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21/03/2017 - (LM) Leçons XVI, XVII, Alice Massat

MASSAT Alice
Date publication : 11/07/2017
Dossier : Séminaire d'été 2017
Sous dossier : Dossier de préparation

 

Séminaire de préparation du Séminaire d’été. 21 mars 2017

Le Moi dans la théorie freudienne et dans la technique de la psychanalyse. Leçons XVI, XVII, Alice Massat

Pierre-Christophe Cathelineau – Jean Brini s’excuse de ne pas pouvoir être là pour des raisons de santé, il ne pourra pas faire son exposé qui était prévu en 2ème partie. Nous allons entendre l’exposé d’Alice Massat qui sera développé pendant une heure et qui nous permettra d’en discuter pendant une demi-heure. On aura plus de temps pour discuter de La Lettre volée qui est un moment très important de ce séminaire.

Alice Massat – Les leçons XVI et XVII. Avec la leçon XVI, la première, du 30 mars 1955 qui concerne la question du hasard et la mise en place du jeu de pair et impair auquel Lacan va faire jouer ses auditeurs. Il va reprendre la question de ce qu’il appelle l’intersubjectivité duelle et ses mirages et il ajoute que cette intersubjectivité n’est pas tout mirage mais qu’elle est fondamentale et on peut dire que c’est là-dessus que va se fonder tout le séminaire sur La Lettre volée. Il propose alors de partir de cette erreur, de ce mirage, on pourrait dire de cette bévue, c’est-à-dire de partir des limites-mêmes qui sont imposées par cette intersubjectivité duelle. Et la difficulté, c’est l’impossibilité d’appréhender l’autre, le petit autre en face de nous, ou celui avec lequel on va jouer au jeu de pair et impair par exemple. Cette impossibilité tient au fait que « la sanction se limite à une alternative ». Cela tient au fait qu’elle est duelle. Elle ne se traduit pas. C’est l’un ou c’est l’autre, c’est pair ou c’est impair, c’est présent ou absent, c’est + ou c’est –. Il reprend donc la question du jeu de pair et impair du conte d’Edgar Poe, avec ce petit garçon qui gagne à tous les coups. Je ne sais pas si tout le monde s’en souvient, je peux vous la lire. Elle est assez brève, et se trouve juste au milieu du conte, et ça c’est aussi assez important parce que ce Lacan va insister sur la structure du conte et l’anecdote du jeu de pair ou impair se situe en plein milieu entre les deux grandes scènes du premier vol de la lettre et de la deuxième scène du deuxième vol de la lettre. C’est Dupin, le détective, qui parle et il dit :

« J’ai connu un enfant de huit ans, dont l’infaillibilité au jeu de pair ou impair faisait l’admiration universelle. Ce jeu est simple, on y joue avec des billes. L’un des joueurs tient dans sa main un certain nombre de ses billes, et demande à l’autre : ‘Pair ou non ?’ Si celui-ci devine juste, il gagne une bille ; s’il se trompe, il en perd une. L’enfant dont je parle gagnait toutes les billes de l’école. Naturellement, il avait un mode de divination, lequel consistait dans la simple observation et dans l’appréciation de la finesse de ses adversaires. Supposons que son adversaire soit un parfait nigaud et, levant sa main fermée, lui demande : ‘Pair ou impair ?’ Notre écolier répond : ‘Impair!’ Et il a perdu. Mais, à la seconde épreuve, il gagne, car il se dit en lui-même : ‘Le niais avait mis pair la première fois, et toute sa ruse ne va qu’à lui faire mettre impair à la seconde ; je dirai donc : ‘Impair !’ Il dit : ‘Impair’, et il gagne. Maintenant, avec un adversaire un peu moins simple, il aurait raisonné ainsi : Ce garçon voit que, dans le premier cas, j’ai dit ‘Impair’, et, dans le second, il se proposera, – c’est la première idée qui se présentera à lui, – une simple variation de pair à impair comme a fait le premier bêta ; mais une seconde réflexion lui dira que c’est là un changement trop simple, et finalement il se décidera à mettre pair comme la première fois. « –Je dirai donc : ‘Pair !’ Il dit ‘Pair’ et gagne. Maintenant, ce mode de raisonnement de notre écolier, que ses camarades appellent la chance – en dernière analyse, qu’est-ce que c’est ? »

Et là, le narrateur répond à Dupin :

C’est simplement une identification de l’intellect de notre raisonnement avec celui de son adversaire.

C’est cela même, dit Dupin ; et, quand je demandai à ce petit garçon par quel moyen il effectuait cette parfaite identification qui faisait tout son succès, il me fit la réponse suivante : – Quand je veux savoir jusqu’à quel point quelqu’un est circonspect ou stupide, jusqu’à quel point il est bon ou méchant, ou quelles sont actuellement ses pensées je compose mon visage d’après le sien, aussi exactement que possible, et j’attends alors pour savoir quelles pensées ou quels sentiments naîtront dans mon esprit ou dans mon cœur, comme pour s’appareiller et correspondre avec ma physionomie. »

On peut penser ici qu’il s’agit d’une intersubjectivité duelle avec un mimétisme et Lacan répète que ce procédé a ses limites, forcément parce que s’il y a avec ce jeu, un temps où il suffit de changer de pair à impair, en s’identifiant à son adversaire selon qu’il soit bête ou malin, dans le troisième temps ce qu’il y a de plus intelligent consiste à faire comme l’imbécile c’est-à-dire que tout perd sa signification. Par contre, va dire Lacan pour jouer raisonnablement à ce jeu, il faut tâcher d’annuler toute prise de l’adversaire, de jouer complètement au hasard, c’est-à-dire en somme d’annuler les chances de l’adversaire. De là, il en vient à l’hypothèse freudienne qu’on trouve dans la Psychopathologie de la vie quotidienne dans le chapitre sur « Déterminisme, hasard et superstition » qui dit « qu’il n’y a pas de hasard dans quoi que ce soit que nous fassions avec l’intention de faire le hasard ».

Deux ans plus tard, dans le séminaire sur La Relation d’objet, Lacan va consacrer une bonne partie de la leçon du 20 mars 1957, sur une mise au point suite à certains retours qu’il a eus après cette première version publiée de 1956 qui a été publiée du séminaire sur La Lettre volée. Il y a eu une première version qui a été publiée en 56 dans la revue La Psychanalyse où se trouve cette introduction et donc à la suite de cette publication, il y a un malentendu, certains de ses lecteurs vont reprocher à Lacan d’avoir cherché à nier le hasard, et il va leur répondre, c’est ce qu’on va voir tout à l’heure.

Mais ici, dans la leçon XVI, il reprend d’abord le fait de la machine qui serait en mesure de dégager d’une séquence donnée au hasard un quelque chose qui aurait à voir avec « l’automatisme de répétition en tant qu’il est au-delà du principe de plaisir ». Et il reparle de cet au-delà. « Au départ de la psychanalyse, cet au-delà est l’inconscient, en tant que nous ne pouvons pas l’atteindre ». C’est le transfert, qui non seulement module les sentiments d’amour ou de haine, mais surtout : « le transfert est la signification grâce à laquelle nous pouvons interpréter tout cela ». Il dit que « c’est l’au-delà du principe de plaisir. Et que c’est également l’au-delà de la signification. Et que les deux se confondent ». Vous voulez parler de la machine ? (Marc Darmon – Après). Suite à une remarque de Mannoni, Lacan souligne qu’il ne cherche pas à éliminer l’intersubjectivité, mais qu’il parle ici d’un cas où elle peut être soustraite. Il ajoute que bien entendu, elle n’est pas éliminable et pourtant, on sait qu’il va cesser d’en parler à partir du séminaire sur L’Identification, quand il dira qu’ « un signifiant représente un sujet pour un autre signifiant ». Et là, il ne sera plus question d’intersubjectivité.

