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Présentation et discussion du livre Le métier de psychanalyste - Partie II

Date publication : 18/11/2016

 

Séminaire : Questions cliniques - Séance du 9 avril 2016-10-24Présentation et discussion du livre Le métier de psychanalyste de Roland Chemama, Christiane Lacôte-Destribats et Bernard Vandermersch

Valentin Nusinovici :

Merci, ça m’a fait travailler. J’ai essayé de suivre quelques fils et vous allez être obligés de m’écouter quand même quelques minutes ! Ça ne sera pas à bâtons rompus et j’espère que ça ne sera pas trop embêtant.

J’ai essayé de prendre pour chacun des trois auteurs ce qui m’avait plus particulièrement accroché dans leur rapport. Et si vous voulez, pour mettre un petit sous-titre rapidement, Christiane, c’est la radicalité, bien sûr, la radicalité de la position du psychanalyste. Bernard, c'est sa certitude, avec un point d’interrogation. Roland, c’est le désir du psychanalyste, qui n’est pas spécifique parce que tout le monde en parle, mais il en parle d’une façon qui est assez particulière. Alors je vais les prendre dans l’ordre alphabétique.

Roland insiste sur le désir du psychanalyste d’une façon qui fait bien sentir que ce x - Lacan parle de ce x qu’est le désir du psychanalyste - cette fonction, dans ce x, il y a le désir singulier de tel psychanalyste, et ici bien sûr de Roland, c’est-à-dire je crois, son engagement comme sujet désirant. Et je crois qu’on parle moins souvent du psychanalyste comme sujet, puisque l’effort de Lacan a été, par rapport à tous ceux qui le précédaient, de dégager cette fonction de l’analyste comme semblant de l’objet petit a. Et peut-être du coup, on parle moins de l’analyste comme sujet.

Alors je vais évoquer des chapitres du livre dans lesquels Roland intervient. Comme vous le savez très bien, il s’est toujours intéressé aux modifications de la clinique, de la clinique moderne. Et donc il y a un chapitre où il parle des débuts de la cure aujourd’hui, où les conditions souvent ne sont pas réunies par rapport à ce qui était la situation classique, et il rappelle ce que disait Lacan à propos de la cure de Dora. Classiquement, il y avait cette étape préalable de repérage de la position du patient par rapport à la réalité, puis - dit Lacan - le transfert ayant déjà fait son œuvre, on pouvait commencer la cure. « Le transfert ayant déjà fait son œuvre », je le comprends comme ceci, c’est-à-dire que s’étaient dégagées déjà l’adresse et la demande inconsciente. Ce qui est évidemment à dégager pour pouvoir commencer une cure. Mais certes, et vous vous souvenez peut-être, Lacan parle du métier de lanalysant, et il dit : « Il faut apprendre à l’analysant son métier », c’est-à-dire fondamentalement sa règle. Balint l’avait dit aussi : éduquer le patient à ce qu’il suive la règle d’autre chose. Lacan dit même, les forcer, il le dit dans le séminaire, il le dit dans les Ecrits. Mais aujourd’hui, on le voit bien, à lire ce que dit Roland, il ne s’agit pas d’abord de lui apprendre son métier, il s’agit d’abord au fond de lui faire réaliser qu’il y a métier, et sur quoi il porte. Et là, Roland parle très bien de la lente remise en question des présupposés de la demande. Ça, c’est manifeste dans ce qu’on vient d’évoquer, c’est-à-dire des gens qui viennent consulter un psychiatre, là il faut remettre bien sûr en question les présupposés de la demande. Il parle de l’introduction à la dimension des formations de l’inconscient, parce que, dit-il très bien, aujourd’hui le langage a perdu de son épaisseur, et puis introduire une dimension d’anticipation qui va au-delà des limites de la compréhension. Je crois que tout ça est fort bien dit et tout à fait actuel. Pour la cure proprement dite, et là c’est ce que disaient nos deux collègues, il insiste sur le fait que la responsabilité du psychanalyste est d’autant plus grande que c’est dans la cure, et là je le cite, «…que l’inconscient prend sa consistance ». Donc il n’est pas déjà constitué, ce n’est pas un stock de signifiants ou de lettres, il se constitue pleinement dans la cure. Et je dois dire que je suis resté un petit peu perplexe sur le « pleinement »… mais il s’expliquera peut-être là-dessus, et il se constitue sous la forme non pas de la remémoration que Freud privilégiait, mais sous la forme de la répétition de ce qui n’a jamais eu lieu. Et là, il se réfère directement à Ferenczi, sur le plan clinique. Ce qui n’a jamais eu lieu… évidemment si on l’entend sur le plan de la structure, on se souvient de ce que dit Lacan, à savoir que c’est de ce qui n’était pas que ce qui se répète procède. Ça, c'est sur un plan structurel, et évidemment ça résonne avec ce que dit Roland. Lui, explicitement, il se réfère à ce que raconte Ferenczi, c’est-à-dire ce qui n’a jamais eu lieu dans le passé infantile. Mais en même temps, il y a un bémol dans le texte de Roland puisque, au fond, il parle des motions de désirs qui ont été châtrées dans l’enfance. Il parle aussi d’une demande qui est restée jusqu’à un point inédite. C’est donc ça qui doit se constituer, se reconstituer, dans la répétition et dans le transfert. Et il faut que l’analyste, dit-il, accepte que l’essentiel vienne se jouer dans la cure sous forme de répétition, ce n’est pas un pis aller, mais l’essentiel. Mais, je dois dire que, au bout du compte, je ne sais pas s’il y a une différence avec comment à partir de Lacan on dit que l’inconscient s’invente, et qu’il se déchiffre bien sûr. Alors je lui demanderai, tel qu’il le prend là, est-ce que le travail de déchiffrement - Roland préfère déchiffrement - déchiffrage est plus habituel, c’est ce qu’écrit Christiane - se pose autrement dans cette perspective. Ça, pour moi, ça n’a pas été tout à fait clair.

