Accueil

 

Anorexie quant au mental - Jean-Paul Beaumont

BEAUMONT Jean-Paul
Date publication : 06/07/2017
Dossier : Événements 2017

 

Journées ALI 17 et 18 juin 2017 : L’affemmée : études sur l’anorexie

Lacan a finalement peu parlé de l’anorexie mentale. Certes, dans La Relation d’objet à propos du besoin et de la demande. Mais il nous a donné dans « La Direction de la cure » des indications précieuses à propos d’un patient qui ne correspond pas à la description de Lasègue. Ce cas que nous croyons bien le connaître, il s’agit bien sûr de « l’Homme aux cervelles fraîches », il m’a semblé qu’il valait la peine d’y revenir.

Anorexie mentale, dit-il, anorexie quant au mental, et même anorexie quant au désir.

La nourriture n’est pas seulement apport de nutriments. Elle emporte avec soi un imaginaire et un symbolique. Cette « anorexie quant au mental » qui n’a pas ici le caractère dramatique que peut présenter l’anorexie classique permet de réfléchir sur ce dont l’anorexique ne veut pas se nourrir. Ainsi que sur le désirer rien, énigmatiquement évoqué par Lacan.

Je vais rappeler l’histoire de l’Homme aux cervelles fraîches, et Angela présentera une autre manière de traiter le problème à propos de la démarche de Botero.

L’Homme aux cervelles fraîches, c’est un cas que Lacan trouve dans la littérature. Il faut brièvement en donner le contexte théorique et l’histoire.

Freud dès 1905 parle du plaisir sexuel du suçotement, étayé sur la fonction vitale de nutrition. Dans la deuxième édition des Trois Essais sur la théorie sexuelle, il décrit le stade oral ou « cannibalique », et la pulsion correspondante : la source est dans la zone orale, l’objet est celui de l’alimentation, le but, sexuel, est l’incorporation – et Lacan nous a appris que c’est un processus symbolique. Abraham l’année suivante applique cette idée à la mélancolie. Tout se passe comme si seule l’abstention alimentaire complète pouvait préserver le patient d’exercer ses pulsions orales refoulées, et il s’inflige la sanction correspondante : la mort par inanition. Abraham pense que la cleptomanie aussi est essentiellement orale.

Voilà d’où part Melitta Schmideberg dans son article de 1934, « Inhibition intellectuelle et troubles de l’alimentation1 » où nous allons rencontrer notre patient. Melitta Schimdeberg est une jeune analyste, c’est la fille de Mélanie Klein. Elle s’est intéressée très tôt à l’inhibition intellectuelle, dès son premier article écrit à vingt-six ans. Elle soutient ici que l’absorption de la nourriture forme le prototype de toute la compréhension intellectuelle ultérieure. Le patient met « en équivalence les idées avec les contenus de sa tête, et ceux-ci avec les contenus de son corps ». Ainsi on retrouverait une inhibition pour manger dans tous les cas d’inhibition intellectuelle – et non pas l’inverse, bien sûr !

Alors voici le patient qui va nous occuper, un universitaire qu’elle a pris analyse à Londres. En fait il y a deux patients, mais on pourrait vraiment croire qu’il s’agit du même…

Un patient, inhibé intellectuellement, n’estime les connaissances que si elle sont inaccessibles aux autres, s’il les a acquises en secret, « volées ». Son anxiété prédominante est qu’une femme dévore son cerveau, ou que son travail scientifique se révèle être volé, être un plagiat.

Il y a, dit-elle, une relation orale agressive vis à vis de la mère : des « souhaits primitifs d’incorporation » avec crainte de retorsion : c’est pourquoi il craint qu’une femme ne dévore le contenu de sa tête (peut-être est-ce délirant, peut-être craint-il que prendre une femme ne consume son cerveau, nous n’en savons rien) et il craint d’être accusé d’avoir volé le contenu de la tête de l’autre.