Mais là où nous en sommes, la question se pose autrement, et Manonni suggère qu’on pourrait ne pas trouver une loi de répétition logique, dans les cas par exemple où la répétition tient compte des rythmes et des mots qui riment avec la pensée inconsciente. Il dit qu’aucun mathématicien, ni aucune machine, ne pourrait s’y retrouver. Ce que Lacan approuve et discute pour en venir à une notion importante de cette leçon, qu’il reprend à Lévi-Strauss, c’est celle de « l’efficacité symbolique ». Il l’applique à la machine, qui « aura une efficacité symbolique différente selon qu’elle pourra inscrire, décanter du jeu du sujet, en sa présence, cette efficacité symbolique ».

Et toute la question est de savoir si l’efficacité symbolique peut être considérée comme due à l’homme. Et cette question ne pourrait être tranchée que si nous pouvions parvenir à savoir comment s’est produite l’origine du langage. En face de cette « efficacité symbolique », Lacan va opposer une certaine « inertie symbolique du sujet ». Et c’est à partir de cette opposition, duelle là encore, que Lacan va faire jouer ses auditeurs au jeu de pair et impair, en vue d’en enregistrer les résultats, pour voir si on peut mettre en évidence cette « inertie symbolique qui est caractéristique du sujet inconscient ». Alors pour détecter la différence entre inertie symbolique et efficacité symbolique, il faudra jouer d’une part avec des nombres pris au hasard, et jouer d’autre part avec des nombres qu’il dit pris « exprès ». Il dit alors que nous verrons une différence et il propose une manière précise de jouer. Il fait jouer d’abord Mannoni avec un adversaire en 85 coups. (M. Darmon – Ça doit être Christian David). Oui son nom est précisé mais je ne l’ai pas marqué. Mannoni dit qu’il a gagné quand il a suivi une suite donnée déjà établie, une loi comme les vers d’un poème de Mallarmé, ou bien la succession des chiffres d’un numéro de téléphone. Mais qu’il a perdu quand il jouait sans suivre une de ces lois et on pourrait dire qu’alors il était peut-être question d’une intersubjectivité où il laissait prise à son adversaire. Mais Lacan va leur demander de jouer autrement, et d’en inscrire les résultats, en ayant le sentiment d’y aller vraiment au hasard c’est-à-dire sans suivre une loi préétablie, pour qu’ils manifestent chacun leur propre inertie symbolique, et par groupe de trois, un interrogeant, un répondant, et un notateur sur deux autres feuilles. Voilà et ce sont les résultats de cette expérience qui vont faire l’objet de la leçon suivante. Lacan va reparler de « l’inertie symbolique » dans la leçon XVIII, là on en est à la XVI, en disant qu’elle est due à la résistance du sujet. Et ce qui va surtout apparaître, dans la leçon XVII, ce seront les lois logiques qui vont se dégager de ces notations, et du rythme de leurs alternances.

On arrive à la leçon XVII du 26 avril 1955. La seule transcription se trouve dans l’édition du Seuil, toutes les autres ont été reprises de cette version mais comme elle correspond à l’introduction, au chapitre l’introduction du séminaire sur La Lettre volée (M. Darmon – Dans les Écrits), dans les Écrits mais aussi dans la version de 56, dans la revue La Psychanalyse, qui est un peu différente de celles des Écrits et qui est plus précise sur l’élaboration des suites logiques aussi, donc c’est bien de s’y référer parce que, ici, elle n’est pas claire du tout l’élaboration technique des suites logiques. Elle n’est pas fiable. Il manque des éléments surtout, il manque des tas d’éléments. Dans l’introduction des Écrits, dans l’introduction du séminaire de La Lettre volée, publiée dans les Écrits, Lacan a rédigé : « La leçon de notre séminaire que nous donnons ici rédigée fut prononcée le 26 avril 1955. Donc, elle se réfère à cette leçon. Elle est un moment du commentaire que nous avons consacré, toute cette année scolaire, à « l’Au-delà du principe de plaisir. » Je me référerai parfois à l’introduction, pas toujours à la transcription parce que si on compare le contenu du chapitre qui s’appelle Introduction et cette leçon XVII, on trouvera toute sorte de différences mais ce qui importe et ce qui semble constituer l’essentiel de cette leçon pour Lacan, à ce moment-là, et ce sur quoi il s’appuie pour la rédaction de son écrit, ce sera surtout l’établissement des suites symboliques qui ont été élaborées à partir des jeux de la leçon précédente. Et tous ses commentaires rédigés vont se fonder sur l’établissement de ces suites symboliques. Attention parce que dans les Écrits, l’introduction c’est l’avant dernier chapitre du séminaire sur La Lettre volée. Il y a un déplacement. C’est une introduction qui vient tout à la fin mais sur laquelle la rédaction, on pourrait dire, se fonde. Ces suites qui découlent toujours de la succession des + et des –.

Lacan va commencer cette leçon XVII,

M. Darmon – Il y a des tas de jeux de mots avec l’introduction et la suite, c’est-à-dire l’introduction suit la suite symbolique et la suite de La Lettre volée).

A. Massat – Oui, c’est joli. Il commence en parlant du symbole, qui surgit dans le réel à partir d’un pari primitif : « est-ce que ça va être ça ou pas ? ». Il insiste sur la question du pari. Il dit que « Le pari est au centre de toute question radicale qui porte sur la pensée symbolique. Tout se ramène au to be or not to be, au choix entre ce qui va sortir ou pas, au couple primordial du + et du – ». On pourrait parler aussi du choix de faire exprès ou au hasard. On pourrait dire aussi que beaucoup de choses se ramènent au choix entre toutes sortes d’oppositions duelles : là où la question de l’un ou de l’autre se pose, de la possibilité ou de l’impossibilité de l’un ou de l’autre. Sauf qu’il pourrait sembler qu’en fin de compte, la question d’un choix serait illusoire, puisqu’il y a des lois logiques, des surdéterminations logiques. Mais Lacan va insister pour dire et écrire qu’il ne s’agit pas là de nier ou d’abolir le hasard, comme on le lui a reproché. Et quand il répond donc à ces reproches et à ces malentendus dans le séminaire de La Relation d’objet, après avoir repris en détail toute une des démonstrations logiques, celle des alphas, bêtas, gammas, deltas il dit ceci, il dit : « cela ne veut pas dire que d’une façon quelconque le hasard soit commandé, c’est que la loi sort avec le signifiant, antérieurement indépendante précisément de toute expérience ». Et je peux vous citer parce que je trouve que c’est intéressant de comparer cette formulation-là qui vient de la leçon avec la manière dont il a rédigé dans le premier article sur la lettre volée où il a écrit : « L’homme littéralement dévoue son temps à déployer l’alternative structurale où la présence et l’absence prennent l’une de l’autre leur appel. C’est au moment de leur conjonction essentielle, et pour ainsi dire, au point zéro du désir, que l’objet humain tombe sous le coup de la saisie, qui, annulant sa propriété naturelle, l’asservit désormais aux conditions du symbole ». Et pour revenir à la leçon XVII, à ce qui précède le repérage d’une première loi symbolique, et qui constitue seulement l’écriture des + et des –, donc c’est les + et les – qu’on va noter à la suite, il dit que : « présence (comme absence) connote absence (ou présence) possible. Dès que le sujet lui-même vient à l’être (à être présent), il le doit à un certain non-être sur lequel il élève son être. Et s’il n’est pas, s’il n’est pas quelque chose, alors c’est de quelque absence qu’il témoigne. Mais il restera toujours débiteur de cette absence, je veux dire qu’il aura à en faire la preuve, faute de pouvoir faire la preuve de la présence. »

« Faire la preuve de cette absence », c’est important, en tant que c’est à partir de ce qui manque, de l’absence, qu’une preuve va devoir se faire. Une preuve, par définition, c’est « ce qui sert à établir qu’une chose est vraie ». C’est à partir de cette absence que devrait venir se poser la question d’une vérité. En tout cas, ce que nous allons voir, c’est comment à partir de cette absence, de ce manque, viennent s’établir des lois logiques. Et la logique, selon le dictionnaire, c’est bien la « science qui a pour objet l’étude des normes de la vérité ».

