Accueil

 

La cure analytique consiste-t-elle à démasquer le réel ?

VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 06/07/2017

 

Séminaire Questions cliniques 20016-2017

Bernard Vandermersch - 14 janvier 2017

Je disais la dernière fois que si l’amour de la vérité n’avait pas toujours pu éviter à Freud quelques erreurs, il n’en restait pas moins qu’il fallait bien que la recherche de la vérité soit poussée assez loin dans ses embrouilles pour qu’en surgisse le réel, c’est-à-dire une butée, une contradiction dans la vérité même. Alors, est-ce qu’il est brut ou pur ? (Un réel plus brut que pur, à mon sens). D’autant que ce réel pour Lacan, s’il est là, c’est par sa façon de l’écrire. « L’écriture est un artifice. Le réel n’apparaît donc que par un artifice lié au fait qu’il y a de la parole et même du dire. Et le dire concerne ce qu’on appelle la vérité. C’est bien pourquoi la vérité on ne peut pas la dire. » (Le Moment de conclure, 10 janvier 1977). L’écrit est donc lié à ce qu’il y a de la parole, et surtout du « dire » mais cela ne dit pas en quoi consiste cet écrit. Est-ce que ça veut dire que ce qui s’écrit par le dire, c’est forcément de la lettre ? Au sens de la lettre typographique. C’est une question dont on a souvent discuté : qu’est-ce que c’est que la lettre ?

Je terminais : « Car à être dupe du nœud borroméen, je ne vois pas ce réel autrement que ficelé réellement aux sons et aux sens qui ont été produits au cours de ma propre recherche de la vérité. - Donc c'est un réel aussi qui se construit dans la cure - Contingence et fragilité donc de ce réel qu’un abandon à une jouissance pure et totale, comme dans la toxicomanie, ou aussi bien que l’exigence d’une vérité absolue, comme dans la paranoïa, peut volatiliser. Et faire sauter un impossible.

Je pensais que si l’on dévalorisait prématurément la vérité pour chanter les vertus de l’accès au pur réel on restait dans une promotion d’un nouvel idéal : « Du beau, du bon, Duréel ! ».

Me revient donc le titre de ce livre autrefois célèbre de Serge Leclaire, Démasquer le réel (1971). Je croyais disposer de ce livre pendant les vacances mais en fait il n’était pas chez moi et je n’ai pu l’avoir que ce dernier week-end. Mais je vais quand même tenter de m’en servir pour mon propos. En fait, je me doutais bien que, en cette réminiscence de « démasquer le réel » de ce livre, j’allais être un peu touché par la position de Serge Leclaire, dans cette espèce de, à la fois de souci d’être fidèle à l’enseignement du maître, Lacan, et en même temps un souci d’originalité qui déchire en permanence son texte, avec une espèce de position d’autocritique masquée mais qui est assez perceptible. En plus, c’est quand même des livres qui sont assez anciens et qui nous rappellent notre propre entrée dans l’analyse et nos difficultés avec la théorie.

Donc ce texte, je n’ai pas eu le temps de le relire en entier. Mais je vais tenter de m’en servir pour mon propos. Ce titre, en effet, Démasquer le réel, m’est apparu soudain comme assez violent. Le livre a paru 3 ans après Psychanalyser (1968), autre livre dans lequel S. Leclaire déplie le cas de Philippe avec la découverte de ce qu’il appelle « son nom secret » : Pôor(d)j’e − li qu’il n’écrit d’ailleurs pas toujours de la même façon.

R. Chemama. Ce n'est pas étonnant que S. Leclaire change dans l'écriture, puisque c'est plutôt de l'ordre de la jaculation signifiante, il le dit comme ça.

B. Vandermersch. Oui, mais lui, il parle de lettre.

R. Chemama. Ah oui, sa conception de la lettre est un peu différente.

B. Vandermersch. Serge Leclaire écrit à une époque où l’enseignement de Lacan est en pleine élaboration et non pas achevé depuis longtemps comme aujourd’hui ; et ses écrits témoignent de son souci de concilier une position d’élève, exposé aux mouvements de l’élaboration du maître, et de théoricien soucieux de singularité.

Le chapitre qui ouvre le livre s’intitule : « Être psychanalyste » et commence ainsi :

« Démasquer le réel est le travail du psychanalyste (p. 11)

« Le réel ? C’est ce qui résiste, insiste, existe irréductiblement, et se donne en se dérobant comme jouissance, angoisse, mort ou castration.

On se doute que toute la difficulté gît en son évocation, car il en est du réel comme de ces petits animaux intelligents, qui s’en vont immanquablement quand on leur intime de venir là. Il y faut de la ruse, par trois fois au moins : d’abord pour le reconnaître et n’en point tenir la présence pour la réalité ; ensuite pour l’appeler, car il échappe au nom et c’est l’illusion même qu’il faut déployer pour faire semblant de le piéger ; enfin il faudra encore assez de ruse pour ne point rester captif et satisfait du dispositif qu’on aura agencé… »

Notez que c'est à la fois ce style imagé, qui date un peu, et en même temps la critique de cette autosatisfaction. Ne pas rester captif et satisfait du dispositif qu'on aura agencé. Cette satisfaction qu'on peut avoir quelquefois d'avoir trouvé dans la cure une belle formule.

« On se représente volontiers le psychanalyste comme s’intéressant avant tout à la mise en scène de l’imaginaire ou encore à l’architectonie de l’ordre symbolique… »

[Ici Serge Leclaire introduit une note : « A l’usage des analystes lacaniens avertis, j’indique tout de suite que, dans la mesure où l’instance du réel s’impose à nous d’entrée de jeu, c’est la « robuste » trilogie du symbolique, de l’imaginaire et du réel, à laquelle je fais référence ; mais elle n’indique aucunement que je la préfère à la référence au signifiant, au signifié et à l’objet. »]

Cette note m’évoque cette remarque de Lacan dans Les quatre concepts le 3 juin 1964 (Seuil, p. 198), à propos de l’aliénation.

« Peut-être est-ce là quelque chose qui se produit aussi chez certains qui me suivent. Pas moyen de me suivre sans en passer par mes signifiants mais passer par mes signifiants comporte ce sentiment d’aliénation qui les invite à chercher, selon la formule de Freud, la petite différence. Malheureusement, cette petite différence leur fait perdre la portée de la direction que je leur désignais ».

[Lacan parle alors de la rectification par Laplanche de la traduction de Vorstellungsrepräsentanz (Représentant de la représentation) par Représentant représentatif.]. Ce qui pour Lacan faisait tomber la signification du représentant, distinct de la représentation.

Pourquoi citer cette note de Serge Leclaire ?

Si dans cette autre triade, signifiant se rapporte à symbolique, signifié à imaginaire, objet renvoie à réel, au point qu’on pourrait dire que le réel c’est l’objet. Or, identifier le réel à l’objet, c’est-à-dire quelque chose qui, étymologiquement au moins, est jeté devant, obvie ou obstacle, objectif et pourquoi pas objectivable, peut induire la représentation d’une chasse à l’objet ou au réel. Certes, Serge Leclaire nous dit que c’est un gibier un peu spécial, puisqu’il gît sous un masque, d’où la ruse à déployer pour le débusquer.