Il y a ce chapitre très intéressant - d’ailleurs ce n’est pas un seul chapitre car il en avait parlé avant - où il se pose la question des moyens par lesquels le désir de l’analyste peut opérer sur l’angoisse de l’analysant, et sur son inhibition. Vous voyez qu’on est là vraiment au cœur de la pratique. Sur l’angoisse, page 48, il avait dit : il s’agit que le silence du psychanalyste ne suscite pas une trop grande angoisse, et s’il ne s’exprime jamais, alors justement, son désir, à rester parfaitement inexprimé, va susciter cette grande angoisse. Et Lacan disait bien sûr qu’il ne faut pas que l’angoisse disparaisse comme ça, mais il faut la doser. Alors ce que dit Roland, et qui est intéressant, c’est qu’il convient que l’analyste puisse donner quelque expression de son désir. Peut-être nous en dira-t-il un peu plus là-dessus. Et puis, vers la page 146, il y a des passages assez longs et assez denses sur ce que le désir de l’analyste et sa conduite de la cure peut opérer sur l’inhibition chez l’analysant. C’est des questions très délicates, et je crois, très intéressantes. Alors il commence par rappeler que le désir de l’Autre à partir duquel se constitue le désir du sujet peut être aussi inhibiteur de ce désir du sujet, et que du même coup c’est le cas pour le désir de l’analyste. Et la question, dit-il, sera que de son désir se prélève pour le sujet un désir tout autrement orienté qui lui donne la possibilité d’agir. Vous voyez, il ne nous parle pas d’une identification à l’analyste, bien entendu que non, même peut-être pas à un trait de l’analyste, mais quelque chose du désir du sujet… du sujet analyste - moi au fond, je suivais ce fil de l’analyste comme sujet désirant - quelque chose de son désir sera prélevé… Bon, évidemment, il dit ceci à la condition très claire que l’analyste ne se situe ni en maître, ni en sachant, bien sûr, mais comment ? Comment cette opération serait possible, que quelque chose soit prélevé de son désir ? Alors il indique que ce sera par le transfert de l’analyste, et il rappelle une formulation de Lacan qui peut étonner évidemment : « Il n’y a qu’un transfert, c’est celui de l’analyste ». Et Roland nous dit, c’est un transfert sur le savoir, - et là, je crois bien qu’il faudra qu’il s’explique un peu. Evidemment, c’est un peu elliptique, c’est à partir de ce transfert sur le savoir qu’il sera susceptible au fond d’amener le psychanalysant à agir. Alors j’ai été rechercher, puisqu’il ne nous ne donne pas la référence, ce qu’il y a dans ce passage où Lacan dit : « Il n’y a qu’un transfert, celui de l’analyste ». Je ne vous cite pas tout le passage, - c’est dans Les noms du père - mais il donne la raison pour laquelle « Il n’y a qu’un transfert, c’est celui du psychanalyste », puisque, dit Lacan, après tout, c’est lui qui est le sujet supposé savoir. C’est vrai que ça étonne un peu, quand vous le lisez la première fois. C’est parce que c’est lui qui soutient le transfert, comme sujet supposé savoir, qu’il n’y a qu’un transfert, qui est le sien. Alors moi, j’essaye de comprendre cela, et je le comprends comme ceci : il soutient le sujet supposé savoir, qui n’existe pas, mais il y a un sujet supposé au savoir, et celui-là est chez l’analysant. Et pour ma compréhension personnelle, plutôt que de dire que son transfert porte sur le savoir, je me dirais que c’est sur ce sujet supposé au savoir que doit porter son transfert. Et son transfert, c’est le transfert qu’il fait en tant que sujet. Je reste toujours un peu sur ce fil. Et à la fin de ce chapitre, encore une citation de Lacan, dont Roland montre combien elle heurte, combien elle fait problème, il s’agit justement de heurts dans cette citation. C’est une citation qui est dans Lacte, où Lacan dit que c’est du fantasme du psychanalyste, c’est-à-dire de ce qu’il y a de plus opaque, de plus fermé, de plus autiste, que vient le choc dont se dégèle chez le psychanalysant la parole. Vous voyez, on partait avec Roland du désir de l’analyste qui, au fond, pousse, aide le patient d’une certaine façon, sur lequel il prélève quelque chose, et ici, on a cette idée du choc. Et déjà dans Le désir et son interprétation, Lacan disait que le désir de l’analysant s’affronte au désir du psychanalyste. Vous voyez, il y a saffronte, il y a le choc, et si on parle de fantasme, au fond, c'est qu’il y a deux places, il y a la place du sujet, et il y a la place de l’objet. Évidemment, Lacan pouvait dire qu’il n’y a qu’un fantasme dans l’analyste, que l’analyste était du côté de l’objet. Ici, en tout cas, dans cette formulation là, je crois qu’on peut dire que l’analyste est là comme objet dans son fantasme. C’est ça qui produit le choc.

