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«NE DEVIENT PAS FOU QUI VEUT»

BELLANGÉ Véronique, ,
Date publication : 22/10/2015
Dossier : Dossier de préparation des journées - Que deviennent les psychoses de l'enfant aujourd'hui ?

 

Faut-il avoir l'air fou pour l'être ? Peut-on l'être sans en avoir l'air et peut-on aussi en avoir l'air et ne pas l'être ?
Voici quelques remarques et questions issues de ma clinique en institution :
A partir de situations d'adolescents hospitalisés, cette question de la psychose et de ce qu'il en serait de la spécificité de l'autisme et autres TED ou TSA pose celle de la nécessité ou non de soins psychiatriques pour certains.
«Il/elle n'a rien à faire là», peut-on en effet entendre assez régulièrement, ce qui reviendrait à penser qu'il n'y aurait pas de soins nécessaires pour un enfant autiste, par exemple.
D'une certaine façon, ceci peut apparaître rassurant, puisque cette remarque ne s'adresse pas aux seuls diagnostiqués ainsi, les remettant du même coup au même banc que les autres!
Je crois que ce qu'il m'arrive le plus souvent d'avoir envie de dire, lors des réunions de service, en me référent au propos de M. Czermak dans La navigation astronomique c'est : «on ne peut - tout de même - pas leur reprocher leurs symptômes, pour lesquels ils viennent nous consulter ou sont hospitalisés». «La psychose est toujours sociologiquement incorrecte» dira-t-il aussi.
Voici là posée une indication, que j'aimerais plus universelle dans son acception, qui peut-être va de soi ici et qui cependant reste si difficile à faire accepter, sinon respecter dans nos institutions.
Alors bien sûr, c'est peut-être, particulièrement à l'adolescence que les manifestations symptomatiques sont le plus difficiles à débrouiller, à «débrouillonner», suscitant facilement du rejet au regard d'un certain non sens... bien loin d'une neutralité bienveillante. Jouent-ils au fou, le sont-ils vraiment ? Le rejet de toute étiopathogénie dans l'autisme, accentué par cette séparation psychose infantile/autisme, mais aussi bien dans tout le champ psychiatrique avec les nouvelles classifications qui n'ont plus de visées psychopathologiques mais simplement épidémiologiques et pharmacologiques, accentue cette difficulté à considérer ce qu'il en est du soin, au risque que ça fasse violence, hors sens tout simplement.
Cette formule de Lacan « Ne devient pas fou qui veut » reste pour moi toujours un repère dans ces questions diagnostiques, formule «d’humour» dit-il... et pourtant si sérieuse à considérer dans la clinique.
Difficile en effet de reconnaître les modalités auxquelles un adolescent a recours pour tenter de mettre en jeu une subjectivité qui, pourquoi pas, s'est trouvée chahutée par le Réel du sexuel de la puberté.
Mon questionnement s'appuie sur la question du transfert et de ses différentes modalités, puisque, rappelons-le, la première institution est le transfert.
Dans la psychose, qu'est-ce qui peut rendre le transfert, en institution et avec des adolescents psychotiques, difficile ?
Que faire avec ces adolescents autistes de bon niveau, Asperger ou autres TED qui ne semblent pas aller mal ?
Mais qu'est-ce qui rend tout aussi bien difficile l’accueil d'une symptomatologie hystérique, entendue alors comme une façon de jouer au fou ?
Mais tout aussi bien qu'est-ce qui donne à penser une hystérie par rapport à une psychose à l'adolescence ? Du petit grain de folie à la folie, quels repères à l'adolescence sinon d'abord le transfert.
Comment se faire l'interprète et le traducteur dans la psychose, dans l'autisme, mais aussi bien dans certaines hystéries et auprès de qui ? Du patient lui-même tout autant que du soignant en manque de boussole ? Comment se faire l'interprète de leurs symptômes ?
Et pourquoi cela peut-il rater ?
Ma proposition pour cette journée va consister à poser quelques unes des interrogations que la clinique en institution soulève quotidiennement pour moi. Non pour y apporter une réponse mais pour partager ici ces difficultés en vue d'un échange.
Je me souviens par exemple de cette indication de Corinne Tyszler à propos des adolescents psychotiques non décompensés «Ne pas trop les pousser à subjectiver si ils sont psychotiques, au risque sinon de les faire délirer»
J'interroge aussi la pertinence d'ateliers thérapeutiques avec les autistes, qui favorisent la production imaginaire par exemple ?
Mais aussi je prends appui sur cette remarque de Charles Melman : «Que faire face à un organisme qui reste déshabité ?»
Toute approche institutionnelle doit être éducative, pédagogique mais aussi thérapeutique. Et comment donc concilier ces différentes composantes ?
