvais service, on essaye d’en délivrer le patient, la patiente puisqu’il vient pour cela. Il vient pour cause d’un trou. Le problème c’est que je l’ai défini là, ce trou, à partir du signifiant, mais ce sont des trous narcissiques aussi. Si vous voulez une image comme cela, ce sont des trous dans les vêtements et on se sent obligé de circuler avec des haillons subjectifs, bien sûr. Ils sont obligés de vivre avec des haillons subjectifs avec des vies limitées parce qu’ils sont envahis par les conséquences de ce trou. Et Alors on parle de la mauvaise mère etc…mais ce n’est pas la mauvaise mère, c’est le mauvais signifiant. Eh oui.

Jean-Luc de Saint-Just – J’ai une question qui me vient en vous entendant, qui m’est venue aussi lorsque Charles Melman est venu ici même faire sa conférence. Vous avez évoqué le fait que l’expérience de ce trou tout le monde l’a ?

J.P. H. –  Oui, en principe. Sauf que ce n’est pas le même dans la folie.

Jean-Luc de Saint-Just  - Ce n’est pas le même dans la folie. Mais, en tout cas nous sommes nombreux à l’avoir, la plupart. La plupart, sont mal foutus.

On voit bien que…vous avez deux, trois fois appelé les uns et les autres à s’appuyer justement sur cette expérience. Ce trou, ce manque qui vient nous commander. Dans la cure c’est ce qui se met à l’épreuve, bien entendu. Mais sans aller nécessairement faire une cure tout un chacun avec les enfants par exemple, dans sa vie quotidienne, si on regarde bien, on est tout à fait en mesure de repérer ça. Donc, il y a là un savoir qui est accessible finalement à chacun d’entre nous. La question du manque n’a jamais été abordée comme cela l’a été par Freud et par Lacan avant, mais c’est quand même quelque chose qui est su depuis longtemps puisqu’il me semble bien que dans « Le banquet », c’est ce que dit Socrate. Ce qui est la vérité de l’amour, c’est le désir et ce qui est la vérité du désir c’est le manque. Pareil, il fait appel à l’expérience de ses collègues qui sont bien obligés de constater que ce qu’il dit est tout à fait là. Il y a quand même cette question qui me vient. Assez fréquemment quand on travaille avec les professionnels tous ces points- là que vous rappelez très justement, ne sont pas méconnus, ne sont pas ignorés, mais qu’est-ce qui fait que socialement, alors singulièrement c’est le cas aussi, mais socialement, on continue à rien vouloir savoir de ce savoir Et en particulier dans les milieux intellectuels. Ils font comme si tout cela ne comptait pas et qu’on continue absolument à vouloir coûte que coûte, quel qu’en soit le prix, comme vous dites, mettre de côté le symbolique, c’est-à-dire mettre de côté ce trou et vouloir essayer de le combler dans une certaine modélisation théorique.

De grands auteurs ont passé leur vie à essayer de le combler et on voit bien comment aujourd’hui notre société continue. J’ai bien aimé ce que vous disiez, alors c’est un puits sans fond, un trou sans fond. Et on voit bien comment nos produits de consommation tentent désespérément de venir combler ce trou sans bien évidemment y parvenir si ce n’est avec le déchet. On crée un monde dans lequel on est envahi de déchets de toute sorte. On passe notre temps à les respirer d’ailleurs à Lyon et à Grenoble, c’est assez régulier. On passe notre temps à respirer ce que l’on produit, c’est bien le fait de ne pas vouloir prendre en compte ce trou. Et je me posais une question sans faire de jeux de mots entre trou et Trump, si justement l’America first n’était pas une tentative de venir rétablir quelque chose d’un narcissisme pour les Américains qui étaient bien en panne...Mais par l’imaginaire, justement parce que le symbolique est tombé

La puissance américaine est une représentation, ce n’est pas la réalité, c’est une représentation qui sert justement à boucher un trou. C’est tout.

Jean-Luc de Saint-Just. – J’avais une autre question de savoir si cette frontière symbolique, cette limite symbolique dont vous avez donné plusieurs illustrations comme quoi elle n’était plus opérante.  Si on pourrait considérer finalement cette volonté presque collective de vouloir rétablir des frontières, quitte à les imaginariser par un mur, ne venait pas justement témoigner de cette défaillance du symbolique.

