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Donnez-moi du rien - Charles Melman

MELMAN Charles
Date publication : 06/07/2017
Dossier : Événements 2017

 

Journées ALI 17 et 18 juin 2017 : L’affemmée : études sur l’anorexie

De votre travail et des contributions que vous avez bien voulu présenter, y compris bien sûr celle excellente de Flavia Goian, je retiendrai ceci… que je vous restitue, puisque ça vous appartient.

Le grand mystère de la jeune fille, c’est de savoir comment son corps a été possédé par l’économie phallique, comment ça lui est venu. L’une des modalités pour rendre compte de ce miracle, puisque ça s’est fait à son insu et pas de son plein gré, c’est évidemment de penser que, de façon nocturne, un violeur – le père, de préférence – est le responsable de cette intrusion, de cet abus. Il semble que la seconde façon de tenter d’expliquer cette possession serait de se tourner du côté de la mère et d’en rendre compte par ce qui serait une introduction orale et par le biais de l’alimentation. Ceci dans la méconnaissance où nous sommes, les uns et les autres, que nous avons tous été fécondés par l’oreille, certes il y a des mythes qui en rendent compte mais c’est rien moins qu’évident.

Alors pourquoi assisterions-nous aujourd’hui à cette éclosion inhabituelle de cas d’anorexie ? Peut-être parce que le père semble de moins en moins – c’est facile, mais c’est peut-être ça – le référent que l’on puisse accuser, compte tenu de la position qui est aujourd’hui la sienne dans l’économie familiale.

Ce qui est remarquable dans la clinique de l’anorexie, c’est que nous assistons à une dissociation entre le lieu où se manifeste le symptôme, la jeune fille, et puis le lieu où se manifeste la souffrance. Elle ne souffre pas, l’anorexique, en tout cas elle ne vient pas consulter pour ça, pas plus qu’autre chose ça ne lui fait envie. Elle vient parce qu’on la traîne, on la pousse, c’est l’entourage, c’est la famille, c’est la société – parce qu’enfin une jeune fille, ça doit rentrer dans l’économie générale du groupe, c’est-à-dire être promesse de fécondité. L’autre manifestation pathologique où l’on assiste à cette dissociation entre la personne qui représente le symptôme et le lieu où se manifeste la souffrance, c’est la toxicomanie. Le toxicomane ne vient jamais consulter, ou exceptionnellement, de lui-même. Lui, il est bien, c’est l’entourage qui voit bien qu’il est en train de se détruire, etc.

Si je me permets cette comparaison, c’est parce que je vais essayer de montrer que l’anorexie est une forme d’addiction, non pas à un produit quelconque mais au rien. Comme ça a été bien dit, après Lacan, au cours de ces journées.

Il faut nous servir de nos catégories, qui me semblent incontournables, comme ça a été très bien fait dans nos exposés, et en particulier dans celui de Jean-Paul Beaumont et d’Angela. Parce qu’un autre trait de l’anorexie, c’est qu’elle n’est pas dialectisée. Vous n’apprendrez rien de ce qu’elle va dire. Sauf les cas où elle est en analyse, lorsqu’elle vient consulter il n’y aura rien à attendre, il n’y aura ni révélations, ni nœuds, ni virgules, pas de ponctuation, pas de conclusion. C’est un peu ennuyeux pour nous analystes, nous sommes devant un comportement, auquel nous allons tenter d’appliquer nos concepts, nos catégories, quitte à en vérifier la validité par d’éventuelles conclusions thérapeutiques. Il y aurait peut-être, à son sujet, des concepts-pivots dont nous ne disposons pas, pas plus qu’elle. Mais enfin, nous avons une certaine interprétation de l’organisation psychique.

Dans le champ de l’imaginaire, d’abord, il n’y a chez elle que deux orifices qui sont privilégiés : le regard et la bouche. Les autres, on n’en a rien à faire, basta ! Le regard, il s’agit de l’éteindre, de rendre la représentation invisible, et en particulier comme femme. La bouche, il s’agit de la fermer. Voilà un corps qui viendrait par cette fermeture complète des orifices, accomplir peut-être ce vœu que j’ai pu évoquer, de ne pas être trouée. On voit bien que ce que souhaite l’anorexique, c’est faire disparaître toute forme de son corps qui serait susceptible de valider sa présence comme féminine. On sait qu’il y a un conflit permanent chez une femme, elle ne peut se faire reconnaître comme relevant de l’économie phallique que grâce à ses formes féminines mais celles-ci constituent d’une certaine façon un outrage. La castration, qui est la condition pour avoir le droit d’être représenté, impliquerait l’effacement de ces formes, et une femme est prise là dans une ambiguïté difficile à traiter où la limite entre le décent et l’indécent fait facilement problème. Mais en tout cas, si l’anorexique a le droit d’être présente, c’est assurément par la séparation de ses formes féminines, ce qui du même coup la rend invisible comme le bonhomme. Ce qui caractérise un bonhomme dans le champ de la représentation, c’est qu’il est quelconque, on ne le voit pas, c’est un parmi d’autres. Alors, c’est une parmi d’autres, invisible, inaperçue.

