Accueil

 

Discussion avec Charles Melman dans la suite de l'exposé de Christiane Lacôte-Destribats

LACÔTE-DESTRIBATS Christiane, MELMAN Charles, VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 11/05/2017
Dossier : Séminaire d'hiver 2017
Sous dossier : Dossier de retour

 

Charles Melman, Christiane Lacôte-Destribats, Bernard Vandermersch

Séminaire d'hiver 2017 sur le Moi - samedi 21 janvier 2017

L’exposé de Christiane figure comme une avancée très stimulante dans notre interrogation concernant l’anorexique, et je dirais concernant également notre impuissance à son égard. Et le fait que nous sommes, à juste titre et peut-être du même coup, du fait de cette limitation de nos pouvoirs fort intrigués par cette construction mentale qui a tous les caractères de la folie sans l’être. C’est-à-dire que ce n’est pas une névrose et ça n’apparaît pas comme une psychose. Alors comme ce n’est pas non plus forcément une perversion, la question nous est offerte : mais alors, c’est quoi ? Nous voilà devant le trou de notre savoir, et je dirais ce trou qu’elle-même s’emploie à construire avec son propre corps.

Christiane nous a amené des éléments qui me paraissent très intéressants et utiles sur le cheminement vers ce qui serait notre interprétation de l’anorexie, et en particulier lorsqu’elle évoque la question d’un regard aveugle, c’est-à-dire d’une dimension de l’imaginaire présente, avec la notion de regard, mais d’un imaginaire nettoyé, vide, purifié. Ça c’est vraiment un rêve de pureté si je puis dire, de pureté absolue. Il y a du regard, il y a de l’imaginaire, mais c’est un imaginaire où de l’imaginaire ne se projetterait rien.

Je vais peut-être profiter de ce moment pour te proposer une thèse sur l’anorexie, et également interroger nos amis qui sont là, qu’ils soient de l’association ou, qu’ils soient d’autres groupes que lacaniens. Nous sommes sensibles au fait que les trois dimensions du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire sont présentes chez l’anorexique et nouées – ce n’est pas une psychose, mais comment ces trois dimensions sont-elles constituées ?

Je dirais que l’imaginaire, contrairement à celui qui nous est ordinaire – où les formes présentes dans le champ des représentations sont soutenues par la référence à l’instance phallique qui les légitime, qu’elles soient masculines ou féminines – ce nettoyage, ce lessivage de l’imaginaire nous permettrait de penser que c’est la dite instance phallique qui se trouverait justement nettoyée.

Alors on ne va pas la dire refoulée, parce qu’il y a cet autre trait qui m’a toujours frappé dans le cas de l’anorexie, c’est qu’il n’y a pas de refoulement, sauf si vous me le démentez. Avez-vous eu l’impression qu’il y avait du refoulé dans les cas que vous avez eus ? On a le sentiment, l’impression d’un inconscient déshabité, lui aussi nettoyé, qu’il n’y a pas de refoulé. Donc pas d’instance phallique refoulée comme chez le névrosé ou chez nous tous.

Est-ce que cette instance phallique était forclose ? Nous nous retrouverions dans le cadre beaucoup plus familier de la psychose. Eh bien non, elle n’est pas forclose !

Mais c’est là que je m’avance en supposant que cette instance phallique se trouve sublimée, c’est-à-dire présente au titre d’être Un, mais Un nettoyé de tout ce qui serait invitation à la sexualité, Un désincarné (pour rester dans le champ de l’imaginaire), et ne prétendant à aucun autre culte que celui de l’amour.

S’il est sublimé, la question de son sexe se trouverait du même coup résolu (ou des sexes qui le légitimeraient, puisque s’il s’agit de l’amour). Si c’est l’amour que ce Un viendrait supporter, on imagine facilement qu’il aurait à être essentiellement féminin. Féminin, désincarné, vecteur support de l’amour.

Comme s’il y avait chez l’anorexique cette tentative de fonder un ordre nouveau. Un ordre nouveau, autrement dit toujours régi par le Réel, le Symbolique et l’Imaginaire, mais nettoyé de ce qu’il en est du sexe. Et s’il est vrai que ce Un est essentiellement féminin, de créer un ordre qui serait spécifiquement féminin, et où la transmission (comme le rêve d’ailleurs des enfants, où ce sont les hommes qui font les petits garçons et les femmes qui font les petites filles), ordre exclusivement féminin où la fille viendrait non plus à se tenir en un lieu Autre comme le veut le registre phallique, mais viendrait peupler un monde organisé donc par l’amour de ceux qui y figurent, mais qui n’y figurent que je dirais que sans corps, identifiables seulement par le Un, qu’elles viennent figurer.