De l’autre patient, elle écrit :

Un patient qui a occasionnellement volé durant sa puberté (surtout des sucreries et des livres) a montré ultérieurement un certain penchant à plagier. Mais comme l’activité de ses yeux était liée au vol, et le travail scientifique au plagiat, il ne pouvait que se tenir loin de ces impulsions défendues au moyen d’une considérable mise à distance et inhibition de son activité et du travail intellectuel

Donc, c’est le même schéma, nourriture et idées sont l’objet de cette « incorporation sadique » animée par la pulsion orale sexuelle qui s’étaie sur l’alimentation. Le patient est inhibé parce qu’il craint l’agressivité en retour. Et il ne se sent pas fondé à faire reconnaître pour sien le travail qui sort de sa tête.

Or ce patient va faire avec Ernst Kris une deuxième tranche d’analyse, à Londres de 1938 à 1940, peut-être plus tard aux États-Unis. Et ce dernier publie en 1951 un article important sur l’évolution de l’interprétation : “Psychologie du moi et interprétation dans la thérapie psychanalytique” où il veut comparer les effets de deux techniques différentes.

Melitta Schmideberg, dit-il, comme Freud au début, révélait au patient son Ça. Aussi lui avait-elle commmuniqué que son inhibition au travail était due à son agressivité orale. Kris, lui, va s’intéresser au mécanisme de défense contre la pulsion qui est cause de l’inhibition. L’oralité d’ailleurs passe au second plan, le problème devient celui du phallus paternel. Kris cherche à retrouver le pattern primitif dont le symptôme est l’avatar, et il pense le mettre en évidence à la génération précédente : le père du patient, homme médiocre et dépourvu d’idées, avait lui-même un père brillant, un « grand père ». Le patient s’identifie à ce père médiocre, il juge qu’il est dépourvu d’idées et doit donc prendre des idées à de brillants collègues. Aussi se sent-il plagiaire.

Lacan commente dans « Le Moi ». Cette interprétation, dit-il, est incontestablement valable. La preuve, c’est qu’au sortir de cette séance, il montre son appétit des idées de l’autre en allant dévorer un plat de cervelles fraîches. L’autre constitue en effet son Moi idéal, et il ne peut l’intégrer que sous une forme inversée et par une dénégation : « j’ai peur qu’on m’accuse de ».

Lacan a lu l’article en diagonale, cet article, qu’il citera pourtant onze fois, du Moi à La Logique du fantasme, car ce n’est pas tout à fait ce que dit Kris.

Volte-face en 1958 dans « La Direction de la cure ». D’abord, l’interprétation qu’a donnée Kris n’est pertinente ni sur la rivalité phallique, ni sur le pattern en question.

Sûrement vous avez raison en faisant du signifiant : grand, inclus au terme de parenté, l’origine, sans plus, de la rivalité jouée avec le père pour le plus grand poisson pris à la pêche. Mais ce challenge de pure forme m’inspire plutôt qu’il veuille dire : rien à frire.

D’avoir des idées, son papa déjà, vous nous le dites, n’avait pas la ressource. Est-ce pas que le grand-père, qui s’y était illustré, l’en aurait dégoûté ? Comment le savoir ?

Et, coup de théâtre, il fait le diagnostic d’anorexie mentale

Vous parlez de Melitta Schmideberg comme si elle avait confondu la délinquance avec le Ça. Je n’en suis pas si sûr et, à me référer à l’article où elle cite ce cas, le libellé de son titre me suggère une métaphore.

Lacan a rappelé dans La relation d’objet que la métaphore sous-jacente à l’introjection est une métaphore orale. Il n’en connaît de l’article de Melitta que le titre allemand donné par Kris : « Intellektuelle Hemmung und Ess-störung », « Inhibition intellectuelle et Trouble du comportement alimentaire ».

Le patient […] vous tend la perche avec son fantasme de comestible [il rivalisait sur la taille des poissons avec le père] pour vous donner l’occasion d’avoir un quart d’heure d’avance sur la nosologie de votre époque en diagnostiquant : anorexie mentale.

Pourquoi une anorexie mentale ? Il n’y a pas d’anorexie au sens des médecins. Mais Lacan précise : une anorexie quant au mental. Non pas, donc, une anorexie d’origine mentale (comme il y a des anorexies organiques, etc.) mais une anorexie pour le mental.

