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Faut-il opposer sujet et subjectivité ?

CHEMAMA Roland
Date publication : 14/03/2017

 

Roland Chemama
Séminaire Questions Cliniques
La technique psychanalytique de Freud et les questions que nous pose la nôtre.
Transcription de la séance du 3 décembre 2017

Pour tenter de continuer notre tressage je me suis un peu reporté, depuis notre dernier séminaire, à ce qu’avaient dit Bernard et Christiane, et notamment, cette fois-ci, à ce qu’avait dit Christiane. Cela m’a d’ailleurs permis aussi de faire un pont avec une intervention que je dois faire au Congrès de la Fondation européenne pour la psychanalyse, intervention que j’ai préparée bien à l’avance parce qu’elle doit être traduite en espagnol.

Christiane, qui a parlé de la culpabilité, avait commencé en évoquant un narcissisme du sentiment de culpabilité. On peut en effet se complaire dans le sentiment de culpabilité, on peut aimer le coupable que l’on dénonce en soi-même. Et donc, en parlant du narcissisme du sentiment de culpabilité, Christiane faisait elle même tout de suite un pont avec mon questionnement, mon questionnement qui portait entre autres, vous vous en souvenez, sur le point suivant : Est-ce qu’il s’agit, dans l’analyse, de céder sur son narcissisme ? Et je dirai volontiers, effectivement, qu’une analyse ne va pas sans faire un peu renoncer au narcissisme du sentiment de culpabilité.

Vous aurez relevé cependant que Christiane nous a plus parlé de La Culpabilité que du sentiment de culpabilité. Son titre c’était : Peut-on dire que la culpabilité serait à l’origine de la subjectivité ? La culpabilité, pas le sentiment de culpabilité. Il faudra sans doute revenir sur cette distinction, mais je dois dire d’abord que ce titre, qui pose une question explicitement, en présuppose peut-être d’autres. Je m’étais dit d’abord, en lisant le titre de Christiane que je devais envoyer à la publication, que mettre la Culpabilité à l’origine de la subjectivité en tant que telle, c’était peut-être un peu… radical. Il est vrai cependant que dans Fonction de la psychanalyse en criminologie, texte sur lequel Christiane s’est appuyée, Lacan rappelle que c’est dans le crime primordial que la Loi universelle trouve son origine. Et c’est vrai par ailleurs que nous savons le lien entre la Loi et le désir. Mais précisément la culpabilité primordiale est liée par Freud et Lacan au meurtre du Père alors que Christiane nous a plutôt parlé d’emblée d’une culpabilité de la fille par rapport à sa mère. Enfin nous aurons peut-être l’occasion d’y revenir.

La deuxième question que me posait le titre de Christiane c’était celle de la différence entre ce à quoi renvoie pour nous le terme de sujet d’un côté, le terme de « subjectivité » de l’autre. Chez Christiane cette différence semble pouvoir être approchée à partir du fait que la Faute, celle dont on serait coupable, c’est en même temps une faute qui ne vient pas de soi. Si elle menace d’engloutir la subjectivité, elle ne viendrait pas du sujet. Il y a là au moins une façon de distinguer les deux termes par l’usage que nous en faisons. Mais il y a alors peut-être d’autres façons de le faire.

Vous verrez que dans le cours de cet exposé je serai amené à évoquer la position de ceux pour qui le sujet, au sens de la psychanalyse, c’est le sujet de l’inconscient, ce qui veut dire que c’est un sujet dont on ne perçoit les manifestations, dont on ne relève les traces, que de façon ponctuelle, notamment dans les lapsus, les mots d’esprits, les rêves. Est-ce qu’il faut alors réserver le terme de sujet à ce que nous appelons sujet de l’inconscient ? Et si oui, est-ce que le mot subjectivité, pour nous, devrait alors désigner une autre dimension ? Vous verrez aussi que ce terme de subjectivité, Lacan l’a utilisé, dans Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, pour dire à sa façon les liens de l’individuel et du collectif. Et enfin vous verrez que terme de subjectivité constitue à présent un pivot autour duquel s’organise un conflit entre psychanalystes, et bien entendu nous devons toujours nous demander quelles sont les conséquences de telle ou telle conceptualisation.

Mais n’allons pas trop vite. Disons que si nous entendons « sujet de l’inconscient » quand nous parlons de sujet, si pour nous le sujet apparaît ponctuellement dans un intervalle de signifiants, nous pouvons faire l’hypothèse que la « subjectivité » c’est une figure plus permanente, la figure dans laquelle un individu pourrait se reconnaître de façon moins ponctuelle, sans pour autant que nous ayons à le figer dans l’instance principalement imaginaire qu’est pour nous le moi. Vous voyez que cela nous donnerait un raccourci pour reprendre la distinction du moi et du je que j’essayais de faire la dernière fois.

Et puis, encore un point. Christiane a d’emblée approché la question de la culpabilité à travers les mythes bibliques et la religion. Hein, le péché originel, qui inscrit la finitude humaine, ou encore ce que dit Luther : « je suis pécheur ». Avec dès lors l’idée que s’affirmer comme pécheur ce serait une façon d’exister. Alors n’y a-t-il pas, au delà de l’histoire individuelle de chacun, quelque chose qui serait lié, de façon plus générale, plus fondamentale, à l’être même de l’homme ; cet être dont nous parlent les mythes ou la religion. Peut-on dire que lorsque le sujet tente de définir son être c’est celui d’un coupable qui s’impose ? Moi, au fond, la dernière fois, j’aurais pu poser une question assez proche au moins dans sa forme. Est-ce que ce qui organise la subjectivité humaine c’est la rencontre qu’elle peut faire, plus ou moins clairement, d’une dimension sans recours. Ou encore : Est-ce que la déréliction est à l’origine de la subjectivité ?

Ces questions, ce sont des questions assez fortes, parce que, vous le voyez, elles ont une dimension anthropologique. Et il me semble que nous ne pouvons plus, aujourd’hui, questionner de façon fondamentale notre pratique, sans faire un bout de chemin du côté de l’anthropologie. En fait nous sommes ici à une frontière. Frontière entre la psychanalyse et une anthropologie générale, d’abord. Mais ensuite, plus simplement, frontière entre ce que nous apprend la cure analytique d’un côté, et ce que nous pouvons percevoir dans le social de l’autre.

