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La psychanalyse a-t-elle un sens ?

CHEMAMA Roland
Date publication : 30/01/2017

 

Séminaire Questions cliniques

Conférence de Roland Chemama

J’ai souhaité, pour articuler ce que je vais vous dire ce matin à ce que nous avons travaillé l’an dernier, partir d’une des interventions qu’il y avait eu, et en l’occurrence emprunter à Bernard quelques éléments de mon point de départ.

Bernard a entre autres le mérite de ne pas hésiter à poser les questions qui sont les siennes de façon humoristique, mais aussi un peu provocatrice. Un des titres qu’il avait choisi, pour un exposé ici, c’était « La psychanalyse, est-ce que j’y crois ? » C’est une question qui pouvait surprendre mais qui avait le mérite de ne pas reculer devant l’idée qu’il y a, dans notre adhésion à la psychanalyse, une part de croyance. Aujourd’hui je voudrais donc me soutenir tout d’abord simplement de cette façon de faire pour poser une question non moins provocatrice « La psychanalyse a-t-elle un sens ? » Mais aussi je voudrais partir d’une des questions précises qu’il a posées l’an dernier, en janvier, une question qu’il présentait comme paradoxale, puisque dans ce qu’il disait, il se demandait s’il ne faisait pas une découverte qui subvertirait la direction de la cure.

Quelle est donc la question ? Je vais laisser tout à fait de côté les développements précis que Bernard faisait ce jour là à partir de divers textes de Freud, notamment sur pulsion du moi et libido du moi, ainsi que ce qu’il disait de divers textes de Lacan, eux-mêmes appuyés sur le schéma optique. La question à travers la relecture de quelques textes,c’était celle-ci : Est-ce que ce dont il s’agit dans une analyse c’est de céder sur l’investissement de sa libido sur l’objet ou de céder sur son narcissisme. Bernard disait que la doxa, pour les analystes lacaniens que nous sommes, évoque la chute nécessaire de l’objet a pour accéder au désir.

Alors c’est vrai qu’il y a une doxa , une opinion généralement acceptée sur ce point, mais c’est bien sûr davantage qu’une opinion. Cela peut être formalisé, en tout cas présenté d’une façon théoriquement élaborée. Au moment où je préparais cette intervention j’ai reçu le dernier numéro de la revue La célibataire, qui porte sur la question de la transmission en psychanalyse, mais dont le titre, je dirai, prend peut-être trop vite position puisque celui qui a été choisi c’est « Réflexions sur les impossibles transmissions de la psychanalyse ». Dans cette revue il y a un texte de Marc Darmon dont je détacherai quelques lignes, en fait un passage assez long parce que, concernant la question qui est pour nous une doxa, Il constitue un modèle de texte théorique clair et précis.

Ce texte part de la difficile notion de Réel, mais de façon très intéressante il l’amène à partir de la question, précisément, de la fin de la cure. Eh bien je vous lis ce que j’ai relevé :

Qu’est-ce que ce Réel ? C’est ce que Lacan précise à partir de sa théorie de la fin d’analyse, c’est un pur trou. C’est à dire qu’à la fin de l’analyse, si l’on reprend la topologie sur laquelle s’appuie Lacan, dans la proposition de 1967, il y a une découpe de l’objet a qui chute et c’est ainsi sans doute qu’il faut concevoir ce qu’il appelle « la traversée du fantasme ». C’est à dire qu’un des termes du fantasme, l’objet a, chute et que l’autre terme, le sujet, se révèle comme désêtre. La découpe de l’objet a laisse sa trace, c’est le bord d’un trou. Ce trou est aussi celui du manque, du manque d’un signifiant ultime, du manque de l’Autre de l’Autre. Et c’est autour de cet ensemble vide que Lacan pensait construire le lien entre psychanalystes, c’est à dire de faire ensemble autour de cette intersection qu’est l’ensemble vide.

Je ne commenterai pas ce texte cependant, en tout cas pas directement puisque par ailleurs je vais bien aborder ce dont il parle. J’en reviens à Bernard. Tout son parcours l’amenait à se demander si plutôt que de céder sur l’objet, ce qui serait une façon de dire quelque chose de la chute de l’objet a, celle dont parle Marc, il ne s’agissait pas davantage, dans une cure, de céder sur son narcissisme, s’il est vrai que c’est ce narcissisme qui ferait obstacle, pour le sujet à son engagement dans la voie du désir. Enfin je le dis comme ça. Bernard ne le disait pas exactement comme ça, mais on comprenait bien, je crois, que la question « sur quoi céder » se posait par rapport à une finalité qui concernait le désir, Bernard disant que « laisser tomber la cause du désir ne semble pas non plus aller dans le sens du désir ».

Alors, après avoir introduit ce qu’il conçoit comme un paradoxe, et comme un changement dans la question de la direction de la cure, Bernard en vient, comme nous faisons souvent, à des développements qui tentent de le résorber. Mais je ne reprendrai pas davantage cela que d’autres points de son développement. Je dirai plutôt que cette question « Sur quoi s’agit-il de céder ? » a suscité pour moi des interrogations très générales sur la direction de la cure, sur ce que nous attendons de la fin de la cure, avec donc cette question « dans quel sens va la cure ? », mais aussi, de façon provocatrice « La psychanalyse a-t-elle un sens ? » Il faut bien cependant que je le reconnaisse d’emblée ; Mon questionnement pourra paraître un peu distendu. Je ne vais pas tenter de le resserrer sur des textes très précis, mais parfois c’est comme ça. Il me faut dessiner des avenues un peu larges pour mieux repérer où j’en suis

*

Eh bien je dirai d’abord que céder sur son narcissisme, dans un sens peut-être un peu différent de celui qui se trouve chez Bernard, cela me paraît une démarche nécessairement liée à la cure, mais cela non pas d’abord à ce qui est attendu de la cure, non pas donc au sens d’un objectif final, mais au sens de ce qui la permet, et qui doit donc, autant que possible, être là dès le début, ou du moins s’imposer peu à peu.