J.P. H. –  Cela est sûr. Cela leur coûterait beaucoup moins cher un mur symbolique. Mais vous savez le symbolique c’est quand même quelque chose que vous ne pouvez pas attraper, que vous ne pouvez pas matérialiser mais qui se manifeste à chaque endroit de votre vie. Pourquoi est-ce que vous travaillez ? Pourquoi est-ce que vous lisez ? Pourquoi est-ce que vous êtes là ce soir ? Alors qu’il y a des émissions de télé tellement passionnantes, la téléréalité ? Pourquoi étudier, apprendre… ? Cela on le retrouve dans la pathologie des jeunes ils n’ont plus la raison du travail, la raison de l’apprentissage, de l’écriture, du calcul, des choses modestes. Ils n’ont plus ce moteur. C’était le symbolique qui tenait ce moteur, c’était le symbolique du trou dont j’ai parlé toute cette soirée. Comment on peut imaginer arrêter cette société de production et de consommation. On va cesser tout et on va attendre que le manque nous manque plus. On pourrait imaginer une société comme cela. D’ailleurs ceux qui préconisent un développement zéro, dans notre consommation et dans notre économie, on comprend pourquoi ils font cette proposition, puisqu’ils s’aperçoivent bien que ce trou mène au trou.  Alors en ce qui concerne l’universitaire etc… je ne vais pas dire du mal des universitaires puisque j’en faisais partie, mais il y a ce qu’il faut saisir au niveau de ce trou et de ce qui est vide dans ce trou. Mais c’est vide par refoulement, c’est-à-dire aussi bien vous pouvez refouler un élément sexuel dans ce trou. Vous pouvez mettre beaucoup de choses en état de refoulement et de conservation. C’est le génie de Freud d’avoir su que l’être humain passait son temps à dissimuler des choses, à les stocker quelque part, que l’on puisse les verrouiller et que l’on ne puisse plus les trouver. Quel est le contenu de la cassette ? Qu’y a-t-il là-dedans ? Nous avons tous une cassette mais on n’y a pas mis du fric, on y a mis peut-être un signifiant que l’on ne veut absolument pas voir surgir. Ce trou, je dirais, ne fait pas seulement des opérations bénéficiaires comme je vous l’ai suggéré.  Parce que je suis un optimiste, alors je pense qu’il n’y a que des bonnes choses là-dedans, ce n’est pas forcément vrai, il y a aussi des choses dégueulasses et c’est la raison pour laquelle on les refoule. Et que l’enfant que l’on vient nous présenter, c’est souvent ce truc dégueulasse que l’on a refoulé et qui leur saute au nez. Un enfant, un fils de banquier, bien, qui a une BMW, il gagne beaucoup de fric et tout d’un coup le gamin lui fait un sale coup. C’est tout une dialectique du trou entre le père et le fils. L’universitaire bien sûr est comme tout le monde et il refoule, il refoule, telle chose, telle chose, tel truc sexuel…Cela peut-être aussi être quelque chose de criminel qui est caché dans le trou, cela peut-être n’importe quoi : une mauvaise conscience.

Je veux dire, il n’y a pas un être humain normal qui n’ait pas ce trou simplement comme avec la jeune femme dont je viens de parler, c’est un trou actif, qui l’oblige à répéter des scènes cruelles. Il faut quand même essayer de la sortir de son enfer, elle a quand même attendu 25 ans de torture. Vous sentez le caractère ambigu et bien dans ce caractère ambigu, il y a justement ce problème du narcissisme. Le narcissisme, il vient là aussi comme motion refoulante dans certaines circonstances, comme motion provocante dans d’autres circonstances, le narcissisme n’est pas une instance isolée quelque part, c’est étroitement lié à la dynamique et la politique qui se fait à partir de ce trou que j’essaye de vous faire entendre. Le désir, ce n’est pas simplement un objet sexuel, le désir, c’est aussi des choses un peu plus compliquées. Pourquoi on est là ce soir, alors que l’on aurait mieux fait de faire autre chose. Si on fait un effort dans un certain sens, c’est aussi parce qu’il y a une raison narcissique mais aussi une raison raisonnable, une raison doctrinale ou je ne sais pas quoi, tout ce que vous voulez. C’est complexe notre travail dans l’analyse c’est de trouver non pas le sens, mais de trouver le nom effacé. Voilà. Chercher le nom effacé dont souffre votre patient. En sachant que le narcissisme y est impliqué d’une façon considérable.

Jean-Luc de Saint-Just  –  Alors, y aurait-il une autre question ?

Intervenant –  Je vais vous interroger sur certaines implications cliniques puisque vous semblez regretter la disparation ou le déclin d’un certain symbolique. Vous vous inscrivez en faux ce à quoi je souscris, contre l’égo psychologie américaine qui vient en prothèse du moi. Mais du coup quelles sont les implications cliniques pour ces patients qui ont ces pathologies narcissiques, qui ne sont pas forcément dans le défilé de la demande signifiante. Comment du coup travailler avec la langue, les implications cliniques de cette clinique contemporaine pour ces patients-là ? Première question. Et deuxième question : en deçà de ceux qui ont des pathologies du narcissisme tellement importantes que ça se réduit à peau de chagrin ? Je pense à ce que l’on nomme les hikikomori au Japon. Quand on voit certains exemples actuellement, certains qui sont des jeunes patients qui s’isolent complètement qui n’ont plus cet appui social ou sur la famille, cette insertion subjective dans la parole et la demande, qui ne semblent plus avoir de demande du tout. Ils sont réfugiés chez eux, cloîtrés dans leur chambre avec pour seul objet leur ordinateur, ne se lavant pas, ne sortant pas pendant des années pour certains.