« De cette difficulté à démasquer le réel, je prendrai pour exemples […] trois exposés de cas que j’ai rédigés en 1956, 1958 et 1963… »

Pour donner une idée du style de Serge Leclaire et de son époque, je vous lis le début du cas Jérôme ou la mort dans la vie de lobsédé (1956).

1956, c'est 12 ans après la Libération. Je dis ça car il y a un contraste à mon avis entre la légèreté du style, et ce qui a été vécu si peu de temps auparavant.

« Si la neige avait été plus rare encore, si j’avais été plus ardent à la tâche, sans doute aurais-je pu, ce soir, vous présenter un joli travail, bien construit, comme d’un temple le portique achevé propre et net, avec du gazon et des fleurs à l’entour ; excusez-moi, nous sommes encore en chantier et l’on gâche sur la pelouse… »

Vous voyez aujourd’hui un texte de Melman écrit comme ça ? Ou même de Roland ?

Ids. Mais pas plus de vous.

B. Vandermersch. Mais si, regardez, je le fais en me masquant. C’est mon réel masqué ! Parce qu’entre nous, ce réel masqué, on sent bien que c’est l’espèce de présentification d’un sujet qui se donne un masque. C’est assez étrange tout ça. Il y a du vrai, mais le problème, c’est : le vrai est-il poussé jusqu’à ses embrouilles ?

Je ne peux m’empêcher de penser à ce que le style léger de cette conférence, prononcée 12 ans seulement après la fin de la guerre, tend à masquer de son horreur.

La suite de l’article, avec l’histoire fameuse du patient de 5 heures, est à la fois pleine d’humour, mais aussi de connivence avec l’auditoire (lequel comptait peut-être quelques analysants ou de futurs analystes)

«… Il était cinq heures et l’obsédé qui gisait là parlait d’abondance ; l’heure passe, comme à l’ordinaire, et notre patient, particulièrement satisfait de lui conclut en ces termes : je crois que c’était une bonne séance ; puis reprenant en écho anticipé une parole qui venait habituellement du fauteuil, il ajoute en se levant : « Nous allons en rester là ». Son thérapeute lui parut plus froid qu’à l’ordinaire. Mais non, il est pâle, vraiment froid ; on s’inquiète, les jeunes personnes s’affairent ; on appelle un confrère qui accourt, écoute et dit : il y a bien trois heures qu’il s’est éteint. » C’est bien l’humour de Leclaire, la mort de l’analyste.

En 1971, quinze ans après, revenant sur cet écrit :

« Sans doute y apparaît-il, pour un lecteur critique, que l’observation, pour fidèle et littérale qu’elle soit, ne vient là, au mieux, que pour donner un certain style au texte, voire seulement pour étayer la cohérence et répondre aux thèmes majeurs qu’annoncent les titres : la force psychique, le désir, la mort. De toute façon, au lecteur que je m’efforce aujourd’hui d’être, la question se pose : en quoi ces textes peuvent-ils être dits – ou non – psychanalytiques ?...

Vous voyez quand même le retour du questionnement.

« Un texte peut-il être dit psychanalytique ? Si oui, en quoi, si non, pourquoi ? Autrement dit, en nous référant à notre proposition première : quelle place, quelle fonction peut avoir le réel dans un texte ? »

C'est une question, qu’est-ce qu’un texte analytique ? qui à mon avis reste tout à fait d'actualité. Il n'est pas douteux que les textes de Freud ont une dimension analytique, mais ceux des autres…

Rappelons la « ritournelle » simplifiée proposée la même année par Lacan dans Lituraterre (12 janvier 1971) : « L’écriture, la lettre, c’est dans le réel, et le signifiant, dans le symbolique ». Notez qu’il ne dit pas « l’écriture c’est du réel », mais « l’écriture c’est dans le réel ». Alors, est-ce que le réel est un lieu ? Quelle place donner au réel de la lettre dans un texte psychanalytique, s’il y en a.

Le problème de la lettre, de l’objet et du sujet, travaille Serge Leclaire mais aussi celui de savoir ce qu’est le travail du psychanalyste, encore que dans ses premiers ouvrages, et c’est peut-être un défaut de jeunesse aussi, il tende à en parler en maître. C'est une imposture qui n'est pas rare, quand on commence à faire des écrits, on parle en maître. C'est-à-dire, comme on n’est pas maître soi-même, on emprunte la voix du maître, et on sort des aphorismes radicaux.

Dans son livre précédent, Psychanalyser, de 1968, Serge Leclaire déplie le cas de Philippe et d’abord Le rêve à la licorne (p. 99).

« La place déserte d’une petite ville, c’est insolite. Je cherche quelque chose. Apparaît, pieds nus, Liliane, que je ne connais pas, qui me dit : il y a longtemps que j’ai vu un sable aussi fin. Nous sommes en forêt et les arbres paraissent curieusement colorés, de teintes vives et simples. Je pense qu’il y a beaucoup d’animaux dans cette forêt, et, comme je m’apprête à le dire, une licorne croise notre chemin ; nous marchons tous les trois vers une clairière que l’on devine en contrebas. »

Après analyse, le mot Licorne semble condenser toute une chaîne de termes : Lili-soif-plage-trace-peau-pied-corne.

« Monument du fantasme de Philippe et métonymie de marquée à faire son désir, la licorne…»

« En ce point de l’analyse où l’effigie se décompose en un jeu de lettres, li-corne indique clairement la voie qui mène à la véritable dimension de l’inconscient. Et pourtant, si l’on n’y prend pas garde, ce peut être aussi un ultime piège sur cette voie ; car on peut être tenté, en dernier ressort, de saisir la jolie composition du monument pour lui faire remplir la fonction obturante de n’importe quelle autre construction, et la licorne s’offre tout particulièrement à cet emploi d’objet mythique, pour peu qu’on laisse, en un mouvement contraire à celui de l’analyse, les éléments se fixer en une image. Ce qui importe, au contraire, c’est de laisser se déployer et s’épuiser l’intensité de l’écho significatif dans le déploiement de sa réverbération, jusqu’à ce que s’impose la sécheresse du trait littéral… »

Je vous ai proposé, dit S. Leclaire, un rêve magnifique, avec des image formidables, cette formule Pôor(d)j’e – li, mais ne vous laissez pas prendre, ce n'est pas ça qui est important, ce qui est important, c'est la sécheresse du trait littéral.

On dirait qu’on est là vraiment là dans le fil lacanien d’épuiser le sens. Par exemple, ce n’est pas la signification qui importe, mais… mais vous allez voir que ce n’est pas si simple.