Méthodes éducatives et comportementales qui bien entendu ne sont pas exemptes des questions en institution mais nous savons que toute réponse standardisée, risque de ne pas tenir compte de la particularité de la structure. L'exclusivité d'une réponse éducative est contestable. C'est le fait clinique singulier qui doit guider notre pratique.
J.J. Tyszler indiquait dans son article «Autisme : pour qui sonne le glas ?» que «les problèmes posés par les recommandations sont graves et vont directement influencer la vie de nos services puisque sous le terme TED, se trouvent en fait réunies des affections variées, souvent encore mal délimitées : autisme et psychose infantile en particulier. Faut-il entendre que tout trouble grave du développement sort désormais du suivi habituel des unités de pédopsychiatrie au profit d'une prise en charge exclusivement éducative et comportementale ?»
La dimension institutionnelle doit être entendue dans sa fonction organisatrice du soin. Et c'est cette question que la clinique au quotidien avec des adolescents interroge actuellement.
Une «nomination» diagnostique a souvent été posée avant même que nous les recevions, et nous devons en tenir compte, que le diagnostique s'avère juste ou non d'ailleurs.
«Ne devient pas fou qui veut»
Actuellement comme la cause n'est plus, il semblerait que la formule soit oubliée.
Dans son texte, daté de 1946, « Propos sur la causalité psychique », J. Lacan écrit : «Loin donc que la folie soit le fait contingent des fragilités de son organisme, elle est la virtualité permanente d’une faille ouverte dans son essence.
Loin qu’elle soit pour la liberté « une insulte», elle est sa plus fidèle compagne, elle suit son mouvement comme une ombre. Et l’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme la limite de sa liberté. Et pour rompre ce propos sévère par l’humour de notre jeunesse, il est bien vrai que, comme nous l’avions écrit en une formule lapidaire au mur de notre salle de garde : “Ne devient pas fou qui veut.” »
Dans son «allocution sur les psychoses de l'enfant», à l'occasion de journées organisées par Maud Mannoni sur ce thème , «l'enfant, la psychose et l'institution» (22/10/67) Lacan regroupe les trois thèmes de l'enfant, la psychose et l'institution pour nous dire que «nulle part plus qu'en ces trois thèmes, soit évoquée plus constamment la liberté.» et donne les coordonnées de l'aliénation du sujet, structurale, du fait même de son rapport au langage.
Le refus de l'aliénation fait en effet d'un sujet psychotique le sujet libre par excellence. Ce refus de l'aliénation est bien sûr différent du refus névrotique. Et cependant certaines modalités de refus sont difficiles à cerner à cet âge, l'adolescence, dont C. Melman rappelle qu'il «est déception face à l'ordre symbolique». Cette disposition à la déception s'inaugure à cet âge, dans le champ de la névrose. Tout autre est le destin du psychotique à l'adolescence.
Lacan poursuit : «à l'intérieur du collectif, le psychotique essentiellement se présente comme le signe, signe en impasse, de ce qui légitime la référence à la liberté.», reprenant là le propos de Jean Oury dans ces mêmes journées.
Dans son «Discours de Rome» en 53, Lacan parle déjà de la psychose comme de cette liberté négative d'une parole qui a renoncé à se faire reconnaître et la caractérise par la formation d'un délire qui objective le sujet dans un langage sans dialectique.
Dans le discours de Lacan aux psychiatres, il nous dit que l'angoisse devant la psychose est liée au fait «que devant un psychotique qui ne demande rien, c'est nous qui demandons»
Et ce sont sûrement là des points importants dans la difficulté à recevoir certains jeunes.
À Bonneval donc en 1946, lors de ces journées consacrées à la Psychogenèse des Psychoses et des Névroses, s'explicitait un point de discorde entre H. Ey et J. Lacan à propos des rapports entre folie et liberté. La désormais célèbre phrase de Lacan, était censée le cristalliser : "L'être de l'homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l'être de l'homme s'il ne portait en lui la folie comme limite de la liberté".
Lacan se devait, à ce moment là, de «contredire l’organo-dynamisme dont H.Ey s'était fait le promoteur.» À cette question posée par H.Ey de ce qu'il en est de la maladie mentale, il affirme lui une causalité psychique qu’il repère dans la « discordance primordiale entre le Moi et l’être », et il s'emploie à développer «les effets psychiques du mode imaginaire». La folie y trouve là sa « structure fondamentale » nous dit-il. «Le risque de la folie se mesure à l'attrait même des identifications où l'homme engage à la fois sa vérité et son être.»