J’avais terminé, la dernière fois, en vous indiquant qu’à mon idée la confrontation du sujet à sa déréliction fondamentale devenait peut-être plus problématique pour le sujet contemporain, celui qui, aujourd’hui plus qu’hier sans doute, souffre d’une absence de repère, d’un désarroi dont il ne sait comment sortir. D’où d’ailleurs la question que je posais : Est-ce que ce sujet, si la cure le mène à rencontrer quelque chose de cette déréliction, n’éprouvera pas que l’analyse, loin de l’aider, vient redoubler son désarroi, son sentiment d’abandon ? C’était, vous le voyez, une question sur la clinique contemporaine, et je vous faisais remarquer au passage que l’argument de notre séminaire inclut l’idée que notre pratique dépend en partie des effets subjectifs de la modernité.

Enfin, avant d’en venir aux questions que je me suis posées en relation avec le thème du Congrès de la Fondation, je vous dirai qu’entre la dimension anthropologique dont je vous ai parlé il y a un moment et le rapport entre les mutations sociales et la clinique que je viens d’introduire, il y a des points de passage. Jean-Pierre Lebrun dans sa préface à L’homme sans gravité dit à propos de la nouvelle économie psychique que celle-ci nous amène « à devoir penser un changement de grande ampleur aux conséquences anthropologiques incalculables » - ce qui bien sûr élargit la portée des mutations sociales. Mais je voudrais surtout vous faire remarquer que lorsque nous parlons, pour aborder la clinique contemporaine, d’un sujet moderne, cela peut être en relation avec une temporalité plus longue.

Je vais vous l’illustrer en continuant de m’adresser à Christiane. Juste après avoir évoqué la culpabilité qui apparaît dans les textes bibliques, ou religieux en général, tu parles de Descartes, et plus précisément du Descartes qui, comme ultime raison de douter, évoque le Dieu trompeur. On connaît ça : J’ai entendu dire qu’il y a un Dieu qui peut tout. Ce Dieu ne pourrait-il pas me tromper même lorsque je crois être convaincu par l’évidence du cogito. Alors cette supposition d’un Dieu trompeur, tu en dis, Christiane, que « c’est une transgression majeure qui certes est vite recouverte, mais qui a été pensée ». « C’est à dire, ajoutes-tu, que cette position de la subjectivité, philosophique certes, se fait sur une absence de caution, une absence de garantie ».

Cela c’est déjà important, parce que cela relie peut-être le sujet au sens de Lacan, celui qui effectivement est dans une absence de garantie, au sujet qui peut apparaître à partir de la philosophie qu’on peut dire moderne, celle qui commence sans doute avec Descartes.. Mais alors cela me conduit à aller un peu plus loin, en rappelant une remarque que j’avais déjà faite dans l’un de mes livres. C’est que, tant qu’à parler de modernité, Lacan parle de héros moderne à propos, non de Descartes, mais du Hamlet de Shakespeare. Hamlet c’est celui à qui le spectre de son père a fait connaître comment il a été tué. Ce meurtre - faut-il le rappeler ? – c’est ce qui a permis au frère du père, Claudius, de remplacer celui-ci dans le lit de sa femme. Ce meurtre c’est - selon la formule de Lacan - la révélation brutale, faite à Hamlet, de « l’irrémédiable, absolue, insondable trahison de l’amour ».

Alors ici les choses sont claires. Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de garantie de la vérité. C’est qu’il y a , en quelque sorte, la garantie du mensonge, lassurance que même l’amour est trompeur. Dirons nous que ça va plus loin que l’hypothèse de Descartes sur le Dieu trompeur ? Peut-être. Certes ce n’est pas Dieu qui est incriminé, c’est le fils de Vénus avec son arc et ses flèches. Mais en même temps on n’en reste pas à l’hypothèse. Et alors ici cette référence à Hamlet peut servir de métaphore clinique : Le sujet moderne, est ce que anthropologiquement nous n’avons pas à le penser comme trompé ? On sait en tout cas à quel point il peut être méfiant, complotiste, toujours persuadé qu’on lui veut du mal ou que pour le moins on veut l’induire en erreur. Et cela il faut en prendre conscience parce que ça a des effets sur notre pratique.

Alors vers où est-ce que je vais ? J’ai sans doute dans l’idée qu’à l’horizon de notre questionnement sur notre métier nous avons à mettre en place, comme fondement de notre pratique, une anthropologie du sujet auquel nous avons à faire.

Il y a d’ailleurs, dans « Fonction de la psychanalyse en criminologie », un paragraphe assez étonnant, qui va presque au delà de ce que nous souhaiterions trouver lorsque nous voulons soutenir la dépendance du sujet par rapport au social. C’est à la page 128 des Écrits. Voici la citation : « le dialogue analytique (…) rejoint l’universel qui est inclus dans le langage et qui, loin qu’on puisse l’éliminer de l’anthropologie, en constitue le fondement et la fin, car la psychanalyse n’est qu’une extension technique explorant dans l’individu la portée de cette dialectique qui scande les enfantements de notre société et où la sentence paulinienne retrouve sa vérité absolue »

Ne trouvez-vous pas que c’est étonnant ? La psychanalyse comme extension de la dialectique sociétale ! Je garderai ce paragraphe à l’esprit en abordant à présent la seconde occasion qui me fait réfléchir sur tout ça. Comme je vous l’ai dit c’est pris dans la préparation du congrès de la Fondation européenne pour la psychanalyse, qui doit avoir lieu en mars à Barcelone. Disons que ces réflexions que je fais avec vous. Elles me permettent aussi de me situer par rapport à des questions posées ailleurs, des questions qui sont posées dans un langage peut-être plus immédiat, moins problématisé, mais c’est précisément cela qui m’intéresse. En somme une sorte de théorie spontanée du sujet chez les analyste. Enfin vous allez voir.

Le prochain congrès de la Fondation, nos collègues de Barcelone, qui l’organisent, lui ont donné pour titre Le sujet en souffrance, et comme sous-titre « Défis actuels pour la clinique psychanalytique et la clinique psychiatrique ». Ceci dit il y a tout de suite quelque chose d’étonnant. C’est que alors que ce sont ces collègue espagnols, ou Catalans, qui ont choisi le titre, l’argument qu’ils ont écrit pour le Congrès fait état du fait qu’il est intraduisible en espagnol. En français disent-ils le « sujet en souffrance » c’est d’une part le sujet qui souffre, d’autre part le sujet en attente, le sujet qui insiste – je cite – « jusqu’à ce que quelqu’un l’écoute véritablement ». Mais cette seconde connotation, on ne peut la faire entendre en espagnol en même temps que la première.

