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Séminaire XXIV de J. Lacan. Commentaire de la leçon XII

GOIAN Flavia, ,
Date publication : 19/08/2015
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'été 2015

 

Leçon du 17 mai 1977

« J’aimerais qu’on me dise cette fois-ci si on m’entend… Est-ce qu’on m’entend ? » La leçon XII débute avec cette question de Lacan, qui se préoccupe de savoir s’il a un écho. Il va en être en question, justement, de l’écho, du dernier Echo des savanes, magazine de bande dessinée pornographique des années ’70. Ce numéro consacre une planche intitulée « La Horde » à la théorie freudienne du rêve, en s’appuyant sur le signifiant de Lacan. Il y a l’exemple d’un rêve qui est assez bien interprété : l’image d’une voie ferrée où l’on entend le bruit d’un train apparaît dans le rêve à la manière d’un rébus pour illustrer un bout de phrase « en train de » dont le sujet et le verbe sont refoulés, et qui renvoie au désir du rêveur de voir la scène primitive. « Je recueille toujours soigneusement l’écho des savanes », poursuit Lacan, « comme si je n’avais attendu que ça, mais ce n’est évidemment pas le cas. » Lacan attend certainement un écho, un autre écho.

Linguisterie

p. 127 Alors, par ordre d’importance croissante, je vais quand même vous signaler la parution au Seuil d’un texte nommé Polylogue, qui est de Julia Kristeva.

Vous remarquez l’ironie de Lacan : Kristeva vient par, ordre d’importance, juste après l’Echo des savanes. Il s’agit donc du livre de Julia Kristeva, tout juste paru. Son titre, « Polylogue » servira de prétexte à Lacan pour aborder la question de sa position par rapport à la linguistique. Il demande à Kristeva si ce Polylogue est une « polylinguisterie », c’est-à-dire une linguistique qui tiendrait compte de la psychanalyse. D’avoir essayé de le lire, ce livre est un mélange hétéroclite de discours et de références : à la linguistique, à la psychanalyste, à la littérature, à la philosophie, écrit dans un style hermétique fréquent à l’époque ; un long chapitre est dédié à « H » de Sollers. Lacan dit qu’il l’aime beaucoup, mais a-t-il vraiment eu le temps de le lire ? Je ne sais si vous avez eu la curiosité d’aller consulter ce livre, on peut trouver mieux de Kristeva. Alors, Kristeva répond à Lacan que ce Polylogue, cela passe par la linguistique, mais ce n’est pas de la linguistique.

p. 128 Seulement, ce qui est embêtant, c'est qu'on ne passe jamais que par la linguistique. Je veux dire qu'on y passe, et si j'ai énoncé quelque chose de valable, je regrette qu'on ne puisse pas dessus prendre appui. Pour dire la vérité, je ne sais pas... j'avais entendu dire par quelqu'un qui était venu me tirer comme ça par la manche, que Jakobson désirait que je participe à une interview. Je suis bien embêté, je m'en sens tout à fait incapable. Ce n'est pas que... et pourtant, comme vient de dire Julia Kristeva, je suis passé par là. Voilà, je suis passé par là, mais je n'y suis pas resté.

Lacan évoque son rapport à la linguistique et l’appui privilégié pris dessus au début de son enseignement, tout en exprimant sa déception de ce que la linguistique n’ait pas tenu compte de ses avancés. Il rappelle sa relation à Jakobson, le linguiste dont il a été le plus proche, et cette histoire d’interview par la radio allemande, qui n’a finalement n’a pas eu lieu ; il y a quelque chose de manqué avec Jakobson ; c’est ce qu’il évoque leçon IX : « Mon premier sentiment était de dire que ce que j’appelle la linguisterie… exige la psychanalyse pour être soutenu. »(1) Dans cette leçon (leçon XII), il se dit embêté, embarrassé : « je m’en sens incapable ». De quoi se sent-il incapable ? De dire à Jakobson que pour lui il n’y a pas d’autre linguistique que la linguisterie, parce que Jakobson est son ami ? D’insister sur ce qui les sépare maintenant ? La linguistique, c’est du passé.