Là pour le coup, c’est une doxa, ce qui ne veut pas dire que c’est faux. C’est une doxa au sens où nous savons bien, avec Freud, et avec la façon dont Lacan reprend Freud dans ses premiers séminaires, que le narcissisme c’est ce qui détourne le sujet de la perception de ce qu’il ne veut pas voir en lui. Plutôt que de mettre à jour le désir inconscient, qui n’est pas toujours très reluisant, il s’efforce, dans le transfert comme dans la vie, de chercher l’approbation, l’estime, l’admiration de l’autre, de celui qui occupe la position d’idéal du moi, et cela afin de continuer à s’aimer lui-même comme moi idéal.

Il me semble que la présentation de la résistance dont nous avons beaucoup parlé l’an dernier va clairement dans ce sens là. Je cite une phrase que j’avais déjà citée l’an dernier (Séminaire I) : « c’est dans la mesure où l’aveu de l’être n’arrive pas à son terme que la parole se porte tout entière sur le versant où elle s’accroche à l’autre ». Qu’est-ce que c’est, en effet, pour la parole, se porter sur le versant où elle s’accroche à l’autre ? C’est d’abord chercher dans le miroir de l’autre une image favorable de soi. Et ce n’est sans doute que lorsque le sujet est déçu dans cette attente narcissique qu’il développe ce qu’on appelle un transfert négatif, transfert amoureux et transfert négatif étant l’un comme l’autre des avatars d’un narcissisme qui n’aide pas beaucoup le sujet, qui ne l’aide pas à se situer par rapport à son désir inconscient.

Nous aurons certainement à revenir là dessus cette année puisque notre travail va être orienté entre autres par la lecture du séminaire sur le moi. En tout cas céder sur son narcissisme, dans la cure, au moins en ce premier sens, je dirai que c’est une notion qui nous est familière. Mais précisément, s’il ne s’agissait que de ça dans ce dont voulait parler Bernard, est-ce que vraiment cela ferait difficulté, est-ce qu’il l’aurait présenté comme un paradoxe ? Je ne crois pas. Et en tout cas pour ma part je ne donnerai un sens à l’alternative qu’il formule qu’à condition de prendre autrement l’idée de céder sur son narcissisme. Mais comment procéder ?

Peut-être faudrait-il ici, pour avancer, articuler d’emblée, de façon plus étroite, les deux termes en jeu. Le narcissisme d’un côté, et de l’autre l’objet cause du désir, l’objet, disons, dont Bernard soulignait très justement, en janvier 2016, que l’important, l’important en ce qui concerne cet objet, c’est d’abord qu’il se constitue par une coupure, et d’abord à l’intérieur de l’image narcissique. En somme plutôt que de demander s’il faut, dans la cure, céder quelque chose du narcissisme, plutôt que de présenter ça comme une obligation, ce qui a souvent une petite dimension de morale, on pourrait dire que c’est l’objet a qui, par lui-même, entame le narcissisme, et qu’évidemment la cure, en tant qu’elle permet de s’approcher plus près de ce qui cause le désir, souligne cette entame qui nous constitue.

La cure souligne, disons, la division subjective, et cela, au fond, peut se présenter de façon assez triviale dans une analyse. C’est le moment où un sujet, bien éduqué, respectant en toute chose un certain bon goût, s’alarme de rêves qui surgissent avec une dimension obscène ou scatologique.. C’est tellement connu qu’i n’est guère nécessaire de donner des exemples.

Il y a cependant quelque chose qu’il faut très vite ajouter. C’est qu’on ne peut pas, si on suit Lacan, évoquer la question de l’objet qui cause notre désir sans évoquer la dimension de l’Autre. Non pas celui dont j’ai parlé jusqu’à présent, celui de la relation spéculaire, l’autre de la rivalité et de l’identification imaginaire. Mais celui par rapport auquel je me suis constitué, ne serait-ce que parce que d’emblée j’étais pris dans des réseaux de parole qui définissaient ce que je suis, avec ce point décisif à savoir que mon désir c’est le désir de l’Autre. Faut-il d’ailleurs le dire comme ça ? Peut-on dire que c’est le désir de l’Autre qui m’a fait ce que je suis ? Je dirai plutôt que c’est le désir supposé à l’Autre. Mais que dans le cours de l’analyse je ne peux manquer de percevoir que l’Autre n’existe pas, ce qui déjà me met dans une position de déréliction.

L’Autre, je ne le rencontrerai nulle part dans la réalité empirique, et toutes mes tentatives pour le faire exister, ma tentative notamment de répondre à son désir, voire ma tentative pour répondre à son appétit supposé de jouissance, ne sont alors que des efforts vains pour éviter de voir la position « sans recours » qui est la mienne en tant que sujet humain. Disons, en termes freudiens, l’Hilflosigkeit, la détresse si vous voulez, et que rencontrer cela, ça va bien plus loin que céder sur son narcissisme. A moins, peut-être, de distinguer deux narcissismes.

*

De quoi s’agit-il en effet ? Repartons de l’idée que la cure conduit à approcher de plus près l’objet qui cause notre désir. A la limite avec Lacan nous pouvons dire que notre être n’est pas à chercher ailleurs que dans cet objet. Mais outre le fait que cet objet nous rappelle la dépendance où nous sommes par rapport à l’Autre, si le sujet se réduit à cet objet il est bien peu de choses. Pas seulement si nous pensons à l’objet anal bien sûr. Un regard qui nous évalue, une grosse voix qui nous assigne à résidence, est-ce tellement valorisant ? Et si le sujet se définit comme coupure de a, est-ce tellement valorisant de n’être que le bord de cet objet qui, selon notre doctrine, peut choir en fin de parcours.