Ainsi le titre, dans la version espagnole, c’est « El sujeto que sufre », ce qui fait perdre la connotation importante de l’attente. Néanmoins, puisque dans l’argument les deux dimensions sont rappelées, je vais, à Barcelone, commencer mon intervention en reprenant ce qui est dit dans cet argument Ainsi dire d’emblée que le sujet c’est d’abord pour nous le sujet qui souffre, c’est important pour souligner que nous n’excluons pas de nos préoccupations la dimension thérapeutique. À une époque où les analystes sont accusés de ne pas se soucier de cela, à une époque où on nous oppose des méthodes supposées plus efficaces, il faut rappeler, comme c’est fait d’ailleurs à la fin de l’argument, que celui qui s’adresse à nous vient avec des symptômes, une souffrance, une douleur.

De plus, même s’il est vrai qu’il y a cas des causes inconscientes à la souffrance, on peut souligner que le sujet qui vient nous consulter, qui demande une analyse et qui maintient cette demande, c’est le sujet en tant qu’il perçoit cette souffrance. Et je vais donc, à Barcelone, souligner cela pour annoncer d’emblée que la question essentielle,, pour nous, va porter sur l’extension plus ou moins grande que nous allons donner au terme de sujet, selon que nous aurons ou non tendance à le ramener au sujet de l’inconscient.

La question de cette extension renvoie sans doute à quelque chose dont j’ai déjà parlé aujourd’hui, la différence, voire l’opposition, entre la notion de sujet et celle de subjectivité. Mais restons en pour l’instant à la distinction entre sujet qui souffre et sujet en souffrance.

Il est important de maintenir cette notion d’un sujet qui souffre, mais, convenons que ce n’est pas le plus spécifique de notre approche. Le sujet est aussi, pour nous, le sujet en souffrance au sens d’un sujet « en attente ». Un sujet, en quelque sorte, qui n’est pas encore advenu. On peut se souvenir à cet égard qu’une lettre « en souffrance » c’est une lettre qui n’est pas parvenue à son destinataire. Ce que nous suggère l’argument de Barcelone c’est que le sujet n’advient en tant que sujet que si on l’écoute véritablement (verdaderamente en espagnol). Cela veut dire d’abord que ce qui le définit comme sujet c’est sa parole. Mais c’est là aussi qu’on peut aller un peu plus loin.

Dire que cette parole doit être écoutée « véritablement », cela suffit à introduire l’idée qu’il faut l’écouter au delà de ce qu’elle dit apparemment, cela suffit à introduire l’hypothèse de l’inconscient. Il y a donc, dans l’argument dont je partais, les éléments d’une présentation complexe de la question du sujet, sans doute parce que le sujet c’est toujours, pour nous, un sujet divisé. Mais je ne compte pas en rester, à Barcelone, à cette présentation un peu abstraite. Je vais plutôt souligner un des enjeux de cette présentation.

En fait je voudrais reprendre, pour éclairer les enjeux liés au sens que nous donnons au terme de sujet, une configuration théorique où le terme de « sujet » s’est mis, il y a une quinzaine d’années à prendre une valeur très particulière, autour de deux séries de publications. Il y a d’abord des publications venant pour l’essentiel, mais pas exclusivement, de psychanalystes de notre Association, Charles Melman, Jean-Pierre Lebrun, quelques autres auteurs également, groupés dans la collection Humus, chez Eres. Et puis il y a eu aussi des publications venant contredire celles que je viens de citer, des publications organisées notamment par la revue Essaim, où ont écrit en particulier, sur la question du sujet, des psychanalystes comme Éric Porge et Franck Chaumon.

L’enjeu de ce qui a été alors une sorte de petit conflit me semble avant tout un enjeu clinique. Il concerne ce que l’on a appelé les « nouvelles pathologies », et dont on a cherché l’origine dans des formes nouvelles du lien social, formes nouvelles auxquelles reste attaché ce que Charles Melman a appelé une « nouvelle économie psychique », et par rapport auxquelles nous avons posé la question de la nécessité ou non de repenser les formes de notre action.

je ne pourrai pas, à Barcelone, dans les limites d’un court exposé, faire état de toutes les analyses liées à ces diverses notions, d’autant que très vite des enjeux idéologiques se sont glissés dans le débat. Par exemple une des formes nouvelles du lien social a paru s’organiser autour de la notion d’un déclin des formes traditionnelles de l’autorité, mais cela ne voulait pas forcément dire que les tenants des thèses de la nouvelle économie psychique appelaient de leurs vœux le retour de l’autorité traditionnelle, voire celui du patriarcat.

Laissons donc de côté ces développements idéologiques, et centrons nous plutôt sur la question du sujet, ou de ce que - en tant que psychanalystes - nous appelons sujet. Franck Chaumon affirme, par exemple, que les analystes du premier courant s’appuient le plus souvent sur des analyses de type sociologique. Or ce glissement, dit-il, est rendu possible par un glissement plus localisé, qui se joue tout entier sur le terme de « sujet ». Il ne peut, dit-il en substance, y avoir un « nouveau sujet » au sens fort que la psychanalyse donne à ce mot. Pour Franck Chaumon le sujet se définit en termes structuraux hors de toute référence historique particulière, et par la seule référence au langage. Ainsi sa définition minimale est pour ainsi dire incluse dans celle du signifiant : « le signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant ».

Cette approche privilégie ce qui est effectivement essentiel, le sujet très particulier qui se donne à lire ou à entendre dans le rêve où le lapsus, un sujet qui n’apparaît que ponctuellement, dans un intervalle de signifiants. Franck Chaumon reconnaît par ailleurs l’existence d’« effets subjectifs » de la prise du sujet dans les contraintes de discours. Il connaît bien sûr la célèbre phrase de Fonction et champ où Lacan dit que ne peut s’engager dans la pratique analytique celui qui serait dans l’incapacité de rejoindre « la subjectivité de son époque ». Mais précisément le sujet, au sens analytique, dans la perspective qui est la sienne, ne se confond pas avec ces effets subjectifs. Il n’apparaîtrait que dans des conditions particulières – disons, pour adopter ici une lecture favorable, là où un analyste écoute véritablement celui qui s’adresse à lui.