« [...] le premier effet qui apparaisse de l’imago chez l’être humain est un effet d’aliénation du sujet. C’est dans l’autre que le sujet s’identifie et même s'éprouve tout d'abord[...] »
Marc Morali dans son article «un autisme peut en cacher un autre» rappelle que Lacan lors de ses journées de Bonneval avait clarifié la question de la psychogenèse «le secret de la psychogenèse des psychoses, c'est qu'il n'y en a pas».
Charles Melman rappelle d'ailleurs que «le débat entre organogenèse et psychogenèse est caduc, puisque la vie psychique a sa matérialité propre, celle du langage, la motérialité.» (Cf : billet d'actualité «à propos des débats sur l'autisme et de la position de notre association 11/03/2014)
Marie-Christine Laznik parle d'une psychogenèse de l'autisme qui consiste dans le lent travail de destruction des compétences parentales que cette pathologie produit. La question étant de savoir si la psychanalyse, dans sa praxis, peut avoir de quoi permettre à un enfant, un bébé de découvrir le plaisir de susciter le plaisir chez l'autre.
Les premiers séminaires de Lacan précisent progressivement son approche de la psychose, notamment bien sûr le séminaire III, «Les structures freudiennes des psychoses» , en 1955-1956, complété de l'article « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » fin 1957-début1958. Névrose, psychose ou perversion se distinguent par des effets de structure et pour autant bien sûr, «Ne devient pas fou qui veut» toujours!
Les structures cliniques sont déterminées dans leur rapport particulier à la castration, pour le psychotique la forclusion (Verwerfung), pour le névrosé le refoulement (Verdrängung) et pour la perversion le déni (Verleugnung) . L'articulation des trois catégories du Réel, de l'Imaginaire et du Symbolique permet d'éclairer et de donner de nouvelles ficelles à la clinique.
Dans son premier séminaire «écrits techniques», il indique déjà comment « ce qui n'est pas venu au jour du Symbolique, apparaît dans le Réel.» C'est dans la réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la Verneinung de Freud.
L'enfant psychotique est dans un rapport particulier avec le Réel. L'enfant autiste serait aussi confronté au pur Réel.
Pour E-M Golder, («Au seuil de la clinique infantile») «si tout enfant est pris dans la double partition dûe à la naissance et à sa rencontre avec le fait du langage, l'autiste ne répète qu'une seule chose : sa confrontation avec la béance que celui-ci introduit. L'autiste est confronté au pur Réel comme trou dans le symbolique.» Comme si l'enfant avait affaire à la faille dans le langage et c'est tout. Un organisme non dénaturé par le langage.
Elle évoque la manière dont la naissance s'est déroulée qui aurait empêché le processus structural propre à ce moment. Elle parle d'un accident de l'encontre, un accident de l'appel et de l'adresse. A un moment où la mère est confrontée à un enfant Réel, il y a trou dans le symbolique. Cela me rappelle ce jeune homme autiste que je revois à mon cabinet après l'avoir suivi plus jeune au CMP ; sa mère se «plaint» : «Il répète toujours la même chose, c'est pénible, c'est insupportable» Quand je lui demande de préciser ce que son fils répète ainsi : “Je m'en souviens plus !”
E-M Golder sépare ou distingue le refoulement originaire qui met en place un lieu, dans un nouage Réel/ Symbolique du refoulement primaire qui permet une inscription dans un nouage Imaginaire/ Symbolique.
Est-ce offrir là la possibilité d'un diagnostic différentiel entre autisme et psychose infantile, entre refoulement originaire et refoulement primaire ?
M-C Laznik rappelle dans son article sur l'autisme «qu'il n'y a pas d'absence s'il n'y a pas déjà présence» et que «concernant l'autisme, la non mise en place du rapport symbolique fondamental est lié à ce défaut de la présence originelle même de l'Autre et non au défaut du temps absence comme dans la clinique d'autres états psychotiques.»
Si le ratage du processus de subjectivation est différent, comment concilier des soins ?
Dans l'autisme c'est le processus d'aliénation lui-même qui rate, dans la psychose, c'est le processus de séparation qui est en jeu.
Y a-t-il infléchissement de l'autisme vers la psychose infantile ? Doit-on travailler dans ce sens ?
C. Melman parle d'une affection prépsychotique. «Si la psychose en effet est le résultat des démêlés avec le langage, l'autisme infantile est le fait d'avoir été démêlé du langage»
Dans l'autisme, tout se passe comme si l'enfant ne se laissait pas pénétrer par quelque chose. Ce qui donne un nouage autre.
De cet imaginaire défaillant, se constitue un stock d'expériences, de données peut-être différent effectivement de ce que l'on rencontre dans la psychose où il s'agit d'un imaginaire sans moi, comme le rappelle M. Czermak.