Quand je le dis comme ça je ne sais pas si c’est un narcissisme qui est là entamé. Disons que ce sur quoi nous cédons c’est sur l’assurance que nous voudrions pouvoir trouver dans quelque être qui serait le nôtre. Nous cédons sans doute sur l’assurance que nous voudrions avoir chaque fois que nous parlons à la première personne. Et je me demande si, dans le séminaire 2, que nous allons souvent citer cette année, la distinction du moi et du je, qui intervient assez tôt, ne permettrait pas d’aborder ce dont j’essaie de parler ici.

Je me demande aussi, alors, si nous n’aurions pas également à revenir sur le titre que Lacan a donné à son article sur le stade du miroir. Non pas Le stade du miroir comme formateur de la fonction du moi, mais formateur de la fonction du Je. Évitons en effet d’identifier le moi et le Je, le moi étant, pour faire vite, l’image à laquelle je m’identifie et dans laquelle je m’aliène. Et vous voyez que rien que le fait de le dire comme ça, ça oblige à distinguer le je qui s’aliène et le moi où il s’aliène

*

Je pourrais prolonger ces réflexions, et m’attarder sur l’article sur le stade du miroir. Mais j’ai préféré privilégier à présent une référence à des textes de Catherine Millot, puisqu’il se trouve que nous avons invité celle-ci à la Maison d’Amérique latine, et que j’ai donc commencé, avec elle, à parler de ses livres. Sans doute certains y étaient, mais je n’avais pas développé toutes mes idées, et de toutes manières nous en parlerons autrement ici. Je vais commencer par lire les premières lignes de Abîmes ordinaires :

« Voici ma vie la plus secrète.

La première fois, j’avais six ans, arrivée le matin même à Budapest, dans la grande villa sur les collines où j’allais passer trois ans. On me demanda d’aller chercher quelque chose à l’étage au-dessous. Dans l’escalier inconnu, soudain, le monde se vida. En un instant, il était devenu désert. Plus d’avant, plus d’après, plus de parents, plus personne. Pendant quelques secondes, je fus seule, absolument. Et c’est encore trop dire que de dire je, ou alors il faudrait préciser que c’était un je sans qualité, ponctuel, une pure tache d’existence nue dans l’escalier vide avec rien autour. Ça ne s’oublie pas. »

Vous voyez que Catherine Millot décrit quelque chose qui entame, non le moi mais le je, et cela m’encourage donc à m’appuyer sur elle pour avancer. C’est vrai cependant qu’avant de parler du je on pourrait, à la suivre, parler du moi. A propos de narcissisme disons d’abord qu’il y a quelque chose, chez C. Millot, de très stimulant. C’est une façon forte, et on voudrait dire « naturelle », de dénoncer les séductions du moi. Au travers de divers auteurs, mais aussi au travers d’expériences personnelles, elle décrit le moi comme puissance de négation, comme rejet de ce qui ferait que notre expérience soit moins limitée à des frontières étroites. Elle évoque aussi un « jour de soleil et de vent aux tuileries, où tout n’était que tâches de lumière, où elle avait perdu ses frontières en regardant le ciel à travers les arbres, et elle se demande, question rare tout de même « pourquoi cela rend-t-il si heureux de perdre son moi ? »

Dans O solitude elle s’appuie sur l’expérience de l’artiste. « L’artiste, écrit-elle,

et sans doute pas seulement lui, a besoin de se décharger de temps en temps de son existence individuelle séparée, du fardeau de son moi et des exigences de la réalité ». Mais c’est là qu’on peut reprendre, parallèlement à ce que nous avons dit jusqu’à présent, la question de savoir de quoi il s’agit exactement. S’agit-il seulement de se détacher du moi, du moi comme instance imaginaire ? Ou s’agit-il d’accepter ce qui, à un autre niveau, entame notre être ?

Et donc là, de même que je suis passé tout à l’heure de l’entame du narcissisme ordinaire à l’Hilflosigkeit, de même je vais vous citer un texte de C. Millot dans Abîmes ordinaires. A la suite de quelques lignes où elle rappelle que la jouissance de l’Autre, à l’horizon, comporte toujours votre destruction, c’est bien, me semble-t-il, d’un état de détresse qu’elle parle dans les lignes suivantes : « Avoir été un jour au monde sans défense et sans réserve, tout abri renoncé, aussi vide que le vide où se tiennent toutes choses,, libre et sans frontières, est une expérience inoubliable ». Mais il faut sans doute surtout s’arrêter sur les 4 lignes qui suivent : « C’est aussi une expérience humaine fondamentale qui enseigne à trouver son sol dans l’absence de sol, a prendre appui dans le défaut de tout appui, à ressaisir son être à la pointe de son annihilation.

Là je dirai qu’il faut souligner plusieurs choses. D’abord avec cette notion d’absence de sol on voit qu’on est assez loin d’une entame du narcissisme qui concernerait seulement le moi comme instance imaginaire. Ensuite ce dont il s’agit ici semble important pour penser la fin de l’analyse. L’entame concerne plutôt un être que nous ne pouvons découvrir qu’entamé.

C. Millot, dans Abîmes, met explicitement l’Hilflosigkeit en rapport avec la fin de l’analyse. Je vous cite à nouveau quelques lignes :« Si la Hilflosigkeit est (selon les mots de Lacan) « cette position d’être sans recours plus primitive que tout », c’est elle aussi, nous dit-il, que nous trouvons au rendez-vous dans une cure analytique menée jusqu’à son terme. Elle serait le visage le plus pur de la fin de l’analyse qui nous mettrait en condition de l’affronter ».