Il insiste aussi sur la singularité des gestes de Philippe - Leclaire est très attaché aux mouvements du corps, une espèce d’inscription de quelque chose dans les mouvements du corps, c'est quelque chose à quoi en général on est assez peu sensible - pour en arriver au « pas suivant de l’analyse, qu’il faut entendre littéralement au sens d’un mouvement ».

« Ce pas nous fait passer irréversiblement en cette zone matricielle de la vie psychique où la signification se résorbe pour un instant dans une formule littérale, réplique secrète du nom propre, chiffre de l’inconscient. Une jaculation, transcrite ici avec le minimum de travestissement nécessaire, semble avoir été le nom secret de Philippe : « Pôor(d)j’e – li »

Serge Leclaire nous amène à penser le réel d’un sujet comme ce nom secret où toute signification s’est résorbée. Cela ressemble à ce que Lacan propose quatre ans plus tôt dans son séminaire Les quatre concepts :

« L’interprétation n’est pas ouverte à tous les sens. Elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée. Cela n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est, pour l’avènement du sujet, essentielle. Ce qui est essentiel, c’est qu’il voit, au-delà de cette signification, à quel signifiant – non-sens irréductible, traumatique − il est, comme sujet, assujetti. »

Pour nous mettre sur la voie, Lacan, plutôt qu’un signifiant, évoque la vision de l’homme aux loups : « Ce n’est pas seulement que le sujet soit fasciné par le regard de ces loups […] perchés sur l’arbre. C’est que leur regard fasciné, c’est le sujet lui-même ».

C'est quand même un peu étrange que juste après avoir dit que ce n'est pas tellement la signification qui importe mais le non-sens auquel elle renvoie, que Lacan donne comme exemple, non pas une séquence littérale, mais le regard des loups. Il y a des formules ambiguës, où quelquefois Lacan parle de l'objet a comme d’un signifiant alors que par ailleurs, l’objet a en est complètement distinct.

« Avec l’évocation de ce nom secret, nous dit Serge Leclaire, il semble bien que l’on atteigne à un terme indépassable : modèle irréductible, dépourvu de sens, il apparaît véritablement comme l’un de ces nœuds qui constituent l’inconscient dans sa singularité.

Le travail de l’analyse n’est point pour autant achevé ; à partir de ces nœuds, quand il advient qu’on réussisse à les repérer aussi nettement que dans ce cas, peut s’engager un autre mouvement d’élucidation, une sorte danalyse à rebours, qui montre comment les significations viennent se prendre dans la singularité du modèle inconscient, comment de multiples sens surgissent de ces matrices littérales. Épelons à nouveau les termes de la formule « poordjeli » en énumérant maintenant, dans cette analyse à rebours, quelques unes des formes significatives que l’on trouve branchées sur ces éléments… » .

En quelque sorte, c’est comme une sorte de squelette, et maintenant il faut remettre de la chair.

Serge Leclaire n’est pas dupe de la difficulté de sa démarche et reconnaît qu’elle a de quoi surprendre.

Il conclut en montrant comment l’usage de cette formule secrète, avec la pirouette qui l’accompagne, car Philippe a alors un geste du corps de tomber en arrière, réalise un fantasme d’auto-engendrement. La fin est en effet plus classique de la description d’un fantasme obsessionnel.

« Laissé pour compte du désir paternel qui ne trouve son repère que dans le nom de Jérémie (second prénom de Philippe,) qui est celui du père mort, trop tôt disparu, objet laissé au dévorant désir maternel, Philippe, tel qu’en sa formule dérisoire, n’aura désormais de souci que de parer au désir de l’autre, de contester l’autre comme désirant, autant dire de le tenir pour mort ou inexistant ; car il croit savoir par expérience que, s’il se laissait aller à reconnaître l’autre, ce serait tomber à nouveau (et peut-être cette fois sans recours) dans le gouffre du défaut qui le fait désirant, pour être à nouveau déchu, dévoré, comblé à l’étouffement.

Telle est l’impasse du désir de Philippe, que l’analyse complète du rêve à la licorne dévoile dans son ordonnance fantasmatique. »

C’est tout à fait clair qu’il semble en effet que l’analyse aboutit à révéler ce fantasme fondamental d’auto-engendrement. Il est temps de se poser quelques questions. Est-ce que le dévoilement du fantasme fondamental d’auto-engendrement de Philippe s’est fait par accrochage de significations sur la formule nonsensical Poordjéli, dite « nom secret » ou bien ce fantasme a-t-il été obtenu par le travail de l’analyse et cette formule ne serait que le reste, certes un peu spécial, du travail d’interprétation, le caput mortuum de l’opération ?

C’est-à-dire, est-ce qu’il faut accorder tellement d’importance à ce Poordjéli comme étant le squelette sur lequel va se mouler toute la signification, ou bien n’est-il que le résidu du travail analytique ? C’est une question que je vous pose.

Plus fondamentalement, peut-on généraliser à l’ensemble des cures l’existence d’un assemblage de lettres, au sens typographique, spécifique à chacun ? Pourquoi après l’avoir obtenu dans le cas de Philippe, fallait-il la rhabiller de sens ?

Quand nous disons que quelque chose s’inscrit, est-ce seulement sous la forme de lettres ou bien peut-on penser qu’il s’agit éventuellement d’un type spécifique, d’une variété topologique de coupure ?

Quand nous disons ‘Ça s’inscrit’, est-ce que nous pensons toujours que ça s’inscrit dans l’inconscient, sur je ne sais quelle page, comme des lettres ? Il y en a qui le disent, moi, ça me semble très imaginaire.

Je pense par exemple à la formule logique « Pas encore, déjà… » qui, à la suite de l’unique interprétation de Freud, s’est infiltrée dans les paroles de Hans et dans ses petits mythes. C’est à la faveur de l’étude des séminaires de Lacan que Roland dirigeait rue Bouchardon, et notamment La relation dobjet que je me suis mis à relire ce texte de Freud, vraiment inépuisable. Cette temporalité rétroactive : « avant qu’il naisse, avant qu’il agisse, il y était déjà : Il aura donc été ? » est la fonction du futur antérieur. Il me semble, avec Lacan, que cette fonction se traduit topologiquement par une structure en double boucle qui suppose un retour sur le passé d’un premier tour où le sujet n’est pas encore, d’un deuxième tour qui vienne boucler le premier et fait surgir un sujet qui aura déjà été là en gésine avant qu’il naisse. Si l’on se représente cette double boucle comme une coupure dans le cross-cap « primitif », cela fait la formule du fantasme (\$ ◊ a). Soit un sujet qui est un espace fermé sans dedans ni dehors et un objet qui lui tient lieu d’être. L’important est de concevoir le réel comme la coupure qui s’inscrit, l’objet ne venant ici que pour garantir la permanence de l’écart entre les deux tours de la coupure.

Ceci pour donner un exemple de la façon dont on peut concevoir une inscription autre que celle de lettres par une temporalité spéciale qui implique une topologie de coupure.