Voilà quelques remarques sur ce à quoi je me suis attaché dans le texte de Roland, et qui m’a intéressé, et qui évidemment pose beaucoup de questions.

Alors, Christiane. Je cite d’abord cette proposition, à la page 43. « L’écart entre deux signifiants radicalise le champ de la psychanalyse. » Ça c’est vraiment, je pense, une proposition logiquement première dans son développement, et qui reprend ce que Lacan dit dans Positions de linconscient, où il dit « L’intervalle qui se répète est la structure la plus radicale de la chaîne signifiante». Voilà, ça c’est le point de départ. On va à l’autre bout du livre, et on lit « Le signifiant est autre que lui-même ». C’est du Lacan pur. Christiane le ponctue en disant « Le signifiant est autre que lui-même, radicalement ». Et elle ajoute « Cette altérité est la racine réelle de la production d’un sens ». Encore une citation, page 42. « L’équivoque radicalise la question du sens ». Sous-entendu, à mon avis : du sens qu’elle produit. C’est une proposition dérivée de ce qu’on a dit avant, puisque l’équivoque n’est possible que si le signifiant est différent de lui-même, c’est-à-dire s’il est autre. Vous voyez, il y a un enchaînement très logique des propositions, et je les ai comptées, il y a neuf occurrences entre radical, radicalement, radicalisation, sans compter racine… et j’en ai peut-être loupé…

(Rires de l’assistance)

- Bernard Vandermersch : Il faudra la déradicaliser !