Effet de suggestion

p. 128 J'en suis encore à interroger la psychanalyse sur la façon dont elle fonctionne. Comment se fait-il qu'elle tienne, qu'elle constitue une pratique qui est même quelquefois efficace ? Naturellement, là, il faut quand même passer par une série d'interrogations. Est-ce que la psychanalyse opère, puisque de temps en temps elle opère, est-ce qu'elle opère par ce qu'on appelle un effet de suggestion ?

Nous trouvons formulée, ici, la question qui préoccupe Lacan, depuis quelques leçons déjà : Comment la psychanalyse opère-t-elle ? Le terme de « suggestion » employé par lui en réponse à cette question est un brin surprenant : « la suggestion » serait une façon quelque peu critique de qualifier le mode opératoire de l’hypnose et des psychothérapies. D’autant plus surprenant qu’il est arrivé à Lacan de définir la psychanalyse comme « hypnose à l’envers »(2). Autrement dit, ce serait le patient qui hypnotiserait le psychanalyste. Mais il dit que la psychanalyse opère par « effet de suggestion », c’est-à-dire que cet effet est celui inhérent au transfert, et non pas l’action directe de l’analyste, qui s’exerce, elle, par un effet de suggestion au service de l’interprétation. Freud le soulignait déjà, dans « La dynamique du transfert »: « Sur ce point nous admettons volontiers que les résultats de la psychanalyse se fondent sur la suggestion, toutefois il convient de donner au terme de suggestion le sens que Ferenczi et moi-même lui avons attribué : la suggestion est l'influence exercée sur un sujet au moyen des phénomènes de transfert qu'il est capable de produire. Nous sauvegardons l'indépendance finale du patient en n'utilisant la suggestion que pour lui faire accomplir le travail psychique qui l'amènera nécessairement à améliorer durablement sa condition psychique. »(3)

L’utilité des fictions

p. 128 Pour que l'effet de suggestion tienne, ça suppose que le langage, là je me répète, que le langage tienne à ce qu'on appelle l'homme. Ce n'est pas pour rien que, dans son temps, j'ai manifesté une certaine, comme ça, préférence pour un certain livre de Bentham qui parle de l'utilité des fictions. Les fictions sont orientées vers le service, qui est... qu'il justifie en somme. Mais d'un autre côté, il y a là une béance : que ça tienne à l'homme, ça suppose que nous saurions bien, que nous saurions suffisamment ce que c'est que l'homme. Tout ce que nous savons de l'homme, c'est qu'il a une structure, mais cette structure, il ne nous est pas facile de la dire.

« Pour que l’effet de suggestion tienne, ça suppose que le langage tienne à l’homme ». C’est parce que l’homme est un être de langage, un parlêtre, qu’il est susceptible de recevoir la suggestion, – et c’est dans cette veine que sera évoqué le travail de Jeremy Bentham par l’expression « l’utilité des fictions ».

Bentham est une référence ancienne et importante de Lacan : déjà en 1948, dans son texte sur « L’agressivité en psychanalyse », il évoque l’utilitarisme benthamien comme moment de mutation radicale dans l’Histoire, caractérisée par « la promotion du moi dans notre existence »(4)

La pensée de Jeremy Bentham (1748-1832), philosophe des Lumières, part du principe suivant : les individus ne conçoivent leurs intérêts que sous le rapport du plaisir et de la peine. Ils cherchent à « maximiser » leur plaisir exprimé par le surplus de plaisir sur la peine. Il s’agit donc pour chaque individu de procéder à un calcul hédoniste. Le principe d’utilité est formulé par Bentham dans ces termes : « Par principe d'utilité, on entend le principe selon lequel toute action, quelle qu'elle soit, doit être approuvée ou désavouée en fonction de sa tendance à augmenter ou à réduire le bonheur des parties affectées par l'action. [...] On désigne par utilité la tendance de quelque chose à engendrer bien-être, avantages, joie, biens ou bonheur. » Cette doctrine recevra le nom d’Utilitarisme dès 1781. C’est l’avènement d’une nouvelle forme subjective, l’individualisme. (Pour l’anecdote, Bentham a mis au point une méthode, le « calcul des bonheurs et des peines », qui vise à déterminer scientifiquement – c'est-à-dire en usant de règles précises – la quantité de plaisir et de peine générée par nos diverses actions.)