Et il repère un élément nouveau qui est à la base de son diagnostic :

Ce n’est pas sa défense contre l’idée de voler qui lui fait croire qu’il vole. C’est qu’il puisse avoir une idée à lui, qui ne lui vient pas à l’idée, ou ne le visite qu’à peine.

Alors la propriété intellectuelle, une « idée à soi », ce n’est pas simple. Dans le séminaire Les Psychoses, il avait dit que le plagiarisme n’existe pas, qu’il n’y a pas de propriété symbolique, que le symbole est à tous. Une idée n’appartient à personne. Au XVIIIème siècle, par exemple, on a publié des opuscules importants sans nom d’auteur. Voir la conférence de Foucault, « Qu’est-ce qu’un auteur ? » De même, Lacan en 1968 dans Scilicet, etc.

S’il y a un préjugé au moins dont le psychanalyste devrait être détaché par la psychanalyse, c’est celui de la propriété intellec­tuelle. Sans doute cela eût-il rendu plus aisé à [Kris] de se retrouver dans la façon dont son patient l’enten­dait lui-même.

Ici, dit Lacan, idéologie américaine. L’idée dominante de la propriété et le moyen d’accroître son capital aux dépens d’autrui, chez ces analystes viennois conquis par l’american way of life, infléchit l’interprétation de Kris.

Mais plutôt que de reprendre les choses dans le cadre donné par le monde capitaliste, la question est la suivante : « pourquoi les choses de l’ordre et du registre du symbole ont-elles pris pour le sujet cet accent, et ce poids de l’appartenance ou de la non-appartenance ? ».

Inutile donc de l’engager dans ce procès de faire la part, où Dieu lui-même ne saurait se reconnaître, de ce que son copain lui barbote de plus ou moins original quand il discute avec lui le bout de gras.

Si Dieu est invoqué, c’est moins Dieu le Père que l’Autre où il n’y a pas de propriété.

Alors d’où vient l’idée, et cette idée qu’elle puisse « m’appartenir » ? En filant l’analogie de Melitta Schmideberg, on pourrait se demander pourquoi ces nourritures intellectuelles, que le patient a avalées dans ses lectures et son travail, il ne les assimile pas, il n’en fait pas sa chair intellectuelle. Ces apports lui restent étrangers, et il a le sentiment qu’il ne peut que les restituer, les vomir, en tant que tels. En effet, en suivant le parallèle de la nourriture. Il faut ici distinguer ce qu’on pourrait appeler le remplissage, l’introduction dans le corps ou dans le crâne de nourriture, de lectures, etc. ; le distinguer de l’incorporation, qui est toujours un processus symbolique. Lacan va même jusquà affirmer dans Radiophonie que l’incorporation, c’est le corps du symbolique qui fait le corps – et non pas le corps qui incorporerait le symbolique. Il y a aussi, bien sûr un imaginaire de la nourriture

Si cette incorporation accompagne la prise de nourriture aussi bien que les lectures intellectuelles, peut-être l’anorexique refuse-t-elle moins la nourriture en tant que telle, que l’incorporation symbolique qui l’accompagne. Elle peut même en jouer ironiquement dans cette cuisine élaborée qu’elle fait parfois pour le autres, alors qu’elle n’y touche pas. Quant à la boulimique vomisseuse, sa cousine, elle n’absorbe rien d’élaboré : introduction d’aliments avec le moins d’incorporation possible.

Dans le cas de « l’anorexie quant au mental », il faudrait distinguer ce qui est de l’ordre de l’introduction de la nourriture intellectuelle, qui consisterait à avoir absorbé des travaux nombreux, des livres scientiques, de la culture, etc. (la tête bien pleine dont parle Montaigne) ; le distinguer du fait de se nourrir des idées des devanciers et des maîtres, de se situer donc dans un lien de filiation par rapport à ces devanciers, même si c’est pour s’opposer à eux. Ce qui permet de retrouver, d’inventer à partir de cette filiation, ce symbole qui est repris et élaboré autrement. Le reconnaissant comme sien, justement à partir d’eux : d’une lignée. C’est d’ailleurs ce que fait Lacan par rapport à Freud.

