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07/03/2017 (LM) Leçons 14,15 D. Eleb/Topologiques 1, T. Pitavy

ELEB Danielle, PITAVY Thatyana
Date publication : 17/07/2017
Dossier : Séminaire d'été 2017
Sous dossier : Dossier de préparation

 

Le Moi dans la théorie freudienne et dans la technique de la psychanalyse Leçons XIV, XV. Danielle Eleb

Danielle Eleb – Lacan introduit cette leçon XIV sur la fonction symbolique, en se référant à Claude Lévi-Strauss. Il précise ce qu’il entend par « l’isolement de la fonction symbolique ».

Il prend pour exemple la civilisation du Soudan, dont une partie importante de ces populations, a eu le désir d’apprendre l’arabe, parce que c’est la langue du Coran.

Puis, l’architecture, qui bouleverse nos catégories au sujet de « l’échelle » que nous croyons unique. Selon Claude Lévi-Strauss nos erreurs proviennent du fait que nous nous servons d’une échelle unique pour mesurer la qualité, le caractère unique d’une civilisation.

Ce qui est exemplaire, c’est cet isolement de la fonction symbolique dans la langue et dans l’architecture.

Lacan fait une critique du jugement, celui qui émane de l’information sur ces populations, qui tout en vivant dans des conditions précaires, trouvent un appui dans cette fonction symbolique. Il établit une analogie avec notre propre position vis-à-vis du sujet humain.

La reprise du rêve de l’injection d’Irma : « qu’est-ce que j’ai voulu dire ? » Lacan retient deux éléments essentiels, le caractère dramatique de la découverte du sens du rêve, ce moment historique, entre 1895 et 1900 où Freud élabore la Traumdeutung.

Dans une lettre à Fliess, (lettre138), Freud en plaisantant, écrit à propos de ce rêve : « Là, le 24 juillet 1895, le Docteur Sigmund Freud trouva le mystère du rêve ».

(J .Lacan, le Moi dans la théorie freudienne et dans la technique de la psychanalyse, p. 263.)

Quelle est la pensée de Freud ? Quelle image ?

« Un enfer intellectuel, une couche après l’autre, au niveau du noyau le plus obscur », (p. 266) Lacan nous parle de la vie de Freud, à un moment décisif, celui de la quarantaine, représenté par la découverte de la notion de la fonction de l’inconscient. Cette découverte est dangereuse, angoissante, le sens même du rêve se rapporte à l’expérience vécue par Freud ; le rêve que fait Freud est intégré dans le progrès même de sa découverte.

Pour Lacan, ce rêve prend un double sens, il n’est pas seulement un objet que Freud déchiffre, mais lui-même ; c’est un acte de parole, de celui qui, à ce moment, vit de sa recherche. N’est-ce pas ce qui caractérise l’œuvre de Freud ? Au-delà du rêve et de sa signification, Freud lui donne une valeur historique, par l’interprétation de ce rêve, il s’adresse à nous ; dans L’Interprétation des rêves Freud expose un schéma de l’appareil psychique, précisément au chapitre VII, (p. 459, figure 3.)

À partir de sa lecture du schéma de l’appareil psychique, Lacan soulève une question délicate, celle de la régression. Il souligne que « tout » dans la régression n’est pas nécessairement du même registre : il précise la distinction topique de la régression temporelle et des régressions formelles.

Au niveau de la régression topique, Freud parle du caractère hallucinatoire du rêve, le schéma qu’il propose introduit un processus régrédient au lieu d’être progrédient.

Le rêve ramènerait la chaine psychique à un mode d’expression le plus primitif, situé au niveau de la perception (P dans le schéma), ce qu’il y a de proprement figuratif nous oblige à considérer un rapprochement au niveau des différents systèmes associatifs S1, S2, S3 ; l’enregistrement de la mémoire, qui revient au plus près de cette porte d’entrée primitive au niveau de la perception.

Lacan va soulever un paradoxe dans le schéma de Freud (figure 3) : en effet « …quand nous voulons parler d’issue de processus inconscients vers la conscience, nous sommes obligés de mettre la conscience à la sortie, alors que la perception dont elle est solidaire se trouverait être à l’entrée.» (p. 266.)

Il reprend, au sens d’une reprise, la phénoménologie du rêve de Freud « l’injection d’Irma » : la première partie aboutit à la révélation de l’image angoissante, celle de la « tête de méduse » ; le fond de cette gorge que Lacan qualifie « d’objet primitif », « abîme de l’organe féminin d’où sort toute vie » et aussi bien « l’image de la mort. » (p. 266.)

Dans son analyse, Lacan introduit la dimension du réel ; c’est une révélation du réel sans aucune médiation possible, c’est « l’objet d’angoisse par excellence ». Cette révélation du réel est liée à l’histoire de Freud, celle de la maladie de sa fille en lien avec la patiente qu’il a perdue à la même époque ; il s’agit donc de l’angoisse de Freud, de sa négligence professionnelle : « Pouvons-nous parler de processus de régression pour expliquer la déstructuration qui se produit à ce niveau dans le vécu du rêveur ? » (p. 266.) Lacan met l’accent sur la recherche passionnée de Freud « la seringue était sale » or l’ambition de Freud, celle de réussir était trop pressante ; il conclut : « Le contre transfert de l’analyste était l’obstacle même.» (p. 267.)

Au moment où ce rêve aboutit à son premier sommet, le sujet devient tout autre chose, « il n’y a plus de Freud, il n’y a plus personne qui puisse dire je.» (ibid.) Dans ce moment Freud fait appel à ce consensus de ses semblables, ses confrères ; selon Lacan, c’est un point décisif. Il va distinguer la régression, régression de l’ego, de la régression instinctuelle.

Freud, dans son Introduction à la psychanalyse développe la notion de régression de l’ego. Cette notion pose des problèmes : Pouvons-nous inscrire, sur le sujet de l’ego, un progrès normatif, des étapes typiques ? Afin de répondre à cette question fondamentale, Lacan cite le livre d’Anna Freud sur Le Moi et les mécanismes de défense. Il fait une critique du schéma génétique mis en œuvre par Anna Freud à propos des différents mécanismes de défense.

Dans ce moment du rêve, il ne s’agit pas d’un état antérieur du Moi, mais d’une « décomposition spectrale de la fonction du moi. » (p. 268.). Reprenant le texte de Freud « Das Ich und das Es » il souligne que le « moi est fait de la série des identifications » (p. 268.) qui scandent les moments historiques de la vie du sujet. Pour comprendre l’ego du sujet, il nous faut comprendre les identifications successives dans la vie du sujet.