Cela, du côté de l’utilité. La question des fictions, prégnante dans la pensée de Lacan, trouve source chez Bentham.

L’œuvre de Bentham, qui est très importante, au point qu’elle n’a jamais été publiée dans son intégralité, se déploie principalement dans le domaine de la philosophie du droit et de la philosophie politique. (facultatif : Bentham a obtenu son diplôme d’avocat très précocement, mais n’a jamais plaidé ; en revanche, il s’est consacré à l’étude des lois et de la terminologie juridique dans la visée d’introduire dans la maquis de la législation de l’époque une rigueur dans la formulation peu mise en pratique jusqu’alors. Et comme les lois sont faites elles-mêmes de langage, il constate que de nombreuses fictions ont dû être mises en place, sous la forme de mensonges purs et simples pour adapter les lois de l’époque féodale aux changements survenus depuis. Il fait aussi le procès des hommes de lois et des hommes d’Eglise qui profitent des fictions, des glissements sémantiques et de l’obscurité du langage pour asseoir leur pouvoir, s’enrichir et dominer. C’est pour leur ôter cet instrument de domination et d’exploitation qu’il souhaite que de la clarté soit introduite dans l’emploi des mots, il procède ainsi à la désambiguation des mots. Enfin, il est amené à s’intéresser aux mots eux-mêmes, au langage utilisé. Dans la mesure où les mots font exister les choses, toute tromperie devient possible si l’on ne prend pas soin de bien distinguer ce qui est réel de ce qui est fictif dans ce qu’il désigne.)

Il y a un autre domaine dans lequel Bentham a produit une œuvre originale et très en avance sur son temps, c’est celui de la philosophie linguistique dont la Théorie des Fictions est représentative. Une édition bilingue de La Théorie des Fictions (5) a été publiée par les Editions de l’Association Freudienne à l’occasion de l’étude de ce séminaire, il y a quelques années, et Jean Perrin, qui connaît sans doute mieux que nous tous l’œuvre de Bentham, a postfacé cette édition ; vous trouverez son texte à la page 339 de cette édition – un texte qui est paru dans son intégralité dans Le Bulletin Freudien n°13-14, novembre 1989. Lacan, qui connaissait très bien l’œuvre de Bentham, n’avait cependant pas connaissance de la Théorie des Fictions, absent dans les bibliographies de l’œuvre de Bentham. C’est Jakobson qui aurait attiré l’attention de Lacan sur cet ouvrage, dont il parle dans le séminaire sur l’Ethique (leçons du 18 novembre 1959, 23 mars et 11 mai 1960), aussi bien que dans le séminaire D’un Autre à l’autre.

Ce qui apparaît, comme ça, un peu décousu à cet endroit de la leçon trouve son fil à travers la référence à Bentham.

Dans le séminaire sur l’Ethique, Lacan évoque l’utilitarisme de Bentham comme ce qui vient rompre avec l’éthique du Beau, du Bien et du Bon d’Aristote : « L’effort de Bentham s’instaure dans la dialectique du rapport du langage avec le réel pour situer le bien – le plaisir en l’occasion, dont nous verrons qu’il s’articule d’une façon toute différente d’Aristote – du côté du réel. Et c’est à l’intérieur de cette opposition entre la fiction et la réalité que vient se placer le mouvement de bascule de l’expérience freudienne. Une fois opérée la séparation du fictif et du réel, les choses ne se situent pas du tout là où l’on pouvait s’y attendre. Chez Freud, la caractéristique du plaisir, comme dimension de ce qui enchaîne l’homme, se trouve toute entière du côté du fictif. Le fictif, en effet, n’est pas par essence ce qui est trompeur, mais, à proprement parler, ce que nous appelons le symbolique. »(6)