Alors qu’est ce qui va me permettre, à Barcelone, de reprendre à nouveaux frais cette polémique, et les enjeux qu’elle engage. C’est qu’une simple lecture de l’argument du Congrès montre à quel point les textes psychanalytiques les plus ordinaires fonctionnent précisément, non sur une opposition entre sujet et subjectivité, mais sur une présentation complexe de ce qu’on appelle sujet. L’argument du colloque, de façon implicite, fait fonctionner en même temps deux conceptions du sujet. Je vais le montrer pour en arriver à l’idée que c’est plutôt bien qu’il en soit ainsi.

Que nous dit en effet l’argument ? Je vais suivre d’un peu plus près le texte. Pour dégager l’importance de ce que représente pour nous le sujet il fait d’abord voir que celui-ci disparaît lorsque l’attention se porte exclusivement sur les altérations de la biochimie cérébrale. De là l’argument passe aux psychologues qui appliquent les thérapies comportementales, et qui remettent eux aussi en question l’utilisation massive de médicaments. Mais, ajoute le texte, dans l’application de leur technique, ces thérapeutes s’adressent au sujet psychologique, conscient. Cela alors que les neurosciences elles-mêmes reconnaissent qu’une grande partie de notre activité psychique est inconsciente.

Ce rappel du fait qu’on ne peut réduire le sujet ni au fonctionnement biochimique du cerveau, ni à la conscience, est bien entendu essentiel pour nous. Nous n’oublions jamais que ce sont des déterminismes inconscients qui organisent, pour l’essentiel, notre existence. Est-ce que cependant pour autant, chaque fois que nous parlons de sujet, nous avons dans la tête une idée qui correspondrait de façon très précise au « sujet de l’inconscient », celui qui apparaît dans un intervalle de signifiants ? Il suffit de continuer à lire l’argument, comme d’ailleurs la plupart des autres textes psychanalytiques, pour percevoir que le terme de sujet est chez nous beaucoup plus polysémique. Et comme je vous le disais j’essaierai aussi de montrer qu’il vaut mieux qu’il le reste, du point de vue de notre pratique.

Que lisons nous dans la suite de l’argument ? Nous lisons que – je cite – « l’inconscient est ce qui est refoulé, dénié et refusé par le sujet précisément parce qu’il est inacceptable pour sa conscience ». On voit que ce sujet qui dénie l’inconscient ne peut être confondu avec, précisément, ce qui fait irruption dans le lapsus ou le mot d’esprit, et que celui qui nous parle va par exemple minimiser. D’ailleurs c’est juste à la suite que le texte avance la notion de sujet divisé. Le sujet, c’est bien sûr ce que nous entendons dans la parole de celui qui s’adresse à nous, mais c’est en même temps celui qui tente de dissimuler ce que cette parole révèle. Vous voyez alors que le psychanalyste doit prendre en compte le sujet dans ce sens moins étroit, parce que sa fermeture ou son ouverture relative à la dimension de l’inconscient va peser dans l’analyse.

Bon, je ne peux pas tout commenter. J’en viens à la fin du texte où l’on trouve,

comme je l’ai dit tout à l’heure, l’idée que le sujet vient à nous avec son symptôme, sa souffrance et sa douleur. Ce sujet, est-ce que nous refusons de prêter attention à ce qu’il exprime ainsi, est-ce que nous refusons de nous adresser à lui, est-ce que nous nous contentons d’attendre qu’un lapsus vienne dire tout autre chose que ce que ce sujet là pouvait penser ?

Il fut un temps où les analystes insistaient sur le fait que dans leurs interventions ils s’adressaient au sujet de l’inconscient, c’est à dire , si vous voulez que l’équivoque de l’interprétation leur paraissait la seule façon de faire résonner le discours de l’inconscient. Mais même si on présente les choses ainsi, est-ce que cette voie peut être empruntée d’emblée ? L’argument parle, de façon très juste, du temps nécessaire pour que le sujet se repère dans son traumatisme constituant. Ne doit-on pas penser que s’il faut du temps pour ce repérage c’est que le sujet auquel nous nous adressons n’est pas d’emblée celui de la soudaineté du mot d’esprit ?

C’est en ce point que je peux revenir à ce que j’ai présenté comme un conflit particulier entre psychanalystes, qui a commencé à un moment particulier. Et je dirai que si on revient au débat entre analystes dont j’ai fait état, il faudra distinguer deux choses.

La première chose, c’est ce qui pourrait apparaître comme une série de thèses, des thèses qui établissent des liens entre des aspects particuliers des mutations sociales et les formes de la subjectivité qui leur correspondraient. Pour en donner un exemple forcément simplificateur, il y aurait la thèse selon laquelle le discours capitaliste, en privilégiant l’accès à un monde objectal réduit au domaine de la consommation, écraserait le désir sur la sphère du besoin. Il produirait par là-même un sujet pris dans la jouissance, là où naguère le sujet circulait dans un univers langagier, où le rapport à l’objet était plus métaphorique. Or cette sortie de la métaphore rendrait plus difficile le travail analytique, comme lieu où le sujet pourrait s’approcher un peu plus de la vérité de son être.

Dira-t-on, contre cette thèse, que la jouissance n’est pas plus accessible aujourd’hui qu’hier (on peut entendre cela à la Fondation) ? Et estimera-t-on que c’est un point de vue « moraliste » qui voudrait faire croire le contraire ? Mais même si la jouissance n’est pas plus accessible, le discours commun établit que le sujet y a droit, quelles que soient les formes que cette jouissance peut prendre, à l’exception de la pédophilie, et cette représentation triviale a sans doute des effets sur la subjectivité.

Mais j’ai dit qu’il fallait distinguer deux choses. À vrai dire je ne tiens pas spécialement à soutenir l’exactitude de cette description particulière. Ce qui me paraît essentiel, c’est seulement de dire que le psychanalyste ne peut éviter de se poser ce type de questions, s’il sait que le sujet ce n’est pas seulement la dimension inconsciente que nous avons à entendre, mais aussi les conditions particulières dans lesquelles, à chaque époque et en chaque lieu, nous y sommes confrontés. Parce que si dans l’argument on parle des modalités de jouissance du sujet, celles-ci sont évidemment déterminées aussi par le discours social.