- Valentin Nusinovici : Évidemment, en le lisant, on se dit que c’est quand même un peu embêtant aujourd’hui ! J’ai laissé à Bernard qui met toujours les pieds dans le plat, l’occasion de manifester…

Alors, ces occurrences lient de façon très serrée les termes de signifiant, d’altérité, d’équivoque, d’effet de sens, sous-entendus mais parfois explicites, réel, de métaphore du sujet, et en définitive, de division subjective. Et cette insistance n’est pas simplement une façon de signaler et d’expliquer dans une position de surplomb, Roland en parlait tout à l’heure. Elle n’explique pas et ne signale pas dans une position de surplomb, mais elle fait vraiment éprouver l’insistance de la chaîne signifiante, puisque c'est la chaîne signifiante que Lacan définit comme insistante à quoi nous avons affaire. Le but étant au fond d’éprouver la radicalité de la position du psychanalyste, qui doit être conforme à la radicalité du champ du signifiant. Et pourquoi ça ? Eh bien c’est très clairement expliqué. Je ne sais pas si c’est une autoroute, cette radicalité, mais en tout cas on a une suite de propositions, une rhétorique peut-être aussi, qui n’est pas tellement dans le style habituel de Christiane, mais qu’elle s’est imposée, pour que le psychanalysant prenne le risque, s’il le veut… Alors le risque de quoi ? je cite quelques passages : de l’effet de sens, du sens par la métaphore du sujet, de la rencontre de l’altérité au sein même de ce qui produit un sens. Vous voyez, plusieurs formulations où le terme de risque est répété, et en définitive le risque de la division subjective. Alors vous voyez comment la prise de risque répond du côté de l’analysant à la position radicale du psychanalyste. Et je vais vous lire cette phrase où elle situe le psychanalyste avec le psychanalysant : « Nous sommes des guetteurs des hasards où une parole joue réellement l’écart entre les signifiants jusqu’à une possible métaphore ». Cela dans la mesure où il y a quelque chose de radical dans l’énonciation hasardeuse de la phrase qui se risque au sens. Et la condition, au fond, c’est aussi que cette altérité que le psychanalysant prend éventuellement le risque de rencontrer à travers le psychanalyste, qui se tient en ce lieu Autre, cette altérité doit être nettoyée de la jouissance, - c’est aussi ce que Lacan a dit : le lieu Autre doit être nettoyé de la jouissance - et c’est la définition que donne Christiane à la neutralité du psychanalyste. Elle parle de la radicalisation de l’idée de neutralité bienveillante.

Alors j’ai essayé après de me dire comment je comprenais, au fond, ce que je retenais. C’est beaucoup centré sur le terme de métaphore du sujet. Métaphore du sujet, c’est une expression de Lacan, en 1960, dans le texte que vous trouvez en appendice aux Ecrits, et le terme radical y est plusieurs fois, bien entendu. Cette métaphore du sujet reprend la structure de la métaphore paternelle, mais le mot paternelle n’y est pas, et je crois que Christiane ne l’utilise pas non plus, c'est la métaphore du sujet. Alors comment penser ce qu’elle nous propose ? Je comprends les choses comme ça : Au fond, si le sujet n’est pas psychotique, il y a eu, c’est l’hypothèse lacanienne, une métaphore du sujet qui a instauré cet écart signifiant qui garantit l’existence du sujet, et qui évidemment lui échappe totalement puisque de toute façon il y a un refoulement originaire. Et ça crée une division dont il se défend. Et le refoulement originaire a fait le lit de la castration. Je crois que Christiane évite le terme de castration.