C’est donc dans une révision du problème de l’éthique psychanalytique que Lacan se réfère à Bentham : « La question éthique, pour autant que la position de Freud nous y fait faire un progrès, s’articule d’une orientation du repérage de l’homme par rapport au réel. » Et pour Lacan, l’utilitarisme de Bentham prépare cette révolution, qui correspond historiquement au déclin radical de la fonction du maître (7), telle qu’elle apparaît dans la réflexion aristotélicienne. La Théorie des Fictions consiste principalement en la distinction opérée par Bentham entre entités réelles et fictives, distinction qui est constitutive de sa théorie du langage. Bentham définit ainsi une entité réelle : « Une entité réelle est une entité à laquelle, à l’occasion et pour le but du discours, on entend réellement attribuer l’existence » (8). La réalité est ainsi liée au meaning et n’est pas la propriété des choses mêmes. (Les entités réelles peuvent être perceptibles ou inférentielles.)

L’entité fictive, quant à elle, est définie de la façon suivante : « Une entité fictive est une entité à laquelle on n’entend pas attribuer en vérité et en réalité l’existence, quoique, par la forme grammaticale du discours que l’on emploie lorsqu’on parle d’elle, on la lui attribue » (Bentham, p. 45). Les entités fictives auraient ainsi une sorte de réalité verbale, « a sort of verbal reality ». Ce qu’il nous faut retenir est que l’entité fictive est pensée sur le mode du « comme si » : on ne peut parler de l’entité fictive que « comme si » elle était réelle. (Bentham distingue les entités fictives des entités fabuleuses et des non-entités, qui correspondent alors aux fictions qu’il a attaquées précédemment.) La typologie benthamienne vise à établir une classification du réel (dans le sens de Lacan) et, à ce titre, il lui est nécessaire de penser les rapports entre entités fictives et entités réelles.

L’intérêt de Lacan porte justement sur la distinction opérée par Bentham entre entité fictive et entité réelle, appréciée par lui – et nous avons pu le voir plus haut – comme dialectique entre réel st symbolique. Mais Lacan interroge la signification du terme anglais fictitious : « Fictitious ne veut pas dire illusoire, ni en soi-même trompeur. C’est très loin de pouvoir se traduire par fictif, comme n’a pas manqué de le faire […] Etienne Dumont, qui par sa traduction en a vulgarisé la doctrine. Fictitious veut dire fictif, mais au sens où j’ai déjà articulé devant vous que toute vérité a structure de fiction. » (9)

Cette remarque de Lacan trouve confirmation dans le texte de Bentham : « C’est au langage, donc – et au langage seul – que les entités fictives doivent leur existence ; leur impossible et cependant indispensable existence. […] Ce qu’on verra de plus, et que la Fiction – le mode de représentation par lequel les entités fictives ainsi créées, pour autant qu’elles puissent être créées, sont déguisées en entités réelles et mises au même niveau qu’elles– est une invention sans laquelle le langage sous toute forme supérieure à celle du langage de l’état de nature ne pourrait avoir d’existence. » (10) Bentham lui-même fait très bien la distinction entre un langage de l’état de nature, un langage naturel, basé sur des signes, et un langage symbolique ayant en son cœur le signifiant.

Alors, l’utilité des fictions… c’est que les fictions sont orientées vers le service…, comme dit Lacan, et le service, c’est le plaisir. Cette référence à Bentham conduit tout droit au principe du plaisir de Freud. La machine autorégulatrice benthamienne fait écho au principe de plaisir-déplaisir freudien ; mais elle se trouve enrayée ensuite par la pulsion de mort chez Freud et la jouissance chez Lacan. C’est ce que nous verrons tout à l’heure. « Mais d’un autre côté il y a une béance »… Donc, chez le parlêtre, il y a, d’un côté, le langage, que Lacan identifie aux fictions de Bentham, et, d’un autre côté, la béance du réel. « …Tout ce que nous savons de l’homme, c’est qu’il a une structure, mais cette structure, il ne nous est pas facile de la dire. » Cette structure, c’est le réel, le réel du nœud borroméen, qui tient à trois, ce qui explique que cette structure n’est pas facile à dire. C’est plus facile de la dessiner.

