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Innocence de l'oralité

MELMAN Charles
Date publication : 11/05/2017
Dossier : L'affemmée. Études sur l'anorexie.
Sous dossier : Dossier de préparation

 

Charles MelmanConférence du 11/06/1989

In Trimestre psychanalytique, L'oralité, Revue de l'Association freudienne, n°1/90

Il y a quelques années, je m’étais rendu au Brésil à l’invitation d’un ami psychanalyste qui a eu la bonté, au moment de mon arrivée, de me montrer le fascicule qu’il avait largement dif­fusé afin de rameuter les foules. Le texte clé en était le texte d’un grand auteur brésilien, Oswald de Andrade, texte de 1925, le Manifeste anthropophagique. Et ce manifeste, bien connu de tous les brésiliens dit à peu près ceci : « Ne vous inquiétez pas de tous ces blancs qui peuvent arriver comme cela sur nos côtes. Au contraire, accueillez-les avec sympathie et amitié parce que de toutes façons, nous avons, nous brésiliens, l’estomac solide. De telle sorte que nous ne manquerons pas de les digérer ». Et je dois dire que j’ai été très touché parce que tout ce texte m’était présenté comme un témoignage de très grande affection, oui !

Néanmoins comme je conservais quand même une certaine dose de modestie, je me suis demandé, après tout, si tout était bon chez moi, ou bien s’il y avait, peut-être, des parties nobles… comme après une corrida. Et alors, j’ai finalement compris qu’effectivement, ce qui était intéressant dans l’affaire, c’était les parties nobles. Le principe était le suivant, il s’agissait, chez le noble étranger, d’incorporer quoi ? C’est tout simple, ce qui chez lui était supposé faire le bâton du commandement. De telle sorte que la force de ce pays, sa remarquable résistance effectivement à tous ceux qui sont venus débarquer sur ses côtes, aurait été de parvenir en quelque sorte à incorporer ce qui en eux faisait le bâton de commandement – en l’occurrence un supposé bâton lacanien – afin de le mettre au profit des indigènes : que grâce à ce « sein-posium », cet heureux banquet, ils aient eux-mêmes de quoi manier le bâton. Devant ces témoignages d’amitié, peut-être me suis-je montré un peu coriace.

Or l’introjection n’est pas un phénomène oral mais un phénomène symbolique. Et, c’est ce qu’auraient gagné à entendre nos amis brésiliens, il n’est pas nécessaire de manger le père pour cela. Dès lors que nous sommes habités par une langue que nous sommes habités par ce père. Mais le problème, et le mythe le raconte très bien, c’est que c’est lui, le père, qui nous dévore. Et c’est ce qui fait que notre corps est à son service et qu’il suffira de la sonnerie des trompettes pour qu’aussitôt, ceux qui sont habités par ce père s’estiment en devoir, ce corps, d’avoir à le lui restituer, c’est-à-dire d’avoir à mourir pour lui. Du fait de notre rapport au signifiant, nous sommes nous-mêmes mangés par ce père. Voyez ce texte sur l’identification au chapitre VII de « Psychologie collective et Analyse du moi » : il y a cette identification primaire qui est qu’à parler une langue, je suis possédé, pris, aliéné par le père.

Il faudrait reprendre cela. Pourquoi imaginons-nous que nous sommes là en position de maîtriser cette incorporation, je veux dire qu’il nous suffirait d’être anorexiques pour nous mettre à l’abri, pour l’éviter ?

Car les manifestations orales de boulimie et d’anorexie, nous pouvons sans doute les situer comme une tentative de court-circuiter cette dépendance de l’introjection symbolique, pour ramener la relation au phallus à un tête-à-tête avec la mère. Tentative de mettre en place une introjection réalisée par ses soins : c’est elle qui le transmettrait.

On rencontre à ce moment-là un certain nombre de difficultés qu’il faut bien qualifier de logiques, je veux dire rendant impossible, sinon extrêmement complexe cette possibilité, c’est-à-dire celle d’une absorption orale de l’objet qui compte, de l’objet qui vaut.