L'autiste n'est «pas un enfant d'éros» disait C. Melman, «il n'y a pas eu la possibilité de cette connivence, de cette érotisation nécessaire à l'acquisition du langage», d'où cette difficulté de travail avec eux. Il nous dit combien «l'autisme infantile est le domaine où peut se montrer aux plus aveugles le rôle déterminant de la prise par le langage dans le développement du bébé.» Encore justement ne faut-il pas être aveugle pour visionner ces vidéos !
Alors pour ces adolescents au diagnostique flou ? Ces créatures plus ou moins dociles, mais déshabitées ? Si l'autisme reste une maladie de la relation, quels soins ?
Puisque néanmoins ils sont hospitalisés, au décours de difficultés d'inscription sociale, mais aussi au regard d'une certaine souffrance. Peut-être sans demande particulière mais avec des symptômes qu'on ne peut leur reprocher donc et qui ne sont pas simplement des troubles. L'institution a pour fonction de traiter le Réel et de cette liberté paradoxale bien entendu, il ne s'agit pas d'en faire l'éloge ou la promotion mais bien de voir comment une armature symbolique peut ou non faire suppléance pour un sujet.
Voici plusieurs petites vignettes cliniques sur cette question de l'apparente liberté dans la psychose et/ou l'autisme et de ce vers quoi doit tendre notre travail.
Reprenons encore Lacan dans la conclusion de son «allocution sur les psychoses de l'enfant» : «Quelle joie trouvons-nous dans ce qui fait notre travail ?»
Un psychotique doit-il participer aux tâches ménagères ? Et un autiste alors ? Quelles seraient les recommandations de bonnes pratiques en institution hospitalière ?
Alors doivent-ils tous participer de la même façon à la vie du service ?
Oui bien sûr, aussi bien que Non et dans quelle mesure le coup de balai souhaité par le soignant risque-t-il de faire mal ?
Coup de balai... non pas sur les soldes ou sur une liquidation quelconque, sinon symbolique avec le risque de recevoir un coup avec le balai.
Alors bien sûr cette équité des tâches, ce souhait d'un fonctionnement qui serait le même pour tous semble être une boussole pour les soignants plus aisée que celle qui consiste à repérer pour chacun des patients ce qu'il peut ou ne peut pas, tenant compte de sa pathologie.
C'est le cas pour cette patiente psychotique qui ne peut que donner un coup de balai, ne peut pas passer le balai. Incompréhension de l'équipe, risque d'une certaine maltraitance à vouloir insister, on lui en fait donc le reproche : «Elle ne peut pas faire que ce qu'elle veut».
Autre interrogation, «ceux qui sont là pour rien». C'est là le reproche qu'on leur fait.
V. 13 ans. Naissance dans le sud, déménagement à 6 ans pour le travail du père, sa mère travaille aussi, deux sœurs. Séparation des parents il y a un an, un week-end sur deux chez le père. Mr et Mme viennent ensemble accompagner V à son entrée dans le service et spontanément pensent être reçus ensemble par le médecin responsable.
Lors de notre première rencontre, V répond volontiers à mes questions mais sans plus, sans rien de plus. Il est hospitalisé depuis quelques jours. « Avant je répétais que je voulais mourir, que j'étais nul. Mais c'est bon là, j'ai arrêté de répéter. Ça fait longtemps, c'était il y a 3 semaines. J'ai rien là. Je veux rentrer chez moi »
Je lui demande ce qui se passe :
- « ce qui me manque c'est ma maison et maman.»
⁃ « Et vos soeurs ? »
⁃ « Non », «Le Dr, pour m'embêter, il a dit, je vais l'emmener là-bas. J'ai rien ».
Accepte de me dire un peu son histoire, « j'ai un petit peu un trouble envahissant du développement, depuis petit je vais voir des personnes ».
Ne peut dire plus, ni les noms ni les qualités des professionnels. Ne connait pas les prénoms des autres jeunes hospitalisés avec lui. Ne sait pas dans quelle école sa mère travaille.
En difficulté scolaire, « trop difficile l'anglais et les maths ».
Je lui demande s'il souhaiterait de l'aide, « Non ».
Au 2ème entretien, à la question de savoir comment il se sent, il me répond «mal, comme d'habitude». Et ce sera toujours cette même réponse, à chaque entretien.
Je note ici qu'il lui est difficile de repérer le registre de l'énonciation de celui de l'énoncé. Il n'entend que l'énoncé qui lui semble du coup tout à fait répétitif d'une séance à l'autre. Rien ne s'entend de mon énonciation, juste un énoncé.