Dans le champ du symbolique c’est plus intéressant. Puisque le symbole qu’il s’agirait de mettre en œuvre, ce dont sa présence au monde témoignerait, ce serait d’un trou qui viendrait creuser intégralement le réel. C’est-à-dire un symbolisme assez tout-puissant pour faire qu’il ne subsiste rien du réel, qu’il ne soit plus qu’un trou – vide, évidemment. Du même coup, plus d’impossible, plus d’obstacle, plus de bords, plus de limites, et entre autres entre la mort et la vie. Il n’y a pas de scansion, rien à franchir, et ce continu est marqué par l’intérêt pour la balance, pour les chiffres. Ce trou renvoie au Un qu’elle-même vient figurer dans le champ de la représentation : n’être qu’un Un, un pur Un désincarné.

Et puis du même coup le réel est réduit, absorbé par la puissance de ce symbolique. Il ne peut être que pur trou, comme je viens de l’évoquer.

Alors si pour ma part j’essayais d’imaginer un nœud susceptible de répondre à cette affaire, ce serait un symbolique en continuité avec l’imaginaire et en continuité avec le réel. Ce qui est la représentation que Lacan nous propose de la paranoïa. C’est l’endroit à partir duquel je me trouve arrêté, mais cela ouvre évidemment d’autres études, d’autres spéculations.

Comment est-elle entrée dans l’anorexie ? Toujours dans le rapport à une mère. Ça n’a rien à voir avec le père, plutôt traité comme un bon copain. Comment est-ce venu dans la relation avec la mère, ce refus d’introduction de ce qui serait ce vecteur, ce potentiel phallique ? Pour des tas de raisons et qui peuvent être contradictoires, et la typologie de la mère de l’anorexique est très variable. Elle peut être compacte, pleine, fermée d’une certaine manière. Aucune ouverture, rien chez elle qui permette à la fille une accroche de son propre désir, rien dans l’économie de son désir qui construise un manque à partir duquel la fille pourrait éventuellement reprendre le sien. Si elle est compacte, que peut faire la gosse ? Essayer de l’égaler ? Mais il ne faut surtout pas qu’elle y parvienne, parce qu’elle en deviendrait le double menaçant. Ce n’est pas évident à régler. Comment s’en sortir ? En tout cas, si vous avez affaire à une mère qui est marquée par le manque, vous ne verrez pas apparaître d’anorexie chez les filles. C’est un drôle de truc, mais c’est quand même comme ça.

Donc ça commence non pas par se boucher les oreilles mais par se fermer la bouche : « J’en veux pas ! » Et là il se produit quelque chose d’étrange, c’est l’apparition grâce à cette abstinence, d’une jouissance. La voilà venir à jouir de ce manque même. Or il faut à chacun au moins une jouissance qui ne le lâche pas, qui soit pérenne. Sinon ça retombe, le château de cartes s’écrase. Voilà une jouissance qui fait qu’elle n’est pas folle. Parce qu’après tout, à forclore ainsi le Au-moins-un, on pourrait penser qu’elle est exposée à la folie. Je dis forclore parce qu’elle aboutit à une absence absolue d’érotisme, son tableau est an-érotique. En réalité, il y a une jouissance essentielle, celle justement de ce manque même et qui va témoigner, et je dirais pour moi en tout cas c’est impressionnant. Et je rejoins parfaitement ce que Flavia Goian nous disait à propos du Fort/Da. Le zéro qu’elle a parfaitement réussi à mettre en place a l’occasion épisodique de se matérialiser en un Un absolu, total, complet : celui de la boulimie. Dans cette actualisation de l’économie du Fort/Da, c’est comme si le fort ne venait que préparer la jouissance orale. Mais pas banale : une jouissance orale totale, le gavage, le frigo vidé, on n’en peut plus ! Et il s’agira de le restituer, parce qu’on ne va pas l’absorber, on ne va pas l’incorporer, et ceci par le vomissement.