Démasquer le réel suppose que le réel se cache derrière un masque. Cela me rappelle une réception à Noël chez mes parents avec enfants et petits-enfants. L’un des petits-fils a peur de la tête de sanglier accrochée au mur de l’entrée, trophée de chasse du grand-père. Ma mère trouve comme solution de mettre un voile devant la tête ce qui en fait un curieux fantôme. Quelqu’un se demande si ça n’est pas encore plus effrayant ! Mon père dit à ma mère : « Tu n’y es pas du tout, ce qui lui fait peur, c’est qu’elle tombe ! »

Chacun a sa façon de traiter le réel phobique, mais ce n’est pas le même.

A lire Serge Leclaire, son réel, comme petit animal non identifié, me semble une imaginarisation du sujet de l’inconscient. S’il n’est pas douteux que celui-ci a été représenté par des signifiants singuliers dont l’articulation a laissé tomber des restes littéraux, l’analyse consiste-t-elle à retrouver et nommer ces restes ? Je me demande s’il n’y a pas là un fantasme archéologique persistant. L’inscription ou la réinscription dont parle beaucoup Christiane est-elle à concevoir comme représentée par des lettres alphabétiques ?

Dans sa quête de vérité l’analysant trébuche sur une lettre, ouvrant sur une autre chaîne, ou bien l’analyste entend autrement une séquence signifiante comme dans l’exemple dont j’ai parlé une fois : « Ce n’est pas optimal d’habiter chez son grand-père (décédé) » — Au p’tit mâle ? », réveillant l’histoire du frère mort. Est-ce dans la singularité littérale « optimal » que git le réel ? Remarquez d’ailleurs qu’on ne sait pas comment l’écrire. C’est seulement l’équivoque, grâce à l’écriture qui en fait un signifiant sous lequel gisait un sujet en souffrance. Il s’agissait seulement de lire autrement, avec d’autres lettres, voire seulement avec un autre accent. Est-ce que cette autre lecture déplace l’inscription première ou n’est-elle qu’un aiguillage vers une autre chaîne signifiante refoulée ? Je reprends là ce que disait Roland, qu’un signifiant ça se fait seulement en rapprochant deux occurrences du même terme, mais du coup en en montrant l’auto-différence. Un mot n’est pas un signifiant a priori. Il ne devient signifiant que s’il apparaît dans son auto-différence, avec quelque chose de l’objet pulsionnel qui s’entrevoit. Parce que si c’est simplement du yaudpoêle, ça n’a pas de chair. Si il y a réel, c’est dans la mesure où la vérité qui confortait le sujet dans son symptôme en l’écrasant, s’est en quelque sorte soulevée. On parle volontiers du poids de la vérité.

Je ne dirai pas pour autant que la vérité masque le réel. D’une part elle-même peut être dite masquée, d’autre part elle ne me semble pas relever du même espace. La recherche de la vérité est comme une fonction asymptotique du réel qui lui est extérieur jusqu’au moment où quelque chose, une interprétation, fait coupure dans l’ensemble signifiant, coupure maintenant incluse et faisant limite actuelle.

Lacan n’oppose pas le réel au vrai comme son contraire. Il le situe dans une expérience de la cure qui amène l’analysant, sinon à « traverser son fantasme » (Les quatre concepts), encore qu’il n’a jamais renié cette formule, au moins à suivre une voie qui l’amène au-delà (Les non-dupes errent, leçon du 11-06-1974).

Je reprends cette dernière leçon car elle n’est pas si claire qu’elle paraît :

« Pour la première fois dans l’histoire, il vous est possible, à vous, d’errer, i.e. de refuser d’aimer votre inconscient puisqu’enfin, vous savez ce que c’est : un savoir, un savoir emmerdant.

Mais c’est peut-être dans cette erre (e,2r,e, vous savez, ce truc qui tire là, quand le navire se laisse balancer), c’est peut-être là que nous pouvons parier de retrouver le réel un peu plus dans la suite, nous apercevoir que l’inconscient est peut-être sans doute dysharmonique, mais que peut-être il nous mène à un peu plus de ce réel qu’à ce très peu de réalité qui est la nôtre, celle du fantasme, qu’il nous mène au-delà, au pur réel. »

J’ai plusieurs fois insisté sur l’abondance des peut-être et des un peu plus qui ne semblent pas être des concessions à l’humilité supposée capter la bienveillance de l’auditoire. Ce n’est pas le style de Lacan. Je les crois sincères, cet itinéraire (n’) est (que) possible. Je veux dire aussi qu’il est contingent, ce n’est pas toute analyse qui permet cela. Il n’a rien d’une chasse au réel, d’un démasquage du réel. C’est plutôt dans une position passive, après avoir coupé les moteurs du bateau (qui nous mène en… bateau), que l’erre nous mène au-delà du fantasme (ça, ça reste quand même), au réel.

Que veut dire refuser d’aimer notre inconscient, notre Poordjéli ? Aimer notre inconscient, cela a toujours été, ça a toujours existé, dit Lacan, et surtout quand on n’en soupçonnait pas l’existence et qu’on croyait plutôt aux dieux. Aujourd’hui, vous qui avez fait une analyse, semble nous dire Lacan, vous, pas les autres, vous qui savez maintenant ce que c’est « vraiment » l’inconscient, à savoir qu’il n’y a rien de vrai là-dedans, sinon les restes du comblement de la faille de la vérité, vous pouvez refuser de l’aimer. Vous pouvez cesser de le respecter, de le laisser inviolé, cesser d’aimer ses travestis : dieu, etc., cesser de jouir de cette source inépuisable de savoir, voire d’exégèse. Mais ne jetez pas le bébé avec l’eau du bain, il peut encore servir si vous y tenez : laissez-vous aller à la dérive, c’est l’objet a qui l’oriente.

Wo Es war, soll Ich werden ! dit Freud. Je dois y aller mais comment ? Il ne s’agit manifestement pas ici de démasquer le réel, armé des ruses de la théorie lacanienne. Mais est-ce que j’y crois à cette erre ? Est-elle opportune ? Arrivera-t-elle au port et à quel port ?

A vrai dire, c’est plutôt à l’analysant qu’on propose cette erre, alors même qu’il aime encore son inconscient parce qu’il ne sait pas encore ce que c’est. Mais après pourquoi ? Sans doute pour maintenir cette expérience qui n’est peut-être possible qu’avec un analyste qui n’aime plus assez son inconscient pour s’y abriter par mauvais temps, mais accepte de continuer d’errer.

Alors qu’est-ce que ce réel où l’on est supposé mené par l’erre ? Nous savons qu’il y en a eu plusieurs définitions de Lacan lui-même. J’essaierai de reprendre cela la prochaine fois.

