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Technique. Et Ethique ?

VENNEMANN Johanna
Date publication : 11/03/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2016

 

Hâtez-vous lentement et sans perdre courage
Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage :
polissez-le sans cesse et le repolissez,
ajouter quelque fois, et souvent effacez … Boileau : L’Art Poétique

Vingt fois ? Cent fois dit Lacan

Technique – et Ethique.

Pour la technique il faut de l’adresse – et oui – ça implique un lieu : celui du cabinet de l’analyste, celui de la parole.

Je pars bien sûr de l’étymologie de technique : techné – art, artisanat, habilité, adresse, un savoir faire, en somme, faire avec la langue pour nous qui lisons Freud avec Lacan.

Et c’est nécessaire, parce que comment autrement le chat retrouverait-il ses petits dans ces écrits techniques de Freud qui parlent de l’« effet éducatif », d’un apprendre, d’une maturité psychique à atteindre, d’une libération permanente de la névrose comme but etc.

Mais, ce qui parfois semble une pente pédagogique, est aussitôt rattrapé par Freud. Nous ne pouvons pas ne pas lire chez lui aussi que la psychanalyse est une pratique de la parole, que l’inconscient est l’effet du pouvoir de suggestion du langage. La parole est l’éthique du désir. Qu’y a-t-il d’éthique dans cette technique ainsi décrite, pourrait-on se demander ? Je crois, que c’est du fait qu’elle est continument développée au fur et à mesure que Freud découvre la psychanalyse par le travail avec ses patients, où il est guidé par son désir, désir de l’analyste. C’est ça – nous avons Freud le chercheur, Freud le découvreur … et comme nous allons voir aussi Freud le père !

Ce qui peut heurter à la première lecture de ces écrits est la demande toujours répétée : « Quand – pas comment - communiquer la AUFKLÄRUNG, l’élucidation, l’interprétation - plus tard la construction - à l’analysant ? » Nous ne sommes pas habitués à parler de communication quand il s’agit de psychanalyse. Et puis sa question est : quelle est le juste moment pour faire en sorte que le refoulement puisse être soulevé, l’inconscient ouvert, et ainsi de suite. Est-ce un forçage de le traduire comme : le moment pour que le patient puisse sortir de la prison ? Pour qu’une construction de la part de l’analyste soit confirmée « juste, pertinente » par un nouveau souvenir de la part du patient. Freud répond lui-même sur le quand : pas avant que le patient ne soit à un pas d’avoir trouvé lui-même la solution. La parole de l’analysant est celle de l’analyste.

Je voudrais donc ici lire avec vous certains passages de différents écrits techniques où il me semble que nous pouvons attribuer à Freud un « but éthique », une rigueur éthique, tout en nous demandant « est-ce que Freud dirige la cure ou est-ce qu’il dirige le patient ? » Il y a des points où il s’agit de ne pas céder sur son désir – dans les deux acceptions de ce dit. Du reste j’ai trouvé au début du séminaire de Lacan sur l’Ethique l’observation : « … ce que cette année je déroule devant vous concernant cette dimension plus profonde du mouvement de la pensée, et du travail et de la technique analytique que j’appelle éthique.»

Qu’est-ce qui a été à l’origine de la technique psychanalytique ? C’est l’hypnose. Cette technique de remémoration possible due à une soumission, a une suggestion. Elle a donné à Freud le courage de développer celle de l’analyse, elle avait eu des effets …

Freud cependant l’abandonne. Il cesse de se servir de l’hypnose quand il voit Bernheim engueuler un patient qui ne se prêtait pas à l’hypnose : vous vous contresuggestionnez ! Freud trouve en cela une injustice et un abus de pouvoir. Il décrit une sensation qui l’avait saisit de dumpfe Gegnerschaft gegen diese Tyrannei der Suggestion, une sensation sourde et confuse d’opposition à cette tyrannie de la suggestion. Parce que le patient avait bien le droit de s’opposer à la soumission. Il avait le droit d’avoir le désir de maintenir son désir. Nous nous trouvons du coté de l’éthique. Ainsi pour Lacan, il s’agit de transfert positif si un analysant s’oppose à une interprétation pour maintenir son désir.

Commençant par « ZUR EINLEITUNG DER BEHANDLUNG „ EINLEITUNG n’est pas EINFÜHRUNG, introduction, c’est plutôt ouverture, préambule du traitement.

Freud y parle de règles à usage du praticien analyste et il les appelle « règles du jeu … qui puisent leur signification dans le contexte du SPIELPLAN « plan du jeu » - répertoire, programme des spectacles, comme dire que nous nous trouvons sur l’autre scène. Il s’agit de RATSCHLÄGE, pas de simples conseils, RAT, mais littéralement de «SCHLÄGE, coups de conseil » qui n’ont pas de caractère obligatoire. Parce que – ce qui s’oppose à une mécanisation de la technique sont les différentes constellations psychiques, la plasticité de tous les processus psychiques et la richesse des facteurs déterminantes. C’est de tout cela que dépend le fait qu’un procès, en général justifié, peut parfois rester sans efficace et un autre, erroné, peut porter à juste fin. Une technique ne doit pas être éclaircie pour être efficace ?