Lacan ajoute tout de suite après la question de cette preuve, que c’est ce qui donne sa valeur à l’enchaînement des petits plus et des petits moins, des jeux de la leçon d’avant, et il s’agit de poursuivre, dans le fait de jouer – comme on l’a vu dans la leçon d’avant, avec la possibilité d’une alternative ou pas – de poursuivre chez un sujet « une régularité présumée qui se dérobe ». Cela se fera du seul fait du dialogue. Pour que cette loi logique puisse s’établir, par la preuve issue de l’absence, il y a nécessairement une articulation, une parole adressée : alors il n’y a pas pur jeu de hasard, mais bien cette articulation d’une parole avec une autre. Même quand on joue tout seul à pile ou face, du fait d’énoncer à l’avance ce qu’on parie qu’il va sortir, se trouve une articulation à trois signes : un gagné possible ou un perdu possible, « sur lequel va se profiler le sens même du résultat ».

Lacan dit :

« Il n’y a pas de jeu s’il n’y a pas de question. Pas de question s’il n’y a pas de structure. La question est organisée par la structure. Et en lui-même, le jeu du symbole représente et organise ce quelque chose qui s’appelle un sujet. Le sujet humain ne fomente pas ce jeu. Il y prend sa place, il joue le rôle des petits plus et des petits moins. Il est lui-même un élément de cette chaîne qui, dès qu’elle est déroulée, s’organise suivant des lois. Ainsi, le sujet est-il toujours, sur plusieurs plans, pris dans des réseaux qui s’entrecroisent ».

Ce qu’il va démontrer, c’est bien l’enjeu de tout ce que va montrer le séminaire sur La Lettre volée, à partir de la petite anecdote du jeu de l’enfant qui est issue d’un conte ou d’une fiction. Ce qu’il va démontrer ensuite de manière logique, à partir de ces jeux, c’est que : « n’importe quoi de réel peut toujours sortir, mais une fois la chaîne symbolique constituée, n’importe quoi ne peut plus sortir ».

C’est à partir de cette chaîne aléatoire de plus et de moins, qu’il va être convenu – on part d’une première convention — de regrouper par trois les plus et les moins dans leur succession. Alors, pourquoi par trois ? Il y a toutes sortes de raisons. Des commentaires font allusion à l’article de 1945 sur « Le Temps logique et l’assertion de certitude anticipée », avec les prisonniers et les trois temps constitués par l’instant du regard, le temps pour comprendre, et le moment de conclure. On peut penser aussi au schéma mère – enfant – phallus. Et de toute façon, il est vrai que ce ne sera qu’à partir de trois éléments qu’une syntaxe pourra apparaître, si on n’en prend que deux, alors les différences entre les séquences ne pourront être que symétriques ou alternatives, ce serait :

(+ +), (+ –), (– +) ou (– –), c’est-à-dire qu’elles seraient, là encore, toujours binaires et sans portée « syntaxique ». Alors qu’en découpant la chaîne par trois éléments, on obtient trois possibilités, comme on va le voir : une constance ce qui est symétrique, une dissymétrique ou une alternative, qui vont être notées (1), (2) ou (3).

On remarque aussi qu’ici, ce qui est pris en compte c’est bien la différence entre les éléments, et pas les éléments en tant que tels : c’est par la manière dont ils se situent les uns par rapport aux autres que la loi va s’écrire, de la même manière que le contenu de la lettre qui est volée restera inconnu, on n’en saura jamais rien, mais c’est son déplacement qui aura des effets.

On fait une chaîne. Est-ce que ça vous intéresse qu’on reprenne la chaîne ou vous la connaissez trop ?

M. Darmon – Puisqu’il est question de ça !

A.Massat – Soit vous me dites des plus et des moins au hasard, soit je les trouve toute seule.

P.-Ch.Cathelineau – (+ + – –)

A. Massat – Ensuite ?

P.-Ch.Cathelineau – (+ – + –, – +, – +)

A. Massat – J’écris le répartitoire :

(1) C’est la symétrie donc ce sera (+ + +) ou (– – –)

(2) Ce sera les impairs : la symétrie donc on aura (– + +, + – –) ou (– – +, + + –)

(3) On a les alternances : (+ – +) ou (– + –)

Là, on a justement une asymétrie : je prends les trois premiers ça nous donne un (2) c’est une asymétrie.

Ensuite, je prends les trois suivants, ici (+ – –), on a encore une asymétrie.

Les trois suivants, j’ai (– – +) on a encore une asymétrie.

Les trois suivants, là, j’ai une alternance, c’est un (3).

Là, j’ai pareil : un (3).

Pareil, un (3).

Là, un (2).

Là, j’ai encore une alternance… pardon, une dissymétrie … non, c’est un (2), là ?

M. Darmon – Oui, c’est ça.

A. Massat – Un (– – +)

M. Darmon – Après il y a une symétrie.

A. Massat – Un (3) et un (3).

M. Darmon – C’est ça.

À partir de cette suite binaire de plus et de moins, on a une suite à trois éléments. Il se trouve qu’on n’a pas de (1) dans notre suite, on a surtout des (2) et des (3) mais alors c’est vrai qu’avec ce principe-là (1), (2), (3), la chance d’avoir des (2) est bien plus fréquente que celle d’avoir des (1) et des (3). C’est aussi une des raisons pour laquelle Lacan va élaborer sa troisième suite.

Julien Maucade – Là, dans cette suite, il y a 5 (2) et 5 (3)

A.Massat – Ce qui est important, parce que ce graphe n’est pas dans les transcriptions – ce qui est important, c’est de repérer comment ces suites, par rapport à un graphe, à ce graphe, vont imposer leur loi. Par exemple, on voit que là, si je pars d’un (2), disons celui-là, je peux avoir un (2), je peux avoir un (2), je peux avoir un (3), je peux ravoir un (3), encore un (3) et puis un (2), et puis un (2), et puis un (3) et encore un (3). Sauf qu’on n’a pas de (1). C’est-à-dire que tout ça peut s’écrire sur ce graphe et c’est à partir de ce graphe qu’on voit qu’il y a des impossibles et donc des lois. Par exemple :

- Un (3) ne peut pas succéder à un (1), il est obligé de passer par un (2).

- Il y a d’autres lois : un (1) ne se présentera jamais après un nombre quelconque impair de (2). Ça, ce n’est pas vrai ! C’est [vrai] seulement s’il part d’un (1) mais c’est ce qui est marqué dans la transcription. Là, il est marqué qu’un (1) ne se présentera jamais après un nombre quelconque impair de (2).

M. Darmon – Un (1) ne se présentera jamais,

A.Massat – Ne se présentera jamais après un nombre quelconque impair de (2).

M. Darmon – en partant d’un (1).

A.Massat – Oui, en partant d’un (1), sinon ça ne marche pas.