J’ai sauté quelque chose, je voulais dire quelque chose à propos du risque. C’est qu’évidemment quand on travaille quelque chose, on a toujours un analysant qui se trouve sollicité à dire et à aller lire quelque chose. Et il y a deux jours, un analysant pour qui c’est extrêmement difficile de suivre, de faire le métier d’analysant, d’associer librement, m’a dit comme cela « Si je me laisse aller à parler, c’est le risque d’une ouverture à moi et à l’autre. » …à moi et à l’autre, j’ai trouvé que c’était fort bien exprimé. Là, j’y repense, parce que je viens à cette division subjective dont Christiane nous dit qu’au fond, le risque est celui-là, au-delà même du sens, de l’effet réel de sens, c’est le risque de la division subjective. Et donc la visée, je pense, si je la comprends bien, c’est de produire une métaphore du sujet, qui s’inscrit ou se réinscrit, on a les deux termes chez Christiane, inscription/réinscription. De toute façon la métaphore originelle de sujet, on pourra en parler tout à l’heure, qu’est-ce qu’on en sait ? Rien du tout. Elle s’inscrit en se déchiffrant. Alors comment définir le déchiffrage ? Moi j’ai repris la définition de Lacan, enfin une des définitions, celle qu’il y a dans Les non-dupes errent, où il dit que c’est la substitution du signifiant S1 à l’autre signifiant, le S2. Alors vous voyez on a le S1, le S2, l’écart. Le S2, lui, on ne l’aura jamais. Le déchiffrage, si je comprends bien Lacan, c’est que à ce S2 qui restera toujours dans le réel, va se substituer un S1, d’où évidemment la division du sujet qui dans le meilleur des cas restera ouverte. Et puis un dernier mot à propos de ça, c’est que, évidemment, dans Passage par Nadja, le terme de radicalisation y est. Je n’en ai lu que la moitié, mais le terme de radical, je l’ai trouvé déjà quatre fois… (rires de l’assemblée) J’étais parti là-dessus ! C’était ma petite autoroute, j’étais bien parce que je voyais le truc, je pouvais le suivre. Alors j’ai dit tout à l’heure, s’il y a métaphore subjective, on fait l’hypothèse qu’on n’est pas devant un psychotique, et elle explique très bien, - d’ailleurs il y a un sous-titre : « Radicalisation dangereuse du sens » - c’est celle que fait Breton, pour Nadja, et qui évidemment précipite sa psychose. Dans le livre, elle parle, et je trouve que c’est un terme très bien venu et extrêmement utile, de précarité objective, c’est-à-dire, là où on sent que cet écart, il est pas assuré. Il est pas assuré, et il s’agit au fond d’en maintenir un, d’arranger ça. Tout à l’heure, on parlait de précarité, mais là, il y a cette précarité subjective.

Et puis mon ami Bernard, pour finir. Je ne fais rien lui dire de méchant. (Rires de l’assemblée)

- Bernard Vandermersch : Ça s’annonce mal !

- Valentin Nusinovici : Tu vas voir, c’est qu’un bref moment à passer. (Rires). Alors, il y a cette très jolie ouverture du livre, avec le chapitre « Que veut dire psychanalyse ? ». Et Bernard conclut, d’une façon que je trouve fort belle, en disant : « Psychanalyse est le nom de cette invention qui ne tient que du lien entre ces trois composants, qui eux-mêmes ne tiennent leur consistance que de ce lien. [Et que] trois désirs s’entrecroisent ici, celui du chercheur de vérité, dimension éthique ; celui du guérisseur, dimension thérapeutique ; celui du conquérant de l’inconnu, dimension scientifique. » Quand il dit « Que veut dire psychanalyse ? », on a cet objet psychanalyse, et maintenant, on va passer au sujet. « Elle revendique d’être l’acte qui les noue nécessairement non sans déplacer leur statut ou leur fonction. » Alors à partir de là, j’ai l’impression, d’ailleurs je le sens comme cela, et lui aussi, qu’il ne saurait y avoir de tranquillité pour le psychanalyste. Parce que si elle revendique cela, la psychanalyse, vous voyez, elle n’est pas entifiée, l’ontologie de la psychanalyse, mais, je trouve que c’est très très bien dit : « Elle revendique d’être l’acte qui les noue. » Alors forcément, le chapitre 5 va s’intituler : « Un psychanalyste peut-il s’assurer qu’il pratique effectivement la psychanalyse ? » Tourment ! Tourment. Et en effet, qu’est-ce qui le lui assurerait ? On ne peut pas se raccrocher aux noms des fondateurs, et j’ajouterai même, j’ajouterai surtout, pas seulement aux noms, mais aux connaissances labellisées sous ces noms. Et sa conclusion, dans ce chapitre 5, c'est que « La certitude, aussi limitée soit-elle, s’acquiert dans l’expérience de l’inconscient et celle-ci convainc l’analysant que son désir est… » On passe l’analysant, mais je pense au fond que ça vaut aussi bien pour l’analyste : « La certitude, aussi limitée soit-elle, s’acquiert dans l’expérience de l’inconscient. » Je trouve ça très intéressant parce qu’on part de l’idée de comment, et ça est très, très clinique, je crois que on éprouve tous cela. Peut-il s’assurer qu’il pratique effectivement la psychanalyse ? On en arrive à ceci au fond, de la certitude de pratiquer conformément à ces trois désirs bien noués, simplement : est-ce qu’il a une certitude que le champ dans lequel il opère, dans lequel il doit opérer, il existe bien ? Ça, c’est quand même extraordinaire. Evidemment, ce n’est pas une science, c’est même une pratique très particulière, mais est-ce que ce champ, il existe bien ? Après tout, est-ce que tout ce qu’on nous raconte… et moi-même, les jours où j’ai des doutes, l’inconscient, qu’est-ce que je fabrique là ? On va y revenir tout à l’heure. Il ne le dit pas, mais on peut le penser, et il le pense aussi, que de temps en temps, on a la certitude de la pratique, dans certains moments d’actes, peut-être ces moments foudroyants dont on parlait tout à l’heure. Une chose qu’on peut se demander, je crois, je ne sais pas si Bernard se le demande, mais moi, je me le demande, c’est que ces trois désirs qu’il faut nouer, qu’il faut maintenir noués, car chacun doit les nouer ensemble, est-ce qu’ils sont noués à trois, ou à quatre ? Et à quatre… on a parlé des noms des fondateurs, du fondateur, mais après tout, un Nom du Père, qui n’est pas obligatoirement le nom ou la théorie d’un des fondateurs, ils peuvent être noué à quatre.