En tout cas, je note ça après coup, je suis moins étonné et pourtant dérouté de voir comment des analystes, qui le sont indubitablement, arrivent à produire des cures qui ressemblent à ce trajet mais par des chemins aussi différents, mais qui se singularisent, je pense, de se référer d’une part à un sujet supposé savoir, c’est-à-dire à l’enseignement d’un maître, et en même temps de risquer leur propre dérive. Mais cela n’est pas transmissible.

transcription : D.Kayal, A.Peyrat

Discussion suite à l’intervention de Bernard Vandermersch

RC: Superbe ! Je ne plaisante pas ! Je veux dire, pour engager la discussion, d’abord, en disant peut-être que justement la fin où tu reprends un passage que tu as commenté plusieurs fois, mais là c’est particulièrement convaincant, et peut-être justement parce que tu n’as pas craint de l’aborder avec une certaine rhétorique aussi.
BV: Peut-être… j’ai fait un peu de style. RC: Voilà, un peu de style ! Comme quoi parfois le style est indispensable pour creuser les questions qu’on veut creuser. Tu étais dans une position un peu particulière par rapport à Leclaire, c’est-à-dire à la fois tu peux être touché par sa division, et en même temps tu introduisais un petit peu d’ironie parfois… BV: …oui, oui… RC: …dont on peut se demander pourquoi, parce que, est-ce que ce n’est pas une façon... BV: L’ironie est toujours défensive. RC: Voilà ! …une façon de nous défendre contre une contradiction qu’il y a pour nous tous et qui, chez Lacan, se manifeste déjà en ce sens qu’il peut dire, mais c’est vrai assez tôt dans sa démarche, que pour le suivre il faut passer par ses signifiants, sinon on lâche tout.
BV: Non, on ne lâche pas tout ! On perd...
RC: On lâche pas tout, on perd quoi ? BV: On perd « la direction que je leur indique ». RC: Oui, une direction, mais quand même qui paraît... BV: …intéressante ! RC: Et à la fin, dire que chaque psychanalyste est obligé de réinventer la psychanalyse. BV: En tout cas ce qu’il dit, ce que j’ai cru comprendre, c’est qu’il fallait quand même accepter de maintenir cette errance. RC: Alors, l’errance est intéressante parce que, à ce moment-là, ce n’est pas conserver les signifiants de Lacan, mais conserver le champ dans lequel il peut y avoir cette errance, c’est-à-dire l’erre elle-même. BV: L’erre elle-même… RC: Et ça justement c’est peut-être une façon de le dire qui est intéressante, parce que… est-ce que Leclaire a un souci d’originalité ? Peut-être ! Mais après tout, qu’est-ce qu’on peut en savoir ? Qu’est-ce qu’on peut savoir du fait que ce qu’il fait quand il introduit les choses à sa façon, c’est parce qu’il veut être original ? BV: Non. RC: Voilà. Ou bien est-ce que c’est parce que de plus en plus, nous nous apercevons que pour que Lacan nous serve, nous devons le remettre à notre main. BV: Oui, tout à fait. RC: ‘Signifiant, lettre, objet’, il me semble qu’on a fait des journées là-dessus, on n’a pas fait forcément uniquement ‘Symbolique, Imaginaire, Réel’, on a fait ‘Signifiant, lettre, objet’. BV: Oui, et j’avais remarqué qu’au cours de ces journées le mot phallus n’avait jamais été prononcé, ce qui est assez extraordinaire quand même ! RC: Oui, c’est étonnant ! Alors, juste deux autres remarques, rapidement. C’est vrai que quand Leclaire parle de “Pôor(d)J’e-li”, il parle de lettres, mais d’abord il parle de jaculation signifiante. Si c’est quand même des lettres, pourquoi ? On peut se le demander. C’est des lettres il me semble parce que c’est susceptible de plusieurs lectures, c’est-à-dire que ça entre dans des combinaisons différentes. BV: Oui, tout à fait. RC: C’est en ce sens que c’est des lettres. Et de ce point de vue, peut-être qu’on pourrait même le prolonger jusqu’à quelque chose sur quoi il travaille, si je me souviens bien dans “Psychanalyser”, qui est par exemple la reprise du V ou du cinq dans L’homme aux loups, là où on voit plus les lettres, et il me semble que c’est beaucoup à travers ça qu’on peut se faire une idée de la lettre dans l’inconscient, lorsque véritablement des tracés apparaissent, par exemple dans un rêve. J’ai parlé de ça plusieurs fois. Donc voilà, on pourrait éventuellement reprendre ça. Colette Soler, par exemple, vu qu’elle a dans l’idée que le vrai Lacan c’est le dernier Lacan, celui de lalangue, est plutôt du côté de la promotion de la jaculation signifiante quand même. Toi, le réel tu le mets plutôt du côté de ces coupures à la limite, qui seraient plutôt des coupures dans la structure…
BV: …enfin, d’une structure topologique. RC: Voilà ! D’une structure topologique ! Moi j’aime bien tout ce qui est lettre au sens de quelque chose qui se dégage de l’image, c’est-à-dire du trait en tant qu’il se dégage de l’image, et qui me paraît constituer un point d’articulation entre l’Imaginaire et le jeu du Symbolique.
Il y a peut-être un dernier point sur lequel je voudrais t’interroger quand même. Tu soulignes que Lacan ne dit pas que la lettre c’est le réel, mais qu’elle est dans le réel, et puis tu dis c’est un lieu… C’est quoi ce lieu du réel ? Parce qu’en même temps, tu dis : le réel, après tout, c’est dans le travail analytique lui-même qu’il se construit, dans sa liaison avec les sons et le sens. C’est ce contre quoi on butte, c’est ce qui… - je ne sais pas comment tu dis ça - ce qui fait coupure dans la vérité, pas la coupure… BV: Si, si, mais d’une coupure qui fait une limite maintenant incluse, actualisée. RC: Mais est-ce que tout ça, ça donne un lieu, et en quel sens ? On n’est pas quand même dans l’imaginarisation de l’inconscient, comme cette pièce à côté de laquelle on est séparé par un mur, une porte… Qu’est-ce que c’est que ce lieu? BV: C’est-à-dire que à partir du moment où il dit « c’est dans le réel » et non pas « la lettre est du réel », il y a une petite différence. Quand on est dans quelque chose, on est dans un lieu… C’est compliqué parce que Lacan dit : il y a trois dimensions dans la subjectivité et trois dimensions font un espace ; manifestement ce n’est pas tout à fait ça, puisque d’un côté le réel c’est une dimension, une dimension qui est linéaire dans sa représentation du noeud borroméen, et en même temps c’est aussi le nouage des trois. Pour moi je crois qu’il faut maintenir aussi la dimension du réel comme l’impossible, et c’est en ça que c’est un lieu, lieu que je verrais imagé par l’idée de sanctuaire ou de zone du sacré. Dans le corps il y a des zones qui échappent à la loi générale, il y a une fonction d’exception et c’est là que le réel se construit. C’est très compliqué parce que s’il y a un mot qui est soit