Ainsi je ne crois pas essentiel de défendre l’idée, par exemple, selon laquelle c’est la place particulière du droit à la jouissance dans le discours contemporain qui constitue un défi pour la clinique psychanalytique. En revanche c’est un défi pour la clinique psychanalytique de continuer à interroger les formes nouvelles de ce qui se passe dans le social, parce que ces formes font sentir leurs effets de façon indéniable. Et pour tout dire, il me semble que sur ce point nous devrions tenter de ne pas en rester à des analyses déjà vieillies. Il me semble en effet que ce qui constitue un traumatisme constituant pour le sujet, au delà de ce qui est singulier dans sa propre histoire, et ce qu’il faut aujourd’hui mettre au jour dans la plupart des cures que nous menons, c’est quelque chose qui est en rapport non pas avec un appétit de jouissance sans limite, mais avec le temps de guerre que nous vivons.

Mais je vous laisserai au seuil de cette question, comme je le ferai également à Barcelone, en indiquant seulement que à mon avis le traumatisme qui a affecté notre monde européen dans les dernières années (je pense bien sûr aux massacres de masse) a été d’autant plus fort qu’il a réveillé l’effet d’un traumatisme plus ancien, celui de la seconde guerre mondiale et de la shoah. Et l’analyste ne peut prétendre écouter le sujet qui vient lui confier son malaise, s’il n’arrive pas, tout en l’écoutant dans ce qu’il a de plus singulier, à rejoindre en même temps, selon l’expression de Lacan, « la subjectivité de son époque ». Tenir à la fois les deux bouts de ce discours collectif et singulier, voilà ce qui constitue à mon avis le vrai défi pour nous.


Discussion

Bernard Vandermersch. Moi, j’ai plusieurs questions. Ce que tu as rappelé de l’exposé de Christiane, à propos du mythe freudien du meurtre du père primitif et de la culpabilité comme à l’origine de la subjectivité, fait que c’est une première question : est-ce que la psychanalyse repose sur la culpabilité de Freud ? Parce que c’est quand même son fantasme, cette histoire de meurtre du père. D’ailleurs, Lacan l’interroge dans Les quatre concepts. Ça n’a jamais vraiment été analysé, quelque chose du désir de Freud qui l’oblige à fonder l’analyse sur le meurtre du père.

Roland Chemama. Je réponds en deux mots. Ce serait vrai ce que tu dis, ça serait vrai s’il n’y avait pas le Christ.

Bernard Vandermersch. S’il n’y avait pas le Christ ?

Roland Chemama. Bien sûr, c’est le meurtre du fils. Mais Freud, quand même, n’en reste pas au niveau du fantasme, là. Il analyse ce qui se passe dans l’histoire des religions, et qui ne peut pas être compris sans l’idée que quelque chose se passe concernant le père d’abord, et que le christianisme vient transformer. Mais il faudrait reprendre Moïse et le monothéisme.

Bernard Vandermersch. Ma deuxième question, à propos d’une discussion que nous avons eue hier, à propos d’un patient schizophrène : Geneviève Schneider se posait la question de l’atteinte du moi et de l’atteinte de l’Autre, que dans ce discours, on avait du mal à saisir ce qui relevait de l’atteinte du moi, et de l’atteinte du je. La subjectivité, figure plus permanente, moins ponctuelle, tu dis que nous pouvons ne pas la figer dans le moi. En fin de compte, c’est une question sujet, moi, subjectivité, qui reste là. Et une question de la psychose aussi. Alors, tu posais aussi la question, est-ce que c’est le sujet qui est la cause de la subjectivité, ou bien est-ce que c’est la subjectivité qui est la cause du sujet ? Qu’est-ce qui est premier ? je l’ai entendu comme ça. C’est un problème de la question de la causalité. En tout cas, tu posais une temporalité logique dans cette affaire, et quand même, la question de la cause qui est quand même un effet de signifiant, et que Lacan a fondé dans l’objet petit a, parce qu’on est toujours dans la définition de l’être de l’homme, l’être de l’homme qu’on situe au niveau du désir, desiderium, qui lui, renvoie à la fois à dé-sidération, et donc à la question de la déréliction, et cette énigme, est-ce que la déréliction peut engendrer la culpabilité. C’est-à-dire ce manque, de la déréliction, peut-il déboucher sur la culpabilité, ou au contraire déboucher sur le désir ? Qu’est-ce qui fait que ça s’oriente vers un avenir de culpabilité ou vers un avenir désirant ? Avec la mise en place de l’objet petit a dans le deuxième cas.

Roland Chemama. C’est vrai qu’être hérétique, l’être de l’homme le serait. On a une théorie : l’être, il n’est pas ailleurs que dans l’objet petit a. Parfois on le dit comme cela. L’être qu’on pourrait éventuellement désigner, c’est l’objet petit a.

Bernard Vandermersch. Oui, mais alors souvent on le positive à partir de la psychose.

Roland Chemama. Si on ne le positive pas, ça fait un pont avec la déréliction. Puisque au fond ce qui fait déréliction pour le sujet, l’humain c’est aussi que là où il essaye de s’approcher de la cause du désir, il s’aperçoit finalement que - heureusement que Lacan le pose comme ça - si on veut lui donner une traduction imaginaire, c’est peut-être ce que Christiane désignait comme…, quand elle parlait de la honte des filles qui ont perdu leur mère, qui sont dans la pauvreté, Penia.

Bernard Vandermersch. Ce que je voulais dire à propos de l’histoire du sans recours, la déréliction qui débouche soit sur la culpabilité, soit sur le désir, c’est la fonction phallique qui se met en place et qui reste sur ce mystère, que Lacan appelait un signifiant phallique, il le signifiait de la jouissance phallique, mais qui reste quand même un gros truc difficile à saisir, mais que Melman introduit pour dire, qu’est-ce qui fait que pour certains, ce trait phallique va être le trait qui commémore le deuil, de la perte, et que pour d’autres, ça va être au contraire ce qui va marquer le caractère, luisant, attractif du monde.