M-C Laznik rappelait comment cela leur restait inouï ce que dit Lacan dans l'étourdit «Qui parle s'oublie dans ce qui se dit derrière ce qui s'entend». Il ne semble pas repérer quelque chose de l'affect dans la voix, qui se réduit donc pour lui à un énoncé (Cf l'interview de M-C L par Paule Cacciali et Josiane Froissart dans un JFP).
S. Calmettes parlait de cette question de l'exactitude dans l'autisme, pas de la vérité, puisqu'il n'y a pas de possibilité de sous-entendu, ce qui rend le parler singulier, un parler sans voix, une langue sans perte, une langue exacte mais immobile.
Peu prolixe, il s'exprime sur un ton monocorde, sans hésitation aucune. Il semble en difficulté avec le temps. Il n'exprime ni besoin, ni demande, semble subir la situation d'hospitalisation.
A vu sa mère la veille au soir en visite, ne lui a pas demandé de rentrer.
Je m'intéresse à ce qu'il a fait dans le service la veille, avec qui il était en atelier et là encore impossible de dire les prénoms des autres jeunes. Je lui fais remarquer et il est d'accord «j'ai du mal à retenir les prénoms et les noms». Je lui reparle de l'anglais, de la langue anglaise. Il me dit avoir déjà été à Londres «c'est bon, j'ai tout visité.» Il me cite alors les marques de voitures qu'il a vues, car c'était un dimanche, à Londres « des Maserati, des Lamborghini, des Ferrari ». Manifestement un bon souvenir.
Pas de problème ici de mémoire pour les marques de voiture : «y’en a une à la gare, qui fait taxi, si vous voulez.»
Spectre autistique ou TED ?
Diagnostiqué par le CRA (Centre de ressource pour l'autisme) : Trouble envahissant du développement non spécifié d'intensité légère avec compétences cognitives normales supérieures.
Le motif de l'hospitalisation est finalement quand même celui d'une évaluation diagnostique, au regard de ce qui est considéré comme soit :
- un autisme atypique
- un syndrome d'Asperger
- un TED non spécifique.
C'est finalement la présence d'un trouble anxieux associé qui interpelle l'équipe du CRA, interrogation face à «un syndrome dépressif avec mise en scènes morbides de sa propre mort». Faut-il ou non un traitement pour cet enfant ?
Dans le dossier du CRA, il est noté au titre de l'anamnèse que les premières inquiétudes des parents ont commencé peu avant 2 ans lorsque la famille a déménagé et que la première de ses sœurs est née.
Je garde en mémoire cette indication de Pierre Delion sur le fait que lorsque les parents signalent une différence inquiétante dans le développement de leur enfant, ils ont raison.
Bien sûr je retiens cette question de sa difficulté avec les noms. E-M Golder, dans Au seuil de la clinique infantile, évoque au travers d'un cas d'enfant ce qui dit-elle «est un signe de la psychose infantile, la difficulté de différencier le patronyme du prénom». Elle cite M. Czermak dans Patronymies (p 143) : «Le nom n'est pas -comme tel- un référent, mais ce à partir de quoi il peut y avoir de la référence»
Ici on a l'impression que les prénoms ne sont pas arrimés à un sujet.
«Comment ça va ?» «Comme d'habitude.» Une certaine forme d'incrédulité dans le ton, ma question répétée ainsi à chaque rencontre... Il ne se sent pas vraiment concerné par ma question.
Je suis surprise de le voir les larmes aux yeux. Le médecin psychiatre lui a parlé de reprendre sa scolarité à partir de l'hospitalisation, ce qu'il ne veut pas ; Il lui a demandé d'y réfléchir jusqu'au lendemain «ça sert à rien d'y réfléchir, c'est non. Je ne veux pas. Je lui ai dit. Demain ce sera pareil J'ai besoin de voir ma mère le matin, d'être chez moi.» En même temps me redit qu'il ne veut pas reprendre l'école, «ça sert à rien, c'est fait pour embêter...» ; aucune interrogation possible. Ces larmes sont-elles juste d'énervement ou de tristesse ?
Sa mère est en arrêt de travail depuis son hospitalisation «elle ne sait pas quand je sors, donc elle ne peut pas travailler».
Difficile pour l'équipe de travailler avec ce jeune garçon qui ne semble pas souffrir, n'accepte pas son hospitalisation, ne pose pas de problème particulier sinon cette rigidité et froideur. Que peut-on lui apporter ?
D'une certaine façon, c'est un jeune homme sans symptôme, comme un certain nombre d'autres adolescents autistes que nous recevons, avec quelques troubles des conduites et des comportements.
François Benrais dans son article «un psychanalyste est battu» rappelle que ce qui fait vérité pour un sujet, n'est pas vérité pour l'institution. Il faut que celle-ci puisse être lue et entendue par l'institution. Or, interroge-t-il : «aujourd'hui n'est-ce pas la détextualisation qui renforce une censure», l'activité d'une institution de soin étant rabattue effectivement à celle d'un service où priment la question de la gestion des lits et de la file active.