plurivoque, c’est bien ce mot de réel dans la théorie lacanienne. Et je crois, de dire le réel, le réel... eh bien c’est comme tous les signifiants, le réel prend sa place en fonction du contexte, on peut pas dire le réel comme ça. Dans telle phrase qu’est-ce qui s’approche, qu’est-ce qui veut se dire avec ce mot-là quoi… Cela dit, je ne réponds pas… CLD: Je vais peut-être aussi dire quelque chose sur ce parcours que tu as fait et que je trouve très remarquable et très important, sur lequel on pourrait revenir. Moi ce qui me frappe avec les livres de Leclaire : je regardais tout à l’heure leur date, c’est 70-71, et puis je me disais comme c’est curieux, dans le colloque de Bonneval qui est plutôt début des années 60, Lacan faisait la même remarque à Laplanche, Pontalis, Leclaire, etc c’est-à-dire dans la considération des connexions signifiantes, une espèce de réalisme de l’inconscient. Quelque chose comme ça, c’est-à-dire une sorte d’immobilisation. RC: Il critiquait cette immobilisation. CLD: Oui, Lacan critiquait ce réalisme. Et si on relit tous ensemble Le moi, il revient là- dessus dans la discussion assez vive avec Leclaire : vous êtes un petit réaliste ou quelque chose comme ça. Et ma question c’est l’insistance de Leclaire sur ça, jusqu’à la fin de sa vie finalement. C’est-à-dire qu’est-ce que nous fabriquons avec nos propres, je ne dirai pas fixations, mais nos propres convictions sur ce que c’est que l’analyse ? Enfin c’est vraiment une question que nous nous posons aussi surtout en faisant à trois le séminaire avec des positions un peu différentes, voilà, c’est-à-dire que “Pôor(d)J’e-li” s’est baladé de 60 jusqu’à... 76,77 etc. Et pourtant on ne peut pas nier que Leclaire ait été un analyste ! BV: Oui tout à fait. CLD: Vraiment, tout à fait, mais de façon, j’allais dire complètement… à côté de ce que Lacan disait, en particulier de ce que tu as dit, c’est-à-dire l’erre qui est aussi la lettre du réel, et qui n’est pas du tout à ré-aliser, à immobiliser. Tu n’es pas d’accord ? BV: Si, si. RC: Est-ce qu’on peut dire d’ailleurs que justement il y a immobilisation, dès lors qu’il y a ce mouvement d’aller et retour, c’est-à-dire de dégagement dans ce qu’il essaie de faire d’une formule littérale, et quand même ensuite, justement, d’essayer de reprendre les fantasmes, les significations. Je vais te dire, moi, j’ai eu un témoignage parce que j’ai été amené à un moment donné à recevoir quelqu’un qui avait fait une analyse avec lui, et dont il semble qu’il percevait que justement, sa façon à lui de reprendre des choses que peut-être nous, nous laissons un peu de côté, sous prétexte que c’est de l’imaginaire, avait eu des effets. C’est-à-dire que, voilà, c’est le genre de cas où on perçoit que peut-être des façons différentes de faire, comme disait Bernard, en même temps, sont de l’analyse. BV: C’est de l’analyse, oui. Alors, écoute, je voudrais simplement reprendre un peu ce que tu as dit, sur cette ironie-là, c’est vrai que c’est un peu défensif, parce que Leclaire c’est quand même un type important, c’est un type qui a écrit des choses à une date où on était des petits enfants quand même… JHV: Il n’y avait pas beaucoup de publications en 71. BV: Il n’y avait pas encore beaucoup de publications. JHV: Ça nous a tous marqués. BV: On n’était pas encore envahi par la littérature analytique, ça c’est sûr ! Encore un livre qu’il va falloir lire ! Non, on n’en était pas la. On se jetait dessus, parce qu’après Freud, Lacan, lui, parlait très peu de cas. Leclaire très tôt, en 56 : « Jérôme ou la mort dans la vie de l’obsédé », puis « Philon », a fait des observations très fouillées, et ça nous donnait énormément de respiration. Mais je crois, ce que voulait faire entendre cette ironie défensive, c’est un peu celle, je crois, de la participation à cette difficulté de l’élève qui est en même temps dans l’obligation, s’il veut vraiment travailler sérieusement, d’entendre ce que veut dire le maître, et en même temps comme il dit, ce sentiment d’aliénation qui s’empare et qui veut qu’on cherche la petite différence, le dire autrement. Mais si on ne le dit pas un tout petit peu autrement, comme tu dis, ça reste du plaqué, et on a ces pseudo-analystes qui peuvent réciter Lacan parfaitement, mais on ne sait pas trop ce qu’ils font dans les cures, ce qui n’empêche peut-être pas les cures de se faire d’ailleurs. CLD: Oui, mais ce que je voulais dire, c’est quand même au-delà du narcissisme de la petite différence : qu’est-ce qui fait que Leclaire appuie sa conviction et son insistance pendant des années ? C’est-à-dire que c’est pas se faire valoir comme ça, c’est beaucoup plus profond que ça dans la conception de l’inconscient. Je crois qu’il y a là quelque chose à dire et que nous avons commencé. Nous étions très intéressés par le “Pôor(d)J’e li”, par la décomposition des lettres, le jeu des lettres etc etc.. et puis il y avait en plus à côté toute la déconstruction de Derrida. Il vient de sortir un livre d’Isabelle Alfandary, Derrida-Lacan, c’est un peu... lourd mais bon, allez-y voir quand même.
BV: Faut vraiment avoir envie ! CLD: Si si, c’est quand même intéressant… BV: Oui, je sais bien. CLD: …parce que la conception de l’écriture de Leclaire, c’est toujours la trace, presque le ravinement du signifiant. Tandis qu’après, l’écriture est tout à fait autre chose, un forçage de l’impossible, et des choses comme ça ! C’est important tout ça.
BV: Oui, alors effectivement, d’abord Leclaire écrit et travaille à une époque où l’enseignement de Lacan progresse, et où Lacan ne montre jamais pratiquement les modifications de sa position. Par exemple, la lettre petit a, image de l’autre, petit a objet désir, objet cause du désir, ça ne peut manifestement pas être compatible. Mais là où je voulais vous interroger un peu c’est : qu’est-ce que vous pensez de cette histoire de Leclaire qui arrive à cette formule comme une sorte de nom secret - c’est son expression - de l’inconscient du sujet ? Mais après il faut la relire et redonner du sens, parce que tu dis pourquoi il est amené… Alors moi, j’ai malheureusement mon premier analyste qui m’avait dit qu’il avait reçu le cas Philippe en deuxième… et qu’il n’avait pas beaucoup bougé. Mais est-ce méchanceté d’analystes entre eux ?
CLD: Oui !
BV: Un grand obsédé comme çà, je pense que ce n’est pas si facile à modifier. Mais c’est vrai que Leclaire ne dit pas du tout ce qu’il en est des modifications de la subjectivité de son patient. CLD: Aucun ! Ils n’en disent pas grand chose ! Dolto, dans le cas Dominique non plus !