Christiane Lacôte Destribats. « L’agalma. »

Bernard Vandermersch. Oui. Et ça va mettre de l’appétit dans toutes les choses. Cette question du phallus…

Roland Chemama. C’est celle sur laquelle j’arrivais la dernière fois.

Bernard Vandermersch. …est d’autant moins résolue que vers la fin de son enseignement, le phallus se réduit à pas grand-chose. A un moment donné, il dit, c’est ce qui vérifie le faux trou.

Roland Chemama. Misère physiologique.

Christiane Lacôte Destribats. C’est le terme de Lacan.

Bernard Vandermersch. Alors, le dieu trompeur. C’était pour moi la question du paranoïaque et de la certitude du dieu trompeur, et toi, juste après, tu as parlé d’ Hamlet, qui lui est le héros moderne : ce n’est pas celui qui est dans le…

Roland Chemama. Pas dans l’absence de garantie, mais dans la garantie du mensonge.

Bernard Vandermersch. La garantie du mensonge. Et tu évoquais à ce moment-là que avant d’analyser et même pendant l’analyse, il y aurait ce fond-là possible, avec toute la question du transfert se pose à ce moment-là. Je n’en dis pas plus que toi là-dessus. Tu reprends Lacan, qui est un texte ancien, quand même : « La psychanalyse n’est qu’une extension technique de l’anthropologie. » Anthropologie, si je traduis en français, c’est la science de l’homme. Or Dieu sait si après, Lacan a dit, il n’y a pas de science de l’homme pour la bonne raison, c’est que son objet n’existe pas !

Roland Chemama. Oui, c’est vrai.

Bernard Vandermersch. En tout cas, le fond de la chose est certain : Ce n’est pas parce qu’on dit que le sujet c’est ‘ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant’, que ça dit ce qu’est le sujet. Ça veut simplement dire que le sujet n’est rien d’autre que quelque chose qui n’a de possibilité d’être, que sous la forme d’être représenté par quelque chose d’autre.

Roland Chemama. Celui que nous prélevons dans x qui nous parle.

Bernard Vandermersch. x qui nous parle, à supposer que ça existe, mais qui est une supposition. Cette supposition, elle est représentée par un sujet, mais ça ne dit pas, effectivement, je suis d’accord avec Franck Chaumon, la définition reste valable, mais ça ne dit pas du tout que ce qui est représenté n’est pas profondément bouleversé par la marchandisation, par le type de société dans laquelle on vit ! C’est tellement vrai que essayez d’analyser un Africain qui débarque du Mali, je vous jure bien que ce n’est pas possible, parce que dans son monde, on n’a pas à se préoccuper de ce genre de choses. On a à assumer sa fonction, à gagner de l’argent, et quand je n’arrive pas à en gagner parce que j’ai eu un tour de rein, eh bien ça ne sert à rien de commencer à faire de la psychologie là-dessus. Il faut le retaper, et puis c’est tout. J’exagère un petit peu, mais c’est comme ça.

IDS. À part que le travailleur, il n’est pas dans cette situation-là, d’où qu’il vienne.

Bernard Vandermersch. Oui, mais il y a quand même aujourd’hui dans notre culture, une valorisation de la victime. C’est-à-dire que le travailleur qui est atteint au travail, peut être repris sur cette valorisation de cette position victimaire sur laquelle il va nous falloir travailler. Mais surtout ce n’est pas interdit de parler de soi, ce n’est pas inconvenant de parler de sa subjectivité, alors que dans beaucoup de cultures traditionnelles ça ne se fait pas. Combien d’enfants de monsieur ou dame vietnamiens nous disent ‘mon père ne s’est jamais confié à moi de quoi que ce soit’. Ça joue, quand même, dans ce genre de choses.

Roland Chemama. Est-ce que tu penses que ça peut s’expliquer par le fait qu’un certain nombre de thèses de la modernité, qui au fond permettent qu’il y ait du sujet, ne soit pas passées dans la subjectivité.(inaudible)

Bernard Vandermersch. Permettent que le sujet, qu’un individu, puisse s’ouvrir à des techniques comme la psychanalyse qui laissent passer du sujet.

Roland Chemama. Qui laissent passer du sujet, au sens de la psychanalyse.

Bernard Vandermersch. Je dirais plutôt les choses comme ça. Et à ce moment-là, je rejoins ta position qu’il faut distinguer la subjectivité d’une époque, qui est quand même tout cet ensemble de dispositions qui permettent que du sujet s’exprime ou ne s’exprime pas, ou en tout cas pas sous ces formes là.

Roland Chemama. Oui, mais alors, on peut distinguer les deux, mais le sens, quand même, de mon exposé, c’est de marquer que l’on ne peut pas exclure quand nous parlons de sujet, son rapport à la subjectivité de son époque.

Bernard Vandermersch. Quand on parle de sujet, évidemment. Mais on peut essayer de faire des efforts pour distinguer ce sujet théorique, cette définition psychanalytique qui doit rester présente, mais non pas au sens de la réduire au signifiant, mais plutôt de dire que c’est un mythe qui est profondément différent selon les époques. Elle est an-historique, cette définition, comme dit Franck Chaumont. Mais c’est vrai, ce n’est pas vrai. La définition, elle est très historique. Parce que jamais on n’aurait dit au XIIIe siècle que le sujet, c’est ce qu’un signifiant représente pour un autre signifiant.

Roland Chemama. Le sujet, c’était l’image de Dieu.

Bernard Vandermersch. C’est Freud qui a inventé l’inconscient au sens moderne, et c’est Lacan qui a montré que ce que Freud avait inventé c’est que le sujet n’est que représenté par un signifiant. Et ça va disparaître, ça ne va pas tenir encore 150 ans. Enfin, je n’en sais rien, peut-être, mais ça serait bien étonnant.