J.P. H. – Vous avez vu le film ? Il y a un film français qui s’intitule je crois, « Derrière la porte », c’est-à-dire la porte fermée et qui montre les choses d’une façon très pure puisque la cinéaste est française et puis je pense aussi anthropologue. Elle montre simplement brut d’images ce qu’il se passe avec le hikikomori. Mais ce n’est pas compliqué, ce que le hikikomori fait fonctionner, c’est la demande de l’Autre, c’est-à-dire qu’il a mis sa demande à lui sous le boisseau et il oblige les autres à se demander ce qui se passe : « Enfin, on s’est occupé de ce garçon, on l’a élevé, on lui donne de l’argent… ». Il fait fonctionner la demande de l’Autre et le film se termine d’ailleurs là-dessus enfin pas tout de suite. La fin du film, c’est une espèce de travailleur social qui vient parler derrière la porte pendant un quart d’heure et puis il dit : « Bon eh bien salut, je reviens la semaine prochaine ». Et la semaine prochaine, on est là avec la caméra et on l’enregistre, il recommence à parler, il parle, il parle et puis il fait ça pendant deux, trois mois et un jour il lui dit : « Est-ce que tu peux m’ouvrir un tout petit peu la porte de cinq centimètres, je ne vais pas te brusquer, je ne suis pas là pour cela, simplement j’aimerais voir ton visage, tu veux bien ? ». Alors l’autre ouvre la porte, il a confiance et on continue comme cela avec la petite ouverture. Petit à petit et un beau jour on peut l’emmener dans une maison spécialisée. Le film s’arrête là. Simplement, pour ma part, mon interprétation, parce que des hikikomori j’en ai aussi eu, malheureusement. Ces enfants on ne peut pas les suivre, parce que ce sont souvent des enfants de familles aisées, lesquelles familles aisées se débrouillent pour vous enlever le gamin et le foutre dans une institution confortable, riche, où en hiver on fait du ski etc…avec d’autres avec des éducateurs. Tout simplement le hikikomori, le décrocheur est une hystérie moderne et une hystérie sérieuse. Il vous met en face, comme toutes les hystéries, en face de votre propre désir et de votre propre demande, ça c’est clair. Avec cela, avec la demande de l’analyste et la demande du thérapeute ça ne va pas très loin parce que on a beau répondre par une propre réponse à soi, ça ne donne pas grand-chose et alors il vous dit quoi ? « Vous voyez bien, vous ne pouvez rien faire et ça se termine comme cela souvent ». Enfin, ça c’est la pratique privée et c’est ce que nous disent les parents, c’est une protestation hystérique.  J’en avais un comme ça, un décrocheur, il refusait tout sauf les cours de mathématiques. Il allait au lycée que pour les cours de mathématiques, alors on se demandait bien ce qu’on allait faire avec un garçon qui ne sait presque pas lire ni écrire mais qui fait des mathématiques au poil. On va le mettre où ? Evidemment le père, est un ingénieur de haut niveau. On comprend déjà que ça commence à vibrer de ce côté-là. Et puis qu’est-ce qu’il va faire comme demande aux parents ? « Je veux un prof de maths », en plus des cours de mathématiques où il va au lycée. On lui dit : « Non, écoute il faudrait que tu fasses un peu de français et puis de l’anglais… », « Non, je veux un prof de maths ». Donc il fait une caricature du paternel. Ce sont les formes modernes, au lieu de faire une astasie abasie, une paralysie du membre inférieur, c’est une paralysie scolaire.

Jean-Luc de Saint-Just. – Je voudrais juste revenir sur une remarque que vous avez faite dans la question que vous avez posée. Vous dites, voilà c’est un constat, il y a le déclin du symbolique. On ne sait pas trop si on doit le regretter ou pas. Là il faut quand même que l’on dise quelque chose. C’est, que le symbolique ne vienne plus organiser notre existence, cela a des conséquences concrètes. Et dans ces conséquences concrètes, c’est la disparition de l’altérité puisqu’il n’y a que le symbolique pour soutenir et maintenir l’altérité. L’altérité, c’est quelque chose de compliqué puisqu’on voit bien qu’aujourd’hui, on ne sait plus très bien ce que c’est, puisque l’altérité c’est un paradoxe, c’est le même différent. L’altérité ce n’est pas l’autre, c’est le même, le semblable pourtant différent. Et que vous voyez bien que si le symbolique ne vient pas ménager pour nous la place de l’altérité, du coup l’autre devient un étranger, pur étranger vis-à-vis duquel il faut se protéger. Et dans l’histoire, cela a toujours eu la même issue : la guerre. Donc ce n’est pas sans conséquence. Je voulais préciser cela parce que cela me semblait important. Et l’on voit bien comment cela se prépare actuellement. C’est aussi bien la guerre des sexes, car l’altérité se situe là, et comment la guerre des sexes flambe dans notre actualité.

