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Ver-freudet

Date publication : 23/02/2016
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2016

 

Je vais commencer par un simple aveu. Je souhaitais vous parler de la Verneinung. Comment penser Verneinung en association avec la technique, la technique psychanalytique en référence aux écrits techniques de Freud ? De quoi je m’autoriserai ? De quelle logique découlerait l’idée que la Verneinung, non seulement en tant que texte de Freud mais en tant que signifiant puisse être considérée comme un élément de la technique psychanalytique ?

Toute technique suppose le technicien, l'instrument ou l'outil à la main.

Notre technicien c'est d’abord Freud. Quant à la technique, la question n'est pas tant de qui mais d'où elle lui vient. "Um was dreht es sich " De quoi s'agit-il ? dit-on en allemand : Autour de quoi (de quel objet) cela tourne donc ?

La technique psychanalytique. Freud lui-même parlait de technique et pas seulement de méthode.

Permettez-moi d’ouvrir ici une petite parenthèse concernant le nom psychanalyse. Il semble que Freud en nommant sa discipline ainsi (sur les conseils de Breuer) se soit appuyé sur la lettre du 02 octobre 1797, lettre de Schiller adressée à Goethe.

Der Oedipus ist gleichsam nur eine tragische Analysis. Alles ist schon da, und es wird nur herausgewickelt. Das kann in der einfachsten Handlung und in einem sehr kleinen Zeitmoment geschehen, wenn die Begebenheiten auch noch so compliciert und von Umständen abhängig waren. Wie begünstigt das nicht den Poeten! »

Die Sammlung kleiner Schriften zur Neurosenlehre, 4.te Folge, 2. Auflage est parue en 1922 dans Internationaler Psychoanalytischer Verlag, Leipzig-Wien-Zürich.

Dès les premières pages Freud définit le champ de la psychanalyse.

A la page 13 il dit :"Die Verdrängungslehre ist nun der Grundpfeiler, auf dem das Gebäude der Psychoanalyse ruht"...L’enseignement du refoulement est enfin le pilier central sur lequel repose l’édifice de la psychanalyse "Chaque recherche qui vise la reconnaissance de ces deux données (le transfert Übertragung et la résistance der Widerstand) et qui en fait le point de départ de ses études a le droit de se nommer psychanalyse même si les résultats qui en résultent différent des miens."et très rapidement il souligne la nécessité d’isoler le transfert et de le reconnaître à temps en tant que résistance au travail.

A la même page Freud insiste sur la question de l“effet ¨“Wirkung der aktuellen Eindrücke, die man auf Vergangenes zurückführen müsste“. L’effet que procure le vécu actuel en lien avec le passé....et, dit-il : "Der Sucher fand oft mehr, als er zu finden wünschte". Celui qui cherchait trouvait souvent plus qu’il ne souhaitait trouver.

C'est une très belle citation de Freud, que Freud utilise de façon je dirais « pas trop dupes » et pourtant"un peu dupes" dans la limite où le chercheur, c’est évidemment Freud. Ce qu’il trouvait, ce qu’il découvrait...que pouvait-il en savoir ? Ne nous dit-il pas en effet qu' il y a des résistances qui empêchent le sujet de nommer et de connaître ce qui est en jeu.

Seule la présence de Jacques Lacan comme lecteur à ses côtés –lecteur des textes de Freud, lecteur de l’inconscient freudien nous ouvre enfin la boîte à « outils » (Je le dis avec un clin d’œil) . On y reviendra. Mais nous sommes pour l’instant à Vienne au début du 20me siècle. La gloire revient aux inventions scientifiques.

Revenons à notre lecture. De la page 412 à la page470 Freud parle de

Weitere Ratschläge zur Technik der Psychoanalyse.