Mais est-ce que cela veut dire que la fin de l’analyse consiste seulement dans la rencontre, et l’acceptation, de l’Hilflosigkeit ? Chez C. Millot en tout cas il ne s’agit pas seulement de faire l’expérience de l’absence de sol. Il s’agit de trouver là son sol. Et il me semble alors qu’on est au plus près de ce qui serait une éthique de la psychanalyse. L’absence de sol, entendu comme l’absence d’un être qui nous soutiendrait, comme l’absence de garantie, n’est-ce pas à partir de là que nous vivons et agissons ?

Mais faut-il en rester là ? La lecture de C. Millot donne des éléments pour penser ce que, peut-être, permet ce renversement. Ceci est clairement lisible dans les très belles pages qu’elle consacre à l’écrivain et ornithologue William Henry Hudson dans O solitude. Hudson, en diverses occasions, notamment en Patagonie, et sous diverses formes, fit l’expérience d’une solitude radicale. Qu’y trouva-t-il ? Un état où se mêlent quiétude et ivresse lucide, état qui pour C. Millot évoque les mystiques, mais cela à condition de ne pas saisir l’expérience mystique seulement comme passive. « Les spécialistes des mystiques évoquent, dit-elle, un afflux de forces inconnues, une énergie sans mesure. On dirait presque, à les entendre que Dieu est l’autre nom de la pulsion. »

Ainsi vous voyez, dans l’expérience de Hudson , qui est expérience de la vie solitaire, expérience dont il parle en termes de vie sauvage, d’ « esprit instinctif de sauvagerie », C. Millot n’est pas loin de voir ce qui illustre au mieux la pulsion ? Je vous laisse aller lire les pages que C. Millot consacre à tout ça, et je dirai seulement que ce qui est intéressant ici, ce n’est pas forcément que ce qu’elle dise relève ou non d’une définition rigoureuse de la pulsion. Ce que je trouve important c’est qu’après avoir poussé ses analyses jusqu’au point de la détresse maximale, ou encore de la solitude la plus radicale, C. Millot semble trouver, dans cette rencontre, ce qui peut, par un renversement, mener à saisir que le sujet n’en reste pas là, et qu’il puisse trouver en lui l’énergie qui le ramène au désir et à l’action.

C’est en pensant à ce double mouvement, mouvement vers l’Hilflosigkeit, mais aussi mouvement qui permet de retourner au désir, que j’ai trouvé l’idée de mon titre, mon titre qui était, vous vous en souvenez, une question : La psychanalyse a-t-elle un sens ? N’est-il pas possible de penser que à travers l’idée de quelque chose sur quoi céder se construit le premier temps d’un mouvement double, celui qui conduit vers la déréliction ? Mais aussi que le second temps serait alors appropriation d’une énergie tournée vers le désir et l’action ? Et dans ce cas plutôt que la recherche d’un sens, qu’on pourrait se figurer comme sens d’un vecteur, on pourrait privilégier l’idée de renversement, signifiant très employé par Catherine Millot et que je trouve très congruent avec l’expérience analytique.

La psychanalyse n’a pas un sens. Elle consiste à aller au plus près de la déréliction, mais ensuite à renverser ce sens supposé de la cure, pour construire tout autre chose. Enfin, c’est en tout cas comme cela que je conçois l’éthique de notre métier.

DISCUSSION

C.L.D: tu veux que je commence ?

R.C: Si tu veux ! Oui

C.L.D: A moins que Bernard ?

R.C: Non ! il va bien falloir que j'affronte les deux.

B.V : Bien, vas y, commence.

C.L.D: J'ai lu effectivement un peu ce qu'a écrit Catherine Millot, qui me semble beaucoup moins fondé sur une question sur la mystique - encore qu’elle ait beaucoup étudié Madame Guyon et, j'allais dire aussi, d’autres femmes mystique - qu’une élaboration sur ce qu’est une artiste, et en particulier sur l’enjeu lorsque quelqu'un écrit.

R.C : Oui.

C.L.D: Enfin, c'est comme cela que cela m’intéresse. Alors, sur cette question que tu poses très bien sur le narcissisme, il me venait en tête le souvenir d’un petit garçon, un petit patient, mais il y a longtemps, un petit garçon de 4-5 ans… mais cela revient assez souvent même dans les cures d'adultes cette question ! A un moment il me dit : ‘Maman est dingue’. Quoi dire à ça ? ‘Maman est dingue’.

C’est une expression de la déréliction la plus totale. C'est presque comme le dieu trompeur de Descartes : ‘Maman est dingue’. Alors qu'est-ce que nous disons, qu'est-ce que j'ai choisi de dire? J'en ai déjà parlé peut-être un peu ailleurs. Je réponds alors : ‘Qu'est-ce qui te fais penser ça ? Et peut-être que tu n'as pas tort !’ C’est-à-dire au lieu de sauvegarder l'image à laquelle il ne peut décidément pas s'accrocher, il s’agit de risquer quelque chose, en jouant précocément sur le fait qu’il n'y a pas d'Autre consistant qui se manifeste dans la parole de la mère par rapport à cet enfant-là, et qu'il doit se débrouiller avec ça, avec cet avantage qui est d'une plus grande rigueur que dans l'analyse d'adulte, c'est que l'Autre que peut représenter de temps en temps l'analyste, lui aussi est inconsistant. Car on peut se dire aussi, à condition de le lui dire, « mon analyste, de temps en temps déconne ! » Et c'est une des manières, quand cela va un peu au-delà de la critique, une des manières de penser que l'Autre n'existe pas, qu’il n'y a pas de garantie absolue à la parole.

Alors, quand cela se produit dans l'analyse d'enfant, c'est tout de même extrêmement délicat, parce qu’il faut tout de même aussi, d'une certaine manière, valider cette parole : ‘Maman est dingue’. Car c’est aussi valider sa parole. Vous voyez ce type de questions où, là, il est nécessaire que le narcissisme se constitue pour assumer une parole, mais sans garantie. Et les analystes d'enfants le savent, et les autres aussi d'ailleurs, cela arrive très souvent que Maman soit dingue… enfin, dans les cas que nous voyons. Voilà une illustration clinique …

R.C : J'essaierai tout à l'heure de donner une illustration clinique qui n'est apparue que cette dernière semaine dans ma pratique. Christiane, ou bien… Bernard ?