Lacan va reprendre le rêve de Freud, ce fameux moment qui n’est pas une régression, mais une décomposition spectrale de la fonction du Moi. Il introduit la dimension du réel à partir du texte de Freud « Au-delà du principe du plaisir » (1920) qui est un tournant dans l’œuvre de Freud. Qu’est-ce qui conduit Freud à poser l’existence d’une pulsion de mort ? Il prend en considération les phénomènes de répétition qui ne se laissent pas réduire à la recherche d’une satisfaction libidinale. À l’origine de l’expérience analytique, le réel s’est présenté sous la forme du non symbolisé, à savoir, le trauma. Lacan introduit le réel traumatique dans sa propre analyse du rêve d’Irma ; ce rêve provoque répulsion et angoisse, il révèle une dispersion des Moi, représentés par plusieurs personnages (dans le rêve de Freud, il s’agit des trois femmes, les trois coffrets, les trois sœurs.). Freud ne se réveille pas, il a eu le courage d’aller au-delà de ce point d’angoisse ou le Moi est tout à fait dissout. La formule « triméthylamine » est un point de réel, mais Freud poursuit son rêve.

Dans cette période des « écrits techniques » de Freud, entre les années 1907 et 1913, il élabore la théorie du narcissisme, centrée sur l’article : « Pour introduire le narcissisme » cette fonction tout à fait fondamentale du narcissisme structurent toutes les relations de l’homme avec le monde extérieur.

Lacan distingue la pensée gestaltiste, de la notion freudienne du narcissisme. Dans la pensée gestaltiste, c’est la dominance, dans la structuration du monde animal, d’un certain nombre d’images fondamentales, qui donnent ses lignes de forces et répand le besoin de la mémoire.

Avec le stade du miroir, Lacan démontre que l’homme a quelque chose en lui de « dénoué », de « morcelé » qui établit son rapport au monde. Il y apporte une marque proprement humaine : « l’image de son corps, en tant que principe de toute unité perçue dans les objets.» (p. 269.) Il précise que cette relation « double à lui-même » (ibid.) induit une sorte d’ombre errante de son propre moi. Cette unité qui est la sienne, est une unité jamais atteinte. Lacan met l’accent sur « le caractère déchiré du désir humain.» (ibid.) : l’image de l’homme se soutient dans une succession d’expériences qui toujours « aliène l’homme à lui-même » ou bien « aboutit à une destruction ou négation de l’objet » l’homme se perçoit comme désir insatisfait. Inversement, quand il saisit son unité, « c’est le monde qui se décompose, sous un aspect aliéné et discordant.» (p. 270.) cette oscillation caractérise le vécu de l’homme. Lacan conclut : « nous n’avons pas à chercher dans une régression la raison des surgissements imaginaires qui caractérisent le rêve.» (ibid.) C’est dans ce réel, cette angoisse suscitée par le rêve que nous assistons à cette décomposition imaginaire.

Cette perception du rêveur est en rapport avec « un tableau donné » où il se reconnaît toujours en quelques points du tableau, notamment dans les « images diversifiées du Moi du sujet.» (ibid.). Interpréter un rêve, c’est reconnaître où est le moi du sujet. Ainsi, Freud, dans la Traumdeutung, reconnaît que c’est lui qui est représenté dans tel ou tel personnage d’un rêve.

La seconde partie du rêve met en évidence ce moment ou quelque chose du réel est atteint : « l’objet est toujours plus ou moins structuré comme quelque chose qui est l’image du corps du sujet.» (ibid.)

Dans le rêve, ce point d’angoisse une fois atteint, le sujet rencontre l’expérience de son déchirement.

Selon Lacan, la théorie freudienne du narcissisme introduit dans les relations libidinales, le caractère narcissique de l’amour de l’objet (Verliebtheit), il n’est appréhendé qu’à travers la grille du rapport narcissique. Le texte de Freud : Psychologie des masses est fait de cette pluralité imaginaire, de ces différentes identifications de l’ego. Il s’agit d’une abolition, d’une destruction du sujet en tant que tel.

Lacan souligne que « ce sujet transformé dans cette image polycéphale est un sujet qui vient de l’acéphale.» (p. 271.) L’inconscient est un sujet acéphale en tant qu’il est « décentré » par rapport à l’ego. Pourtant, c’est un sujet qui parle, dans tous les discours des personnages du rêve de l’injection d’Irma. À partir de son interprétation, Lacan reprend l’analyse du rêve de Freud : il s’agit de la culpabilité de Freud à l’égard d’Irma. Il la décline ainsi : il n’y a pas eu crime, la victime était déjà morte, atteinte d’une maladie organique que Freud ne pouvait pas soigner. Le meurtrier, Freud, était innocent de toute intention de faire le mal. Le crime, était un crime curatif. Lacan établit une équivalence entre la formule médicale dans le rêve de Freud : « c’est très bien, l’albumine s’éliminera.» (p. 272.), formulation absurde qui tend à abolir l’action de l’individu, et l’énoncé de Hegel : « tout ce qui est réel est rationnel » (ibid.) toute action étant ruse de la raison, le sujet se trouve « littéralement au milieu de la marche des choses » (ibid.) il est quelque chose de passif, qui joue son rôle à l’intérieur de ce système. À cette perspective hégélienne, Lacan pose la question du « joint de l’imaginaire et du symbolique ».Il souligne l’entrée en jeu, dans le rêve de l’injection d’Irma, du discours comme tel, au moment où Freud est dans la décomposition, dans la disparition du sujet. Il s’agit du surgissement de la formule : la « triméthylamine », à la fin du rêve de Freud, elle désigne à ce moment là, le « je » du sujet, sous la forme d’un Witz (jeu d’esprit).

Freud s’adresse à nous, ce dernier « mot » absurde du rêve, nous met sur la voie de son objet, la compréhension du rêve. C’est lui qui parle par l’intermédiaire de ce rêve.

Lacan interprète le rêve de Freud : « c’est mon inconscient, c’est cette parole qui parle en moi, au-delà de moi.» (p. 275.) Il pose les questions essentielles : « Comment concevoir l’instinct de mort ? Le rapport de l’instinct de mort avec le sujet ? » (p. 276.)

Au-delà du principe du plaisir, l’instinct de mort existe, il s’agit d’une autre nécessité, d’une compulsion qui « fait que quelque chose qui a été exclu du sujet, ou n’y est jamais entré, le refoulé (Verdrangt), s’exprime dans ce Zwang (la contrainte). Il y a un inconscient au-delà de l’ego, un sujet qui parle, inconnu au sujet. « Pourquoi Freud l’a-t-il appelé l’instinct de mort ? » (p. 277.)

Leçon XV

Afin d’introduire cette leçon, citons Lacan : « La métaphore du sujet » Écrits (p. 892.)

« Le seul énoncé absolu a été dit par qui de droit : à savoir qu’aucun coup de dé dans le signifiant, n’y abolira jamais le hasard pour la raison ajouterons nous, qu’aucun hasard n’existe qu’en une détermination de langage, et ce, sous quelque aspect qu’on le conjugue, d’automatisme ou de rencontre.»

Lacan introduit la question : « qu’est -ce que le sujet ? » en tant que sujet de l’inconscient, sujet qui parle. Il reprend le rêve exemplaire de l’injection d’Irma et celui de l’Homme aux loups : dans ces deux rêves, le réel est au-delà de toute médiation, dans le rêve de l’Homme aux loups, il s’agit d’une scène primitive, reconstruite par la cure analytique, mais qui n’est pas revécue ou remémorée par le patient.