Notre travail reste toujours celui d'une lecture des symptômes cependant et comme il le souligne «ce n'est pas en inventant des règles supposées adaptées que pour autant il y aura de l'acte. ...Ça c'est une procédure de l'action, elle ne permet en rien un acte.»
Comment faire avec lui par exemple ? L'institution a pour fonction de traiter le Réel, au travers d'une armature symbolique qui fait suppléance. Si l'homme reçoit sa détermination du langage, l'homme en tant qu'il est normal n'est pas libre mais assujetti au symbolique. Et c'est ce travail de nouage qu'il convient de faire. Mais il y résiste ou n'en veut pas. Bien sûr une part du travail sera dans l'écoute et l'accompagnement des parents, perdus avec ce diagnostic pas clair où se côtoient tant de termes : léger mais envahissant, non spécifié, normal, supérieur...
Je garde cette indication si précieuse du travail de M-C Laznik «il faut que je trouve moyen d'être en place de tierce personne au sens où Lacan emploie ce terme dans le séminaire V pour construire S de A barré, il faut que j'arrive à donner : et mon émerveillement, et ma surprise et mon plaisir»...«S de A barré, donc marqué d'un manque sans quoi il ne peut y avoir de surprise ».
B (diagnostiquée autiste de haut niveau)
15 ans, me précise «mon prénom, c'est l'écriture anglophone», son patronyme est français. Hospitalisée suite à une dispute très violente avec sa mère.
Naissance dans une autre région «ma mère dans la même maternité que sa mère. Si ça se trouve j'irai accoucher là-bas moi aussi pour la tradition».
Séparation de ses parents quand elle a 2/3 ans.
Il est indiqué dans son dossier une acquisition précoce de la lecture à l'âge de 3 ans.
Suivi psychomotricité «j'avais mon équilibre vraiment nul. Je suis incapable de faire du vélo, je suis nulle en rollers...». Se met à parler beaucoup de rollers, de la couleur des rollers, du fait que «tiens, j'en n'ai pas fait depuis longtemps, en fait je sais pas où ils sont, il faudrait que je les retrouve».
Après vit «un an chez mamie avec maman, vers 4/5 ans». Sa mère rencontre un homme.
Déménagement avec mère et beau-père, pour mutation professionnelle de celui-ci.
Père resté dans la région d'origine. Je lui demande si son père vit seul «non avec une nouvelle compagne, enfin faut que j'arrête de dire nouvelle, ça fait 6 ans. On s'entend bien, on écoute la même musique, Placebo, et...». Me cite pleins de noms d'autres groupes, me parle de musique, de sa chambre, de son MP3...
Je reviens avec une nouvelle question au bout d'un moment. Savoir comment ça s'est passé à l'école primaire.
Suivi psychologue, sans savoir pourquoi «je sais pas, je me souviens juste de son nom».
Après «suivi CPEA centre psychothérapeutique enfants ados, suivi 3 ½ journées par semaine, à M pour être précise. C'est resté comme ça pendant 2 ans».
- «Je sais pas ce que j'avais comme problème»
- «Et maintenant savez-vous ?»
- «Je serai Asperger»
Suivi SESAD au collège, psychologue, psychomotricité et éducatrice, puis la famille déménage pour un an dans une autre ville en 4ème.
Nouveau déménagement en 3ème en septembre dernier.
- «Mon dossier MDPH a été envoyé quand on est parti de... mais il n'a toujours pas été traité».
- «Vous suivez bien vos affaires!»
- «Je répète ce que ma mère dit. J'aimais bien là-bas, c'était bien, moins pollué, la mer plus claire, j'avais pleins d'amis, d'ailleurs mon petit ami actuel est là-bas»
- «Et en 4ème ? Comment cela s'est-il passé ?»
- «Rien, enfin 3 hospitalisations pour crise clastique, suite à des disputes avec ma mère».
Mais B ne peut rien en dire sinon :
- «j'ai l'impression que je suis incompatible avec ma mère. Moi j'ai pas de compatibilité d'humeur avec ma mère»
- «Alors Asperger, asperger, aspergé, vous le prononcez comment » ?
- «Je suis pas mouillée, mais j'aime bien l'eau» (rigole)
- «Vous en pensez quoi ?»
- «J'en pense rien, j'ai lu sur ça «Je suis né un jour bleu» de Daniel Tammet, «j'ai surtout appris des choses sur la synesthésie, moi je le suis pas ! Moi je suis nulle en maths, je suis pas synesthésique ça c'est sûr». «Il paraît que si je suis très bonne en langues, c'est peut-être que je suis Asperger. Je suis archi-bonne».