Mais le symbolique de la nourriture, alimentaire ou intellectuelle, suppose la filiation et la castration. Lacan parlait jadis de dette symbolique. Chez l’anorexique, il parle d’un « refus symboliquement motivé ». Cela, on peut l’entendre de manière opposée. Comme la satisfaction, remise, elle serait dangereuse parce qu’elle abolit le symbolique. « Anorexie quant au désir » à comprendre à cause du désir, pour que le désir soit maintenu. Mais on peut aussi l’entendre comme : elle ne veut pas avaler la nourriture à cause du symbolique qui l’accompagne. Aussi bien l’anorexique quant au mental refuse ce rapport à l’Autre d’où viennent les idées.

C’est pour cela que Lacan va plus loin, il dit que cette anorexie quant au mental, c’est une anorexie pour le désir : c’est une anorexie quant au désir, dont vit l’idée. Que l’idée vive du désir, c’est déjà une idée de Mallarmé « Gloire du long désir, Idées ». L’anorexique quant au mental évite de passer par le long désir.

anorexie, dans ce cas, quant au mental, quant au désir dont vit l’idée, et ceci nous mène au scorbut [le scorbut est dû à la carence de vitamine C dans l’alimentation, mais il faut peut-être l’entendre avec un jeu de mots : ce corps qui devient but, voire ce corpse-but] qui règne sur le radeau où je l’embarque avec les vierges maigres. [allusion au Radeau de la Méduse sur lequel les naufragés sont morts de faim]

Leur refus symboliquement motivé me paraît avoir beaucoup de rapport avec l’aversion du patient pour ce qu’il cogite. »

Cette aversion du patient pour ce qu’il cogite, c’est une aversion pour ce qui lui vient de l’Autre, mais de l’Autre avec un grand A, qui n’est pas à l’extérieur, mais en lui en position d’exclusion interne, et qu’il refuse en tant que tel.

Et puis Lacan nous donne une autre indication précieuse sur l’objet que vole, ou que mange le patient.

Ce n’est pas que votre patient ne vole pas, qui ici importe. C’est qu’il ne… Pas de ne : c’est qu’il vole rien […] qu’il eût fallu lui faire entendre.

D’ailleurs, peut-être mange-il rien. Dans l’article de Kris, le patient, avant son déjeuner et son retour au bureau va regarder les menus à travers les vitrines des restaurants, à la recherche de son plat préféré. Il n’est pas du tout dit qu’il le mange comme Lacan croit d’abord l’avoir lu. Il corrigera plus tard

Alors, reprenons cette difficulté sur ce qu’il appelle « Anorexie quant au désir ». Est-ce une anorexie par désir, est-ce renoncer à la satisfaction pour sauver quelque chose de son désir ? Pour exemple, on pourrait prendre Catherine de Sienne, anorexique sans aucun doute, dans sa véritable passion du « rien », elle se nourrit du sang du Christ, du lait de la Sainte Église, voire du pus des malades, avant de mourir d’inanition à trente-quatre ans ? Ou l’anorexie est-elle anorexie de désir, refus du désir ? Plutôt Bartleby

Ce « rien », Lacan en a déjà parlé l’année précédente dans La Relation d’objet. La demande n’est pas demande d’objet, elle est demande d’amour, l’objet n’est que signe de l’amour demandé. Aussi le bébé anorexique, ou la jeune fille plus tard, veille à ne pas être satisfait, à ce que la satisfaction n’écrase pas la demande et le désir dont la demande creuse la place. Pour le dire avec le Poète, ce que cherche à avaler l’anorexique, c’est « la goutte de néant qui manque à la mer ». Pour ce faire, pour sauver la demande et le désir, elle est comme contrainte à choisir le rien dans l’alternative évoquée hier par Marc, l’anorexie ou la mort, comme on dit la liberté ou la mort. Je crois me souvenir que Lacan dit qu’on a alors les deux dans tous les cas.

Le problème peut être repris d’une autre manière car Lacan met parfois le rien dans la liste des objets a. En tout cas, ce n’est pas dans « La Direction de la cure », mais il est intéressant de lire le texte rétroactivment à partir de concepts ultérieurs. Lacan introduit l’objet a le 22 avril 1959 dans Le Désir et son interprétation, par une nouvelle lecture de l’écriture du fantasme \$ ◊ a. Dorénavant, i(a) ne sera plus l’image de l’autre, comme dans le schéma optique au début, mais une image porteuse de l’objet du désir.