- Après un nombre pair de (2), il est possible que sorte un (1).

- Et entre un (1) et un (3), un nombre indéfini de (2) est fort possible.

Donc, c’est vraiment à partir du graphe que les lois peuvent s’établir et dans La Relation d’objet, deux ans après, il va ajouter que s’il y a graphie, il y a orthographe. Donc, à partir du graphe, il peut y avoir cette orthographe et ses lois logiques.

À partir de cette deuxième suite, il va faire la suite des α, β, ϒ, δ, et pour faire cette suite des α, β, ϒ, δ, il va « réappliquer le groupement par trois à la série à trois termes pour y définir une relation quadratique » qui se fera en fonction des intervalles entre chacun des groupes (1), (2), (3). Là, ça semble plus compliqué mais c’est assez détaillé dans L’Introduction des Écrits, et donc pour résumer vous aurez un α quand il y aura, si vous prenez trois éléments – vous voulez qu’on le fasse ?

P.-Ch. Cathelineau – Oui, faisons-le.

M. Darmon - Retraduisez la suite en α, β, ϒ, δ. La suite des (1), (2), (3), vous la traduisez en α, β, ϒ, δ.

A. Massat – Oui, c’est ça.

- Donc, alors là on a (2), (2), (2), j’ai un ϒ. Pourquoi ? Parce que (2). (2) - quelque soit l’intermédiaire, on ne prend en compte que les deux extrémités - donc (2). (2) ça donne un ϒ.

- Ensuite, j’ai (2). (3) ça donne un δ.

- Ensuite, j’ai (2), (3), (3), ça donne pareil un δ.

Au fond, on pourrait les suivre avec le graphe, en fait c’est …

- α c’est de symétrie à symétrie, c’est-à-dire des ronds extrêmes de (1) à (3).

- δ c’est de dissymétrie à dissymétrie, donc de (2) à (2).

- β c’est de symétrie à dissymétrie, donc de (1) à (2) ou de (3) à (2).

Avec le graphe ça se suit très bien.

- Et le δ c’est de dissymétrie à symétrie, c’est-à-dire de (2) à (1) ou de (2) à (3).

- Donc, là, je continue, j’ai (3), (3), (3), j’ai un α

- (3), (3), (2), ça fait un β.

- (3), (2), (2), ça fait un β.

- (2), (2), (3), ça fait un δ.

- Et (2), (3), (3), un δ.

Dans la leçon, chers amis, ça s’arrête là ! Je dis ça parce que si on reprend l’Introduction pour la suite de la démonstration, il faudrait y passer beaucoup de temps et beaucoup de concentration, alors que, là, ce qui est important c’est que Lacan qui n’a pas encore rédigé le premier article sur le séminaire sur La Lettre volée – là, c’est la leçon – et qui n’a pas encore fait non plus son Écrit, il pose ces trois suites pour… Oui, bon ! Je vais vous commentez la suite. En tout cas, il dit que la suite des α, β, ϒ, δ, ce sera « la première forme achevée de la chaîne Symbolique ». Et, là, vous pouvez aussi vous référez au livre de Marc Darmon qui a consacré tout un chapitre sur cette suite, sur cette chaîne des α, β, ϒ, δ qui a son importance par rapport à la première parce qu’on a vu dans la première qu’il y avait, entre autre, cette question des (2) qui réapparaissaient plus souvent que les (1) et les (3) mais [ce qui est surtout important] c’est [que cette chaîne des α, β, ϒ, δ, n’est pas réversible] comme l’est [celle] des (1), (2), (3), mais :

« Elle est rétroactive, c’est-à-dire qu’un choix fixé dans l’avenir, par exemple la conclusion d’une phrase, exclut d’autres choix entre le présent et cet avenir, et les exclusions ne sont pas les mêmes dans l’autre sens ».

Lacan parle aussi de « futur antérieur » dans l’introduction quand il parle de ça. C’est-à-dire qu’à partir d’un futur posé, il y aura des impossibilités rétroactives et certains symboles n’auront pas pu s’inscrire avant ce futur donné.

Ces lois confirment l’existence d’une mémoire symbolique de la suite prétendue aléatoire. Et c’est ici que Lacan va parler d’une « liaison de la mémoire à la loi ». Il reprend Freud encore, à ce moment, et sa « conception de la mémoire impliquée par l’inconscient ». Il rappelle L’Esquisse et le système psy, et son « originalité de ne pouvoir se satisfaire que de retrouver l’objet foncièrement perdu ».

D’une suite de deux éléments qui s’opposent (+) ou (–), on passe à une suite à trois chiffres (1), (2), (3) puis à une suite de quatre lettres α, β, ϒ, δ : « c’est une relation quadratique » comme dans le Schéma L, qui apparaît pour la première fois, on s’en souvient, dans la leçon X de ce séminaire sur Le Moi. C’est une « relation quadratique » aussi comme dans le conte de La Lettre volée, ce que Lacan va indiquer tout à l’heure. Il parlera aussi de « l’immixtion des sujets » qu’il va illustrer par l’histoire de La Lettre volée, puisque, comme il le dit : « le hasard nous l’a offerte ».

Maintenant, on arrive à la deuxième partie de la leçon XVII, selon l’édition du Seuil. Lacan revient encore sur ce jeu qui est « une image élémentaire de la relation intersubjective ». Là, il a parlé du fait que ça ne peut pas tenir longtemps. Il reparle du « mirage », de ce qui a ses limites et de la même manière qu’il parle d’une fiction pour établir des vérités logiques. On peut se souvenir de sa formule du séminaire sur La Lettre volée quand il dit que « la vérité révèle son ordonnance de fiction » comme si la vérité reposait aussi sur un caractère fallacieux. Il souligne aussi, bien sûr, que la structure symbolique du conte elle-même dépasse de loin le petit raisonnement du joueur de pair et impair. Il valorise les qualités d’Edgar Poe et il va résumer le conte à sa façon.

Je peux vous lire le résumé du conte, le résumé que Lacan a fait du conte,

P.-Ch. Cathelineau – Quelle page ?

A. Massat – Il fait trois paragraphes. Mais comme après on parle de la structure, je pense que même sans l’avoir résumé, on pourrait s’y retrouver. Puisque je l’ai et que vous êtes d’accord, je vous lis le résumé que Lacan fait du conte :

« Je pense que vous savez quand même qu’il s’agit de l’histoire d’une lettre volée, dans des circonstances sensationnelles et exemplaires que vient raconter un malheureux préfet de police, lequel joue le rôle, classique dans ces sortes de mythologies, de celui qui devrait trouver ce qu’il y a à chercher mais qui ne peut que se fourvoyer. Bref, ce préfet vient demander au nommé Dupin de le tirer d’affaire. Dupin, lui, représente le personnage, plus mythique encore, de celui qui comprend tout. Mais l’histoire dépasse de beaucoup le registre de comédie lié aux images fondamentales qui satisfont le genre de la détection policière.

L’auguste personnage dont la personne se profile à l’arrière-plan de l’histoire, semble n’être autre qu’une personne royale. La scène se passe en France, sous la monarchie restaurée. L’autorité n’est certainement pas revêtue alors de ce caractère sacré qui peut éloigner d’elle les mains attentatoires des audacieux.

Un ministre, lui-même homme de haut rang, d’une grande désinvolture sociale, et qui a la confiance du couple royal, puisqu’il se trouve à parler des affaires de l’État dans l’intimité du roi et de la reine, surprend l’embarras de cette dernière, qui vient d’essayer de dissimuler à son auguste partenaire la présence sur sa table de quelque chose qui n’est rien de moins qu’une lettre, dont le ministre repère tout de suite la suscription et le sens. C’est d’une correspondance secrète qu’il s’agit. Si la lettre reste là, jetée indifféremment sur la table, c’est précisément pour que le roi ne remarque pas sa présence. C’est sur son inattention, sinon sur son aveuglement que joue la reine.