Qu’est-ce que je pourrais encore vous raconter là-dessus ? Ce matin, les remarques après l’excellent exposé de Jean-Paul et Angela, nous ont amenées sur Botero. Il se trouve que quelques uns d’entre nous, Bernard, peut-être Denise, avons visité le musée Botero à Medellín, musée composé d’une centaine d’œuvres qu’il a léguées à sa ville. Il faut bien dire que la visite avait un petit côté héroïque, puisque les FARC ayant du goût pour la capture des riches étrangers afin d’en tirer rançon, je me souviendrai de cet anglais qui visitait le musée entouré de quatre gardes du corps tandis que les amis qui nous avaient invité nous serraient de près pour nous protéger. Mais voir cent Botero, ça fait de l’effet… ça fait de l’effet parce que vous en sortez anorexique ! Qu’est-ce que dit Botero ? Qu’est-ce que l’on peut interpréter après ce qu’Angela nous en rapporte ? Risquons-nous à dire que ce manque introduit par le colonisateur et occupé par son sceptre phallique, ce manque, la population indigène a pu tenter de le calmer en noyant cette instance phallique étrangère par une absorption orale sans limite. Alors ce serait une sorte de réponse à ces figures occidentales peintes (dont le rapprochement était magnifique ce matin) toutes dominées et marquées par une passion. Les figures de Botero sont tranquilles, apaisées, on ne s’en fait pas, même s’il s’agit d’un couple en train de faire l’amour, tout ça est sans problème ! Peut-être faut-il noter que Botero a été un ami des FARC, qu’il a peut-être subventionné. Les FARC, c’est-à-dire ces colombiens qui essayaient de substituer à ce sceptre phallique du colonisateur un manque qui aurait été national, spécifique, propre, le leur. Donc, on peut dire qu’effectivement ça à voir avec l’anorexie.

Ce que je sais des thérapeutiques habituelles des anorexiques, c’est qu’elles sont toujours traumatiques et violentes. Au nom des impératifs médicaux, on supplée les coups de bâton qu’auraient entrainé dans d’autres milieux culturels une telle conduite dans la famille : « Ah oui ma fille, tu ne veux pas bouffer ? Eh bien tu vas voir ! ». Rencontre avec le réel, ce réel de l’opération que je viens d’évoquer, supposé annulé par l’exercice d’un symbolique aussi fort. Le phallus qui épuiserait tout obstacle du réel, c’est, pardonnez-moi, le fantasme de Toute-femme. Parce que s’il y avait ce phallus-là, le problème de la parité et de l’égalité serait résolu. Il n’y aurait pas de reste, pas d’Autre, l’Autre serait entièrement absorbé par l’instance phallique, phallicisé. L’ensemble de la réalité serait entièrement épuisé par l’instance phallique. Vraiment le Tout, le vrai Tout, un Tout qui ne laisserait pas quelque part du pas-tout. Nous réclamons la parité, l’égalité. Est-ce que ce ne serait notre rêve, le vrai Tout ?

Est-ce qu’il y a d’autres moyens ? Évidemment, si la patiente demande une analyse, comme elle vous le dit bien, c’est pour devenir analyste, ce n’est pas pour guérir de l’anorexie.

Il y a l’anorexie comme symptôme qui peut s’observer dans les constellations pathologiques très diverses. Il y a des bébés qui peuvent être anorexiques, comme nous l’avons entendu ce matin avec beaucoup d’intérêt. Et puis il y a l’anorexie syndrome, ce dont nous avons essayé de parler avec les affemmées et les jeunes filles. Nicolas m’a parlé tout à l’heure d’une anorexie qui s’est produite sur le divan ? Je n’avais jamais observé cela. Peut-être à un moment donné du transfert, peut-il y avoir une espèce d’occlusion, opposée à ce que le transfert viendrait là suggérer comme incorporation phallique. Ce serait un moment du transfert, un mode de défense qu’il faut bien dire à la mode.

Il y aurait encore beaucoup de choses à dire, en particulier sur notre économie du nourrissage, de l’alimentation. On ne va pas développer ça maintenant. Aujourd’hui quand un jeune bouffe, qu’est-ce qu’il bouffe ? Est-ce qu’il incorpore encore quelque chose qui aurait encore à voir avec justement ce qui se pratiquerait dans sa famille ? Ce n’est pas la même chose ce qu’on bouffe dans la famille et puis ce qu’on va manger au snack.

En tout cas, face à un tableau qui appelle une analyse comportementaliste – ce n’est pas le propos, ce n’est pas le discours –, il semblerait que nos concepts, comme ça a été montré au cours de ces journées, puissent avoir quelque pertinence, quelque acuité. Et c’est à nous, sans aucune vocation impérialiste, d’aller vérifier si ça colle.

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