BV: Ce n’est pas comme dans les observations médicales, où ça se termine par 60% de bons résultats, 20% de résultats moyens et 10% d’inchangés… ou 5% d’empirés... Heureusement, on n’est pas astreint à ça encore… Mais ça va venir puisqu’ils veulent faire des évaluations…
RC: En tout cas, Bernard, ce que tu évoques de ce mouvement, - ça fait très longtemps que je l’ai pas lu, mais je vais le relire - ça me fait penser à des formules que tu emploies toi-même quand tu parles de resignificantisation à propos de la lettre. BV: Oui, mais je ne dis pas que c’est un but à rechercher, je dis que ça se fait automatiquement, c’est-à-dire que la lettre… - bon j’ai dû dire des trucs comme ça et on est responsable de ce qu’on a dit quand même - c’est que dans l’inconscient, ce ne sont pas des signifiants ; le signifiant dans l’inconscient est à l’état de lettres, et quand il resurgit il reprend forcément…
RC: …il se resignificantise. BV: Il se resignificantise quand il en ressort, c’est ce mouvement là. La lettre je l’appelle agent double, parce qu’elle peut aussi fonctionner comme signifiant, c’est-à-dire être différente d’elle-même. Mais dans l’inconscient, elle est comme elle est, elle est ce qu’elle est, elle n’est pas autre chose. Mais encore une fois, ça c’est facile pour les lapsus, les mots d’esprit, etc, mais quand il s’agit d’un véritable changement dans la vie d’un sujet, de l’abandon d’un symptôme par exemple, l’inscription qui vient arrêter la jouissance, est-ce qu’on la conçoit simplement comme l’inscription d’une lettre sur une feuille ? IDS: Ou est-ce que c’est le trajet ? BV: Peut-être que c’est par ce travail de la lettre que l’inscription se fait. Est-ce qu’il faut vraiment l’imaginariser, cette inscription ? Il n’y a pas de topologie sans image quand même !
RC: Ecoute, excuse-moi, mais tu poses beaucoup de questions. BV: Trop ! RC: Non, non, au contraire, tu poses beaucoup de questions sur ce que veut dire ‘ça s’inscrit’ par exemple, ou même qu’est-ce que c’est que cette lettre. Mais il y a un point sur lequel tu maintiens une certitude. Alors, est-ce qu’il faut maintenir cette certitude ? C’est que la lettre dans l’inconscient n’est pas comme le signifiant, elle est à distinguer, elle n’est pas différente d’elle-même, elle est ce qu’elle est. Est-ce que ça par exemple pour nous c’est une hypothèse forte, ou bien est-ce que c’est une certitude ? Mais alors d’où elle viendrait parce que, en même temps nous ne l’avons jamais vue… BV: On ne l’a jamais vue, mais si on se base un petit peu sur le travail de Freud sur l’oubli de Signorelli par exemple, où la lettre en elle-même ne sert qu’à canaliser le passage de l’inconscient, du refoulé au conscient, c’est un peu robuste, mais enfin c’est ça, c’est le canal. Mais en elle-même, ce qui revient, c’est toujours du signifiant, Botticelli, Boltrafio… RC: C’est ça, c’est une hypothèse nécessaire à partir des effets de circulation du signifiant.
BV: Voilà. RC: C’est une hypothèse que nous sommes amenés à faire. Et je pense que là-dessus, effectivement, on a besoin d’une construction, donc c’est la nôtre, et elle est plutôt solide, mais c’est quand même une construction que nous faisons à partir de la façon dont circule le signifiant. BV: Est-ce qu’elle est indispensable pour travailler, pour faire l’analyse? Freud, manifestement, travaille avec ça, mais sans jamais le dire, sans jamais isoler la lettre comme telle. CLD: Je m’aide beaucoup du temps logique. C’est-à-dire que c’est le moment de conclure qui est le moment d’inscription, c’est-à-dire qu’il y a, comme tu le disais très bien, peut-être pas assez mais très bien, la variabilité des temps. C’est là que ça se passe, l’inscription, c’est-à-dire que la mobilisation des signifiants, peut-être même des lettres, se fait dans un jeu très complexe de temporalité tout à fait différent. Quand la lettre est immobile dans l’inconscient, elle est, j’allais dire, dans une espèce d’éternité a-subjective. BV: C’est ça. CLD: Tandis que la mobiliser avec la subjectivité de l’analysant, c’est la faire bouger dans des temps différents jusqu’à ce que ça se conclue, j’allais dire provisoirement quand même, provisoirement, mais d’une autre manière. Les connexions sont différentes, les coupures sont différentes. Voilà, c’est tout ce que je pourrais dire. Alors, c’est l’amour de notre inconscient qui immobilise tout ça ? BV: Moi, ce qui m’a intéressé dans ce que dit Lacan, c’est que dans le fond, les gens autrefois aimaient leur inconscient sans savoir qu’il existait, c’est-à-dire que dans le fond ils y croyaient. J’entendais à la radio ce matin, jusqu’au XVIIIe siècle, tout le monde croyait en Dieu, à part deux ou trois qui risquaient le malheur d’ailleurs, alors que Dieu... comme dit Lacan, Dieu est inconscient, mais on y allait ! On était dupe, on y allait ! Aujourd’hui vous savez ce que c’est, vous qui avez été en analyse, vous avez la possibilité de... RC: Une remarque qui m’est venue, là, et c’est par rapport au moment où tu dis que dans le passage où on a l’impression que Lacan va arriver, justement, à une organisation signifiante… BV: …il parle du regard. RC: Il parle du regard dans L’homme aux loups, le regard sur les loups. La fenêtre s’ouvre. Or ce qui est intéressant peut-être - parce que je disais qu’effectivement il y a un truc curieux: comment est-ce qu’on saute de l’un à l’autre? - c’est que je crois qu’il y a un point de jonction qui est justement la lettre, puisque, à propos de l’homme aux loups, et je crois que c’est déjà dans Freud, on parle de mouvement d’ouverture. Et le V c’est aussi le mouvement d’ouverture, la fenêtre s’ouvre et les yeux s’ouvrent, et donc effectivement le regard s’est noué étroitement, - par exemple par cette lettre qui a cette importance chez l’homme aux loups, - à des signifiants, parce que le cinq ou le V vont venir dans des noms de personnages importants pour l’homme aux loups. Mais là on n’est pas si loin de l’évocation du regard ; le regard bien sûr… c’est un objet a, mais c’est aussi là quelque chose qui est noué au signifiant par la lettre. BV: Par la lettre. Et là c’est intéressant ce que dit Leclaire, de la lettre comme inscription sur le corps de jouissance. Et les gestes. Il insiste sur la façon dont Philippe boit à la fontaine avec un geste des mains qui lui semble à lui très... ou alors l’ouverture de... ça c’est un apport de Leclaire je pense, il était assez... CLD: Il y a quelque chose que je voulais dire : c’est quand même une question, aimer ou ne pas aimer son inconscient. Mais c’est d’aimer son propre inconscient qui soutient l’amour de transfert. Je veux dire, il n’y a pas d’analyse sans que l’analysant n’aime son inconscient. Donc c’est quelque chose de l’ordre de la fin de l’analyse qu’il signale, là, Lacan, quand même. Vous pouvez ne pas aimer votre inconscient