Ce qui m’a aussi toujours frappé dans l’aspiration de l’anorexique : vouloir faire disparaitre impérativement toutes les rondeurs, tout ce qui vient défigurer la beauté je dirais du trait unaire, du trait Un.

Leur attachement également – ça, ça a été relevé par plusieurs d’entre nous – au nombre, l’importance que ça a pour elles. La pesée ça compte essentiellement comme évaluation. On s’évalue par rapport à la forme, la beauté, le teint ? Non ! On s’évalue par rapport au nombre.

Avec cette oscillation extrêmement dangereuse pour qui voudrait fonder un ordre nouveau justement, spécifiquement féminin comme celui que je viens de décrire, de savoir si soi-même on s’implique s’accomplit dans ce qui serait le Un parfait (mais qui est toujours discutable : est-ce que je suis vraiment à l’ultime Une?) ou faut-il s’accomplir dans le zéro, dans l’effacement radical. Et il me semble que le danger vital qui est toujours présent chez une l’anorexique, que ce danger vital tourne autour de cette aspirations je dirai à aller au terme, c’est-à-dire à n’être jamais autant Un que l’on serait enfin zéro, et du même coup fondateur de cette lignée nouvelle.

Est-ce que tout ceci qui se manifeste dans ce qui est quand même une abstinence généralisée de la jouissance. Généralisée, c’est-à-dire qu’elle est orale, évidemment, mais elle est scopique puisque le champ de son imaginaire est purifié. Est-ce qu’elle est aussi auditive ? Est-ce qu’une anorexique écoute de la musique ? Je n’en sais rien…

Ch. Lacôte — C’est n’est pas sûr.

Ch. Melman — Ce n’est pas sûr, et je ne suis pas sûr qu’elle soit sensible à la voix. Jouissance anale, n’en parlons pas ! Elle se présente véritablement comme une sphère fermée, mais une sphère constituant elle-même ce trou qu’elle aurait en quelque sorte à opérer, à accomplir.

Dans ce cas-là la question du transfert…

D’abord je dois dire que le psychanalyste me paraît dans tous les cas dans une position difficile par rapport à la psychanalyste.

Le, parce qu’il est normal qu’elle lui prête un certain nombre de standards et y compris de perspectives, d’idées de ce que serait le bien-être… et qu’elle est donc dans un état de méfiance qu’on aurait envie de dire légitime. Parce que c’est vrai, si on veut sortir une anorexique de son état, qu’est-ce qu’on peut souhaiter pour elle ? Pas de devenir moniale, pas de devenir une mystique !

Et donc il m’a semblé qu’elle était beaucoup plus à l’aise avec une femme, et peut-être justement dans ce qui serait plus facilement je dirais une tentative de partage, et l’idée qu’elle serait mieux comprise. C’est-à-dire qu’une psychanalyste femme serait peut-être moins aveuglée par les préjugés que lui, le mec, et ce qu’il veut forcément, facilement pour lui : une belle jeune fille qui se martyrise, et qui se défigure, et qui risque la mort par son un comportement absurde.

Donc la question du transfert, c’est-à-dire de ce que serait le savoir là appelé, invoqué, si ce n’est pas un savoir du sexe, ce serait un savoir de quoi ? Parce que le savoir invoqué dans le transfert c’est forcément un savoir du sexuel. Un savoir de l’inconscient c’est un savoir du sexuel. Donc dans ce cas-là ce serait un savoir de quoi ? La réponse est trop facile ! Un savoir du sacrifice. Et peut-être que par le biais de ce savoir on entre peut-être plus facilement en communication avec une femme : peut-être que la jouissance qu’elle se connaîtrait le mieux, ce serait la jouissance du sacrifice.

Dernier point, la fréquence aujourd’hui de l’anorexie. Et à un moment où la séparation de l’homme et de la femme n’a jamais été aussi accomplie, y compris quand elle cherche à se réaliser par la parité. La parité étant une façon majeure de venir détruire ce qui serait possible d’un rapport entre un homme et une femme en tant qu’ils sont hétérogènes, qu’y subsiste l’hétérogénéité. Si vous supprimez l’hétérogénéité, vous n’avez plus que de l’homosexualité. Et ce serait au moment où, plus que jamais, homme et femme se trouvent dans notre culture aussi séparés que viendrait chez les jeunes filles intelligentes, douées et éventuellement belles, cette vocation à aboutir à ce qui serait enfin leur triomphe. Une catégorie des hommes ? Qu’ils aillent se faire voir ! Et puis une catégorie des femmes, saintes d’une certaine manière, sainteté purement laïque, qui n’a pas besoin d’être religieusement soutenue ou théologisée.