Plus de conseils concernant la technique psychanalytique

I. En guise d'introduction du traitement.

La question des premiers entretiens, la dynamique de la guérison

II. Erinnern, Wiederholen, Durcharbeiten, : remémorer, répéter, perlaborer

III. Quelques remarques concernant l'amour de transfert

Je vous conseille de le lire. Ca se lit très facilement en effet comme un manuel assez simple. Freud lui-même parle de règles du jeu, Spielregeln zur Einleitung der Kur zum Gebrauche des praktischen Analytikers. Règles d’introduction de la cure à l’usage de l’analyste praticien. Il s’agit d’un véritable guide du bon psychanalyste. Ces règles se trouvent sous la forme de conseils, nous dit-il avec une certaine prudence face à la singularité de chaque situation. Avec la métaphore du jeu d’échec il insiste sur le fait que seuls le début et la fin permettent des variantes limitées bien réglées alors que le jeu, une fois démarré offre des possibilités tellement multiples qu’il échappe à cette systématisation. Et pourtant ici Freud précise les indications, parle de traitement d’essai, de critères d’exclusion, de l’importance de l’argent, évoque la question de la gratuité, de la persévérance, de la durée, de l’éventuelle interruption, du raccourcissement du traitement, du rythme des séances, du divan et des postures physiques, de la possibilité de prendre différents membres d’une même famille, des amis etc. en analyse, de suivre plusieurs traitements durant le temps de l’analyse.

Tout ceci en s’interrogeant sur le caractère de ce procédé, la thématique ouvrant à une analyse, en décrivant les formes typiques de la résistance, (résistance liée au transfert précise-t-il), discute la différence entre une guérison par l’amour du transfert de celle induite par le procédé analytique en soi et parle des forces psychiques mobilisées lors du travail.

Mais n’oublions pas :

"Celui qui se met à la recherche trouve souvent plus qu'il n'aurait souhaité trouver"

Et Freud a trouvé des mots pour le dire. Et son choix n’est guère anodin. Aucune traduction ne peut dévoiler ce qu’il a mis au travail avec son choix.

C'est particulièrement évident quand Freud travaille sur des textes telles la Verneinung.

Bien que officiellement ce texte n’est pas reconnu parmi les textes dites Technische Schriften

(De la psychothérapie de l’hystérie 1895, chemins de la thérapie analytique 1918, traitement de l’âme 1890, de la méthode psychanalytique freudienne1903, de la psychothérapie 1904, les futures possibilités (Chancen) de la thérapie psychanalytique 1941, de la psychanalyse sauvage 1910, des fausses-reconnaissances au cours du travail psychanalytique 1914, mémoriser, répéter, perlaborer 1914, l’usage de l’interprétation des rêves en psychanalyse 1911, la dynamique du transfert 1912, des conseils destinés au médecin visant le traitement psychanalytique 1912, En guise d’introduction du traitement 1912, remarques concernant l’amour de transfert 1914, chemins de la thérapie psychanalytique 1918, préhistoire de la technique psychanalytique 1920, remarques concernant la théorie et la pratique de l’analyse des rêves 1923, la question de l’analyse sauvage 1926, constructions 1937, et court texte de 1938 : Abriss der Psychoanalyse : la technique psychanalytique dans lequel il souligne qu’il ne s’agit guère d’instituer des croyances ou de créer des convictions mais que la psychanalyse se base sur des observations et des expériences et que « seul celui qui se prête à la répétition de ces observations sur lui-même et sur quelques autres prend le chemin qui le mêne vers son propre jugement. »

Le titre Die Verneinung, article de 1925 est très précieux. Le signifiant « Verneinung » au travail et l’effet qui en découle est frappant. Le texte court et concis s’apparente à une nouvelle approche du psychisme et tout particulièrement du travail de l’inconscient du fait même du langage avec sa double face la négation et l'affirmation qui vont de pair comme si ils se trouvaient sur une bande de Möbius. Le dehors et le dedans y relèvent de la même bande, de la même dimension.

Ce travail souligne doublement le lien du langage avec l’inconscient freudien. Et peut-être en dépit de l’intention consciente de Freud. Doublement, car il y a d’abord ce travail sur le dedans (ce qui n’est pas réel, purement imaginé, subjectif) dehors (le réel, objectif). Ensuite il y a l’inconscient qui ne connaît pas le non, qui indique Oui là, où le sujet consciemment dit non. « Le Ich reconnaît l’inconscient en passant par une formule negative. »

Comment Freud pouvait-il nommer das Unbewusste ce qui échappe à la connaissance ?(Ce n’est pas das Ungewusste ni das Nichtbewusste) . Quand en plus, il définit l’Unbewusste par la négation, en disant que c’est justement pas une conscience inconsciente ni une seconde conscience mais qu’il existe des actes psychiques qui sont privés de conscience. Il dit donc ce n’est pas ça et ainsi, lui-même se sert-il de la Ver-neinung ! Alors ? Si ‘est ça, alors, l’inconscient, non seulement nous pouvons alors affirmer que l’inconscient produit des résistances mais aussi qu’il n’ ex-iste que du fait du langage, relève de la structure du langage et c’est pourquoi -me semble-t-il- Lacan a appelé cet inconscient le grand Autre !