(Suite de la question précédente) Ma question ne portait pas sur les conséquences mais sur quels enseignements on en tire, comment on aménage la clinique avec ce déclin du symbolique, comment cliniquement on peut soutenir ça pour les sujets qui n’ont plus affaire à cela, pour lesquels vous l’expliquez bien, ce nouage avec le symbolique et la part imaginaire du narcissique n’est  plus?

J-P H : C’est par la parole, par l’échange du langage entre les personnes, les individus, c’est grâce à cela que nous pouvons réinstaurer. Vous entendez de temps en temps quelqu’un qui vous dit : « J’étais à tel endroit, on ne m’a même pas adressé la parole ». Et dans les milieux éducatifs au lieu de jouer à faire de l’autorité, pour remplacer le symbolique défaillant, il suffit parfois de parler, de parler à nos jeunes, de leur adresser la parole, de leur demander comment ils vont. C’est tout simple. La parole n’est pas quelque chose qui a nécessité d’être appris à l’université. La parole, c’est tout un chacun avec n’importe qui et c’est par ce biais-là que ça fonctionne. La parole, quand vous parlez à quelqu’un, il remonte automatiquement dans sa propre estime. C’est cela qui est impressionnant, il est extrêmement courant d’entendre dans notre propre pratique des personnes nous dire : « Je suis un peu étonné que vous preniez au sérieux ce que je vous ai conté ». Eh bien, oui ! On le prend au sérieux et l’on essaye de l’entendre et d’en faire quelque chose. Mais c’est, je dirais, la base même de notre humanité que de parler à l’autre, à introduire quelque chose qui fasse lien.

Dans la vie de nos jeunes aujourd’hui, on l’entend, que font-ils ? Ils essaient de se rencontrer, ils couchent à droite, à gauche, ils ont une activité sexuelle, et puis la fille dit : « C’est tout ce que l’on fait ensemble, il n’y a pas d’autres choses… ? » Dans cette indigence de la parole, la relation va se rompre en dépit du lien sexuel, le lien sexuel pour certains jeunes n’a aucun intérêt, aucune incidence s’il n’est pas lié à un fait de discours, à un fait de parole, c’est simple. Et que nous montre le cinéma, la télé, partout, de la baise mais pas un mot. Ce n’est pas un lien, ça dure un tout petit peu, ce n’est pas un lien durable. Le lien durable, ce n’est pas ça. Ce défaut qui nous est commun aujourd’hui de plus en plus est responsable de beaucoup de choses. Les couples ne peuvent plus tenir.

Quand les démographes en 60 ont observé cela dans leurs statistiques, ce qui est frappant, c’est que ce sont des démographes français, ils ont comparé les démographies d’Europe du Nord ou du Sud, de l’Italie. En Italie, on n’avait même pas le droit de divorcer encore en 1960, les gens se séparaient quand même. Il y avait un phénomène qui s’installait dans notre culture européenne, de façon plus ou moins avancée, dans le Nord et dans le Sud, à l’Est ou à l’Ouest. Mais c’était un phénomène général. Si c’est un phénomène général invisible, inaudible, c’est que c’est un fait de parole. Et c’est comme cela que nous sommes obligés de faire retour et de nous dire, attention, il se passe quelque chose et où ? C’est du côté du symbolique parce que la parole construit du symbolique ou le crée, ou le maintient. Dans la formation clinique on apprend des tas de choses sur telle pathologie, etc…et puis on demande à l’étudiant : « Vous lui avez parlé au malade ? Eh bien non, je l’ai interrogé », « mais vous lui avez parlé ?  Non, j’ai oublié ». Mais c’est là la chute de notre culture. Il y a des malades qui font des circuits « psy », qui rencontrent un psychologue, un psychiatre, un médecin, même un analyste et qui n’ont pas entendu une parole. Ce n’est pas normal ! Si nous faisons partie du syndrome, où bien sûr le narcissisme prend une valeur, une densité énorme avec les dérives que vient d’évoquer Jean-Luc, c’est normal. C’est le cours normal des choses auquel alors nous participerions.

 

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