Et c’est ici que Freud dit qu’il est surtout important de « laisser principalement parler le patient et de ne pas lui communiquer plus d’élucidations qu’indispensables pour la continuation de – Freud ne dit pas de la cure, mais – de son récit, sa narration. Que parole y soit.

Mais ce qui m’a beaucoup frappée dans cet écrit est une comparaison que Freud fait, inspiré par la demande d’un patient de le guérir d’un seul symptôme ; Freud dit : « Il en est avec le pouvoir de l’analyste sur – pas sur les patients mais – sur les manifestations de la maladie KRANKHEITSERSCHEINUNGEN comme avec la puissance virile. L’homme le plus fort peut engendrer un enfant entier, mais pas seulement une tête, un bras, une jambe. Il ne peut même pas déterminer le sexe de l’enfant. Lui aussi ne fait que ouvrir un procès hautement compliqué et déterminé par les évènements et qui aboutit et termine dans le détachement de l’enfant de la mère. » Voilà – Freud père ! Et nous pouvons lire se détachement de la mère soit comme fait biologique ou – avec Lacan – comme loi du père.

Freud applique ce détachement à la suggestion, c'est-à-dire aux conditions du transfert et conseille « qui veut s’en séparer (de la suggestion) devrait renoncer à des traces d’une influence élective du succès de guérison »

Cette assertion est basée sur les considérations que l’analyste ouvre un procès de résolution du refoulement dans la névrose qui, elle aussi, est un organisme qu’il peut surveiller, soutenir, encourager … mais une fois ouvert, ce procès prend son propre chemin et ne se laisse prescrire ni la direction, ni l’ordre … Maintenant quelques mots sur « Remémorer – Répéter – Perlaborer »

Ce qui compte dans la remémoration n’est pas la réalité de l’advenu mais la parole du patient. Puisque les DECKERINNERUNGEN, les souvenirs écran, de la vie d’enfance sont l’essentiel, non seulement des souvenirs d’enfance, mais sont l’essentiel tout court. La technique analytique, ce qu’il s’agit de savoir faire, consiste dans leur développement dans l’analyse. « Le souvenir d’écran représente les années oubliées de l’enfance aussi suffisamment que le contenu du rêve représente la pensée du rêve. » N’est-ce pas dire que le jeu des paroles et du désir ont libre cours ? Que la psychanalyse est une technique de parole et se traduit aussi par le simple fait que dans tout cet article il s’agit de la question : comment éviter ou traduire une répétition agit et la faire transformer en souvenirs – parlés ?

Et ce qui distingue l’analyse de chaque influence par suggestion est le DURCHARBEITEN, le perlaborer, ici des résistances, qui aura l’effet le plus grand de changement pour le patient.

Tout cela m’évoque ce que Freud dit dans KONSTRUKTIONEN IN DER ANALYSE « Constructions en analyse » du 1935, écrit qui ne fait pas partie de la série des Ecrits Techniques, mais qui est le premier que Lacan commente dans son séminaire I.

Ici juste une observation faite par Freud et qui dit que dans la communication d’une construction faite par l’analyste il ne s’agit nullement de vouloir persuader le patient – en allemand EINREDEN, c'est-à-dire « mettre les mots dedans » - le patient avec ce que l’analyste croit lui-même. Ça voudrait dire ne pas avoir laissé parler le patient ! La réaction du patient peut être un oui ou un non, ce qui ne fait pas de différence comme il n’y a pas de contradiction dans l’inconscient (et Freud avait déjà écrit sa VERNEINUNG). Un oui ou un non ont valeur seulement si il est suivi d’une confirmation indirecte, de nouveaux souvenirs et de tout ce que nous appelons « formations de l’inconscient », rêve, lapsus, acte manqué etc. Ce dont il s’agit consiste à retrouver la vérité historique, qui peut seulement être reconstruite.

Venons-en au texte sur l’amour de transfert. Dans ce texte Freud lui-même parle d’éthique !