Ce réel est un rapport à un autre absolu, au-delà de toute intersubjectivité, c’est là que commence la signification essentielle du rêve, sa signification libératoire. Il pose la question du rapport du langage et de sa conservation, au-delà de l’ego pour un alter ego. L’ego est essentiellement rapport à l’autre, si tous les objets sont regardés par l’ego, « c’est du sujet qu’ils sont désirés.» (p. 279.).

À l’origine de la dialectique de la conscience, Lacan trouve une tension entre le sujet et l’ego. Dans certaines conditions (celle de l’analyse) le rapport imaginaire atteint sa limite et l’ego se dissout. Le sujet est affronté à un « Quod », un « qu’est-ce que c’est ?» Il cherche à advenir dans la cure.

Lacan fait appel à l’expérience des machines à calculer qui sont considérées comme des machines à penser, certaines peuvent jouer au jeu de pair ou impair. Il fait référence à un texte d’Edgar Allan Poe La Lettre volée, (1844) qui intéresse les cybernéticiens et les psychanalystes. Le personnage central, Dupin, est un policier amateur, il explique ce jeu : « J’ai connu un enfant de huit ans dont l’infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l’admiration universelle.» (p. 280.) L’un des joueurs tient dans sa main des billes et demande à l’autre : « pair ou non ? » si celui devine juste, il gagne une bille, s’il se trompe, il en perd une. Selon Dupin, c’est une identification de l’intellect de notre raisonneur avec celui de son adversaire.

Voici l’analyse de Lacan ; il propose trois temps dans ce jeu de pair ou impair : dans un premier temps, l’autre est dans la même position que moi, à savoir qu’il passe du pair à l’impair. Dans un second temps : le sujet pense que l’autre, étant un autre lui-même, pense comme lui ; il doit donc « se mettre en tiers.» En tant que tiers, je peux constater que cet autre ne joue pas le jeu en trompant son adversaire. Je peux le devancer en adoptant la position contraire à celle qui me paraissait la plus naturelle. Dans un troisième temps : le mieux « est de jouer comme un imbécile » en revenant à la première solution.

Pour Lacan, la question se situe dans un autre registre que celui d’une intersubjectivité imaginaire, la conclusion de Dupin est insuffisante, dans ce cadre, l’expérience n’est pas logicisable. Dés lors que la machine est le partenaire, nous pouvons logiciser l’expérience, à partir de la combinatoire de la machine. Mais, nous ne sommes plus dans le réel, la probabilité suppose l’introduction d’un symbole dans le réel. Les chances de gagner s’amenuisent dans la répétition des coups : de 50 % au premier coup, elles passent à 25 % au deuxième coup, puis à 12,5 % au troisième.

Lacan les symbolise de la façon suivante :

« + +

– –

+ –

– + »

Ce qui compte, c’est l’opposition des + et des –, c’est la différence, la constance des signes (++) et l’alternance (+ –) (– +).

Ces machines jouent au pair et impair et gagnent contre un sujet humain. Que se passe-t-il si je joue au hasard ? Voici ce que développe Lacan : un sujet humain est incapable de construire au hasard et de gagner. L’association libre suit des lois symboliques, une détermination symbolique de l’inconscient (l’automaton : la chaîne signifiante) ; au-delà du hasard réel, une syntaxe symbolique peut s’imposer.

À propos du réel et du hasard, Lacan dans le séminaire sur La Lettre volée précise ce qu’il entend par répétition de ce qui n’était pas :

« Car nous ne prétendons pas, par nos alpha, bêta, gamma, phi, extraire du réel plus que nous n’avons supposé dans sa donnée, c’est-à-dire rien, mais seulement démontrer qu’ils y apportent une syntaxe à seulement déjà, ce réel, le faire hasard.» (p. 65.)

Lacan introduit la rencontre du réel, ce « rien », hors signifiant dans la syntaxe. Ce rien surgit comme rencontre du réel, mise à l’épreuve du sujet sous les formes du retour, c’est la structure même du réseau qui implique les retours. Citons Lacan dans le séminaire Les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse : « C’est là la figure que prend pour nous à travers l’élucidation de ce que nous appelons les stratégies, l’automaton d’Aristote.» (p. 65.)

Le sujet de l’inconscient : Lacan distingue l’histoire, où s’inscrit le sujet inconscient, et sa mémoire. La remémoration est de l’ordre de l’histoire, à partir d’évènements symboliquement définis. Il établit une analogie entre la machine et la remémoration dans l’analyse.

La première mémoire est « le fait d’un organisme qui groupe les résultats par trois.» (p. 282.) Ce résultat mémorisé peut intervenir à chaque instant ; l’instant suivant, il peut changer de contenu : si une erreur s’introduit dans l’expérience, c’est ce qui est avant qui est modifié.

Il s’agit de « l’effet d’après coup, spécifique de la structure de la mémoire symbolique.» (p. 282.)

Le conte d’Edgar Poe : La Lettre volée. Si Dupin est le personnage principal du conte, c’est « La lettre » qui en est le véritable sujet. Si le désir est manque à être, l’être ne s’atteint que par la lettre ; les trajets de la lettre, ses détournements déterminent les rôles des personnages du conte et leurs transformations. La théorie du signifiant et de la lettre modifient la théorie freudienne du refoulement : le retour du refoulé est à rechercher au niveau des transformations effectuées par un détour de la lettre, qui passe par un retournement.

Lacan analyse le conte de Poe à partir de la répétition de deux scènes : « Le ministre a dérobé une lettre compromettante pour la Reine.» (p. 283.). Les policiers ne trouvent pas la lettre qui est là sous leurs yeux. Dupin la trouvera suspendue dans la cheminée. Dupin revient sur les lieux pour substituer à cette lettre, une autre sur laquelle il a écrit des vers de Crébillon (dramaturge : pièce de théâtre en 1707, Atrée et Thyeste) relatifs au destin d’Atrée.

Lacan souligne l’identité de la formule symbolique aux deux étapes du développement de cette histoire. Il récuse le jeu psychologique, et affirme que c’est un jeu dialectique : ces deux actions ont une structure de répétition. Son automatisme est réglé par « la place » de la lettre volée dans le trio, le ministre, Dupin et la Reine.

Cette structure de répétition dans le conte de Poe donne une orientation à la lecture clinique fondée sur le rapport du désir à la lettre. Cette lecture du conte s’inscrit dans un déterminisme du symbolique, au-delà du jeu des personnages, seule la lettre détient le Secret du désir.

Texte de Danielle Eleb.