- «Vous ne savez pas pourquoi ils ont choisi un prénom anglophone vos parents ?
Ça vous a peut être donné le goût des langues, non ?»
- «Je sais pas». «Moi j'adore écrire, j'ai choisi un nom d'auteur à l'anglaise, j'ai remarqué après qu'il y avait le début de mon nom de famille, faudra que je me fasse éditer, enfin faut déjà que je finisse une histoire ».
- Ca porte sur quoi ?»
- «Le fantastique, je n'écris que du fantastique»
- «Vous m'écririez quelque chose ?»
- «J'ai pas de quoi écrire, j'ai juste des vêtements et un doudou»
- «Vous avez un doudou ?»
- «Oui Doudou lady, c'est le seul qui n'a pas changé de prénom de tout le temps où je l'ai eu. Lady je pensais que c'était un prénom, c'est à cause de Lady Gaga. C'est un petit bébé panthère avec un nœud rose, les autres je leur change tout le temps de nom. Je retiens pas bien les noms, ah si en fait, le nom de la psychologue je m'en souviens. Ce sont les prénoms, j'arrive pas à les retenir avec les têtes qui vont avec. J'avais économisé pendant longtemps pour me l'acheter. Je me souviens quand j'étais petite, j'attachais avec un ruban autour du cou et de l'autre côté à mon poignet. Comme ça si elle tombait et que je me réveillais la nuit, je pouvais le rattraper, je dors dans un lit superposé, s'il passe au dessus du lit, je le rattrape ».
Du fort/da à sa façon! Présence/présence plutôt que présence/absence, ici ce n'est pas dans la symbolisation que ça se joue, il s'agit plutôt d'une technique.
Me décrit ensuite tous ses lapins, ses autres peluches...Difficile de l'arrêter.
- «On a du mal à comprendre quand on vous voit comme ça, qu'est-ce-qui fait que vous vous disputez avec votre mère ?»
- «Je suis pas compatible, comme je vous l'ai dit».
Finalement ne restera pas hospitalisée, les parents, pour des raisons personnelles, demandent la levée de l'hospitalisation.
Alors est-ce une jeune fille Asperger ? Lors de sa précédente hospitalisation, il était noté dans le compte-rendu médical «TED associé à des traits de personnalité pathologiques».
Elle me laissera cependant un début de roman, écrit après l'entretien (que je ne livrerai pas ici) mais comme dans l'entretien, elle peut très vite enfiler les mots, les uns après les autres, le ciel, la lune, le soleil…
Est-ce une production imaginaire ? Est-ce juste un exercice de style ? La structure du récit évoque le bâtiment du service. Mon bureau est en bas, les chambres sont à l'étage, pour dormir.
Je retrouve quelques éléments de l'entretien, notamment le père, qu'elle dit ne pas voir souvent. Une suite de chiffres me fait penser à l'auteur dont elle me parlait. Elle a effectivement un peu d'avance aussi.
Il ne me reste donc que le texte et cet entretien pour y trouver des points d'appui diagnostiques.
Réagit-elle à l'équivocité d'Asperger ou finalement est-elle juste prise dans cet enchainement rapide d'un mot qui en suit un autre ?
On pourrait presque croire à une quête hystérique mais peut-être y manque-t-il les affects, le ton est descriptif, exclusivement. «C'est de l'instinct dont il s'agit», dit-elle.
Rien d'une production délirante, un travail de collage peut-être, des fragments pris ça et là, «juste une destinée étrange» assurément. Le nouage Imaginaire/ symbolique n'opère pas, semble-t-il.
Sûrement un autre moment «d'incompatibilité» la fera revenir.
Autre rapport à la liberté :
A, Jeune fille lycéenne, que je reçois, au décours d'une hospitalisation, suite à une fugue de plusieurs nuits, pour des raisons qu'elle a du mal à justifier. «Je sais pas, je suis partie quelques jours, chez ma copine.» Hébergée chez une amie majeure vivant seule, meilleure amie, amante, elle rentre sans affect particulier au domicile, comme étonnée de l'inquiétude suscitée par cela. Est d'accord pour venir, sans demande particulière au demeurant. Ses parents sont séparés depuis plusieurs années, «ça pose pas de problème» dira-t-elle. Mme en couple avec un autre homme, père dans une nouvelle union «c'est sa life».
Assez maniérée dans les attitudes, elle ne me semble pas hystérique cependant.
⁃ «Comment ça va» ?
⁃ «Ça va toujours».
Est-ce dire que ça continue d'aller depuis la dernière séance ou bien que ça va toujours, pris dans une intemporalité radicale.