Mais ce qu’il spécifie d’emblée, c’est que cet objet a ne peut être pensé que par rapport à la castration.

C’est parce que le sujet est privé de quelque chose de lui-même, le phallus [qui] a pris valeur du signifiant même de son aliénation, qu’un objet particulier devient objet de désir. Cette subsistance de l’objet comme tel, de l’objet dans le désir, dans le temps, [c’est parce] qu’il vient prendre la place de ce qui reste masqué au sujet : ce sacrifice de lui-même, cette livre de chair engagée dans son rapport au signifiant.

Ou sous une forme elliptique dans la dernière phrase de « Subversion du sujet »

La castration veut dire qu'il faut que la jouissance soit refusée, pour qu'elle puisse être atteinte sur l'échelle renversée de la Loi du désir.

L’objet a est donc ici second logiquement à cette castration qui permet au sujet d’être représenté dans la signifiant. Mais si le patient refuse quelque chose de la castration (et il faudrait savoir le sens de ce refus, est-ce un déni ?), peut-être ne peut-il désirer que le « rien », et non pas l’objet oral, le sein – alors qu’on aurait pu penser à « la bouche qui se baise elle-même » des Trois essais. Le rien peut vraiment renvoyer à ce sacrifice de la livre de chair et à la castration ? On peut se demander s’il peut symbolisé dans l’image en tant que – φ, comme Lacan nous le dira de l’objet a dans L’Angoisse. Faute de cette symbolisation, on pourrait dire qu’il doit être oté, prélevé réellement dans « ces riens » qui paraissent encore à écorcer sur le corps décharné que regarde l’anorexique dans le miroir, visant à atteindre un i(Un), manière si l’on peut dire frégeenne de symboliser un i(0) qui vaut pour un i(rien). Cet objet a qui ne peut être repris symboliquement, qui est abordé comme ce qu’il faut enlever réellement, si c’est là un objet a, a un fonctionnement très particulier.

Alors pour un plaisir littéraire, il y a les belles esquisses d’Igitur qui peuvent évoquer cela. « Et quand je rouvrais les yeux au fond du miroir, je voyais le personnage d’horreur, le fantôme de l’horreur[…] se former en raréfiant la glace jusqu’à une pureté inouïe – jusqu’à ce qu’il se détachât, permanent, de la glace absolument pure, comme pris dans son froid »

De même, dans « l’anorexie quant au mental », on peut retrouver la maigreur de la pensée, et cet objet a du rien. Indifférence, absence d’incorporation. Je peux jouir du rien, si je me fait transporter par l’articulation logique du texte, par les connaissances qu’il me transmet, sans enjeu, sans désir. Il y a aussi des tableaux cliniques, tout proches, de boulimies intellectuelles. Aujourd’hui, moins des lectures de remplissage que des « téléchargements » de séries, ou ces jeux consommés sur le net, sans limites. Et le discours de ces jeunes patients peut être aussi stéréotypé que celui des anorexiques.

Mais c’est sûrement aussi ce qui peut nous arriver, confrontés que nous sommes aux savoirs positifs qui nous sont fournis à profusion. Et devant cette abondance de marchandises culturelles, devant les enseignements d’une Alma mater universelle gaveuse, on peut tout à fait se sentir anorexique (et nous le sommes souvent), voire rechercher, pour certains, le manque de la toxicomanie. L’anorexie quant au mental est une pathologie pleine d’avenir.

Mais à ne pas être entamé, à ne pas être déplacé en se servant du texte, on risque, comme le patient de Kris, de ne jamais se reconnaître comme l’auteur. C’est-à-dire porte-parole de l’Autre.

Note

1- M. Schmideberg, "Intellektuelle Hemmung und Ess-störung", Zeitschr. f. psa. Päd., VIII, 1934 ; traduit en anglais sous le titre : « Intellectual inhibition and disturbances in eating » in Int.J. Psycho-anal., 1938, XIX, p. 17-22, où on mentionne qu’il s’agit d’un texte lu en 1933 devant La Société Britannique de Psychanalyse.

Espace personnel

POST- TESTTEST