Au moment où il joue avec toutes les possibilités du comment réagir à l’amour de transfert ; par exemple celle de prétendre répondre aux sentiments de tendresse de la malade qui demande de l’amour, en évitant toute action corporelle de cette tendresse. Freud dit « … le traitement psychanalytique est fondé sur (la) WAHRHAFTIGKEIT » pas la WAHRHEIT « vérité », mais la sincérité et la véracité. Il continue : « C’est à cela que tient un bon morceau de son effet éducatif ERZIEHLICH et de sa valeur éthique. … il faut VERSAGEN, refuser, (littéralement : dédire) la satisfaction demandée – les mots d’une réponse - à la patiente. La cure doit être exécutée dans l’abstinence ; je ne pense pas seulement à la ENTBEHRUNG corporel, - continue Freud – la privation corporelle, pas non plus au manque de tout ce qu’on désire (BEGEHRT), parce que aucun malade ne le supporterait peut-être … mais qu’il faut maintenir le besoin et la SEHNSUCHT, le désir ardent comme moteur instigateur au travail et au changement … » Il faut, par contre, traiter le transfert d’amour comme quelque chose d’irréel qui doit être traversé dans la cure pour l’attribuer aux origines inconscients et rendre à la conscience, et donc à la maitrise de la malade, ce qui est le plus caché de la vie amoureuse. « C’est alors que pour le médecin des motifs éthiques et techniques se réunissent pour l’empêcher, le retenir d’accorder de l’amour à la malade. »

Technique : ce qui compte est de se servir de l’amour de transfert pour le travail analytique.

Ethique : Freud parle du désir de l’analysant comme de celui de l’analyste ; le ne ‘pas céder sur le désir’ vaut dans les deux acceptions de ce dit.

Ce qui m’a intriguée dans ce passage est aussi le mot « ENTBEHRUNG » juxtapposé à BEGEHREN – ENTBEHREN est - à une lettre près - l’anagramme de BEGEHREN et c’est une assonance. Freud ne se sert pas souvent de ce mot pour le désir – nous connaissons l’autre qui est WUNSCH! Freud parle de ENTBEHRUNG également quand il nous présente – pas une technique, mais un cérémonial ! Il l’appelle la situation de faire coucher le malade sur un lit de repos (il dit « lagern » ce qui est aussi emmagasiner, - on dirait qu’il veut les tenir, ces patients !) et que l’analyste prend place derrière lui, non vu, un cérémonial. Le patient, dit-il, d’habitude prend ça pour une ENTBEHRUNG, une privation, un manque. Je laisse à votre réflexion si c’est la traduction juste, s’il s’agit du manque réel d’un objet symbolique.

Pour finir – qu’est-ce que Freud nous dit de la technique dans la TRAUMDEUTUNG ? Du reste, Freud même appelle l’interprétation des rêves « le prédécesseur de toute technique d’interprétation ». Cette technique est une technique difficile, dit-il : il s’agit de puiser les mécanismes de la formation du rêve à sa source – dans l’inconscient.

Freud nous révèle qu’il y a une technique psychologique qui nous permet d’interpréter des rêves de sorte que chaque rêve s’avère être un œuvre – GEBILDE – significatif. Et il est de l’avis qu’il faut d’une technique « WISSENSCHAFTLICH FASSBAR» saisissable scientifiquement. Sans cela c’est de l’arbitraire.

Le problème est qu’une interprétation qui suit les libres idées du rêveur nous trahit, nous délaisse le plus souvent quand il s’agit des éléments symboliques du contenu des rêves. Freud dit : « … les éléments présents dans le contenu du rêve que nous devons prendre pour symboliques rendent nécessaire une technique combinée, laquelle s’appuie, d’un coté sur les associations du rêveur et de l’autre insère ce qui manque à partir de la compréhension des symboles de la part de l’interprète. Dans la solution des symboles il faut unir une prudence critique à une étude judicieuse à partir d’exemples de rêves particulièrement transparents pour réfuter le reproche d’être arbitraire dans l’interprétation du rêve. – il poursuit – « … l’incertitude provient souvent de certaines caractéristiques des symboles du rêve. Ils sont souvent ambigus, équivoques. De sorte que, comme dans l’écriture chinoise, c’est seulement le contexte qui rend à chaque fois possible une compréhension juste. C’est à cette équivoque des symboles qu’est liée l’aptitude du rêve à admettre des surinterprétations, et de représenter, dans un seul contenu, des formations de pensées et des motions de désir WUNSCH souvent très différents dans leur nature. »

Si à la place de symbole nous mettons signifiant, nous avons tout ce qui fait, qui constitue, l’art poétique dans la psychanalyse.

Y va de pair la technique du rébus que Freud évoque et illustre avec des exemples : un rêveur raconte que son oncle lui donne un baiser dans un automobile et interprète « autoérotisme ».

Et la quintessence :

« La technique diffère de celle antique de l’interprétation du rêve dans un point essentielle : elle impose au rêveur même le travail de l’interprétation. Elle ne tient pas compte de ce qui par rapport à un certain élément du rêve vient à l’esprit de l’interprète, mais de ce qui vient à l’esprit du rêveur même. »

Autre chose que communiquer au patient ce que l’analyste a interprété ; communiquer en allemand est « mitteilen » - littéralement : partager avec. C’était un désir ardent de Freud : partager, non seulement avec ses collègues mais aussi avec ses patients ce qu’il était en train de découvrir grâce à eux.

Johanna Vennemann
Janvier 2016

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