Christiane Lacôte-Destribats. Je vais parler un peu, puisque j’ai été très sollicitée par Roland. Par exemple pour Hamlet, je trouve qu’on n’a pas fait suffisamment attention au fait qu’il « apprenait » le meurtre de son père dans un rêve. Ça, c’est assez fondamental, par exemple par rapport à la névrose obsessionnelle, où il y a toujours un meurtre originaire dont le sujet se sent coupable, et qui n’est jamais ni effectué, ni effectuable, et qui est originel. C’est un rêve. Et là, je suis sur quelque chose qui m’intéresse beaucoup actuellement, sur quoi je travaille, c’est-à-dire le texte de Sadegh Hedayat, dans La chouette aveugle, et celui d’Atiq Rahimi, dont je vous ai parlé, où l’on ne sait jamais si le meurtre a été commis ou pas, et comment. C’est-à-dire qu’il n’est pas anodin que Shakespeare ait eu le génie de poser qu’Hamlet ne découvre pas la scène, mais qu’il la rêve. Même si à cette époque le rêve était interprété comme prédictif ou disant la vérité, c'était tout de même un rêve. Donc c'est une dimension inconsciente qui est mise là, d’emblée. La deuxième chose, c’est la fameuse phrase de Lacan sur la criminologie, le texte de 1947 que tu cites, sur la technique de l’anthropologie, où tu trouves ‘l’autorisation’ - je te taquine ! - : le maître a dit que nous pouvions faire de l’anthropologie, etc. Je ne sais pas par cœur la phrase,

Roland Chemama. Je peux la retrouver, si tu veux

Christiane Lacôte Destribats. Oui, je veux bien s’il te plaît, parce que je vais la relire et je vais te dire comment je l’entends.

Roland Chemama. Elle est là.

Christiane Lacôte Destribats. « Le dialogue analytique rejoint l’universel qui est inclus dans le langage, et qui, loin qu’on puisse l’éliminer de l’anthropologie, en constitue le fondement et la fin, car la psychanalyse n’est qu’une extension technique, explorant dans l’individu la portée de cette dialectique qui scande les enfantements de notre société, et où la sentence paulinienne retrouve sa vérité absolue ». Je vais te dire comment je le lis, schématiquement, dans l’histoire de la philosophie. C'est un décalque de Hegel. Parce que tout de même, à cette époque-là, pour Lacan, la dialectique hégélienne était éclairante. Je dois dire que dans le séminaire que nous faisons ensemble et où j’essaie de traiter la culpabilité, j’ai fait l’impasse sur la ‘conscience malheureuse’. Il faudra un jour… j'ai relu un peu Hegel, la conscience malheureuse qui est dissociée, cela t’intéresserait sur le clivage, et toute cette dialectique de la subjectivité que décrit Hegel et que je ne décrirai pas ici, on n’a pas le temps, et qui joint la subjectivité à l’universel. C'est ça.... C'est-à-dire que Lacan le dit avec ses lectures de Hegel, les exposés de Koyré, les réflexions de J. Hyppolite. C’est-à-dire que quand il parle de subjectivité du moins à cette époque-là, il me semble que c’est la subjectivité hégélienne dans ses états, qui pense le christianisme avec la sentence paulinienne, avec tout cela.

Roland Chemama. À ceci près que la tendance paulinienne, elle retrouve dans cette dialectique, si elle est sienne, sa vérité absolue. C’est-à-dire qu’elle n’est pas quand même référée uniquement, par exemple au moment chrétien de l’histoire, mais elle est pensée comme étant… Tu vois, c’est ça aussi que fait Lacan, il me semble. C’est-à-dire qu’il détache ce qui chez Hegel est un mouvement historique, et il le reprend structuralement.

Christiane Lacôte Destribats. Dialectiquement plutôt que structuralement me semble-t-il à ce moment. En tout cas, il faudrait que nous ayons cet horizon de la dialectique, ce que Hegel dit de l’anthropologie, ce que la philosophique kantienne aussi, c’est un mot qui existe chez Kant.

Roland Chemama. Est-ce que tu ne voudrais pas, la prochaine fois, puisque on discute entre nous, à un moment ou un autre, passer quelques minutes à reprendre cette question de Hegel…

Christiane Lacôte Destribats. C’est un peu trop vaste, j’en donne simplement l’arrière-plan. C’est-à-dire que la conscience malheureuse, ce n’est pas la culpabilité freudienne. C’est tout de même quelque chose d’intéressant. Mais Lacan, quand il parle de sujet et de subjectivité surtout à cette époque-là, est marqué tout de même par la philosophie hégélienne. Et les enfantements de notre société, c’est une image qui fait un pas de côté par rapport à la dialectique.

Bernard Vandermersch. Pourquoi ? Explique-moi.

Christiane Lacôte Destribats. Parce que c’est une image maternelle.

Bernard Vandermersch. Oui… Oui. Quand il parle de la sentence paulinienne, est-ce que dans ce séminaire il a déjà substitué désir à la faute, à péché ?

Roland Chemama. Ce n’est pas le séminaire, c’est le texte.

Bernard Vandermersch. Parce que la sentence paulinienne, c'est, sans la loi je n’aurais pas connu le péché,

Christiane Lacôte Destribats. Il faut que je regarde dans La phénoménologie de l’esprit.

Roland Chemama. Non, chez Lacan !

Bernard Vandermersch. Parce que comme étant substituant le…

Roland Chemama. …le terme de désir au terme de péché.

Bernard Vandermersch. Oui. Parce que ce n’est pas évident. La première fois que tu lis ça, enfin pour un type qui a été élevé chez les catholiques, c’est un peu bizarre de substituer désir à faute.

Roland Chemama. Oui.

Christiane Lacôte-Destribats. Oui, c’est le fond de la question. Mais je crois qu’il y a des textes dans Hegel qui disent un peu cela.