D’abord, au-delà de l’objet que la mère peut fournir, ce qui est demandé est le rien qu’il supporte. Malheureusement dans ce type de dialectique, ce rien n’est plus présentifiable dans l’immédiateté de l’objet en tant qu’elle viendrait le supporter. Ce rien n’est plus présentifiable que dans une relation d’alternance avec cet objet. Et nous pourrions expliquer ainsi ce carac­tère paradoxal de ces mouvements ondulatoires boulimie-anorexie. Les accès de boulimie viennent alterner avec ceux d’anorexie, sans arriver à trouver une sorte de fondation qui assure une relation assurée au dit objet. Et la relation est d’autant moins assurée que la relation duelle avec la mère met la fille dans une position de rivalité qui la contraint sans cesse à des attitudes de démission qui viennent contredire l’ambition orale, c’est-à-dire celle de posséder le dit objet. Nous verrons que par ailleurs, l’imaginaire vient tenir ici une place singulière.

Ces manifestations de boulimie et d’anorexie semblent vouloir contourner le cheminement propre au symbolique. Il s’agit d’une relation immédiate, sans médiation à l’égard de l’objet qui doit être immédiatement présentifié, et si je puis dire, avalé tout cru. Il y a là un type de nourrissage particulier – assez fréquent, même en dehors de ce que j’évoque ici. La boulimique ne fait pas de cuisine, pas question de préparer des petits plats. On ouvre le réfrigérateur, et puis on y va ! Cette relation à l’objet doit être immédiate. Mais cet évitement du cheminement symbolique évite aussi non seulement la référence paternelle mais aussi ce qu’il faut bien appeler la jouissance. La jouissance est liée à cette montée progressive de la tension dans l’accès vers l’objet. Et ce type de court-circuit évite la jouissance au profit du principe de plaisir, évite de sortir du principe de plaisir.

Il y a également une relation particulière à l’endroit de l’imaginaire. Le regard de l’Autre, du grand Autre, ce que nous avons à lui présenter de notre image constitue un obstacle à la dégradation que nous pourrions effectuer de notre corps. Or dans ce dispositif, la relation de la boulimique ou de l’anorexique à l’endroit de l’image est une relation alternante : à certains moments dire « ce regard dans l’Autre, je n’en ai rien à faire », quitte à ce que se révèle brutalement, de façon traumatisante, une image jugée dégradée de soi-même – qui vient accroître la boulimie dans l’idée qu’une absorption de l’objet viendrait réparer, corriger cette dégradation.

Dans ce dispositif serait privilégié un accès immédiat au réel, au détriment du symbolique et de l’imaginaire. Allons-nous dire que serait restituée une relation originelle à la mère ? Le nourrisson serait à l’endroit du réel, à l’endroit de l’objet de satisfaction, dans cette sorte de simplicité, d’immédiateté, de connaturalité que semble vouloir la bouche pour celle qui est prise dans ce processus ? C’est purement mythique, car tout nous montre qu’il n’existe en aucun cas de relation originelle de ce type. D’emblée, le sein est humanisé, je veux dire dialectisé, c’est-à-dire pris dans une référence phallique – dès lors qu’il s’agit la mère de l’enfant et pas seulement d’une, nourrice. Un nourrisson particulièrement intelligent, éveillé, pigeant très tôt, devient parfois anorexique. Pourquoi ? Non pas forcément maltraité, mal nourri, gavé, mais parce qu’étant intelligent, il voudra très vite autre chose que ce sein. Ce qu’il veut, c’est ce qu’il repère comme métonymique par rapport à ce sein, et qui dans ses moyens d’lors ne peut se trouver présentifié que par ce rien auquel à partir dès lors il va aspirer.

Le moment important n’est pas seulement celui du sevrage mais le moment où il se met à mâcher. Les mères le savent, lorsqu’il se met à mâcher, il passe à un ordre qui n’est aucunement automatique. Il introduit dans la saisie de l’objet un type de scansion qui implique de sa part participation, non plus seulement passive mais volontaire. Le type de cette scansion témoigne de sa prise tout à fait directe par l’ordre du signifiant : il introduit dans le nourrissage le type de morcellement qui témoigne d’un progrès (qui éventuellement fait chagrin à la mère, ça arrive).