B.V: Répond d’abord.

R.C: Ah! Oui, non, alors je ne réponds pas exactement. Mais la question c’est, comment ça se présente dans notre pratique, cette déréliction, et comment ça se présente qu'un sujet puisse y faire front, y faire face ? Et je dirais, voilà, il se trouve que j'ai été regarder, parce que parfois on oublie au bout d'un an, le petit argument de notre séminaire, où il s'agissait de se demander si l'écart de notre pratique par rapport à la technique inventée par Freud répond bien aux interrogations de notre propre clinique. C’était, comment dirai-je… il fallait être expert en discours, je ne sais pas s'il faut dire lacanien, en un certain type de discours, pour comprendre à quoi on faisait allusion.

Si ! Parce que quand même, les interrogations sur notre propre clinique, on ne l'a pas dit vraiment, mais cela suppose que la clinique que nous rencontrons n'est plus la même exactement que celle de Freud. Et donc, même si nous ne sommes pas forcément d’accord sur l'importance que nous donnons à ce qui a pu être appelé nouvelle clinique, etc, ça oriente vers l'idée qu'en tout cas, les questions que nous posons sur notre façon de mener la cure ne peuvent pas être détachées de l'interrogation sur ce qu'est la clinique que nous rencontrons. Alors ça peut être la clinique que nous rencontrons spécifiée par rapport à une nouvelle clinique, ça peut être la clinique par exemple de l'enfant, si par certains aspects, elle a quelque chose de particulier. Bon, en tout cas, il y a cette notion là. Ce qui veut dire d'ailleurs - et voyez, je m’en aperçois à la fin, mais peut-être que j'essayerai de prendre les choses par ce bout là - que, une des choses qui serait à faire par rapport à une continuation de travail cette année, ça serait de marquer comment les questions que nous posons sur la technique psychanalytique sont prises entre d'un côté, des questions assez générales, comme celles que j'ai posées aujourd'hui, c’est-à-dire ce que l'on rencontre du fait même de la logique de la parole en analyse, et de l'autre côté en rapport avec les sujets particuliers que nous rencontrons, ou qui viennent nous consulter, qui (et vous savez tous que j'y tiens), ne sont pas forcément les mêmes que ceux d'il y a trente ans. Alors, en quel sens ? Par exemple sur le plan dont je parle ce matin, c'est à dire sur le plan de ce rapport du sujet, de tout sujet, à la question de la déréliction. Il me semble que ce n'est pas la même chose pour un sujet contemporain d'affronter cela - enfin disons pour la moyenne des sujets contemporains - que, disons, pour la moyenne des sujets du temps de Freud. C'est à dire que, vous m'accorderez la possibilité de formuler l'hypothèse selon laquelle les sujets contemporains pour une large part sont - comment dirais-je - dans l'incertitude sur ce qui pourrait les soutenir, sur des valeurs, sur des choix, sur des idéologies. Ils ne savent plus à quoi croire ! J’entendais ce matin à la radio que même les américains ne croient plus à la religion !

Ça pose des questions concernant les sujets qui nous demandent une analyse parce que comment leur parler ? Comment leur parler s’il n'y a plus ce socle-là ? Alors, le sujet contemporain, s'il est vrai que il y a un certains nombres d'assises symboliques, imaginaires etc., qui ne lui sont pas données, peut dans la logique même du travail de la cure qui va le priver aussi d'une assise, par exemple l'assise qu'il peut trouver dans la croyance à l'existence de son je, comment il va supporter la rencontre de la déréliction, si déjà il n'est pas en quelque sorte rassuré par... Est-ce qu'il ne va pas vivre plus douloureuse encore ?

Alors pourquoi est-ce que j'ai pensé à ça? C'est qu'il se trouve que j'ai un analysant, un homme d'âge moyen, qui a une certaine finesse de perception, et qui, étant en analyse depuis un certain temps, une analyse où il cherchait justement, comme on cherche souvent quand on entre dans une analyse, qu'est-ce qu'il désire, qu'est-ce qu'il est légitime de désirer pour lui, comment pourrait s'orienter sa vie, etc., et qui s'aperçoit, sans que je force les choses en quelque manière, qu'il n'y a rien qui lui garantit que, par exemple, le rêve va l'orienter vers ceci ou vers cela, c'est à dire que le rêve ouvre des questions. Et c'est rare que ces questions viennent se clore. Et alors, ce n’est pas si facile. Et je dois dire qu’il éprouve cela dans une dimension qu'on trouve souvent chez les personnes qui nous consultent et qui est une sorte de sentiment d’abandon. Parce que si par exemple je le laisse devant cette absence, je l’abandonne !. Et même s'il comprend très bien que ce n'est pas moi comme personne, que c'est la cure etc., quand même, ça persiste. Et pourquoi je vous parle d’abandon ? C'est que, Catherine Millot, dans un autre livre, - elle écrit parfois par rapport aux mystiques, par rapport aux artistes, par rapport aux pervers, souvent c'est des gens qui diversement lui donnent l'accès aux mêmes questions - formule l'idée que en ce qui concerne l’abandon, il serait possible de passer du passif au réfléchi. Autrement dit, le passif c’est : je suis abandonné par, quelqu'un m'abandonne, et le réfléchi ça serait quoi ? Je m'abandonne, ou mieux, je me laisse être. Si vous lisez Abîmes ordinaires vous verrez que par rapport à ce qu'elle perçoit, ce qu'elle ressent, elle va voir Lacan, très jeune, pour faire une analyse avec lui, et que pendant un certain temps il ne lui dit pas grand chose, sauf un mot, à cette femme qui déjà lisait les mystiques, entre autre Maître Eckhard, il lui dit pensez à la Gelassenheit.