Tout ce que tu nous a dit me semble contribuer à la possibilité d’une telle évocation, et nous amènerait peut-être à mieux justement entendre cette catégorie qui nous surprend, que nous ne savons pas où ranger.

Cette anorexique n’est pas névrosée. Ce n’est pas qu’elle refoule. Si elle le refoulait, ce serait bien, ça viendrait la tourmenter, ça viendrait occuper tourmenter ses rêves, ça viendrait la trahir. Mais ce n’est absolument pas le cas ! Elle est pure de côté-là. Elle a un inconscient lessivé, purifié.

On ne va pas dire qu’elle est psychotique, elle ne délire pas. Ce qui définit le psychotique c’est d’être parlé, sans qu’il y puisse rien et sans qu’il puisse l’entendre. Être parlé, ça le gêne, ça le démange, il combat contre ce qui s’entend à l’intérieur de lui. Elle, pas du tout ! Elle n’est pas parlée. Elle ne semble pas être la marionnette d’un discours ou d’un propos. Ça me paraît être un trait de distinction.

Ch. Lacôte — Je vais rassembler deux questions à partir de ce que vous dites sur ce nettoyage. Je ne suis pas sûre de la pertinence totale du terme de sacrifice dans ce cas, parce qu’un sacrifice c’est toujours adressé à quelqu’un. Et là ce n’est pas toujours ça. C’est quelquefois beaucoup plus complexe ou diffus, ou même, dans les cas les plus graves, absent. Ce nettoyage, on ne sait pas finalement comment ça se fait. Ce que je proposais, c’était un début de réflexion sur ce que Lacan appelle l’appensée. Pour inverser la problématique, dès que nous nous déplaçons (et c’est quelque chose qui nous déplace, l’anorexie), il y a une chance pour que nos patients trouvent quelque chose, sur quoi on va s’appuyer, nous.

Ch. Melman — Oui c’est important. Mais ce que j’aime c’est que nos amies semblent dire – je vais être désagréable en le rappelant – qu’une fille n’a que deux façons de sacrifier à sa mère, et bien que ça ne s’appelle pas sacrifice. Cependant c’est bien comme ça que ça fonctionne.

La première qui est la plus banale, mais qui est d’un usage quasiment social même si ça n’est pas ritualisé, c’est de lui confier son premier-né. La fille qui se permet d’être mère elle-même, elle ne va pas le prendre à sa propre mère, ça ! C’est consensuel puisque ça fait partie de l’ordre tacite des choses. Ce premier enfant, elle va réparer ce qu’elle lui a retiré en étant mère elle-même, et le corriger en la restituant dans sa maternité. Ça paraît aller de soi, pour des raisons de commodité sociale : il faut quelqu’un pour garder le bébé, c’est tout ! et la mère travaille. Si je me sers du terme de sacrifice, c’est parce que d’un point de vue structural, ça me paraît bien de cet ordre.

Une autre façon, et ce peut être justement la façon de l’anorexique, c’est de lui sacrifier un corps de femme. Et on perçoit bien, quand même, que l’anorexique jouxte la mystique. On perçoit qu’il y a des vibrations communes. Mais là ce n’est pas sacrifié à un papa, à un père, puisqu’au contraire, permettez-moi de ce mot, l’anorexie consiste à le châtrer. Papa est châtré par sa fille anorexique. Moi j’ai vu des anorexiques qui m’étaient conduites par leur papa. Oui ! Mais il sentait bien qu’il était non pas partie prenante mais partie concernée dans l’affaire. Une fille prise dans l’anorexie, ça veut dire quoi ? Qu’est-ce qu’elle stoppe ? Quelle est la transmission qu’elle arrête ?

Dans notre pensée spontanée il y a un rapport entre l’essence et les accidents. Il n’y a pas besoin d’aller forcément chercher la définition du pêcheur à la ligne pour en donner le concept exact, c’est à dire qu’on supprime, qu’on coupe tout ce qui ne serait pas caractéristique du pêcheur à la ligne pour arriver finalement à une essence du pêcheur à la ligne séparée de tout l’accessoire qui en défendait – on accède à la pureté du concept.

