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L'ambilinguisme

JOOS DE TER BEERST Anne
Date publication : 18/06/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées : Inconscient et plurilinguisme chez l'enfant et l'adolescent

 

Cet extrait de l’intervention de Anne Joos de ter Beerst à l’EPEP, en janvier 2013 complète le dossier préparatoire des journées de décembre prochain et la référence qui était faite de son travail.Il est nécessaire en ces temps de nationalismes ambiant de ne pas confondre les plans politiques, affectifs, culturels, d’autant plus que toutes ces dimensions sont tissées intimement au sein de nos rapports aux langues, ou à la langue et la langue de l’autre. Rien que de le dire ainsi cela indique qu’une distinction peut opérer, ou non, entre les différentes langues que nous pratiquons. C’est autour et à partir de cette question que je tiendrai mon propos.Vous n’êtes pas sans savoir, mais peut-être pas toujours précisément, qu’en Belgique nous avons trois langues nationales : l’allemand, le flamand et le français.Lors de la proclamation de l'indépendance de la Belgique en 1830, ni le français, ni le néerlandais n’étaient la langue parlée de la majorité de la population. Partout, le peuple parlait alors surtout des langues régionales et le pays servait de carrefour linguistique.Au Nord, il s’agissait de langues bas-franciques [ le flamand occidental, le flamand oriental, le brabançon et le limbourgeois]Au Sud c'étaient des langues d'oïl [ le wallon (très majoritaire), le picard (en Hainaut occidental), le lorrain gaumais et le champenois sugnysien]et du nord au sud, le francique rhéno-mosan (nl : Platdiets) et le francique ripuaire (canton d'Eupen), ainsi que le francique mosellan (canton de Saint-Vith) et le luxembourgeois (Arlon)Enfin, au sud-est se délimite une zone moyen-francique (dite allemande par convention)On pourra s'étonner de voir ici figurer l'allemand. Lors de la signature du Traité de Versailles en 1919, la Belgique annexa en effet des territoires appartenant jusqu'alors à la Prusse, dont la Wallonie malmédienne (qui avait lutté contre son assimilation à l'Allemagne), du nom de la petite ville de Malmedy. Or, l'annexion engloba également deux villes Eupen et Saint-Vith qui n'étaient pas de langue wallonne ou française comme Malmedy, mais de langue allemande (ou plutôt moyen-francique).D'autre part, au nord comme au sud du pays, la bourgeoisie et la noblesse était francisée.Progressivement, toutes ces langues endogènes ont reculé, au profit du français dans le sud du pays et à Bruxelles et du néerlandais dans le nord. Graduellement on a commencé à appliquer le nom Flandre à toutes les provinces néerlandophones et le nom Wallonie à toutes les provinces francophones (quoique le mot wallon avait depuis longtemps un sens parent : ainsi le Brabant wallon fut nommé comme tel au XVIe siècle). Les langues endogènes sont cependant restées plus vivantes au nord du pays.Actuellement nous avons en Belgique trois régions, dont deux officiellement unilingues La Flandre et la Wallonie, et une officiellement bilingue : la région Bruxelles-capitale.Comment en est-on venu là ? Quelques mots d’histoire : Francisation de Bruxelles : Au cours des XIXe et XXe siècles, Bruxelles qui se trouve géographiquement en Flandre, s'est transformée, d'une ville quasiment entièrement néerlandophone en une ville bilingue, voire multilingue, avec le français pour langue majoritaire et véhiculaire. A côté d'une immigration francophone et wallonne, cette progression du français s'explique avant tout par la conversion linguistique de la population néerlandophone au cours des générations. La raison en fut le manque de considération dont jouissait le néerlandais en tant que langue de culture au sein de la société belge, manque de considération d’autant plus renforcé par l’attrait que représentait à l'époque le français comme langue de culture et des échanges internationaux. Et ce dans toute l’Europe du XVIII-XIX siècle.Pourtant déjà durant l’occupation autrichienne (1713 – 1795) des efforts de normalisation du flamand furent introduits mais ils se heurtèrent e.a. à la tradition de l’emploi du latin comme langue savante et au prestige de la langue française. « Au lieu de germaniser l’aristocratie, et à travers elle, la nation, la cour autrichienne de Bruxelles contribua à la franciser de plus en plus. » H. PirenneLe problème prit alors un caractère très net de différentiation sociale, le français devenant la langue de culture et de communication des classes supérieures de la population, les dialectes (flamands au nord et wallons au sud) restant les langues de communication des couches inférieures entre elles et avec les couches supérieures.Un texte célèbre est celui de l’avocat Jan Chrysostomos Verlooy, qui s’intitule « Verhandeling op d’onacht der moederlyke taal in de Nederlanden », dissertation rédigée en 1788, où il regrettait la désaffection de ses contemporains à l’égard de leur langue maternelle et attirait déjà l’attention sur la francisation en cours à Bruxelles.Cette transformation linguistique qui démarra graduellement au XVIIIe siècle prit toute son ampleur lorsque la Belgique devint indépendante et que Bruxelles déborda au-delà de ses murs.La francisation réelle et massive de la population urbaine ne commença cependant que dans la seconde moitié du XIXe siècle. À Bruxelles, à partir de 1880, on constate une véritable explosion de bilingues au détriment des néerlandophones unilingues. Le néerlandais ne se transmettait plus à la génération suivante, ce qui a eu pour effet une augmentation considérable du nombre des francophones unilingues après 1910.En 1898 une loi vise à réaliser l’égalité entre le français et le flamand dans l’Etat, elle instaure en fait le bilinguisme en Flandre. Ceux de ma génération, issus de Flandre, peuvent encore témoigner de ce que nous apprenions à lire, dès la première année de primaire dans les deux langues, ce qui fut supprimé par la suite. En 1932 de nouvelles lois reconnurent et favorisèrent l’unilinguisme en Flandre et en Wallonie et consacrèrent le principe du bilinguisme à Bruxelles.…/… À partir des années 1960, à la suite de la fixation de la frontière linguistique et de l'essor socio-économique de la Région flamande, la francisation des néerlandophones a stagné. L’essor économique de la Flandre a depuis largement contribué au développement de la vie culturelle.C’est à la même époque que Bruxelles devint progressivement une ville d'échanges internationaux, ce qui contribua à un afflux d'immigrants qui favorisèrent l'augmentation de l'usage du français ainsi que de l'émergence d'autres langues, aux dépens du néerlandais.D’autant plus que la plus grande communauté immigrée est d’origine marocaine (suivie par la communauté turque et ensuite la communauté congolaise) et que celles-ci pratiquent davantage le français que le néerlandais.Voilà en résumé ce qui peut vous introduire à un des principaux sujets de contentieux de la politique belge.AmbivalenceMais si j’ai retracé ce pan de l’histoire belge c’est essentiellement pour vous faire entendre que nous sommes dans une grande ambivalence à l’égard de l’autre langue, voire à l’égard de l’Autre car au-delà de la langue c’est le rapport de l’Un à l’Autre, du Un et de l’Autre* qui se joue là.Beaucoup de francophones ont eu le plus grand mal à étudier le flamand, à investir cette langue et sa culture, sauf ceux et celles qui avaient un attachement à la Flandre comme région, comme Yourcenar quand elle cite ces mots de la langue de son enfance en Flandre. Et les flamands qui ont dû apprendre le français ont un certain ressentiment à l’égard des francophones qui n’ont pas dû faire cet effort d’entrer dans la langue, dans les signifiants de l’Autre. Cet effort étant aussi un renoncement à ses propres signifiants.Toute cette histoire de Belgique dont on s’aperçoit que le mouvement flamand est aussi ancien que l’état belge est faite d’une résistance à l’unification par la langue, traduite et ressentie en termes d’absorption d’une langue par une autre.En Wallonie l’unification par le français a réussi, en Flandre non.Cela n’empêche que beaucoup de vieux belges (natifs de Belgique) ont des histoires de famille tissées de part et d’autre de l’actuelle frontière linguistique, et bon nombre ont quitté la Flandre pour vivre à Bruxelles ou en Wallonie (industrialisation au 19ième siècle, mariages aussi, actuellement habitat plus économique…), d’autres y retournent en vacances à la mer, au point qu’on pourrait souligner une grande mixité belge contrairement à l’idéal nationaliste qui est unien par définition. Pourrait-on dire que de part et d’autres il y a une certaine méfiance à l’égard d’un signifiant maitre (S1) ? Car même en pratiquant le français les belges diront : je parle en français et ne diront pas : je parle français.Est-ce pour autant qu’être bilingue serait impossible ? Et à quelle condition ? Que nous enseigne la psychanalyse à ce sujet ? Si la langue maternelle est celle dans laquelle la mère a été interdite c’est qu’elle véhicule en soi l’interdit de la castration. Mais cette première langue est aussi celle qui a les accents du heimlich, de là où l’on se sent chez soi, inscrit familièrement dans l’Autre, comme le soulignait JP. Hiltenbrand[1]. Cette première langue a les accents, la rythmicité et les intonations de ce qui serait au plus près du corps.


[1] Hiltenbrand J.P., « L’intraduisible », in La psychanalyse et les langues, La Revue Lacanienne n° 11, Eres, Toulouse, septembre 2011, p. 80-98.

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