C.L.D : Se laisser être.

R.C: Le laisser être, ou la sérénité si vous voulez, mais vraiment c'est le laisser être. C'est à dire, est-ce que il est possible, non pas de se vivre comme abandonné par l’autre, mais en s'abandonnant à ce flux venant de l’Autre qui est celui de la psychanalyse elle-même.

Et alors si je vous parle de ce patient, c'est qu’il me raconte un rêve, cette dernière semaine, c'est extraordinaire, où il se trouve perdu, dans une ville inconnue. En fait il était avec des amis qui avaient réservé à sa place, selon son rêve, l’hôtel où il devait être, et ils sont allés dîner, et il les a perdus de vue, et puis alors, il commence à se dire mais c'est vers où déjà cet hôtel, dans quelle direction ? C'était plus vers le centre de la ville, mais justement par où est le centre? Et alors il demande à quelqu'un qui lui dit vaguement… Bon je ne vais pas tout développer de ce qu'il me raconte. Très bien, c'est par là, bon. Mais après il s’aperçoit qu'il ne sait pas le nom de l'hôtel. Et vraiment alors là pour le coup, il se sent abandonné de tous, par ses amis, et sans doute par son analyste. C'est un rêve fait pour son analyste à qui il s'adresse. Et puis, tout en étant dans cette espèce d'angoisse terrible, il marche un peu au hasard, et il tombe sur l'hôtel. C’est-à-dire que le fait de ne pas avoir pas voulu forcer la compréhension, soulage. Il s'est laissé être, il s’est laissé aller… Et je trouve que c'est des rêves...

B.V : C'est un beau rêve !

R.C : C'est un joli rêve.

B.V: Est-ce que c'est un rêve menteur comme celui de la jeune homosexuelle ?

R.C: Ah! Bien, écoute, non. Ça serait un rêve menteur… Est-ce qu'il y a un rêve menteur ou faux ?

B.V: Il y a vraiment un hôtel qui m’attend !

R.C: Non, mais c'est pas ça, il y a vraiment un sujet.

C.L.D: Ce n'est pas un domicile, un hôtel !

B.V: C'est vrai. Oui.

R.C: A partir du moment où il le rêve, ce n'est pas menteur. C'est à dire qu'il est bien dans le rêve qu'il est en train de faire et où...

B.V: En tout cas c'est bien la question du sujet.

R.C: Voilà, et alors voilà, il y aura peut-être cette année à distinguer un peu plus encore le moi, le sujet et peut-être ce je entre les deux ? Je peux vous dire que par exemple, je ne sais pas très bien sur quoi je parlerai. De toute façon on va voir tous les trois comment on va s'orienter mais il se trouve que il va il y avoir un Congrès de la Fondation européenne, je vous en parle rarement, qui vont avoir lieu en mars, dont le titre c'est Le sujet en souffrance, défis actuels pour la clinique psychanalytique et la clinique psychiatrique. Mais qu'est-ce qu'on appelle sujet ? C'est là-dessus que je vais sans doute intervenir dans ce congrès. Mais bon, Bernard.

B.V: Tu es parti de ce que j'avais raconté et qui parle de ma difficulté de toujours d’entendre la chute de l'objet petit a. La formule (\$◊a) me semble autant exprimer un lien indéfectible entre ce sujet et cet objet que leur disjonction, et je voyais mal, enfin bien sûr c'est un peu forcer les choses, qu’on puisse dire à la fois : « ne pas céder sur son désir » et « laisser tomber l'objet petit a ». Il y avait là quelque chose qui pouvait être compris dans le sens : « laisse tomber l'objet petit a, et puis quoi ? Et puis tu restes \$ ? »

Alors, il est vrai que, quand on lit le travail de Catherine Millot, il y a sans doute certains sujets qui parcourent ce trajet jusqu'à la déréliction et qui se trouvent là sans aucun substitut d’une garantie de la vérité, parce que l'objet petit a c'est tout de même ce qui est venu quelque part se substituer à une garantie de la vérité, et alors c'est là que j'avoue que, personnellement, j'ai un peu de mal à saisir : pourquoi, à ce moment où il y aurait cette chute de l’objet a, cette perte de toute garantie pour le coup, au moment de la traversée du fantasme, la pulsion viendrait (1) … alors que la formule de la pulsion que nous donne Lacan est très curieuse, c’est (\$◊D), D de la demande, c’est-à-dire qu’on pourrait l'entendre comme un sujet complètement asservi à la demande, à la demande de l’Autre qui ne serait même plus lesté d'aucun objet.

R.C: Oui, oui.

B.V: Donc il y a là une énigme. Alors est-ce que mon propos là de dire : dans l'histoire de l'image et de l'objet, de l’investissement, est-ce que ce n'est pas plutôt sur l'image qu'il faut céder, plutôt que sur l’objet, et de garder au contraire un lien, même si c'est un désir pervers, mais quelque chose quand même qui soutient le sujet dans la vie. Et je vois mal un désir qui ne serait pas causé par l'objet petit a. Un objet petit a, pas simplement un pur trou, mais quelque chose qui, dans ce pur trou, est venu érotiser ce manque… Ce pourquoi, j'ai un peu de mal aussi dans ces expressions du genre : dans le nœud borroméen, vous voyez bien, l'objet petit a est un pur trou. C'est un pur trou, mais enfin il est bordé ! Il est bordé d'un tas de choses, et de toutes les chaînes signifiantes, il est bordé du sens, il est bordé d'une jouissance du corps, etc... Voilà, alors, est-ce que mon propos est défensif : toi tu ne veux pas affronter la déréliction totale… ? Peut-être. Est-ce que tout sujet a le souvenir comme Catherine Millot de cette expérience de l’escalier ?