Ce qui cesse le moins de s'écrire

p. 128-129 La psychanalyse a émis sur ce sujet quelques vagissements, à savoir : l'homme penche vers son plaisir, ce qui a un sens bien net. Ce que la psychanalyse appelle plaisir, c'est pâtir, subir le moins possible. Là il faut quand même se souvenir de la façon dont j'ai défini le possible, ça a un curieux effet de renversement, puisque je dis que le possible, c'est ce qui cesse de s'écrire. C'est tout au moins ainsi que je l'ai nettement articulé, au temps où je parlais du possible, du contingent, du nécessaire et de l'impossible. Alors si on transporte le mot le moins, comme ça, tout pataudement, tout brutalement, eh bien ça donne ce qui cesse le moins de s'écrire. Et en effet, ça ne cesse pas un instant.

Le fil benthamien nous permet de comprendre pourquoi Lacan rappelle ici la conception freudienne du principe du plaisir : « l'homme penche vers son plaisir », ce qui a un sens bien net : « pâtir le moins possible ». Lacan fait intervenir, dans la formule freudienne du plaisir, sa définition du possible selon la logique modale, ce qui cesse de s’écrire. Ainsi, le moins possible devient, par un effet de renversement, ce qui cesse le moins de s’écrire. Cet effet de renversement permet d’entendre après-coup qu’il y a, dans la formule « Pâtir le moins possible », un irréductible du déplaisir, un au-delà du principe du plaisir. Ce qui cesse le moins de s’écrire équivaut à cela ne cesse pas de s’écrire, soit la nécessaire répétition de l’articulation signifiante, le forçage de la barrière du côté d’une jouissance qui s’ouvre sur la pulsion de mort.

Métalangue, métalangage

p. 129 C'est bien là que je voudrais reposer une question à cette chère Julia Kristeva. Qu'est-ce qu'elle appelle – ça, ça va la forcer à sortir un peu plus qu'un filet de voix comme tout à l'heure –, qu'est-ce qu'elle appelle la métalangue ? Qu'est-ce que ça veut dire, la métalangue, si ce n'est pas la traduction ? On ne peut parler d'une langue que dans une autre langue, me semble-t-il, si tant est, ce que j'ai dit autrefois, qu'il n'y a pas de métalangage. Il y a un embryon de métalangage mais on dérape toujours pour une simple raison : c'est que je ne connais de langage qu'une série de langues, incarnées. On s'efforce d'atteindre le langage par l'écriture. Et l'écriture, ça ne donne quelque chose qu'en mathématiques, à savoir là où on opère par la logique for­melle, à savoir par extraction d'un certain nombre de choses qu'on définit, qu'on définit comme axiomes principalement. Et on n'opère tout brutalement qu'à extraire ces lettres, car ce sont des lettres.

Il n’y a pas de métalangage, en revanche il y a des métalangues. On ne peut sortir du langage pour parler du langage, il n’y a pas un langage en dehors du langage, un système qui permettrait de parler du langage, nous ne pouvons que parler d’une langue dans une autre, c’est ce qui fait dire à Lacan qu’une métalangue n’est rien d’autre que la traduction. Il convient de se demander quelle est la différence entre langue et langage : voici ce qu’en dit Saussure dans le Cours de linguistique générale : « Mais qu’est-ce que la langue ? Pour nous, elle ne se confond pas avec le langage ; elle n’est en est qu’une partie déterminée, essentielle, il est vrai. C’est à la fois le produit social de la faculté du langage et un ensemble de conventions nécessaires adoptées par le corps social pour permettre l’exercice de cette faculté chez les individus. Pris dans son tout, le langage est hétéroclite ; à cheval sur plusieurs domaines, physique, physiologique et psychique, il appartient encore au domaine social ; il ne se laisse classer dans aucune catégorie des faits humains, parce qu’on ne sait comment dégager son unité. » « La langue, au contraire, est un tout en soi et un principe de classification. Dès que nous lui donnons la première place parmi les faits de langage, nous introduisons un ordre naturel dans un ensemble qui ne se prête à aucune autre classification. […] Pour attribuer à la langue la première place dans l’étude du langage, on peut enfin faire valoir cet argument que la faculté – naturelle ou non – d’articuler des paroles ne s’exerce qu’à l’aide d’un instrument créé et fourni par la collectivité ; il n’est donc pas chimérique de dire que c’est la langue qui fait l’unité du langage. » (11)