Le corps se présente dans ce cas-là de façon assez bizarre comme un sac doté d’un unique orifice, donc destiné à assurer aussi bien les entrées que les expulsions. Vous savez l’usage de laxatifs, comme s’il fallait forcer ce qui autrement physiologiquement ne se serait pas produit. Pourquoi cette cu­rieuse topologie ? Dans un espace à deux dimensions, si le corps était traversé par un tube, il serait divisé en deux. Dans ce dispositif, ce qui est recherché, c’est la validation d’un monde à deux dimensions, au détriment de toute référence tierce.

La boulimie est de plus en plus le mode général dans lequel nous sommes invités à fonctionner dans notre relation aux objets : un mode direct, immédiat, sans intermédiaires. Sans attente, car la boulimie abolit toute temporalité – toute progression, toute démarche, tout travail, tout effort, toute jouissance – pour obtenir la satisfaction la plus immédiate. Or notre climat culturel assure la promotion d’une relation à l’objet, immédiate, sans intermédiaire, sans délai, sans attendre, sans effort. Je viens de me rendre à un congrès de psychiatres. Eh bien il s’agissait pour les invités de faire des clips. La phrase choc, on n’est plus dans le registre de la discursivité. Chacun est invité à fournir immédiatement, sans aucun effort de l’auditoire, une satisfaction immédiate, pas de temps à perdre.

Ce type d’exigence montre bien comment nous sommes les uns et les autres captifs de cette procédure – qui nous épargne la jouissance, c’est-à-dire nous maintient dans le principe de plaisir. Or la jouissance ainsi forclose ne manque pas de ressurgir dans des appétits, je pense que ce sont des appétits masochiques. Sans doute sont-ils pas tellement loin…

Ce rapport à la nourriture ne concerne pas seulement, les boulimiques. La Nouvelle cuisine, c’est intéressant pour des gens de mon âge qui avons connu un tout autre type d’alimentation. C’est une cuisine hautement élaborée. Le procès symbolique le procès culturel, c’est un rapport entre nature et culture qui mérite d’être repris à cette occasion. Est-ce-que nous pouvons avoir un rapport immédiat à la nature, de gobage ? La nature en grec se dit physis, ça nous évoque le grand Φ, n’est-ce-pas. Or cette élaboration de ce que nous mangeons a une grande importance culturelle, au point même qu’elle peut rester le dernier souvenir d’une culture quasiment perdue. Or dans la Nouvelle cuisine, il y a peut-être, par la discrétion parfois abusive des quantités disposées dans l’assiette, la tentative de donner un petit goût de ce rien que j’évoquais (et que vous êtes éventuellement susceptibles payer assez cher, on peut donc en faire le commerce)

Une remarque sur les psychanalystes. Ces opérations qui consistent par la voie du langage à essayer de cerner ce rien qui anime toute l’affaire, et de façon volontiers difficile, c’est tout le problème de l’élaboration, eh bien cela peut mettre au terme de sa journée l’analyste dans une singulière disposition. J’ai pu constater, et chez les meilleurs, des conduites alimentaires que j’appellerais paradoxales. Des personnes bien élevées et fort averties des bonnes manières et en particulier des manières de table, se trouvent prises dans des fringales, des impulsions, des impératifs, ni réfléchis ni même maîtrisés.

L’oralité est l’un des grands modes d’essayer de résoudre la question, toujours la même, de la castration. Toute la clinique de l’oralité s’organise d’une façon tellement éloquente comme étant l’un des modes les plus immédiats, les plus forts, les plus quotidiens pour résoudre le problème de la castration par la voie d’une « introjection » imaginaire – mais ce n’est pas possible, ne n’est pas de l’introjection mais de l’introduction.

Mon titre était pour souligner l’innocence de cette perversion – d’un point de vue structural c’en est une. C’est sûrement celle qui est la mieux acceptée par tous. C’est d’ailleurs celle qui est socialement la mieux partagée : ce type de perversion autour de laquelle s’organise la convivialité.

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