Le ministre qui, lui n’a pas les yeux dans sa poche repère ce dont il s’agit et se livre à un petit jeu qui consiste d’abord à amuser le tapis puis à sortir de sa poche une lettre qu’il se trouve avoir et qui a vaguement l’apparence de l’objet, d’ores et déjà on peut dire de l’objet du litige. Après l’avoir maniée, il la pose négligemment sur la table à côté de la première lettre. Après quoi, profitant de l’inattention du personnage principal, il ne lui reste qu’à prendre celle-ci tranquillement et à la mettre dans sa poche sans que la reine, qui de toute cette scène n’a pas perdu un seul détail, puisse faire autrement que de se résigner à voir partir sous ses propres yeux le document compromettant.

Je vous passe la suite. La reine veut à tout prix récupérer cet instrument de pression sinon de chantage, elle met en jeu la police. La police parce qu’elle est faite pour ne rien trouver ne trouve rien et c’est Dupin qui résout le problème et découvre la lettre là où elle est, c’est à dire dans l’appartement du ministre, à l’endroit le plus évident, à portée de main, à peine déguisée. Assurément il semble qu’elle n’aurait pas dû échapper aux recherches des policiers, puisqu’elle était comprise dans la zone de leur examen microscopique. Pour s’en emparer Dupin a fait tirer un coup de feu à l’extérieur et tandis que le ministre va à la fenêtre pour voir ce qui se passe, Dupin va à la lettre et lui substitue rapidement une autre qui contient les vers suivants :

« …Un dessein si funeste

S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste. »

Ensuite Lacan parle de la structure de ce conte après ce petit résumé. Il montre qu’il y a deux grandes scènes dans cette histoire. Que toutes les deux concernent le vol de cette lettre dont on ignore le contenu et dont l’anecdote du jeu pair et impair se trouve bien entre les deux. J’ai trouvé que c’était important de voir que cette petite histoire est vraiment pile au milieu du conte. Ensuite Lacan parle des quatre personnages de la première scène, du premier vol : le roi, la reine, le ministre qui est le voleur et le quatrième personnage c’est la lettre. Dans la seconde scène du fait du déplacement de la lettre on trouve comme personnage : la police, le ministre et Dupin. Et la lettre est un personnage pour Lacan au même titre que la formule de la triméthylamine du rêve de l’injection faite à Irma. Lacan dit que « la lettre est ici synonyme du sujet initial, radical. Il s’agit du symbole se déplaçant à l’état pur. Auquel on ne peut pas toucher sans être aussitôt pris dans son jeu. …Pour chacun, dit encore Lacan, la lettre est son inconscient » c’est son inconscient avec toutes ses conséquences c’est à dire : « A chaque moment du circuit symbolique, chacun devient un autre homme. » C’est ce qu’il va montrer dans la troisième et dernière partie de cette leçon.

Dans la partie trois de cette leçon telle qu’elle est séquencée dans l’édition du Seuil.

Il dit que chacun devient un autre homme mais à chaque fois celui qui détient la lettre va se trouver féminisé. On peut qualifier les trois personnages, ou bien leur assigner trois places selon le déplacement du quatrième qui serait la lettre. D’abord il y a le personnage qui détient la lettre, la lettre lui est adressée, il se tait, chaque fois il reste silencieux, c’est celui qui cache et qui dissimule il a un côté passif, alangui, il est féminisé. Ce sera la reine, puis le ministre puis Dupin avant de la vendre à la police. Ensuite il y a le personnage aux yeux de qui la lettre est dissimulée, il ne voit rien, il est aveugle c’est le roi puis le préfet de police puis le ministre lui-même vis à vis de la fausse lettre que Dupin a placée pour remplacer celle qu’il a volée. Et enfin il y a le personnage qui vole la lettre qui voit que l’un ne voit pas, il voit que l’autre sait que celui-ci ne voit pas mais une fois qu’il sera détenteur de la lettre il se fera avoir on lui volera la lettre à son tour, sauf s’il se fait payer en échange de la lettre comme Dupin, qui n’entrera donc pas dans le circuit de cette lettre à l’exception du moment où il l’a repérée chez le ministre et là c’est comme s’il en devenait détenteur. Il va fabriquer un duplicata de la lettre, une fausse lettre toute semblable à la première pour la subtiliser et dans laquelle il fomente une vengeance rageuse, à la manière d’une femme sous-entend Lacan, en écrivant les vers de Crébillon.

Lacan revient sur les personnages royaux de cette histoire, ce sont eux qui sont menacés par le parcours de la lettre. Ils sont symboliques du caractère fondamental de l’engagement constitué au départ, c’est celui d’un pacte, c’est le pacte qui unit l’homme et la femme. « Ce couple est le symbole du pacte majeur qui accorde l’élément mâle et l’élément femelle. Tout ce qui y porte atteinte sera répréhensible et scandaleux, et notre lettre dont nous ne connaissons pas le contenu, nous savons cependant et nous en sommes certain, a le pouvoir de porter atteinte à ce pacte essentiel ».

Cette lettre est là tout en n’étant pas là, à qui est-elle adressée vraiment ? On ne sait pas non plus à qui elle appartient ? Qui la possède ? Est-ce que c’est celui qui l’a écrite ou celui qui la détient ? Celui qui ne la voit même pas, là encore c’est le contraire d’une alternative à la manière des + et des –, c’est le contraire d’une alternative qui impose une loi symbolique qui va fixer les choses, une loi de laquelle il n’est pas si facile de s’affranchir.

Par contre la lettre se promène toute seule dit Lacan, parce que ce sont les paroles qui restent comme le montrent les lois logiques des suites symboliques élaborées à partir d’une parole adressée et cela contrairement au lieu commun qui dit que les paroles s’envolent et que ce sont les écrits qui restent. C’est la lettre qui vole, qui circule, qui se fait voler et là encore les équivoques du vol au vol de la lettre volée ou volante, de celle qui vole à celle qui se fait voler, de la voix active ou de la voix passive, rien, n’est clairement tranché. Lacan va revenir sur le cas du ministre, sa féminisation du moment où il prend possession de la lettre, quand il devient possédé par elle, par ses effets, le voilà, ce ministre qui, pour la cacher la retourne. Il exhibe le contenu de la lettre que personne ne connaît à part lui et la reine il la froisse un peu, la replie dans l’autre sens et là apparaît un petit espace pour écrire l’adresse à la manière des lettres de l’époque. Lacan dit qu’il avait prévu d’apporter un modèle de lettre comme celle qui se faisait à l’époque mais il l’a oubliée. Ce qui illustre très bien ce qu’il est entrain de dire et donc le ministre va inscrire sur la lettre qu’il a volée et retournée, sa propre adresse, il va y apposer son cachet, d’une autre couleur que le premier cachet qui se trouve sur le verso. Il va adresser la lettre à lui-même en modifiant son écriture, il va prendre une écriture fine et féminine et Lacan parle ici de cette féminisation de la lettre. On peut l’entendre dans les deux sens que la lettre est féminisée par l’écriture qu’elle devient féminine ou bien comme si elle rendait le détenteur de la lettre narcissique et féminin, il en vient à s’écrire à lui-même tout en imitant l’écriture d’une femme. Ici Lacan parle d’une transformation du comportement subjectif du ministre lui-même.