Pierre-Christophe Cathelineau Merci pour cet exposé très riche et foisonnant de précisions sur le texte. J’avais tout de suite une question. Est ce que vous ne pensez pas que finalement dans ces leçons XIV et XV, on est à un point tournant du séminaire où Lacan tisse ensemble, il le fait, vous l’avez dit, vous y avez insisté, la dimension de l’imaginaire qui est prise dans cette dimension de diffraction sur laquelle vous avez insisté, la dimension du réel qui est ce réel brut auquel on n’a pas en quelque sorte accès et qui est comme un point de butée de l’analyse de Freud. Et puis, tout ce que vous avez dit à la fin de votre exposé, qui est la dimension du symbolique, si bien qu’on a le sentiment, c’est quand même massif, c’est que ces trois dimensions sont ramassées dans une seule leçon. Vous seriez d’accord avec moi ?

D. Eleb Oui, ce que je trouve intéressant, c’est cet écart qu’il établit entre l’ego et le sujet décentré. C’est là où ça se passe. On voit bien comment il analyse le rêve. Ce qui est intéressant c’est qu’il y a une profondeur très étonnante dans ces leçons parce qu’il analyse l’analyse que Freud a faite de son propre rêve. C’est un peu particulier, et la façon dont il analyse le rêve de Freud, ça m’a fait penser moi à la bande de Möbius. Il y a une surface où il y aurait le rêve de Freud et l’autre surface où il y aurait Freud lui même. La question que je me suis posée, c’est comment ça se recoupe ? Parce que Lacan n’arrête pas de dire, il y a un double sens, il y a un double niveau, c’est plutôt là que je me suis interrogée. Concernant le rêve de Freud, ce qui est intéressant c’est que Freud bien sûr, même s’il n’a pas inventé la catégorie du réel, il est quand même là et il l’a découvert, d’une certaine façon. Ce qui est intéressant, c’est encore une fois le déplacement que Lacan opère dans ce rêve ; il explique qu’au fond, dans le rêve, il y a un accès au réel mais qu’il y a comment dire, une absurdité de la lettre qui surgit à un moment le mot,

P.-Ch. Cathelineau Triméthylamine

D. Eleb – Ce mot apparaît comme une absurdité, mais en réalité c’est le moment où le discours, où la lettre intervient dans le rêve, c’est la fin du rêve.

P.-Ch. Cathelineau Vous avez bien fait ressortir comment toutes ces dimensions étaient nouées. Il y a vraiment dans l’exposé que vous avez proposé et dans le texte de Lacan dans la leçon XIV et même dans la leçon XV les trois dimensions sont nouées par la lettre. C’est ça qui est saisissant et ce qui est très intéressant aussi dans la façon dont vous avez amené les choses, c’est que au-delà des définitions abstraites qu’on a dans RSI du réel de l’imaginaire et du symbolique, là on a une façon d’attraper spécifiquement l’imaginaire dans cette diffraction des ego à travers le rêve, spécifiquement d’attraper le symbolique dans ce que vous avez appelé l’automaton et la question de la lettre, la triméthylamine, et spécifiquement la dimension d’impossible, ce n’est pas encore le terme qu’il utilise, que constitue la présence du réel. On a quelque chose qui nous rapproche de ces dimensions au-delà de définitions abstraites. On saisit de quoi il s’agit et je trouve ça assez saisissant. Dans le texte, vous l’avez fait très bien ressortir, on voit de quoi il retourne. Ce n’est pas abstrait.

D. Eleb – Oui, comme il prend comme référence le rêve d’Irma et le rêve de l’Homme aux loups aussi et là on voit bien que la dimension du réel est très présente dans le rêve de l’Homme aux loups et l’impossibilité de l’Homme aux loups de se souvenir. C’est-à-dire que Freud dira, à propos de l’Homme aux loups qu’il s’est basé sur la conviction de l’Homme aux loups et non pas sur le souvenir ; en exprimant au fond que cette conviction est aussi importante que le souvenir. Mais ça lui a permis de reprendre ce qu’il entend évidemment par la reconstruction et ça lui a permis aussi d’élaborer une certaine conception du trauma. Alors ce qui est intéressant, c’est que le trauma qu’introduit Lacan est quand même différent de celui de Freud. Je ne sais pas ce que vous en pensez ? (P.-Ch. Cathelineau Oui !) Ce n’est pas tout à fait le même.

J. Maucade – Ce n’est pas étonnant, dans son ouvrage tel que Pierre Christophe [Cathelineau] le présente, il introduit le gel des identifications où il y a quand même trois personnages ; le sujet s’identifie à l’autre, mais il doit observer, ces deux joueurs pour pouvoir en dire quelque chose. C’est un peu ce que vous avez dit. Alors, est-ce que ce n’est pas étonnant, dans ce jeu d’imaginaire, de symbolique, de réel, qu’est-ce que vient faire l’identification à l’autre ?

D. Eleb – Lacan au fond dit que ça n’a rien à voir avec une identification au sens de l’intersubjectivité, mais que c’est un jeu dialectique. La lettre continue à suivre son chemin, je dirais à l’insu du trio, de Dupin, du Ministre et de la Reine. Je n’ai pas travaillé complètement le séminaire sur La Lettre volée où il y a un approfondissement de cette question : à savoir que les personnages se féminisent, notamment Dupin et le Ministre. Ce n’est pas inintéressant mais je n’ai pas suffisamment travaillé ça pour le développer.

Marc Darmon – Merci beaucoup.

Topologiques 1. Tathyana Pitavy.

Tathyana Pitavy – Ce soir nous avons fini La Topologie et le Temps. Il semblerait que l’on rentre dans Topologiques.

Je me suis dit que j’allais vous proposer un exercice de topologie clinique qui ne va pas sans répondre à la question que nous avons travaillée ici depuis RSI. L’exercice consiste en ceci : j’ai eu dans un espace-temps assez court deux faits semblables et plutôt rares rapportés dans ma pratique. Sans plus tarder, je vais vous dire de quoi il s’agit. Je demande aux âmes sensibles de s’abstenir car je vais vous parler de deux cas d’éventration d’où harakiri qui veut dire littéralement coupure au ventre.

Qu’est-ce qu’on a dans le ventre ?

Le premier cas est celui d’une femme. Elle vient d’accoucher par césarienne. Le lendemain de son accouchement, la cicatrice de la césarienne s’ouvre de bout en bout et elle se retrouve avec ses intestins à la main.

Le deuxième cas, c’est celui d’un homme. Dans un passage à l’acte meurtrier, [un homme] arrive chez mon patient, lui découpe le thorax jusqu’au bas du ventre avec un couteau. Il se trouve avec une grande partie de ses organes et intestins à la main. Le réflexe, comme pour le cas précédent, est de ne pas laisser ce qui était dedans dehors et vite mettre tout cela à l’intérieur.

Voici ces deux coupures au ventre, au-delà du côté quasi-irréel et insupportable des deux événements décrits, ce qui m’a intéressée, c’est l’après-coup de ces deux harakiri. À savoir leur point de chute pour l’un et pour l’autre, je dirais même leur point de suture, en quelque sorte. Cette femme, sa coupure au ventre s’est refermée par une conclusion : « je suis sale ». On peut dire que « la Chose » est venue se pointer dans le champ des représentations alors qu’elle n’avait rien à faire là. On y reviendra.