Roland Chemama. Je voudrais juste quand même ajouter quelque chose à mon exposé. Parce que du coup, ce sur quoi il débouche, je ne sais pas ce que vous en avez pensé, mais c’est quelque chose aussi à quoi je tiens. C’est-à-dire que si je tiens à ce lien entre sujet et subjectivité, c’est que les sujets que nous entendons, on n’est jamais sûr, justement, que nous pouvons les entendre, comme sujet au sens étroit, ou bien dans la subjectivité de notre époque. Et de ce point de vue, je dis rapidement un rêve récent d’un patient : il est dans un lieu relativement peu déterminé, un appartement, qui est quand même son chez lui, mais ça n’y ressemble pas, et à un moment donné, une porte s’ouvre donnant sur l’extérieur, quelqu’un entre, mais ce quelqu’un, et bientôt ça va être ces quelques uns, ces quelques uns, vont élargir cette ouverture, et pénétrer chez lui sans trop dire grand-chose. Il est un peu inquiet, il ne veut pas rester seul en face d’eux, il appelle quelqu’un, il ne sait pas trop si c’est son fils ou un ami de son fils, en tout cas quelqu’un qui est sans doute perçu comme costaud, et puis d’ailleurs sa femme va aussi le rejoindre. Mais ceux qui ont fait irruption deviennent aussi plus nombreux, et ils ne parlent pas. Et alors, il y a en quelque sorte une hésitation dans la façon de présenter, est-ce que dans leur attitude il y a quelque chose d’énigmatique, ou quelque chose d’inquiétant. Moi, il me semble, que des tas de raisons, mais il faudrait alors que je vous parle de l’analyse de cette personne, font que on pourrait rabattre sur l’inquiétude. C’est-à-dire effectivement sur un effet en quelque sorte direct de l’inquiétude devant le traumatisme des massacres, etc. Mais la chance pour le travail analytique, c’est quand même l’énigme. Le terme d’énigme. Parce que ce que j’aurais envie de dire, c’est que la question pour un sujet, telle qu’elle apparaît dans le rêve, c’est souvent qu’est-ce que lui veut l’Autre ? Mais un autre qui n’est pas généralement circonscrit, nommable, déterminé, tel l’étranger qui veut sa peau. De nos jours, ça tend à se… je ne sais pas si ça fait écho à des rêves, mais quand on peut renvoyer que c'est de l’Autre, au-delà de l’étranger, c’est intéressant.

IDS. Moi, j’ai été frappée par justement par un rêve d’un patient, qui est psychologue dans une institution pour enfants, adolescents. Il se trouve dans l’établissement où il travaille, et puis il doit y avoir une réunion. A propos d’une formation. Et tout d’un coup il entend, il est seul, il est arrivé en avance, il essaye de réfléchir à ce qu’il a envie de dire, qui correspond effectivement à une préoccupation actuelle, et il entend des explosions à l’extérieur, des incendies. Les gens commencent à arriver, il ne sait pas trop de quoi il s’agit, et puis tout d’un coup, ce n’était pas très clair dans son rêve, il y a un homme qui arrive avec je crois une bonbonne de gaz, et il comprend qu’il va la faire exploser, dans le CMPP. Il essaye de se battre avec lui. La question qui se joue entre sujet et subjectivité, je me demande si là justement elle n’apparaît pas. Parce que lui, la manière dont il appréhende son rêve, dont il parle de ce rêve, c’est son embarras très vif à l’endroit d’une formation à laquelle il se sent obligé par la direction d’aller, parce que il est en CDD, et que effectivement, s’il n’y va pas, c’est le prolongement de son contrat qui sera remis en question. Cette formation, c’est une formation, c’est la première fois que j’entends le mot mais peut-être je ne suis pas très à la page, c’est une formation sur la mentalisation. Donc tout ce qui se joue autour, effectivement, de la manière avec laquelle on peut aborder la clinique avec nos patients, et la manière dont ça peut être condamné par des autorités, qui qui peuvent être soutenues par des chefs de clinique qui n’ont foi que dans des techniques diverses et variées. Mais voilà, je pense effectivement que c’est vraiment très saisissant. Dans cette question qui se pose, que tu as posée aujourd’hui.

Roland Chemama. C’est-à-dire quand je pense à toutes les guerres évidemment, je pense à ce qui est le plus apparent, mais aussi sans doute au fait que il y aurait à articuler cela avec…

IDS. Toutes les guerres ! C’est-à-dire le travail que l’on peut mener en institution, et puis effectivement le danger

Bernard Vandermersch. Oui, mais dans ces exemples, est-ce que nous essayons de replacer le sujet dans le contexte de son époque, c’est-à-dire que ce n’est pas étonnant puisque nous sommes dans une période de guerre, ou de menaces, ou bien est-ce que le sujet est amené à se questionner sur comment les événements de l’époque, questionnent son propre désir, et comme tu le dis assez justement, le fond de la question, c’est jusqu’à quel point je peux accepter une formation contre laquelle je suis opposé, parce que si je ne la fais pas, je vais être viré.

IDS. J’ai répondu, il n’est pas question, mais effectivement

Roland Chemama. Mais c’est toujours la question…

Bernard Vandermersch. Mais la bonbonne de gaz, effectivement, c’est explosif.

IDS2. On n’est plus dans le signifiant.

Roland Chemama. Si, on est dans le signifiant. On peut dire qu’il est dans une situation explosive à l’endroit où il était.

Bernard Vandermersch. Mais c’est là où il faut en jouer, parce que si on ne joue pas du signifiant, alors c’est le poids des significations…

Roland Chemama. C’est là qu’il faut voir comment…

Bernard Vandermersch. Avec tact, parce que…

IDS. La question, c’est ça, je suis dans la confusion, et je vous demande justement si vous pouviez un petit peu m’éclairer parce que il y a des choses qui se superposent. Quand vous parliez justement de ce sujet, cette subjectivité, de laquelle on ne peut pas vraiment complètement dessaisir la psychanalyse. J’entendais, j’étais parasitée par sujet en intention, et sujet en extension.

Roland Chemama. C’est très bien, ça.

IDS. Et du coup, c'est la psychanalyse, qui est concernée par le sujet. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, lui il est de l’inconscient, ou de… Donc, entre sujet, subjectivité, sujet en intention et sujet en extension, qui en effet permet le sujet en souffrance, et puis sujet du conscient et de l’inconscient…

Roland Chemama. Écoutez, on ne va pas trop prolonger aujourd’hui, je pense que la prochaine fois je reviendrai sur ça, avec des exemples justement, de la façon dont quand même… parce que tout n’est pas forcément manifeste, dans la perception de ces angoisses, par exemple liées au traumatisme actuel. Mais comment parfois, le fait d’autoriser que quelque chose puisse se dire un peu là-dessus, donc sur l’actualité du monde où nous vivons, permet justement l’émergence de questions subjectives individuelles. C’est-à-dire que parfois si rien n’est dit là-dessus, le sujet n’arrive pas… Par exemple, je vais vous dire, telle personne qui éprouve une sorte de violence en elle-même, ne pourra rien en dire sans passer par ce qu’ont connu comme violence les générations antérieures.

On va s’arrêter là.

Transcription : D.Kayal, Anne Peyrat

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