R.C: Non

B.V: D'être réduit, comme cela, tout d'un coup, à un monde qui disparaît, où elle fait simplement tache dans un désert déshabité ? Ce n'est pas impossible. Je n'ai pas tellement retrouvé ça dans les cures jusqu'à présent.

IDS: Dans les cures?

B.V: Dans les cures que j'ai pu avoir en charge, je n'ai pas toujours rencontré ce genre de chose. Et surtout parce que cette expérience-là ne semble pas avoir été une expérience de grande… comment dit-elle ? de plaisir ?

R.C : Ah oui, pour le moi, elle a dit...

B.V: Si heureux ! Pourquoi ça rend si heureux…

R.C : Pourquoi ça rend si heureux de perdre son moi…

B.V: Alors qu'il s'agissait là d'une autre expérience où manifestement il y a de l'objet, là ! Le ciel radieux derrière les arbres etc… où Il y a manifestement quelque chose. Alors voilà, ma question reste simplement, est-ce que c'est d’un pur trou qu'il s'agit, ou bien que ce désir-là qui survient, qu'on peut espérer libérer un peu dans la cure, ne serait quand même pas lié au fantasme et au soutien par le fantasme. Qu’une fois traversé le fantasme, au sens d'avoir fait l'épreuve qu’il n'y a aucune garantie dans l'Autre, et je suis bien d'accord avec cela, que le fantasme de toujours nous a servi à pallier cette absence de garantie, je ne suis pas sûr qu'une fois qu'on a traversé ou qu'on a fait l'épreuve de ça, on puisse changer de fantasme et dire maintenant voilà, c'est la pulsion pure !

R.C: Oui. Non, et je l'ai dit d'ailleurs en passant, l'usage qu'elle fait du terme de pulsion est...

B.V: Non mais c'est parce que Lacan le dit quelque part !

R.C: Oui Il le dit quelque part, et ça poserait des problèmes de savoir...Mais, et puis ça nous mènerait un peu loin. Mais, par rapport à ce que tu dis, alors, des fois en discutant ça fait mieux entendre au fond ce qu'on essaye de dire, c'est que pour qu'il y ait un désir qui en quelque sorte se réactive, et qui en tant que désir, sans doute a rapport avec le fantasme, mais, la meilleure condition c'est non pas tellement, et là dessus je rejoins ton questionnement, que l'objet soit chu comme on dit, parce que comme toi, je sais pas très bien ce que c'est, mais que quelque chose de fort se passe au niveau du sujet. C'est à dire, ce qui est entamé c'est l'habillage du sujet, l'habillage par un moi, c'est à dire par une image, mais aussi l'habillage par une prétention à l'être dans un je. Et tu vois ça prend les choses autrement, et c’est en ce sens que je crois que je rejoins au moins la formulation de ce que tu dis : ce n'est que si quelque chose se passe par rapport à la question de la subjectivité, plus encore que de l'objet, que le rapport y compris à l'objet sera un peu plus possible. Et en ce sens, je crois que l'idée que tu as eu qu'il y a peut-être à renverser la doxa n’est pas fausse.

B.V : La complexifier un tout petit peu.

R.C : La complexifier un peu.

B.V : Parce que tu introduis du je là…

R.C : Mais bien sûr. Chaque fois qu'on essaie de rectifier dans un sens, on tord le bâton.

B.V : Toi, tu as dit : « Oui, mais attention, Lacan dit aussi que ça nous donne une force d'être, qu'il ne faut pas simplement concevoir le sujet comme manque à être etc... »

R.C: Ah oui.

B.V : Ce pourquoi d'ailleurs, j'avais insisté dans un topo : On ne dit pas manque d'être, mais manque à être. Parce que si on va trop vite dans le manque d'être, on abandonne tout de suite la partie. Or le désir c'est quelque chose qui est quand même lié à une recherche de l'être, de la complétude.

R.C: Et tu cites, je crois, un texte que j'avais écrit, concernant la référence que fait Lacan à Jean Paulhan qui est…

C.L.D: Le guerrier appliqué.

R.C: Le guerrier appliqué. Merci. Et qui, je crois, amènerait justement à penser plus au guerrier guerrier qu'à ce qu'il affronte. Mais j'irais y revoir du coup.

IDS: Je voudrais revenir sur tes qualités de lecteur, elles sont assez exceptionnelles. Parce que c'est vrai que dans ces deux ouvrages dont tu parles de Catherine Millot notamment, si on ne sait pas ce que c'est que l’Hilflosigkeit.

B.V : Ce que c'est que la détresse.

IDS: Il faut lire ces ouvrages. Par rapport à cette notion du je et du moi que tu cherches à distinguer, dans ta lecture du premier passage, tu fais entendre, quand elle dit ‘je…’, la notion, la question de la pulsion, parce que quand elle évoque je, c'est vrai que dire je, c'est pas tous les analystes qui peuvent faire ça.

R.C : Oui, surtout : ‘Ma vie la plus secrète’ !

IDS: Et qu'on a au fur et à mesure de son écriture vraiment l'impression d'une basse constante et continue...

R.C : Exactement

IDS: ... qui se met en place, qui est tout le temps là. Mais quand tu rappelles le premier passage avec le je, à un moment elle dit : ‘Ça ne s'oublie pas’, qui renvoie quand même à la question de la pulsion, ce ça ! Et par rapport à la question de l'abandon, de l'abandon dans le rêve, ce qu'il a oublié, la question de l'oubli et ce qui revient, c'est aussi ce qu'on entend dans la question du sol, du sol donc la notion du trou, quand on perd son sol, est-ce qu'on reconstruit un autre sol et là, c'est la musique. Elle est dans ces deux étages constamment entre le sol, avec tout son travail sur les mystiques, donc entre le sol qui la soutient et celui qui l'appelle, c'est à dire celui des mystiques. Et elle est entre (?) celui d'en haut... On a là l’impression constamment qu'elle est entre cet hilflosigkeit, alors, moi et je... Je crois que ce serait bien que tu relises le premier passage que tu as lu, parce que il était vraiment exceptionnel. Le ‘ça ne s'oublie pas’. Il avait là une couleur extraordinaire, flamboyante !