Pour le garçon, sa coupure s’est refermée par une lettre, qu’il se précipite à me montrer lors de sa première séance en soulevant son tee-shirt. Il était encore sous le choc. Pas du harakiri, ou de la violence subie. Il était en état de choc de retrouver cette lettre boursouflée, marquée au fer rouge sur toute la surface de son thorax jusqu’au bas de son ventre. Il ne s’agissait pas de n’importe quelle lettre, la lettre du prénom d[‘un] frère mort d’un accident. Selon lui, sa mère dans une douleur sans fin de la perte de [ce] fils, n’arrêtait pas de l’appeler [du prénom de ce frère mort]. L’instance de la lettre dans l’inconscient à la lettre de l’être, il a toujours interprété cela, l’insistance maternelle, comme un pousse-à-la-mort – être pour la mort – il se demande même comment cela se fait-il qu’il soit encore en vie.

Articuler ces questions n’est pas simple. J’ai dû retourner la chose dans tous les sens, il faut dire qu’une coupure de cette nature nous plonge déjà dans une autre dimension. C’est une immersion. Quand on a l’impression d’avoir saisi un objet alors qu’il est déjà autre. Quand une coupure tranche une surface, que se passe-t-il ? Dans ces deux cas d’éventrations présentés, nous sommes d’accord que cela ne se passe pas au niveau d’une coupure signifiante, coupure en double boucle sous le tore du symbolique correspondant à la division du sujet. Ceci dit quand on évoque la coupure en psychanalyse, il semble que c’est toujours en référence à la coupure du sujet, la bande de Möbius étant exemplaire à ce sujet-là. Seulement cela nous demande parfois quelques tours avant de pouvoir identifier le sujet dans sa coupure proprement dite.

Pour les cas qui nous occupent aujourd’hui, de quelle coupure s’agit-il ? Et de quelle surface ? Dans un premier temps, je me suis dit que la surface à laquelle nous avions affaire était celle du tore, corps de l’imaginaire et que c’est le Réel sous sa forme purement contingente, accidentelle, qui était venu trancher la surface.

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Je me suis dit qu’il s’agissait d’une coupure réelle sur le tore de l’imaginaire. La suite logique était la suivante, peut-on parler d’un retournement possible du corps de l’imaginaire à partir d’une coupure réelle ? Il me semble que oui, on peut le dire ainsi mais ce n’est pas tout à fait ça. Je rappelle tout même que pour retourner un tore, il faut le couper, le trouer ou l’auto-traverser. Dans ces deux cas d’éventration, j’avais l’image du hérisson qui se met en boule, qui se retourne sur lui-même en se refermant dès qu’il se sent menacé. Il y a quelque chose de la sphère, c’est sphérique. Ce qui remettait en cause la représentation que je me faisais d’une coupure réelle, à savoir que ce qu’on imagine est déchirant. J’arrivais alors cette conclusion qu’une coupure réelle entrainait ici un retournement non pas par coupure mais que curieusement cela se faisait par homotopie, c’est-à-dire par une suite continue d’immersions, à savoir de plongements autorisant la surface à se croiser elle-même. Alors c’est là que les choses se compliquent ou que cela devient plus intéressant. Pour aller un peu plus loin dans la saisie de ce qui se passe ici, dans ce que j’essaie de vous démontrer, il faut donc supporter de lâcher la coupure réelle comme coupante et interroger cette opération de retournement par homotopie. Je dirais que l’imaginaire résiste tellement à la coupure qu’il va tout faire pour y parer. Je parlerais d’une forclusion locale de la coupure réelle. Et de quelle façon cela s’opère, une forclusion locale ? Je formulerais cela ainsi : « que face à l’insupportable de la coupure réelle et traumatique, l’imaginaire va se mettre en boule comme le hérisson, je disais tout à l’heure, il va se mettre en continuité, mise en continuité propre au noeud de trèfle, car je crois que nous ne sommes pas loin de la mise en continuité paranoïaque qui se joue pour un sujet dans ces circonstances. Dans l’expérience de ces deux cas d’éventration, cette mise en continuité est très frappante. Il n’y a plus de dedans, ni de dehors, c’est impossible de distinguer un intérieur et extérieur, du fait de cette réelle coupure au ventre, mieux que ce qui est à l’intérieur se trouve désormais à l’extérieur. Mais ce qui se passe est beaucoup plus troublant. L’imaginaire est capable de faire fi de cette coupure, de la forclore car ce que nous constatons, c’est que les sujets vont se maintenir comme s’ils étaient toujours dans un tore inentamé. Or ils sont toujours effectivement dans une surface, fermée, mais qui n’est plus un tore, il n’y a plus de dedans ni de dehors. C’est alors une surface unilatérale qui apparaît comme effet de cette immersion. Dans le fil que je vous amène, la bouteille de Klein me paraissait intéressante pour traduire ce premier temps de l’opération.

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Ça imageait bien ces prolongements en anses, boucles qui sont sorties d’un ventre, d’une poche, pour finalement se retourner vers l’intérieur en s’auto-traversant. D’autant plus que la bouteille de Klein est une immersion du tore. Seulement cela ne suffisait pas à démontrer la suite. La bouteille de Klein n’a aucun point de singularité, de particularité dans sa structure permettant de localiser un point de vérité quelconque. Or comme je vous ai indiqué, il y a eu des effets de vérité, c’est-à-dire qu’il est apparu dans l’après-coup de ces deux harakiri deux points majeurs, deux points convergents qui sont venus à point nommer les deux sujets, l’objet et la lettre. C’est en cela d’ailleurs que je tiens la thèse d’un retournement possible. Car qui dit retournement, dit point d’identification. Tout cela est très complexe car l’identification ne se produit pas ici à partir d’un trait signifiant. Encore une fois, tout cela nous déplace et nous oblige à penser autrement. Nous sommes quasiment dans un type d’identifications que j’ai envie de dire imaginairement réelles. L’objet et la lettre donc, en place de vérité, le vrai du sujet, qui est remonté en surface « je suis sale ». L’objet caca, la Chose, n’est plus dans la poche mais dans les mains, l’objet semble prendre ici une consistance imaginairement réelle, c’est-à-dire qu’il n’est plus trou dans l’imaginaire, -φ, on peut même se demander s’il est encore ou non spéculaire dans ces conditions-là. Cela nous pose des questions difficiles quant à la spécularisation de l’objet.

Il y a un chapitre dans le dernier livre de Michel Bousseyroux, « Penser la psychanalyse avec Lacan », sorti en 2016. Il reprend un dialogue avec Marc [Darmon], dans ce chapitre-là, je ne crois pas qu’il t’ait compris, mais, je trouvais pas mal de te voir cité. Il traite directement de ces questions, de la spécularisation de l’objet. Pour cette femme, l’objet n’est pas ici en place de manque, de la place vide du désir, du manque de l’autre, au contraire, il est un trou bien plein, consistant, accolé au bord, bord lui-même parce qu’il le recouvre en se confondant avec lui. On voit les bords du vase et l’objet, il y a quelque chose-là qui le borde, l’objet s’y met en continuité.