Puis il insiste sur le fait que ce ministre alors qu’il est présenté comme un personnage actif et intriguant, vif et intelligent, alors qu’il est en possession d’une menace pour le pacte entre le roi et la reine, eh bien il se tait. Il ne va pas voir la reine qui sait qu’il détient ce pouvoir, il ne fait pas de chantage, il ne bouge pas, il ne dit rien. Lacan dit que la connaissance qu’il a de cette vérité sur le pacte, il n’en fait rien. Le pouvoir que peut lui conférer la lettre, il le suspend dans l’indétermination. S’il se fait dérober la lettre en fin de compte, ce ne sera pas grâce à la sagacité de Dupin, mais du fait de la structure des choses. Du fait d’être dans la même position que la reine, la position de celle qui détient une vérité qu’un autre ne voit pas, le roi ou la police, aux yeux d’un troisième personnage qui remarque tout cela. Alors il arrive au ministre ce qui est arrivé à la reine, il se fait dérober la lettre et la différence c’est qu’il l’ignore alors que la reine savait qu’elle s’était fait volée par le ministre. Ici le ministre est aveugle, il ne voit pas qu’il s’est fait voler, il prend cette place occupée par le roi dans la première scène, celle de celui qui ne voit rien. Lacan va conclure son séminaire sur La Lettre volée et cette leçon aussi en disant qu’une lettre arrive toujours à destination.

On comprendra aussi, par d’autres allusions moins évidentes, que le destinataire de la lettre c’est le roi. Le roi qui ne sait rien, celui qui est aveugle, c’est lui le destinataire de la lettre. Sauf que, poussé d’un cran, après avoir été féminisé par la reine et après avoir été volé c’est le ministre qui prend cette place. Il ne sait pas que sa lettre lui a été dérobée, il croit qu’elle est en place, il est aveugle aussi sur son contenu dont il risque de faire connaissance ou pas, seulement s’il décide d’en faire usage. Et c’est alors qu’il dira les fameux vers de Crébillon que Dupin lui a adressés :

« …Un dessein si funeste

S’il n’est digne d’Atrée, est digne de Thyeste. »

Alors le ministre devra, comme Thyeste subir les conséquences de ses propres actes, manger ses propres enfants. Nos actes viennent nous retrouver. Et Lacan parle alors de payer comptant, de rendre compte de nos crimes, si vous savez en rendre compte vous ne serez pas punis. Il reprend la formule, déjà prononcée à Zurich, à l’intention de Serge Leclaire au sujet de la passe ou de la fin de cure quand il lui a dit « mange ton Dasein ». Comme pour dire « mange ton existence, incorpore ce qui existe à toi, ce qui est autre en toi ». Et on peut penser aussi à la pièce d’Apollinaire Les Mamelles de Tirésias, que Lacan cite à cette époque et notamment à cette formule célèbre où un des personnages dit à un autre « mange-toi les pieds à la Sainte-Menehould ». Un peu plus tard dans Le Moi, Lacan dira, il est entrain de lire cette pièce, « mange les pieds de ton analyste à la Sainte-Menehould ».

La Sainte-Menehould est une recette de cuisson des pieds de porc qui les rend, cuits longtemps à la vapeur dans le fond de veau, et ça rend les pieds et leurs os très fondants, on peut même manger les os.

On peut faire un lien avec le devin Tirésias, qui est ce personnage de la mythologie. Qui est un devin par rapport au jeu, qui est devenu femme pendant sept ans alors qu’il est né homme. Et quand Zeus et son épouse Héra se disputent pour savoir qui de l’homme ou de la femme prend le plus de plaisir durant l’acte sexuel, ils vont consulter Tirésias pour avoir son avis. Tirésias se range du côté de Zeus pour dire que c’est la femme neuf fois plus que l’homme. Vexée d’avoir perdue, pour se venger Héra rend Tirésias aveugle, et pour compenser Zeus va offrir à Tirésias le don de divination.

Pour revenir au ministre et aux trois réactions possibles qu’il pourrait avoir selon Lacan, à la lecture de la lettre de Dupin des vers de Crébillon, ça pourrait être soit l’amour envers la reine ce qui pourrait le sauver dit Lacan, même si c’est idiot. Ça pourrait être aussi la haine, puis en troisième occurrence Lacan parle de décoller son Dasein de toute inscription et de boire le calice jusqu’à la lie. Alors dans le séminaire sur La Lettre volée, dans les publications ce n’est pas tout à fait la même chose que dans la leçon, Lacan est moins radical et plus à propos puisqu’il va revenir sur la question du jeu. Il écrit que le ministre en lisant les vers de Crébillon, en voyant qu’il s’est fait piqué sa lettre et qu’on lui en a mis une autre, « le ministre alors interrogera les cartes avant de les abattre, et lisant son jeu il se lèvera de la table à temps pour éviter la honte ». Lacan en parle dans cette version comme de la sortie d’un jeu. Il sortirait du jeu en fait.

M. Darmon [inaudible] La reine qui devient amoureuse ?

A. Massat – Je l’ai résumé comme cela, l’amour envers la reine ça pourrait le sauver même si c’est idiot mais en détail il n’en dit pas beaucoup plus.

M. Darmon – J’ai l’impression qu’il dit dans une autre version que la reine peut tomber amoureuse ?

A. Massat – Il faudrait voir si dans Les Écrits, il faudrait comparer, là c’est lui qui pourrait tomber amoureux…

M. Darmon – …là c’est lui, il est castré… [inaudible] il a réussi à lui prendre le phallus

A. Massat – Ce serait amusant là de comparer, mais ici c’est lui qui juste pourrait tomber seulement amoureux de la reine.

Valentin Nusinovici – C’est pareil, puisqu’il veut donner ce qu’il n’a pas,

A. Massat – Et que les sentiments sont toujours réciproques, c’est ce qu’il dit…

J’avais prévu si vous n’êtes pas repus, j’avais noté la conclusion du séminaire sur La Lettre volée, mais vous pourrez la lire tout seul puisque vous en avez marre…

C’est justement et ça a à voir avec la divination :

« Est-ce là tout et devons-nous croire que nous avons déchiffré la véritable stratégie de Dupin au delà des trucs imaginaires dont il lui fallait nous leurrer ? Oui, sans doute car si ‘tout point qui demande de la réflexion’, comme profère d’abord Dupin ‘s’offre le plus favorablement à l’examen dans l’obscurité’, nous pouvons facilement maintenant lire la solution au grand jour. Elle était déjà contenue et facile à dégager du titre de notre conte, selon la formule même que nous avons dès longtemps soumis à votre discrétion, de la communication intersubjective, ou l’émetteur, vous, disons nous, reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée. C’est ainsi ce que veut dire La Lettre volée, voire en souffrance : c’est qu’une lettre arrive toujours à destination.

M. Darmon – Vous avez rendu cette Lettre volée tout à fait digeste, sa cuisson… C’est effectivement le passage du séminaire le plus intéressant c’est un tournant, c’est la reprise du conte d’Edgar Poe par Lacan et c’est un chef-d’œuvre. À la fois il a utilisé ce conte dans sa structure qui est cachée, dissimulée par Edgar Poe, c’est-à-dire que l’histoire du gamin, comme dit Lacan, qui joue à pair et impair est faite pour nous leurrer.

Alors Lacan utilisait cette Lettre volée, suite à un dessein personnel. C’est une réponse à son analyste et à la maîtresse de son analyste .C’était Marie Bonaparte. (A. Massat – Ça alors ! Ah oui, elle avait écrit,)

M. Darmon – Marie Bonaparte avait écrit une biographie de Poe, où elle parle de La Lettre volée et elle dit que cette lettre volée était entre les deux jambes de la cheminée.