On aurait envie de dire que dans le cas de l’anorexique, et le point où je serais amené à favoriser la thèse néanmoins de la névrose par rapport à la psychose, pour une raison très simple et qui est que :

– alors que la psychose, c’est le fait qu’à la place du phallus il n’y a rien.

– la névrose se caractérise par des modalités défensives contre le phallus. Donc on est dans une organisation qui s’avère défensive, à sa manière, vis-à-vis du phallus. C’est une organisation sensée, elle a son bon sens, aussi bon qu’un autre. C’est une façon de traiter la question.

Et il me semble donc que l’anorexique viendrait plutôt à mon goût s’inscrire de ce côté-là : isoler ce qui serait l’essence du phallus, on va en couper tous les accidents, tout ce qui est accessoire, tout ce que l’on peut supprimer tout en maintenant l’essence de ce qu’est le phallus, en la purifiant.

La thèse de l’anorexique – c’en est une – c’est que la sexualité n’est pas inhérente à l’essence du phallus mais qu’elle en est un accident. Et que si je coupe au bon endroit, j’arriverai à ce qui serait enfin sa pureté absolue, c’est-à-dire le Un. Et je suis à chaque fois impressionné par le fait que chaque jour il s’agit pour l’anorexique de monter sur la balance afin de vérifier si effectivement elle a réussi à opérer (serait-ce de façon infime, 10 grammes !) la séparation de cet excès de corps pour s’approcher de ce qui serait enfin la pureté absolue du Un. À partir de cette thèse, je dis bien, qui ferait de la sexualité un pur accident du phallus. Ce qui dans une conception purement logique – d’ailleurs le phallus ne se maintient que du Un – n’est pas entièrement faux et donc sa façon à elle de chaque jour veiller à en couper un petit bout sous forme de chiffre. On va encore en enlever comme ça jusqu’à arriver à l’unité où il n’y aura plus rien à enlever, où on y sera…

Bernard Vandermersch — Merci Christiane. Je voudrais repartir de ce que tu as dit. Je ne pense pas que toutes les anorexiques puissent être mises sous le même registre, il y a probablement des formes différentes. Enfin, partant de ton cas, elle pense qu’elle est « grosse ». Et on a beaucoup parlé de cette purification, qui fait penser à la démarche cartésienne, sauf qu’ici, elle s’arrête non pas sur « je doute de tout » mais un accrochage sur un signifiant ou sur un terme particulier qui tient lieu de garantie de son être : « Je suis ».

Or dans la névrose, normalement la constitution du fantasme fondamental va au-delà. C’est-à-dire que je sais que je ne suis pas le phallus et qu’en urgence se constitue cet objet petit a dont il a été parlé tout à l’heure. Le mot de forclusion ne convient pas pour l’objet petit a, mais néanmoins, ce qui est remarquable, c’est qu’il ne figure pas comme cause là de son [désir].

Alors est-ce qu’il ne figure pas comme cause d’une façon structurale psychotique ? C’est-à-dire qu’il ne sera jamais dans cette position de venir dans le fantasme fondamental assurer un certain soutien au désir du sujet ?

Ou bien est-ce que par cette forclusion de l’instance phallique, il n’y aura pas eu cette possibilité de ce lieu pour y loger l’objet petit a et en quelque sorte le sujet aura été contraint de s’arrêter à un signifiant qui tient lieu… Mais alors, avec la rigueur radicale de l’impératif de rester sur ce signifiant, et qui tient lieu de l’identité : « Je suis grosse », avec cet effet d’encombrement. C’est difficile à saisir, mais tu as bien souligné Christiane le paradoxe de partir de ce « je pense que je suis grosse ».

Charles Melman : Moi j’aurais quand même fait, Christiane, une interprétation à ta patiente. Je lui aurais dit lorsqu’elle dit : « je suis grosse », je lui aurais dit « c’est vrai, vous êtes potentiellement grosse ». Potentiellement elle était grosse. Elle allait être engrossée un jour ou l’autre, Ça arrive !

(1) Le Sinthome :"Alors, la première chose que je peux vous dire, c’est ceci, c’est que l’expression faut l’faire ! a un style de maintenant, je veux dire que on l’a jamais autant dit. Et ça se loge tout naturellement dans la fabrication de ce nœud : Il faut le faire ! Il faut le faire, ça veut dire quoi ? Ça se réduit à l’écrire. Ce qu’il y a de frappant, de curieux, c’est que ce nœud […] que je qualifie de borroméen […] est un appui à la pensée – c’est ce que je me permettrai d’illustrer du terme, du terme qu’il faut que je l’écrive comme ça : appensée."

Espace personnel

POST- TESTTEST