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Je voyais comme ça. « Je suis sale », c’est la conséquence de cette présence, de ce « trop plein », de cette prise de contact. Toute son existence y est bordée, entourée, revêtue. C’est le fantasme qui se réalise sous forme d’inquiétante étrangeté, l’angoisse qui s’y pointe quand il y a un véritable homéomorphisme, entre le sujet et l’objet. Puis la lettre qui topologiquement garde un rapport littoral voire littéral à l’objet. Lacan va écrire cette lettre, petit a, dans le cœur du nœud borroméen. Il y a un texte formidable de Marc Darmon] « Questions sur l’objet », c’était une présentation faite aux Mathinées Lacaniennes en 2013, où il y a un dialogue très intéressant avec Valentin [Nusinovici], et Pierre-Christophe [Cathelineau]. Le petit a, Lacan l’écrit dans le cœur du nœud borroméen, dans ce point-trou générateur qu’est le triskel. Point-trou dont l’invariant nœud à trois. Alors ce point, est venu s’écrire, adhérer, couvrir la surface du corps du sujet. C’est la lettre, lettre du frère mort qui le regarde, lettre qui consiste à revêtir le trou, à désigner toute lettre pour la mort du sujet, une lettre pleine, consistante. Ce qui m’interroge, c’est comment localiser la coupure du sujet dans un objet fermé, un objet en immersion, en transformation ? Pour les deux cas présentés, nos deux sujets ne sont pas ici, divisés. Au contraire, on pourrait dire qu’ils sont véritablement réalisés, et dans l’impossibilité de supporter le trou, voire la coupure. Dans cette impossibilité parce qu’on a l’impression que le trou, il est recouvert tout le temps. Que ce soit avec l’objet, que ce soit avec la lettre. Il y a un recouvrement du triskel Je vous ai évoqué la bouteille de Klein, le cross-cap, le tore. Le cross-cap aussi, aurait pu répondre à certaines de ces questions si ce n’est celle du fantasme.

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Sauf qu’on retrouve très vite un point d’objection car l’objet a n’est pas vécu ici comme un reste de cette coupure, c’est-à-dire comment une rondelle détachée du corps et séparée du sujet, S barré ◊ a. Or pas tout à fait pour conclure mais pour ouvrir encore d’autres questions. Il est une autre surface qui m’a paru très illustrative pour traiter ces deux harakiri. Une surface incapable de faire métaphore d’une hypothèse locale voire même transitoire lors d’une coupure réelle. Il s’agit d’un objet topologique assez curieux, un objet auquel nous ne portons pas beaucoup d’intérêt, alors qu’il me semble assez opératoire pour éclairer certaines psychoses et pour penser cette question difficile du traumatisme psychique. C’est la surface de Boy.

Cf : Youtube, The construction of a Boy surface, Jos Leys, 17 février 2016.

Cette surface a été découverte par le mathématicien Werner Boy en 1902, c’est aussi une immersion du plan projectif dans notre espace à trois dimensions comme la bouteille de Klein et le cross-cap. Lacan n’en parle pas du tout même, c’est Soury qui a tout un chapitre dans Chaînes et nœuds dans le troisième tome. [M. Darmon – Ils s’en parlaient en privé.]. Lacan n’en parle pas vraiment, il a rencontré cette surface tardivement ?

Alors qu’il était au fait de son existence par les travaux du physicien Jean-Pierre Petit sur le retournement de la sphère en 1979. Donc Jean Pierre Petit nous raconte cela dans sa B.D. assez instructive nommée Le Topologicon, épuisée, on la retrouve sur internet.

C’est une surface composée d’une triple bande de Möbius et d’un disque. Je rappelle que le bord de cette triple bande n’est rien d’autre que le nœud de trèfle. Il s’agit du bord du nœud de trèfle que l’on trouve dans la triple bande. Il s’agit d’une surface unilatérale, fermée et sans bord. Sa particularité d’immersion est de faire apparaître une courbe d’auto-intersection et un point triple. Là j’ai une découpe de cette surface.

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Là où, elle est incroyable, c’est qu’elle est à la fois surface et nœud, mieux que ça, c’est un objet à la fois noué et pas noué. Il y a un livre qui est paru, de Jeanne Laffont : L’aventure graphique de la topologie - La surface de Boy, en 2016.

J. Maucade – Elle est étonnante.

T. Pitavy Oui elle est étonnante ! Je suis allée la voir pour faire la surface parce que je n’y serais jamais arrivée toute seule ; je l’ai appelée pour faire un contrôle de la surface de Boy. C’est elle qui m’a parlé de cette question de noué-pas noué à la fois parce qu’on peut partir d’un nœud de trèfle et arriver à un disque et d’un disque repartir en nœud de trèfle. Je trouve que c’est incroyable quand même. Je n’aurais pas le temps de développer toutes les conséquences structurales de cette surface, même si cela est déjà implicite dans ce que je vous ai amené de ces deux harakiri.

Ce qui est à souligner, c’est qu’elle peut être générée par une triple bande de Möbius (un nœud de trèfle) ou à partir d’un disque. Il y a une réversibilité homotopique de ses deux objets.

J’arrive à l’hypothèse suivante : lors d’une coupure réelle qui menace la vie réelle du sujet – car nous sommes là entre vie et mort pour ces deux cas présentés, en tout cas au moment où ça se passe – ce sont les trois dimensions R.S.I., les trois plans de la structure qui sont percutés à la fois, que cela provoque une forclusion locale du triskel, du coinçage central, un spasme de ce point-trou, à n’être plus qu’un point.

Ce qui est dingue, là on voit bien ce renversement du triskel, on a les trois plans qui rentrent et derrière, je ne crois pas qu’il y ait un derrière mais j’en sais rien !

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Dans la surface de Boy, cette forclusion locale topologiquement parlant, se présente comme un renversement du triskel, il peut être localisé très précisément dans ce temps de l’interpénétration des trois plans et de l’apparition d’un point T. J’ai envie de dire, qu’il s’agit d’un point triple étranglé.

C’est un dessin de Jean Pierre Petit.

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On voit ici dans le dessin une sorte de d’étranglement de ce qui a été le trou du triskel. J’ai du mal à formuler mais je dirais que ce qui a été étranglé, n’est rien d’autre que l’objet petit a, qui n’apparaît plus dans sa structure de trou, mais qu’il ferait retour sous cette forme dilatée, sphérique qui constitue toute la surface de Boy.

(Passage vidéo You tube)

T. Pitavy – Il n’y a aucune coupure. C’est un ami qui m’a orientée sur ce site.

J. Maucade C’est un bel exemple d’homotopie non ?

T. Pitavy – C’est exactement ça.

M. Darmon On a vu le point triple.

J. Maucade La matière est très importante aussi.

T. Pitavy – C’est une matière souple, oui.

J. Maucade Elle ne peut pas être rigide.

T. Pitavy – C’est pour ça que je pense à l’Imaginaire quand même, je veux dire pour travailler ces questions. Je ne sais pas si on fait ça avec le Symbolique et le Réel.