A. Massat Oui, elle fait des interprétations « lourdingues ».

M. Darmon – C’est assez lourd, et Lacan dit dans son texte, « peu importe qu’elle soit entre les deux jambes ou sur le plateau de la cheminée, comme le dit la Marie ».

C’est-à-dire il renvoie la Marie à la cuisine. Ça obéit à toute une stratégie de Lacan qui l’affirme, dans ce texte, la suprématie du symbolique. C’est ce qu’il défend dans ses premiers séminaires et le jeu du pair et impair, il l’a trouvé sans doute en discutant avec son ami, Lucien Dugué qui devait être au courant des avancées de ce qu’on appelait alors la cybernétique, qu’on appellerait l’intelligence artificielle. Donc à cette époque les ingénieurs, dont Shannon qui est connu pour sa théorie de l’information, les ingénieurs ont mis au point des machines jouant contre un adversaire humain, au pair et impair. Il y a une première machine qui a été construite en 1950 et une autre par Shannon en 1953, ce qui est tout à fait contemporain du séminaire de Lacan. Et quelque part Lacan dit qu’il aimerait bien jouer avec cette machine mais qu’il n’a pas encore trouvé le moyen de jouer avec elle. Donc, la machine de Shannon gagne à 57% des coups, soit un grand nombre de coups et un écart significatif par rapport au jeu au hasard au complet, c’est-à-dire 50/50. Donc il apparaît très nettement une déviation, ce que Lacan appelle une déviation.

Cette machine, j’ai trouvé un article pour ceux que ça intéresse, je le rendrai accessible sur Internet. Le principe de la machine de Shannon, c’est de définir 8 situations :

- J’ai gagné, j’ai rejoué la même chose et j’ai encore gagné.

- 2ème situation, c’est j’ai gagné, j’ai rejoué la même chose et j’ai perdu.

- Et alors toutes les combinaisons possibles, il y en a 8.

Et la machine va enregistrer dans la situation donnée, si le joueur va répéter la même situation, va répéter le même jeu dans la même situation. Et c’est un peu ce que l’on va retrouver dans la construction des a, b.

Devant une suite au hasard complète, le fait que ça passe, que ce soit un humain pris dans le langage, automatiquement une syntaxe va être instaurée et c’est un peu ce que dit Shannon, pour chacune des 8 situations, la machine va mémoriser si le joueur au coup suivant va rejouer comme à son dernier coup ou au contraire va changer de choix. « La machine mémorise encore si ce choix est le même que celui fait lors de la précédente rencontre de la situation. Le jeu de Shannon consiste à parier que le joueur qui s’est montré constant vis-à-vis d’une situation, le restera encore à la prochaine rencontre de la situation. Si, le joueur a changé d’attitude, confronté à une situation donnée, Shannon choisit alors au hasard son coup, de même qu’au début de la série quand les informations disponibles sont insuffisantes. »

C’est vraiment le schéma d’une analyse de névrosé qui devant une situation donnée se comporte toujours de la même façon. C’est l’inertie symbolique dont parle Lacan. Il y a non pas une détermination du hasard, mais, parce que pour le parlêtre, il n’y a pas de hasard effectivement puisque tout passe par le langage, la syntaxe, par des voies privilégiées dans sa lalangue, et ce que Lacan appelle encore ici le traumatisme de répétition, c’est lié à ça.

P.-Ch. Cathelineau – Ce qu’il finit par reprendre dans les commentaires de la physique d’Aristote, sur l’automaton et la tuchè. L’automaton c’est le hasard, en grec. C’est-à-dire que cet automatisme se retrouve dans le mot même grec et tous les exemples que donne Aristote, sont des exemples qui renvoient précisément à des automatismes signifiants.

M. Darmon – En grec, ce qui est intéressant c’est qu’il y a les deux mots…

P.-Ch. Cathelineau – Il y a les deux mots : automaton et tuchè. Et tuchè, c’est la rencontre, ce qui est autre chose.

Elsa Caruelle – Je ne suis pas tellement d’accord. Depuis un moment où il y a un primat du symbolique, donc j’aurais voulu demander ce que vous pensez de ce qu’on pourrait dire de La Lettre volée au temps du nœud borroméen. Parce est-ce que c’est vrai qu’il n’y a pas de hasard, cet automatisme de répétition. Est-ce que c’est le schéma d’une analyse ? Ça me questionne. Et puis en vous écoutant dire qu’il n’y a pas de hasard, je me rappelle que Lacan disait comment un homme rencontre une femme : par hasard.

M. Darmon – C’est très important, il n’y a pas de hasard, c’est ce que dit Lacan en parlant de Freud, ce chapitre, cette pathologie de la vie quotidienne, sur les nombres choisis au hasard (E. Caruelle – Oui, mais c’est particulier) Non, ce n’est pas particulier, c’est le principe freudien, de retrouver dans les nombres choisis au hasard et même imposés, on ouvre un livre à n’importe quelle page, par exemple, la page 229 et on va associer, comme dit Lacan, des choses, l’âge auquel le sujet s’est masturbé pour la première fois, des choses comme ça. Ce choix au hasard, avec la volonté de choisir au hasard, dit Lacan, va imposer un déterminisme, à l’époque de La Lettre volée, qui est un déterminisme signifiant. Le signifiant va intervenir parce qu’il est signifiant et lié à d’autres signifiants, en dehors de ce qu’il signifie.

E. Caruelle – Ma question est est-ce qu’ici, dans l’évolution, notamment du nœud, est-ce qu’il y a une place faite au hasard ? Je ne suis pas loin de penser que le but d’une analyse c’est de pouvoir produire le hasard.

M. Darmon – Oui, c’est tout à fait intéressant parce que le hasard, la suite des nombres qui sont au hasard, on pourrait prendre par exemple la suite des décimales d’un nombre réel. Mannoni évoque cette possibilité pour les mathématiciens, d’analyser ou pas une suite de nombres au hasard. Les décimales d’un nombre réel, ça peut être considéré comme du hasard, pourtant il y a des nombres réels qui sont le résultat d’un calcul, c’est- à-dire il y a un algorithme capable de produire un nombre réel, dont la suite des décimales va apparaître comme au hasard.

E. Caruelle – C’est du hasard ou c’est des probabilités ?

M. Darmon – Non, je vous parle de ça pour vous montrer la difficulté de ce hasard qui préside, c’est-à-dire la plupart des nombres réels, sont des nombres dont la suite des décimales est au hasard. Il n’y a pas de loi déterminant, à priori, mais il y a des nombres réels dont on va trouver la loi.

E. Caruelle – Ce que je veux dire c’est que quel que soit le chiffre qui va arriver, il est entre 0 et 9. Donc, ce n’est pas un hasard, c’est une probabilité dans une combinatoire. (M. Darmon – Non !) Le hasard serait que l’on puisse inscrire quelque chose pas forcément [inaudible] Ce n’est pas prévisible, je veux dire. Pas entre 0 et 9.