Sur le psychiatre… on en a déjà assez parlé, on ne va pas revenir dessus. Et son trait d’union… je ne disais pas ça tout à l’heure, je crois que ce qui était le plus honni, quand on disait psychiatre psychanalyste, c’était de mettre un trait d’union. Alors là, vous étiez dans la désunion totale d’avec les autres. Quand vous mettiez un trait d’union entre les deux, c’était foutu. Ce qui était le mieux vu, c’était une virgule.

Alors, à la fin du livre, Bernard va revenir sur ces questions. C’est aussi très intéressant. Après le chapitre de Christiane, qui s’intitule « Que devient la croyance ? », essentiellement du psychanalysant dans la cure, Bernard, dans une autre tête de chapitre, demande, « Et le psychanalyste, lui, que croit-il ? Sur quoi se fonde sa certitude ? » Vous voyez, on peut discuter beaucoup de comment il est passé de « …que croit-il ? » à « …sa certitude ». Peut-être que tu diras quelque chose là-dessus, parce que ça demande à être explicité. Il le redit, « …pas sur les noms des fondateurs ». Et je saute à la fin du chapitre, et vous allez voir comme c’est évidemment proche, et peut-être même, j’avais envie de dire, encore plus anxieux que la conclusion du premier chapitre 5 : « Pour l’analyste, c’est l’étonnement renouvelé devant les manifestations de l’inconscient chez lui comme chez ses analysants, qui ne manque pas de réassurer sa certitude. » Vous voyez comme il est fragile. Il faut toujours qu’on lui réassure sa certitude. Pauvres psychanalystes que nous sommes!