P.-Ch. Cathelineau – Je vais essayer de reprendre. Ce que j’ai trouvé assez impressionnant c’est comment vous élaguez progressivement jusqu’à la surface de Boy. C’est-à-dire vous faites des hypothèses et vous arrivez pour être dans la cohérence de l’explicitation clinique et de façon très démonstrative à la surface de Boy. C’est-à-dire, tout ce que vous avez dit tout au long de l’exposé, ce sont des tentatives, (T. Pitavy Oui, c’était un exercice.)

P-Ch. Cathelineau – Un exercice mais qui ne répond pas exactement au cas clinique et vous finissez pas cette… C’est régrédient ! C’est assez fort, je dois dire, je suis impressionné.

T. Pitavy – J’ai beaucoup bossé quand même pour arriver là ! Ça m’a pris beaucoup de temps !

J. Maucade – Ce que j’entends, c’est vraiment complètement dans La Topologie et le Temps. C’est que le temps de l’Imaginaire n’est pas « tout de suite ». Il y a un temps du Réel et même cette coupure, à un moment, le Réel se dédouble. Il y a une coupure réelle sur une surface réelle et en un deuxième temps vient l’Imaginaire comme vous l’avez précisé, avec le triskel du nœud de trèfle comme pour justement suturer, c’est-à-dire cette fonction de l’Imaginaire, dans votre cas clinique, vient suturer cette ouverture, ce Réel. (T. Pitavy – Vient parer même.) Mais Je l’entends en deuxième temps. Ce n’est pas tout de suite. Il y a deux temps. Alors qu’en est-il du troisième temps ?

T. Pitavy – Le troisième temps, je crois que c’est les points de chute là comme je disais, c’est ceux qui viennent l’un et l’autre identifier comme un point de vérité pour l’un et l’autre. Je veux dire qu’il y a quelque chose qui monte en surface, c’est pour ça que je tiens quand même à la thèse d’un retournement. Pour le Réel, oui.

J. Maucade – En deux temps, c’est-à-dire l’Imaginaire vient,

T. Pitavy – Ça vient percuter, réellement le corps mais est-ce que ce corps-là, je l’imagine comme de l’Imaginaire d’emblée alors que la coupure, elle est réelle. On est d’accord, je veux dire que, (J. Maucade – Il y a un corps réel aussi,) Qu’est-ce un corps réel ? Qu’est-ce que ça serait ?

J. Maucade – Les boyaux dans les mains, quand même !

P.-Ch. Cathelineau – Votre rapprochement avec l’homotopie est très intéressant par rapport à la question de ce qui fait structure parce qu’on peut se poser la question, quand on vous écoute depuis le début de l’exposé du cas clinique, de savoir si effectivement le rapport à la lettre et le rapport à l’objet, l’une avec « je suis sale » et l’autre avec cette lettre du frère mort, est-ce que ce rapport à la lettre en quelque sorte est toujours déjà-là dans l’inscription de la structure ou est-ce que c’est l’effraction du pur Réel, forclose, qui va provoquer la transformation de la structure ? On serait dans l’homotopie mais là c’est très persuasif. Précisément si vous dites et je pense que vous le dites que la forclusion de la coupure réelle entraine la transformation.

T. Pitavy – C’est ça qui engendre.

P.-Ch. Cathelineau – C’est ça qui engendre.

T. Pitavy – Tout à fait.

P.-Ch. Cathelineau – Donc ça veut dire qu’il y a quelque chose qui est repéré à partir de la réalité et qui transforme la structure. Là on est vraiment dans une homotopie, c’est-à-dire qu’il y a une potentialité structurale mais qui n’est pas réalisée et qui se réalise du fait de la forclusion de la coupure réelle. C’est ce que vous dites ?

T. Pitavy – Oui. Et donc cette homotopie, en fait cette coupure réelle elle est engendrée mais celui qui permet ça c’est l’Imaginaire, c’est-à-dire qu’il n’y aura pas d’homotopie du côté du Symbolique, ni du Réel ; je ne crois pas, je veux dire que c’est l’Imaginaire qui permet cette auto traversée – on va le dire comme ça – alors que les autres dimensions, on n’a pas cette souplesse.

P.-Ch. Cathelineau – Alors là, vous faites une hypothèse forte, y compris par rapport à La Topologie et le Temps…

T. Pitavy – Oui, c’est dans la suite…

P.-Ch. Cathelineau – Dans la suite de La Topologie et le Temps, l’homotopie, alors c’est un peu semer un caillou dans mon jardin…

T. Pitavy – Oui, c’est vrai…

P.-Ch. Cathelineau – L’homotopie ne se concevrait, ne pourrait se concevoir qu’à partir d’une transformation de l’Imaginaire, c’est à voir. En tous cas, celle que propose Lacan, c’est quelque chose qui conjoint les différentes dimensions et qui n’est pas seulement lié à la dimension de l’Imaginaire. Mais en tous cas, on est sur cette question et votre exposé a le mérite de la poser parce que c’est une vraie question.

T. Pitavy – Mais c’est-à-dire que cela touche aux trois dimensions.

M. Darmon – Effectivement, Lacan s’est intéressé à la surface de Boy. Petit avec Maurin avait sorti un article célèbre – je pourrais vous l’amener si je le retrouve – sur le retournement de la sphère et le retournement du tore. Donc c’était un article remarquable parce qu’il consistait en une suite de dessins. C’est d’autant plus remarquable que Maurin, le collaborateur de Petit, était aveugle. C’est proprement incroyable. Lacan s’était intéressé à cette surface et il a rencontré Petit. Petit venait lui parler du cross-cap et il a expliqué à Lacan que le cross-cap avait deux points singuliers : les deux extrémités de la ligne d’interpénétration. Et Lacan a reçu cette nouvelle avec inquiétude parce que ça remettait en question la topologie de L’identification et Petit a amené la surface de Boy à Lacan au cours de ces quelques entretiens qu’il a eu avec lui. Alors j’avais traité de cette question de la surface de Boy au sujet de l’objet et effectivement si on obtient l’objet à partir de la surface de Boy en découpant une rondelle, cette rondelle va s’avérer orientable. Ce n’est pas la même rondelle qu’on découpe sur le cross-cap, d’où la particularité de l’objet détaché de la surface de Boy : c’est d’être spéculaire. On a affaire à un objet spéculaire, ce qui recoupe assez bien les cas dont tu as parlé.

P.-Ch. Cathelineau – Tout à fait.

M. Darmon – Parce que l’objet découpé sur le cross-cap garde la ligne d’interpénétration et l’extrémité de la ligne d’interpénétration, ce qui lui permet de changer de giration, donc c’est un objet non spéculaire.