R.C : Je veux bien le relire, à condition aussi de ré-insister sur l'idée qu'il ne s'agit pas de dire que voilà, chacun a à traverser ça, mais que parfois, pour éclairer certaines choses qui se passent dans l'analyse, c’est un texte intéressant. Oui je vais vous le relire, et en plus c'est tellement beau, une très belle écriture.

- La première fois, j'avais six ans, arrivée le matin même à Budapest, dans la grande villa sur les collines où j'allais passer trois ans. On me demanda d'aller chercher quelque chose à l'étage au-dessous. Dans l'escalier inconnu, soudain, le monde se vida. En un instant, il était devenu désert. Plus d'avant, plus d'après, plus de parents, plus personne. Pendant quelques secondes, je fus seule, absolument. Et c'est encore trop dire que de dire je, ou alors il faudrait préciser que c'était un je sans qualité, ponctuel, une pure tache d'existence nue dans l'escalier vide avec rien autour. Ça ne s'oublie pas.

C.L.D : Une tâche d'exister, dans le sens du travail d'exister.

R.C : Ah, ça tu vas contre l’orthographe !

C.L.D : C'est vrai ? Elle n'a pas mis de circonflexe ?

R.C : Sans circonflexe. Mais on peut glisser. Oui mais la tache… c'est intéressant, parce que Lacan, introduit l'objet à partir de la tache, l'objet regard etc… Et donc peut-être que là l'objet est quand même présent, dans ce je, sans qualité.

B.V: Christiane, a introduit tout de suite un peu un devoir.

C.L.D: Une trace de désir, plutôt…

R.C: Oui, oui, non tu as raison Christiane.

IDS 2: Je voulais simplement, peut-être, crocheter comme cela tout ce que vous avez apporté à partir de trois faisceaux plutôt d'interrogations, plutôt qu'une interrogation précise. Premièrement vous avez commencer justement par la question de la croyance en l'analyse et puis, vous arrivez à Catherine Millot, qui est quand même aussi assez concernée par cette question. Et donc, je me demandais un petit peu, est-ce que vous auriez, comme cela, des flashs de pas qui mènent de cette question de la croyance en l'analyse et puis de ce tournant qui vous mène à Catherine Millot et cette interrogation aussi autour de la croyance ? Ça c'est un premier angle comme cela.

R.C : Je vais le noter pour des séances ultérieures.

IDS 2: Oui. La deuxième chose, c'est la question de l'amour. Vous n'avez pas prononcé ce mot qui me semble pourtant tout à fait au travail, justement, peut-être à travers ce biais de la croyance, du narcissisme aussi. Et je pensais à Christian Fierens, et je me demandais comment justement dans l'âme du narcissisme, c'est à dire, pas s'accrocher à l'image narcissique et cette chute, mais plutôt l'amour comme énergie justement, et passer du penser, enfin dans la cure, à la question de l'amour et donc de la pulsion. Il y a ça. Le troisième faisceau, de ce que je me demandais, et aussi à travers Catherine Millot, et ce que vous amenez bien-sûr de cette lecture, c'est est-ce que est au travail, alors là je me lance un peu comme cela, mais je me le permets, est-ce que est au travail quelque chose d'une clinique qui passerait d'une clinique du phallus, au Pas-tout. Ou enfin quelque chose justement, qu'est-ce que se serait une cure justement où le Pas-tout est au travail, et comment ? Enfin vous voyez. Voilà. C'est pourquoi je parle de faisceaux parce que ce n’est pas articulé mais…

R.C : Non, non. Mais, merci beaucoup pour toutes vos remarques. A vrai dire, par exemple, Fierens j’avais pensé à un moment donné aussi à intégrer… mais je me suis dit que je ne pouvais pas parler de tout à la fois. Une moment ou à un autre dans l'année peut-être que je le prendrai, merci donc pour cette question. La croyance, alors… d'une certaine façon oui, le rapport à la question de la croyance chez Catherine Millot passe sûrement par ces mystiques, passe par le transfert, hein ! Même pas besoin de dire ce que a été sa vie pour que... Mais bien sûr ça serait à reprendre. Alors peut-être, sur le phallus et le Pas-tout, là aussi, je ne vais pas à proprement parler répondre. Mais d'ailleurs Christiane à un moment donné a dit ‘ces personnes’ et après elle a dit ‘ces femmes’. C’est-à-dire qu'effectivement peut-être, du côté féminin, le chemin est moins long pour saisir ce vide-là. Parce que, pour l'homme il est tout de même tellement défendu par le fait qu'il positive le phallus, même si en principe, c'est un signifiant et en tant que tel a une valeur de négativité mais, quand même…. Et puis il fait groupe, il fait troupe, il s'organise autour du drapeau, enfin tout ce qu'on veut. On le sait bien. Donc, c'est vrai que ce n’est peut-être pas un hasard si c'est une femme qui peut porter ce témoignage. Et une femme, je me permettrais de revenir à la première question quand même, qui s'est laissée aller, enfin, qui s'est laissée être dans le type d’amour très particulier qu'elle a eu pour Lacan. Bon, on s'arrête là.

transcription : Catherine Magdeleine, relecture : Anne Peyrat

1. Les quatre concepts, p. 245 de l’édition du Seuil : « C’est au-delà de la fonction du a que la courbe se referme, là où elle n’est jamais dite, concernant la fin de l’analyse. A savoir, après le repérage du sujet par rapport au a, l’expérience du fantasme fondamental devient la pulsion… »

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