BV: Mmoui. CLD: Non ? BV: Si si, vous pouvez ne pas l’aimer puisque maintenant vous savez ce que c’est. Simplement je vous dis quand même, moi, peut-être...
CLD: …c’est là que ça se passe… BV: …peut-être en tant qu’analyste, vous pouvez quand même ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et continuer quand même, voilà… RC: On a un peu de temps ce matin, on pourrait demander s’il y a des interventions dans la salle, des questions, des remarques, des critiques de Bernard, on ne peut pas critiquer Bernard ! BV: Si on a le droit quand même, mais avec modération et prudence ! Oui, il y a plein de trucs critiquables. C. Noirjean: Oui, peut-être sur cette question de l’imaginaire et du réel, j’ai pas du tout en tête le texte de Leclaire que j’ai lu il y a longtemps et qui m’avait fort déplu, en effet, du fait de ce côté ‘j’y vais à fond dans l’imaginarisation’. Mais en vous écoutant discuter, m’est revenu la fin du séminaire Le moment de conclure, où Lacan dit en gros que ce que l’analyste vise, c’est la béance entre l’imaginaire et le réel, et que cette béance, après tout, on peut bien s’appuyer sur l’imaginaire pour la faire valoir. Et c’est peut-être ses modalités subjectives, à Leclaire, que cet appui imaginaire qui… puisque vous disiez tous que c’est un analyste, indubitablement, indiscutablement, ça fonctionne peut-être aussi parce qu’il arrive à faire valoir cette béance depuis l’imaginaire que ensuite… Alors pourquoi ? C’est la vraie question. Pourquoi tout d’un coup une fois qu’il l’a fait valoir, il repart dans un truc qui vient regonfler en quelque sorte ce qui avait été asséché du côté de la lettre ? Pour nous, c’est sûr, le parcours de Lacan, il est inverse. Puisque toute la fin de l’enseignement de Lacan, c’est comment s’appuyer sur le réel. Enfin, en tout cas, depuis le réel, essayer d’inscrire quelque chose, avec le bémol où Lacan depuis RSI jusque dans La topologie et le temps, ne cesse de dire le noeud borroméen c’est imaginaire, parce que vous le rappeliez, il faut en faire un dessin. BV: Oui, c’est que la consistance même du réel est d’ordre imaginaire. RC: La consistance. BV: C’est ce qui fait que ça tient ou que ça ne tient pas, puisque le réel peut sauter quand même, peut casser, donc c’est qu’il a une certaine forme de consistance. Je crois que le problème de Leclaire dans ce texte-là, - il faudrait que je revoie un peu, mais je n’ai pas très envie - c’est que « Pôor(d)J’e li » est arrivé trop vite dans la cure à mon avis, et que l’analyse du fantasme d’auto-engendrement s’est poursuivie grâce à la resignificantisation peut-être, et en tout cas qu’il y a eu beaucoup de lectures différentes de cette formule. Il en dit plusieurs mots, que ce n’est pas du tout la fin de la cure ; c’est l’aveu à un moment donné de la cure de cette singularité de ce garçon qui avait comme ça un nom, un petit nom secret avec lequel il se balançait en arrière. Et peut-être vous avez, vous, dans votre histoire des choses comme ça, enfin lui il avait ça. Et à mon avis c’est pas du tout ce qui reste à la fin d’une analyse de quelque chose, de certains signifiants, mais que ça lui a servi, en fait, de travailler le fantasme, et que dans le fond, ce qui est important c’est ce fantasme qui a été plus ou moins mis à jour, d’un type qui n’a pas pu s’appuyer sur son père, et qui du coup était aux prises avec un désir de l’Autre qu’il était, comme les obsessionnels, en train d’attaquer, d’essayer de tuer. RC: Je voudrais dire un mot aussi à propos de ce que dit Cyrille Noirjean. Il me semble que ce que vous avez amené comme formule sur la béance entre l’imaginaire et le réel qui peut s’aborder à partir de l’imaginaire dans ce que vous dites, me fait tout à fait penser à la discussion que nous avions eu avec Catherine Millot. Je ne sais pas si vous vous en souvenez, mais vous disiez qu’effectivement, il y a un réel dont elle essaie de témoigner, et justement ses livres sont tout à fait intéressant pour ça, mais qu’elle l’aborde beaucoup à partir de l’imaginaire. Aujourd’hui ça permet en quelque sorte de saisir l’enjeu de ce qu’il y avait dans la discussion avec elle il me semble, et avec vous donc, puisque c’est vous qui avez amené ces questions.
BV: Lacan dit aussi qu’il y a une béance entre la topologie et la cure dans le dernier séminaire : « cette béance, je m’efforce de la combler », il ne dit pas avec quoi d’ailleurs, « il y a une correspondance entre la topologie et la cure, cette correspondance consiste « en les temps », c’est ce qu’il dit, en les temps…
RC: …pas l’étant de Heidegger… BV: …ni l’étang de Péronne ! Mais les temps, voilà. Et c’est vrai que c’est quand même ce qui est resté jusqu’à la fin : la façon dont Lacan essaie d’attraper, de concevoir le réel, c’est quand même toujours sur un mode de topologie, c’est-à-dire d’organisation de l’espace du sujet. Je crois que ça, ça reste une... voilà. RC: Une dernière question avant qu’on prenne un petit café quand même ? BV: Bon, je vous ai fait beaucoup parler mais je n’ai pas spécialement éveillé le… RC: Il faudrait qu’on arrive à laisser un peu plus de place… mais il faut aussi la revendiquer !
CLD: C’est vrai que vous, sauf certaines personnes, vous n’avez pas lu Leclaire, vous n’avez pas été pris dans ce qu’il faisait puisque c’était 68, Vincennes, etc… parce qu’au départ Vincennes c’était Leclaire qui l’a créé. RC: A propos d’ailleurs de ce qu’on fait de ce séminaire, la première séance a été transcrite, comme on le fait d’habitude, reprise, et je l’ai envoyée à Mme Fusilier. En principe elle doit apparaître sur le site. Dans un premier temps ça va apparaître simplement sur la page d’accueil. L’idée de Morali était que justement il puisse y avoir quelque chose dont j’ai entendu dire que vous le souhaitiez, qui était quelque chose comme une possibilité que ça reste quelque part et qu’éventuellement vous communiquiez avec la page où ça resterait. Je ne sais pas jusqu’à quel point on pourrait aller, parce que déjà la technique pose problème, le site fonctionne comme vous le voyez, et donc on ne sait pas, mais voilà on essaie d’avancer un peu par rapport à cette direction et on remercie, par la même occasion, les personnes qui font ce travail de transcription. On va prendre un café !
Transcription: Patricia Castagna

Espace personnel

POST- TESTTEST