Le langage est une faculté, qui n’a pas d’unité en soi, alors qu’une langue est un fait social et un ensemble de conventions adoptées par une collectivité, par un groupe d’individus afin d’exercer la faculté du langage. Il apparaît ainsi que c’est la langue qui donne/fait l’unité du langage, ce qui permet d’entendre l’affirmation de Lacan : « je ne connais de langage qu’une série de langues incarnées ».

Lacan précise qu’il y a juste un embryon de métalangage, mais qui dérape toujours, parce qu’il n’y aurait, en somme, qu’une série de langues incarnées. Qu’est-ce qu’un embryon de métalangage ? Ce serait un système, une écriture qui tenterait de formaliser les lois du langage ; la linguistique, donc. Mais la linguistique elle-même en tant que science du langage n’échappe pas au langage, pour autant qu’elle s’écrit et se dit dans une langue, c’est-à-dire qu’elle n’échappe pas à la langue.

« On s’efforce d’atteindre le langage par l’écriture » : c’est ce que l’on vient de dire, on recherche une écriture formelle pour les lois du langage. Mais Lacan critique cette voie, puisque il nous dit que « l’écriture ne donne quelque chose qu’en mathématiques, à savoir là où on opère par la logique formelle ». En linguistique, les formalisations sont descriptives, alors, est-ce qu’elles atteignent le réel ? Il n’est pas si sûr. Par contre, la logique formelle, c’est la science du réel : à partir d’axiomes, qui sont des assemblages de lettres et de signes toujours vrais (quelle que soit la vérité des variables propositionnelles), on construit des suites d’assemblage qui aboutissent à des théorèmes démontrés. Et Lacan, nous dit qu’on n’opère qu’à extraire des lettres. S’agit-il de remplacer, dans le calcul logique, une lettre par un assemblage, ou bien, s’agit-il de la fonction « place », dans la logique formelle telle qu’elle est présentée chez Bourbaki, où seules les places des lettres et les signes logiques sont écrits, la place étant représentée par un carré vide ?

Un signifiant nouveau

p. 129 Ouais, ça n'est nullement une raison pour qu'on croie que la psychanalyse mène à écrire ses mémoires. C'est justement parce qu'il n'y a pas de mémoire d'une psychanalyse que je suis aussi embarrassé. Il n'y a pas de mémoire, ça ne veut pas dire qu'il n'y ait pas de la mémoire intéressée dans cette affaire. Mais écrire ses mémoires, c'est une autre affaire. Tout repose là sur une métaphore, à savoir qu'on s'imagine que la mémoire, c'est quelque chose qui s'imprime. Mais rien ne dit que cette métaphore soit valable. Dans son « Projet », Entwurf, Freud articule très précisément l'impression de ce qui reste dans la mémoire. C'est pas une raison parce que nous savons que des animaux se souviennent pour qu'il en soit de même pour l'homme.