M. Darmon – Oui, mais les décimales vont être entre 0 et 9. Ce qui est déterminant c’est si un algorithme va fabriquer cette suite ou pas. La plupart des nombres réels sont au hasard, c’est-à-dire qu’on ne trouve pas d’algorithme capable de les produire. Les mathématiciens ont eu beaucoup de mal pour définir ce qu’était une suite au hasard mais ils ont fait des progrès énormes ces 15 dernières années, par la logique liée à l’informatique. Et on retrouve grâce à ce raisonnement, le théorème de Gödel. S’il y a une machine capable de déterminer devant une suite donnée d’un nombre réel, si cette machine est capable de dire, cette suite n’est pas au hasard, puisqu’elle est déterminée par tel algorithme, c’est-à-dire si ce nombre réel est réductible, on dit réductible, on va pouvoir, à partir de ce petit programme, produire la suite aléatoire, en apparence aléatoire et ce petit programme va dire si cette suite est aléatoire. S’il y a un petit programme capable de déterminer si une suite est aléatoire, le petit programme lui-même ne sera pas aléatoire. Donc c’est une contradiction qui retrouve le théorème de Gödel. Alors vous avez raison de dire que le but d’une analyse c’est d’ouvrir le champ des possibles. Mais il y a ce que vient dire Shannon est tout à fait intéressant dans la partie interprétation, interprétation d’une répétition, par exemple. Devant une répétition, devant ce qu’on constate en clinique, le sujet se trouve répéter d’une façon mortelle, le même comportement devant les mêmes situations. Par exemple la névrose d’échec, la névrose traumatique…

E. Caruelle – C’est pour ça que cet automatisme, c’est celui de la névrose…ce n’est pas celui de l’analyse, (M. Darmon – Si !) parce que tout à l’heure vous disiez, c’est le sujet en analyse.

M. Darmon – Si on détermine… (E. Caruelle – Il faut répéter), si on découvre dans l’analyse la loi qui préside à cette répétition, c’est déjà un travail intéressant. [Brouhahas] Non, le but c’est d’en sortir.

Martine Bercovici – On peut quand même dire que ce qui réintroduit le hasard pour le sujet c’est la tuchè.

La salle – La rencontre.

  • M. Darmon – Oui, mais cette rencontre dans les a, b, g, elle est tout le temps rencontre ratée.

M. Bercovici – C’est lié aux signifiants, à la chaîne signifiante.

M. Darmon – La tuchè échoue dans cette répétition qui contourne certains assemblages qui sont interdits. Parce que il y a certains assemblages, c’est ce que Lacan écrit dans les répertitoires, oméga et omicron, ces lettres qui tombent, le caput mortuum, c’est ce qui constitue ce réel que la chaîne, la suite des lettres, va contourner à chaque fois.

P.-Ch. Cathelineau – Si on reprend la question par rapport au nœud borroméen, on a vu ensemble, les passages du nœud à 3 au nœud à 4, à partir du nœud borroméen généralisé. Si on fait l’hypothèse que le nœud à 3 donne naissance aux trois consistances, plus une nomination, on peut penser d’une façon assez logique, j’essaierais de le montrer, que la transformation par fusion et passage du nœud à 3 au nœud à 4, obéit à des lois qui sont des lois littérales. C’est-à-dire que l’on a une chaîne, c’est une chaîne déterminée et on ne peut pas passer, pour le dire de façon très schématique, on ne peut pas passer de la nomination symbolique directement à la nomination réelle. C’est-à-dire qu’il y a des chemins, c’est ce que je disais dans la démonstration que je faisais, des chemins de transformation sont des chemins déterminés. Dans la mesure où on admet que chaque consistance est nommée par une lettre, R-S-I, nomination imaginaire, nomination symbolique, nomination réelle, les enchaînements sont des enchaînements qui sont contenus comme exactement dans une chaîne qu’on voit là. Les enchainements ne se font pas n’importe comment. Et donc il y a une dimension d’automaton, y compris dans la transformation du nœud borroméen. Enfin, c’est mon avis mais je ne sais pas…

E. Caruelle – Sur la question de l’équivalence des registres, ma question touche à la jouissance autre aussi…

M. Darmon – Équivalence des registres ?

E. Caruelle – Oui, dans le nœud borroméen qui donc pose la question de la jouissance autre, notamment. Est-ce que oui ou non, il y a une part [inaudible], qui n’est pas justement possiblement autre, autre chose que nous-mêmes ou alors est-ce qu’on est comme ça ?

P.-Ch. Cathelineau – Non, c’est vrai que ce que vous dites, je pense que avec la dimension du réel, il y a une réponse, je dirais, qui va dans votre sens. C’est-à-dire que la dimension du réel implique cette dimension d’invention, c’est la question de l’invention que vous posez. Est-ce qu’on peu intervenir sur une structure au-delà du déterminisme qu’elle implique. Et par exemple, l’une des réponses à ces questions, c’est la réponse donnée par Lacan dans le Sinthome. Premièrement parce qu’il décrit des nouages qui sont très différents selon les moments du séminaire, on a affaire à un nœud de trèfle à un moment donné, il y a un autre nœud après, il décrit une palette de possibilités qui ne sont pas résumées à un seul type de nœud, et il semble donc indiquer que le travail sur la structure n’est pas un travail unilatéral, c’est en tout cas ce que vous dites.

M. Darmon – Dans La Lettre volée, en tout cas, il n’en est pas à l’équivalence des registres…

E. Caruelle – C’est pour ça que je vous demandais si vous aviez une idée de ce que ça donnerait si on devait relire aujourd’hui, avec tout ce qu’on a travaillé, La Lettre volée.

  • M. Darmon – Oui, effectivement c’est le travail qui est à faire et que j’avais initié il y a bien longtemps, par exemple, montrer que la suite des a, b, g, avait la même structure que le nœud borroméen. Donc c’est quelque chose qu’il est possible de montrer.

J. Maucade – Ce samedi Marc Darmon, va faire la suite de ce qu’on a discuté aujourd’hui.

M. Darmon – Mais c’est vrai que la notion de réel tel que Lacan en parle dans La lettre volée , n’est pas le réel… La lettre telle que Lacan en parle dans La Lettre volée, n’est pas ce que la lettre deviendra. (La salle – Dans « Lituraterre ») c’est-à-dire ce réel par rapport aux signifiants qui seraient symboliques. On peut dire qu’il y a plusieurs relectures par Lacan lui-même de La Lettre volée, dans la préface aux Écrits, il en parle comme d’un objet, objet petit a, il en parle ailleurs comme du phallus, donc c’est intéressant de suivre effectivement, mais c’est intéressant de dire aujourd’hui ce que ça nous fait. Effectivement la lettre en tant que réel, ce qu’on peut entendre par refoulé originaire et la notion d’un réel qui est sans loi. (H. Ricard – Un réel sans loi.) Cette définition du réel, qui n’est plus l’impossible, qui est un réel positif, sans loi, grignoté par le symbolique, si vous voulez, et toujours excédant le symbolique, ce que retrouvent les mathématiciens, comme Virginia [Hasenbalg Corabianu] l’a montré dans son livre, c’est-à-dire poser ce réel qui a à voir avec les nombres réels. On peut dire qu’il y a un certain nombre de réels qui contiennent tout le symbolique, par exemple le nombre p, qui est un nombre universel, (J. Maucade – Irrationnel.) Non seulement irrationnel mais universel, c’est-à-dire tout une suite de nombres se retrouve dans p, dans les décimales de p. Vous prenez votre numéro de sécurité sociale, vous allez le retrouver dans la cent cinquantième place de p. Et non seulement votre numéro de sécurité sociale mais vous allez retrouver Don Quichotte et Cervantès, dans toutes les langues à certaines places des décimales de p. C’est-à-dire la Bible, vous allez le retrouver dans les décimales de p. Il y a un excès du réel par rapport au symbolique, qui va non seulement le contenir mais le dépasser, infiniment.

Merci.

Transcription : P. Claveirol, M. Combet, D. Foisnet Latour, A.H.Di Ruzza.

Relecture : É. Croisé Uhl, D. Foisnet Latour.

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