Je ne la vois que depuis peu, certes son corps tout débraillé malgré la température hivernale m'interpelle mais ... Ne serait-ce là qu'un trait adolescent du traitement de la météo ? Elle évoque ses amitiés, les nouvelles, les anciennes, les ruptures....
⁃ «C'est le grand ménage».
⁃ «le remue ménage » ? Je demande.
- «De toute façon, on va bientôt déménager. Mon père a acheté une maison tout près, dans le même quartier.»
Je reviens sur ses amitiés, à l'origine de cette fugue, disparition de quelques nuits :
- «J'ai pas envie de m'étaler, je les ai vues en peinture toutes ces histoires. C'est un dossier clos». «Mon père m'a privée de téléphone parce que je suis rentrée en retard hier. Mon père il m'a dit : me prends pour un idiot. « Il est (donne la profession de celui-ci), je sais bien qu'il est pas idiot ». «Je ne suis pas le genre de personne qui pense à prévenir si elle est en retard, ou qui s'excuse du retard en rentrant. C'est un constat, je suis en retard, pas la peine de le prévenir, il l'aura constaté aussi.»... « Je vais pas l'abandonner...comme abandonner de faire un instrument de musique par ex».
Puis me parle de ses résultats scolaires de ces derniers jours :
- «J'ai pas travaillé plus, ni moins, mais je chute. C'est comme ça» «Le Bac, c'est un peu dégoutant». «Je me sens au bout du gouffre, j'ai besoin de vacances».
Me parle de la difficulté qu'elle a en ce moment :
- «ça m'énerve d'être à nouveau sensible, avant je m'en foutais complètement. En même temps, je suis en colère, je suis énergique.»
Évoque alors dans un désordre manifeste plein de choses :
- «En 4ème j'ai subi un harcèlement, un cyber harcèlement aussi». «Actuellement j'ai un ami avec qui j'ai des relations sexuelles, c'est pas un petit ami, c'est un partenariat».
Cette jeune fille accueillie en atelier thérapeutique l'an passé avait suscité exaspération, aucune adhésion au soin, qu'elle ne contestait pas d'ailleurs, aucune empathie, ses comportements étant jugés de type hystérique. Elle jouait la folie pour ceux qui la recevaient. Trop libre, trop dévergondée semblait-il. Pas assidue, pas ponctuelle, éparpillée. Le suivi s'était progressivement arrêté jusqu'à ce que je la reçoive.
C'est son apparente désinvolture, cette liberté qu'elle prend dans la relation à l'autre qui n'ont pas été appréciées, ou si... au contraire appréciées et non pas repérées comme des signes cliniques.
- «Je suis quelqu'un qui traine un peu partout. Ça va bien, j'ai un nouveau copain. L'autre, il m'avait recalé».
- Recalé ?
- «Je sais pas comment dire autrement, recalée c'est tout. Il m'a refusée si vous voulez, c'est plus poétique, comme Apollinaire, je préfère Verlaine ceci dit». «J'ai toujours envie de dormir en ce moment, avant j'étais presque une ex-addict...». «Je suis émoustillée, ça a divagué hier».
Me parle de sa dernière «peine d'amour impossible».
Jeune fille sans arrimage, très «free» comme elle aime à me le dire et pourtant...
Là aussi cette liberté dont on pourrait la penser maître, lui cause bien des soucis, la cause dans un rapport aux autres de plus en plus difficile.
Certains de ces cas que nous recevons en institution, relèvent d'avantage du champ de l'autisme, d'autres de ce qui serait peut-être une forme de schizophrénie infantile, d'autres sont dans le champ de la psychose infantile, ou d'une psychose non décompensée de l'adolescence, tous ont ce rapport particulier à la liberté qu'ils n'ont pas choisi. Cette apparente liberté est dans tous les cas, liée au défaut de refoulement.
Encore faut-il ne pas être dans le déni de l'inconscient.
C. Tyszler interrogeait la possibilité pour un autiste d'accéder au refoulement originaire par le biais du transfert.
M-C Laznik indique que la ligne de fracture est bien plus sur le type de clinique à laquelle on est confronté.
Alors peut-être encore, la remarque du père d'un jeune garçon - psychose infantile - suivi en hôpital de jour, est-elle éclairante. Il est amené à consulter au Centre de Ressources pour l'Autisme et revient avec un diagnostique d'autisme pour son fils : «C'est vrai peut-être que des fois il est autiste, mais des fois quand même il est vraiment fou.»
Pour conclure, je reprends encore Lacan dans son «allocution sur les psychoses de l'enfant» : «est-il loisible ici d'un saut d'indiquer qu'à fuir ces allées théoriques, rien ne saurait qu'apparaître en impasse des problèmes posés à l'époque.»

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