C’est ici que Freud se met réellement à tisser. Nous sommes en 1925. Quelques années après en 1933 il dit „Man meint, daß die Frauen zu den Entdeckungen (découvertes) und Erfindungen(inventions) der Kulturgeschichte wenig Beiträge geleistet haben, aber vielleicht haben sie doch eine Technik erfunden, die des Flechtens(tressage) und Webens.( tissage) Wenn dem so ist, so wäre man versucht, das unbewußte Motiv dieser Leistung zu erraten.“in Neue Folgen der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Kapitel 5, die Weiblichkeit. Nous pourrions dire que c’est Freud qui parle de lui-même, qui a découvert la technique du tressage et du tissage de la langue dans son article sur la Verneinung. Malheureusement la suite de ce travail relève de ce que Lacan a nommé la réalité psychique de Freud. “Wenn Sie diesen Einfall als phantastisch zurückweisen (pour peu que vous refuter cet avancé en raison de son caractère phantastique)und mir den Einfluß des Penismangels auf die Gestaltung der Weiblichkeit als eine fixe Idee anrechnen,(et si vous m’accuser d’avoir l’idée fixe du manque de pénis comme étant une donnée determinante pour la féminité) bin ich natürlich wehrlos. (Je suis en effet sans défense)“ Comment aurait-il pu entendre ce qui du réel venait lui donner rendez-vous à ce moment là : le moins phi qui -nous apprend Lacan à la suite- laisse le pas à la jouissance féminine situé à une place particulière, celle marquée A, lieu de l’Autre, garant de la castration de l’Autre.

Il fallait donc attendre les travaux de Lacan sur la topologie, le tissage, les signifiants S1... S2 pour entendre ni oui ni non, comme un creux, un trou creusé par le non du non du non. Ce processus d'évidement d'un lieu qui n'est ni celui de l'affirmation, ni celui d'une autre affirmation par une double négation, voire une triple négation qui dit que B n'est ni A ni C ...

Une petite histoire de train : dans le wagon suisse un couple avec leur bébé

Au moment de l'arrêt du train la famille s'apprête à sortir. Le bébé pleure. Sa mère lui dit : Non, puis elle chante non, non non, non, non. Nein ... L'effet est immédiat. L'enfant se calme.

L'enfant écoute, se calme au rythme de la répétition. Six fois pris dans une mélodie, dans un un chant qui tisse. Le non nein a disparu dans une Verschlingung, dans la Verschlingung du langage. Die Schlinge, la corde. Die Verschlingung l'entrelacement, le tissage ... de la langue. Verschlingen. Ce lieu vers où l'enfant se laisse bercer. Un lieu Autre. De silence au milieu du langage ? Verschlingen veut également dire avaler, disparaître dans le bec de l'Autre... Rappelez-vous Lacan dans le séminaire Encore, quand il parle du crocodile, de la grande gueule du crocodile ...la gueule de l’Autre qui ne se laisse barrer que par le bâton, ce bâton qui empêche la gueule de l’Autre de se fermer sur l’objet, sujet.

Avec quelle aiguille Freud va-t-il tisser ? Ou bien : de quelle nature est ce bâton –freudien- qui empêche la gueule du grand Autre de se renfermer sur le sujet ?

Je vais attirer votre attention sur ce que le linguiste appellerait peut-être un modalisateur qui amène une valeur de transgression à un usage sémantique habituel :

Le Ver-, Präfix induit l'idée d'un changement de place ; il a un effet de déguisement, Verkleidung, de détournement voire d'une défense qui oeuvre là où ça ne pourra que rater, manquer. Ver indique un déplacement, d'un lieu Un vers un lieu Autre. Cela nous rappelle la lettre volée. Der verschwundene Brief. Ver-neinung, Ver-schlingen, Ver-sprechen (lapsus) indique le fait que quelque chose s’y pose, là où un signifiant est venu se présenter au lieu d'un autre. Ver- drängen : poussé vers un Autre lieu indique un processus dynamique qui laisse le suspense sur ce lieu Autre dans lequel "Le signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant".

