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Carambolages paraboliques

MASSAT Alice
Date publication : 18/04/2016

 

CarambolageSi l’art n’est pas sans rapport avec l’illusion, il y a quelque chose d’encore plus trompeur dans la présentation de l’exposition Carambolages, qui occupe actuellement les Galeries nationales du Grand Palais à Paris. On pourrait en effet nous laisser penser qu’il s’agit là d’un groupement hétéroclite d’œuvres et d’objets d’art, assemblés par association d’idées sur le principe du « marabout-de-ficelle », à la façon de la boule de billard qui carambole et produit les effets du jeu. Et ce serait une manière très réductrice de présenter l’affaire, car cette exposition vaut le détour non seulement pour son audace, mais aussi pour la grande qualité de son élaboration.

Même si le visiteur est invité, s’il le souhaite, à créer sa suite d’œuvres personnelles dans l’esprit de ce procédé, même si les enfants peuvent aussi s’y amuser, et même si le jeu ne requiert pas forcément de connaissances spécifiques dans la mesure où il consiste à faire appel aux sensibilités de chacun, on ne peut pas ignorer que celui qui est à l’origine de ces carambolages, le joueur, l’initiateur, maîtrise sa partie. Et c’est ce qui l’autorise sans doute à nous proposer, non sans risques, une expérience inédite et détonnante dans les dispositifs traditionnels d’expositions : celle de voir sans savoir.

Ce sera la première règle à laquelle se confronter dans le parcours de l’exposition, et pas la plus facile. On l’aura déjà remarqué, en galerie ou en musée, qu’il s’agisse d’art contemporain, moderne ou classique, qu’il s’agisse d’exposition thématique ou monographique : une attirance plus ou moins systématique s’exerce sur le visiteur, attraction qui provient du commentaire, du cartel, de l’étiquette. Elle provient du texte, des textes et des légendes censés orienter nos regards sur les œuvres présentées. Et même, il semblerait parfois que certains visiteurs passent davantage de temps à lire ces textes explicatifs, placardés sur les murs plus ou moins discrètement, qu’à contempler tout simplement ce qui a motivé leur venue sur les lieux. Ce qui s’expose à nos regards n’est peut-être pas si évident justement, à moins que cela ne le soit trop.

D’autres étiquettes prennent une importance comparable pour prévenir nos appréciations et nos jugements, celles des vins, des parfums. Nos sens sont très souvent soumis à l’influence de ce que nous lisons et de ce que nous savons. Et l’étiquetage n’est pas sans rapport avec la consommation et les lois de l’échange. Ce n’est pas un hasard si c’est au moment de la Renaissance, quand les œuvres ont commencé à prendre une valeur marchande, que les signatures, les provenances et les dates sont devenues des critères de certification. La valeur de l’objet, sa cote, son prix, comme la valeur d’un propos ou d’un écrit, selon le fait qu’il soit conçu, fabriqué, proféré par tel ou telle, sera bien différente. Et c’est toujours une expérience de jouer à ne pas savoir, déguster à l’aveugle, lire sans préjugés, tromper les influences.

En l’occurrence, Carambolages propose cette expérience. Les informations sur l’auteur, l’époque et la provenance des œuvres présentées ici sont seulement déplacées. Elles se trouvent à l’écart et laissent l’œuvre toute nue. Ni cartel, ni commentaire ne vient détourner le spectateur de ce qu’elle montre. Seulement le rapport qu’elle entretient avec les autres œuvres qui la côtoient. Et ce rapport en outre, ni thématique, ni monographique, ni temporel, ni géographique fonde la deuxième caractéristique de cette exposition. Ainsi : « la perception de l’œuvre et son interprétation sont constituées par celles qui l’avoisinent » écrit le commissaire de l’exposition.

Comment ce geste : simple « déplacement » de l’étiquetage, vient nous déconcerter (en anglais purloined, à la manière de The Puloined Letter d’Edgar Poe ; déplacement qui rappelle encore le geste de Duchamp avec le ready-made – objet lui-même déplacé du supermarché à la galerie d’art. Et déplacement de l’étiquette aussi sur un autre support : l’écran numérique, autre allusion aux jeux de décalages de l’artiste contemporain Philippe Parreno) ? On le remarque bien avec cette parenthèse que je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir : les références et les renvois qui auraient quelque chose d’explicatif ou d’éclairant peuvent aussi devenir embarrassants, et saturer les doutes et les questions. Alors autant accepter ce déplacement et se laisser confondre, sans parenthèses ni commentaires : regarder sans savoir, ne serait-ce que le temps d’un parcours.

Ensuite, si l’on veut bien occulter les légendes et se laisser conduire hors des sentiers habituels, on ne se perdra pas pour autant, car la visite est organisée par cette seconde caractéristique inédite : chaque œuvre entretient un rapport avec celles qui la côtoient. Il s’agit d’un rapport visuel, forcément, mais pas seulement. Et c’est ici que le jeu prend une tournure souvent très amusante, et parfois surprenante. Des rapprochements inattendus s’imposent, comme s’ils se donnaient en spectacle. Véritables motifs de cette exposition, on pourrait même dire qu’ils se donnent à lire. Car si les étiquettes sont mises de côté, l’organisation du circuit et son déchiffrement stimulent nos désirs de voir, nos désirs de savoir. Désirs qui renvoient bien sûr à la lettre qui manque et qui organise du même coup le circuit et ses détours. C’est bien une rhétorique qui est à l’œuvre ici, une rhétorique visuelle, et qui conduit le visiteur.

Aussi, le parcours présenté ne se réduit pas à la seule dimension psychanalytique convoquée par le parti-pris de l’association d’idées qui l’organiserait. Mais c’est comme s’il traçait dans sa continuité, par effet de métaphore ou de métonymie (d’un jeu par exemple entre le thème d’une œuvre et l’aspect formel de la suivante) d’autres liaisons qui peuvent produire l’effet d’un Witz, faire rire, gêner, ou révéler. A la manière d’un rêve peut-être aussi.

Jean-Hubert Martin, qui a conçu le parcours de l’exposition, insiste sur ce qui la fonde : une transmission orale (« la transmission orale entre les artistes et avec leurs interlocuteurs, ainsi que la mémoire visuelle des lieux où l’art est en train de se faire, l’atelier, fournit le socle à partir duquel s’est élaborée cette exposition »). Aussi, alors qu’il s’agit d’un circuit visuel, sans paroles ni sous-titres, on trouve en effet dans cette suite quelque chose qui s’apparente à un langage, et qui provoque le visiteur à parler, lire, écrire. D’ailleurs la librairie se trouve juste avant la sortie, à quoi bon s’en plaindre ?

Alice Massat
Carambolages, jusqu’au 4 juillet 2016 aux Galeries nationales du Grand Palais, Paris.

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