Alors pourquoi cela, pourquoi ? C’est parce que, et Bernard le rappelle, comme dit Lacan, le champ freudien, de sa nature, est un champ qui se perd. Il se perd, et au fond c’est pour ça qu’il va être aussi radicalisé. Je pense que c’est parce qu’il se perd. Il est définitivement insaisissable, l’inconscient. Alors Bernard rappelle aussi que Lacan dit que le psychanalyste doit se faire pour l’analysant le témoin de cette perte irréductible. Il ne faut pas l’entendre au sens moderne de témoin qui prendrait la parole, parce que là, il prendrait la posture de qui prétend savoir quelle est la perte. C’est au sens classique de l’objet, de l’objet matériel qui est témoin. Donc là, on a le psychanalyste en position d’objet a. C’est la présence du psychanalyste, la présence irréductible dont Lacan a parlé, vous connaissez. Et à ce point de ma lecture, je me suis demandé, c’est une question que je pose, quelle autre fonction, si on peut parler de fonction, il a là par rapport à l’analysant dans ce champ qui se perd ? Et m’est venu le terme de confiance, qui n’est pas ou presque pas dans le livre, alors que les termes de croyance et de certitude y sont. Je ne crois pas que structurellement il s’agisse de la même chose : la croyance, Christiane le rappelle, est co-extensive avec la division du sujet, et la certitude a rapport au réel. Mais la confiance, la confiance de l’analysant, qui n’est pas du tout acquise, je crois, même dans les transferts les plus positifs, ce n’est pas la même chose ! Lacan parle aussi de cette confiance, de temps en temps. Alors moi, mon hypothèse, c’est que la confiance dont témoigne l’analysant porte sur le psychanalyste comme sujet désirant. Et j’ai pensé à ce passage de la fin du séminaire VI, Le désir et son interprétation, où Lacan parle de ce qu’il y a de plus primitif dans la relation à l’Autre, la question : dans quelle mesure puis-je compter sur l’Autre ? Et cette question interroge l’Autre comme sujet. L’Autre… évidemment, il n’y a pas de sujet dans l’Autre, mais primitivement, cet Autre qui est à la fois réel et aussi le lieu d’un sujet.

Encore un mot sur l’interprétation dont Bernard parle page 103. Il dit qu’ « Il est difficile de se passer de la fonction de l’objet a dans l’acte de interprétation », que « L’objet a est à faire surgir dans l’écart entre le signifiant qui représente le sujet, et l’Autre auprès duquel il le représente. » Il a cette jolie formule où il dit « L’interprétation ouvre la tenaille par laquelle le symptôme piège l’objet a. » Alors là je crois que le terme de technique, pour lequel vous êtes un peu réticents, je crois, souvent, mérite sûrement d’être utilisé, et d’ailleurs, il s’agit, si je comprends bien, Bernard me le dira, de renouveler l’opération dite de séparation, dont Lacan dit, dans les Ecrits, que le dessein de cette opération va se retrouver dans la technique. Je crois lire qu’il y a là une différence d’abord, entre l’abord de Christiane, et celui de Bernard. Christiane ne parle guère, si j’ai bien lu, de l’objet a, sauf à un endroit où elle dit qu’il est périodiquement rejeté. Et j’ai pensé à ce passage de la fin Dun Autre à lautre qui sert souvent d’appui à Christiane. Elle le cite de temps en temps, et je crois même que la topologie de Dun Autre à lautre soutient ce qu’elle dit aussi. Il dit à la fin de Dun Autre à lautre que « Le propre de la castration, c’est que rien ne peut à proprement parler l’énoncer parce que sa cause est absente. À sa place, vient l’objet a qui va redoubler la division du sujet. L’objet a vient comme cause substituée à ce qu’il en est radicalement de la faille du sujet. » Et la question sur laquelle je termine là, et que je pose, c’est : Est-ce qu’une psychanalyste femme est davantage qu’un psychanalyste homme en mesure d’aborder la faille radicale du sujet, de ne pas passer, au fond, par ce qui ce qui s’y substitue, par l’objet a.

Et au fond, comme j’ai observé que Christiane parle fort peu de l’objet a, sauf pour dire qu’il est périodiquement rejeté, mais elle ne porte pas son accent là-dessus, alors que Bernard situe le surgissement de l’objet a par l’interprétation comme ce qui va véritablement actualiser la division subjective, je demande à la fin : Est-ce qu’une psychanalyste femme est davantage qu’un psychanalyste homme en mesure d’aborder cette faille radicale du sujet sans passer par ce qui ce qui s’y substitue, c’est-à-dire l’objet a ? En tout cas, c’est ce qui a l’air de ressortir de leur façon de théoriser leur pratique.

Donc je voulais finir sur cette question

- Christiane Lacôte-Destribats : Remarquable question.

- Valentin Nusinovici : On va voir de remarquables réponses.

- Roland Chemama : Il y a tellement de choses dans ce que tu as apporté.

- Valentin Nusinovici : Je vous remercie de m’avoir fait travailler.

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