Mais bon si on rentre dans les détails, la bande Möbius, la ligne d’interpénétration, c’est-à-dire la partie qui reste – on l’a vu dans les dessins – la bande de Möbius est aussi un objet non spéculaire. Donc ce qui remet en question un peu l’appui de Lacan sur cette topologie des surfaces dans L’Identification. Mais si on tient cette à cette qualité non spéculaire de l’objet, il faut faire appel au cross-cap. D’autant plus qu’il y a deux surfaces de Boy : une qui tourne à droite et une qui tourne à gauche et qu’on ne peut pas passer de l’une à l’autre sans un modèle intermédiaire qui comporte de singularité. Petit a montré comment on pouvait passer d’une surface de Boy droite à une surface de Boy gauche à condition de passer par la surface de Steiner qui est une autre immersion du plan projectif ; parce que tout ça c’est des immersions du plan projectif, qui comportent de nombreux points singuliers. C’est la surface intermédiaire sinon on ne peut pas, sinon la surface de Boy est elle-même spéculaire puisqu’il y en a une droite et une gauche.

T. Pitavy – C’est cette propriété qui prend là, dans ces deux cas, c’est-à-dire qu’ils ne sont plus noués spéculaires.

M. Darmon – Voilà c’est ça.

T. Pitavy – C’est-à-dire qu’ils sont pleins, il y a quelque chose comme un enveloppement comme ça du…

M. Darmon – Alors là, pardon, j’ai pensé à autre chose en t’écoutant. C’est au sujet de cette cicatrice en forme de [lettre] qui vient fermer la surface du corps. Quelque part il y a, je ne sais plus si c’est dans L’Angoisse ou dans D’un autre à l’Autre…non c’est dans Les Problèmes cruciaux. Dans Les Problèmes cruciaux, Lacan parle du tore de Klein et de la bouteille de Klein et de la suture pour fermer la bouteille de Klein. Il parle de la suture qui constitue le cercle de réversion et il évoque le nom propre à ce sujet.

T. Pitavy – Je vais chercher, c’est dans Les Problèmes cruciaux ?

M. Darmon – Je crois que c’est dans Les Problèmes cruciaux.

P.-Ch. Cathelineau – Je pense que ce que vous amenez permettrait de dire que le passage continu d’une structure à une autre s’opère par homotopie, c’est ce que vous avez montré, mais que l’homotopie supporte, non pas une seule forme d’homotopie, c’est-à-dire c’est pas seulement le passage du Réel au Symbolique ou du Symbolique au Réel etc., mais supporte des variétés. Il y a ce que vous montrez et que vous ajoutez par rapport à ce que montre Lacan : c’est qu’il y a des variantes de l’homotopie. Il y a des homotopies qui sont homogènes sur l’Imaginaire et on voit très bien l’affinité entre la rondelle spéculaire ou spécularisable avec la surface de Boy. Et on voit comment effectivement la transformation se fait par homotopie du triskel à la surface de Boy sur la consistance de l’Imaginaire mais il y a d’autres façons de penser l’homotopie. Et donc les transformations continues sont des transformations qui s’opèrent à la fois sur des structures homogènes uniment imaginaires ou sur des structures hétérogènes. Tu serais d’accord ?

T. Pitavy – Hétérogènes ?

M. Darmon – Je ne comprends pas très bien,

P.-Ch. Cathelineau – Ce que je veux dire, on a dans le travail de Tathyana Pitavy, le type d’homotopie qui est jeu c’est une transformation dans l’Imaginaire de deux types de nouages ou de surfaces. On passe d’une surface à une autre mais c’est dans l’Imaginaire. Et donc on a une transformation de la surface en elle-même.

T. Pitavy – Dans une série d’immersions comme ça…

P.-Ch. Cathelineau – Dans une série d’immersions. Alors que l’homotopie présentée par Lacan à la fin de La Topologie et le Temps c’est une homotopie où la distinction des registres est claire et où on passe d’un registre à l’autre avec l’idée que ces registres ne sont pas homogènes l’un par rapport à l’autre. Là, il y a une homogénéité dans la transformation elle-même. (T. Pitavy – Une autre forme,) On passe d’une forme à l’autre et c’est homogène à l’Imaginaire. C’est ça que je voulais faire remarquer, c’est ça qui fait la différence.

T. Pitavy – Ce qui me semblait intéressant aussi dans La Topologie et le Temps, c’est comme il dit, ça m’a quand même pris du temps à saisir, il dit que la topologie c’est l’Imaginaire, (P.-Ch. Cathelineau – Oui oui…c’est vrai.) Et qu’à partir de là, que ça a déclenché aussi quelque chose chez moi, je me disais qu’il y avait quelque chose là à chercher plus peut-être.

J. Maucade – C’est pas le même Imaginaire, (T. Pitavy – C’est-à-dire ?) Ce que vous proposez du point de vue clinique, c’est que là sur ces deux cas il faut travailler l’Imaginaire…

P.-Ch. Cathelineau – Oui c’est ça…

J. Maucade C’est sur l’Imaginaire qu’il faut travailler…

T. Pitavy – Ce n’est pas qu’il faut travailler l’Imaginaire, c’est-à-dire que c’est l’Imaginaire qui travaille.

P.-Ch. Cathelineau – C’est l’Imaginaire qui travaille,

T. Pitavy – C’est-à-dire que pour parer à l’insupportable, l’impossible d’une coupure réelle, il se met en continuité, il se met à en boule, il se referme sur lui-même. Il y a un retournement, d’ailleurs ce renversement du triskel c’est assez dingue quand même, je veux dire que c’est impossible de donner une coupure réelle.

P.-Ch. Cathelineau – Tout à fait.

T. Pitavy – De la voir je veux dire, on ne peut pas,

P.-Ch. Cathelineau – Ça c’est très fort dans ce que vous dites, on voit très bien à quoi cette opération correspond à partir des faits traumatiques dont vous parlez. Vous mettez bien en lien les faits traumatiques, la modification de structure qu’elles induisent et le type de structure qu’elles mettent en place avec cette forclusion du trou. C’est ça c’est la forclusion du trou.

T. Pitavy – Mais c’est pas de l’objet, c’est ça qui est curieux.

P.-Ch. Cathelineau – Mais ce n’est pas de l’objet.

T. Pitavy – C’est le trou qui est forclos mais l’objet c’est comme si c’était tout l’objet qui devenait une surface, c’est-à-dire que toute la surface de Boy, c’est ça que j’essaie de dire, c’est tout l’objet qui devient une surface. (P.-Ch. Cathelineau – C’est ça.) Il est étranglé d’un côté et comme il est étranglé d’un côté ça ressort de l’autre. On voit le dessin comme ça, cette dilatation comme ça.

P.-Ch. Cathelineau – Non c’est très fort. Bravo.

Texte de Danielle Eleb.

Transcription : F. Salvan, E. Bosilikwa, I. Nicoud.

Relecture : Tathyana Pitavy pour la présentattion clinique, S. Liotard, É. Croisé Uhl, D. Foisnet Latour

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