Déjà dans un article de 1896 sur les Abwehrneuropsychosen Freud utilise le terme Versagung....traduit avec frustration. Frustration ? Dans les dictionnaires un peu dynamiques tels linguee c’est refus. Je vous propose dans le contexte plutôt un manquement... un ratage. Un ratage inscrit dans le dire. Utilisé avec le passif : es ist ihm versagt worden : nous trouvons l’interdit. Ceci lui est interdit. Sur un mode actif : er hat versagt : il a échoué. Versprechen :Lapsus, Verboten : interdit. Quel serait cet interdit premier duquel découlent tous les interdits des sociétés humaines si ce n’est pas celui inscrit dans la loi naturelle, celui de l’inceste ?

Sich Verlieben. Ah, l’amour. « Donner ce que l'on a pas à quelqu’un qui n’en veut pas » l’amour. Sich Ver – lieben, se tromper, rater la cible, dire : ce n’est pas ça, il n’y a pas …il faut y croire ?…et l’amour de transfert, n’est-ce pas l’amour de l’Autre ? ...L’analyste nous apprend Freud dans remarques sur l’amour de transfert, doit mettre cet amour au travail, le maintenir sans le détourner ni le nier car cet intermédiaire permet à la cure de continuer. Sa posture n’est pas une vraie négation, ni une négation feinte mais une négation affirmative qui conserve l’intérêt de la cure et sustente sa suite.

Le préfixe Ver- indique quelque chose qui ne se trouve pas là, où on le cherche.

"Celui qui se met à la recherche trouve souvent plus qu'il n'aurait souhaité trouver"

Le Ver- indique que c’est ailleurs ...dans un lieu Autre … et ce lieu nous sert de repère. Versteckt.

Freud n’y échappe pas à cette rencontre avec l’Autre.

Ce qu’il peut en dire se trouve dans la Verneinung, Versagung, im Versprechen, in derVerdrängung … Verschiebung, Verdichtung (Interpretation des rêves)

Qu’en est-il alors de la technique freudienne? De la technique de l’inconscient freudien ?

Eine Verformung (ratage qui porte sur la forme) dans le rapport freudien au réel ?

Une Gestalt, Verkörperung, la représentation c’est-à-dire une image à la place d’une autre ?

Alors que Freud travaille en donnant des conseils sur la technique, Ratschläge zur Technik, ses travaux témoignent des effets du langage et du discours. Alors que Freud travaille dans une ambiance confusionnelle entre réel et imaginaire l’œil de Lacan distingue l’objectif et le subjectif, isole le discours du sujet Freud comme étant le discours de l’Autre.

Freud est pris dans les ficelles de son propre discours emmêlé dans ses descriptions méthodologiques et remis en place par une technique qui se prête à lui, de lui, malgré lui, du fait même de l’ex-istance de ce lieu de l’Autre, LA technique psychanalytique, le jeu de la lettre. Aucune traduction ne permet d’entendre ce jeu (qui n’est guère un jeu d’échec) qui s’impose à Freud.

Die Verdrängung, le refoulement au travail. Freud en subit l’effet lui-même et en témoigne. C’est la lettre qui traverse les paysages des multiples cultures, de l’histoire des cultures portant avec elle la garantie d'une connaissance Une sur le savoir. Le savoir sur … ce tissu qui nous définit. Ver-drängen, poussé vers un autre lieu.

L'objet a, la lettre, comme agent du discours, fonde le sujet en tant que parlêtre dans son rapport à un lieu, le lieu de l’Autre, lieu du langage, du non du non du non...de la Verneinung, comme élément d'un tissage introduisant le réel, du réel de tissage du sujet.

Alors ?

Alors, la seule approche que nous connaissons depuis les travaux de Jacques Lacan qui nous permet l’accès à une - disons pour rester fidèle à Freud - « technique psychanalytique » incontournable est celle du discours analytique.

Patricia Le Coat-Kreissig

Espace personnel