« Ce n’est nullement une raison pour croire que la psychanalyse mène à écrire ses mémoires »… ce que Lacan vient de dire, plus haut, sur la logique formelle et sur son écriture à même de cerner un réel, ne doit pas faire penser que la psychanalyse, elle, conduise à écrire ses mémoires. Dès la formalisation de La Lettre volée, avec la chaîne de Markoff, Lacan oppose une mémoire propre au vivant à la mémoire propre au symbole. Un passage du livre de Marc Darmon éclaire particulièrement bien ce point précis : « Dans cette construction des α, β, γ, δ, (alpha, bêta, gamma, delta) Lacan fait la démonstration qu’en partant d’une suite aléatoire de signes + et –, une loi symbolique élémentaire se détache du Réel et de l’Imaginaire. Cette loi, c’est-à-dire celle des déterminations signifiantes, organise une mémoration particulière proprement indestructible, comme l’automatisme de répétition de l’inconscient freudien. Cette mémoration s’oppose à la mémoire qui est une propriété du vivant. » (12) Lacan nous dit que s’il est aussi embarrassé, c’est justement parce qu’il n’y a pas de mémoire d’une psychanalyse, mais il poursuit « cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de la mémoire intéressée dans cette affaire ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Lacan joue ici sur le signifiant « mémoire » pour dégager deux acceptions de ce terme qui entrent en opposition, comme nous l’avons vu plus haut : « il n’y a pas de mémoire d’une psychanalyse » – dans le sens de la métaphore, c’est-à-dire d’une impression, d’une accumulation, de ce qui se passe dans une psychanalyse. Cela ne fonctionne pas comme cela ; il y a cependant « de la mémoire intéressée dans cette affaire », et cet intérêt va dans le sens de l’automatisme de répétition, c’est-à-dire que ce qui se passe au cours d’une psychanalyse, ce qui fait le propre de son fonctionnement ne se donne pas à penser en termes imaginaires, mais bien plutôt dans les termes d’une logique formelle. « Écrire ses mémoires, c'est une autre affaire ». Dans Le Sinthome, si vous vous souvenez, Lacan précise qu’il n’y a pas de psychanalyse par écrit. Certains écrivent leurs souvenirs d’enfance, Joyce, mais c’est passer d’une écriture à une autre : d’une écriture formelle ou nodale, à l’écriture comme précipitation du signifiant.

p. 129-130 Ce que j'énonce, en tout cas, c'est que l'invention d'un signifiant est quelque chose de différent de la mémoire. Ce n'est pas que l'enfant invente ; ce signifiant, il le reçoit. Et c'est même ça qui vaudrait. Pourquoi est-ce qu'on n'inventerait pas un signifiant nouveau ? Nos signifiants sont toujours reçus... Un signifiant, par exemple, qui n'aurait comme le Réel aucune espèce de sens. On ne sait pas, ça serait peut-être fécond. Ça serait peut-être fécond, ça serait peut-être un moyen, un moyen de sidération en tout cas. Ça n'est pas qu'on n'essaye pas. C'est même en ça que consiste le mot d'esprit, ça consiste à se servir d'un mot pour un autre usage que celui pour lequel il est fait. Dans le cas de famillionnaire, on le chiffonne un peu ce mot ; mais c'est bien dans ce chiffonnage que réside son effet opératoire.

« L’invention d’un signifiant est quelque chose de différent de la mémoire ». Lacan vient de spécifier que la mémoire qui est intéressée dans le cours d’une analyse est bien celle qui organise l’automatisme de répétition, la mémoire du symbole. Il s’agit d’envisager ici ce que l’invention d’un signifiant nouveau viendrait produire : enrayer justement cet automatisme de répétition ; provoquer un effet de sidération-lumière à l’instar du mot d’esprit. Lacan envisage ici la création comme possibilité de rencontre avec le Réel.

Dieu-lire et Rêv-eil

p. 130 En tous les cas, il y a une chose où je me suis risqué à opérer dans le sens de la métalangue – la métalangue sur quoi tout à l'heure, j'interrogeais Julia Kristeva. La métalangue en question consiste à traduire Unbewusst, par « une-bévue ». Ça n'a absolument pas le même sens. Mais il est un fait, c'est que dès que l'homme dort il une-bévue à tour de bras, et sans aucun inconvénient. Mis à part le cas de som­nambulisme : le somnambulisme a un inconvénient, c'est quand on réveille le somnambule, comme il se promène sur les toits il peut arriver qu'il ait le vertige. Mais, à la vérité, la maladie mentale qu'est l'inconscient ne se réveille pas. Ce que Freud a énoncé, et ce que je veux dire, c'est cela : qu'il n'y a en aucun cas de réveil. La science, elle, n'est qu'indirectement évocable en cette occasion : c'est un réveil, mais un réveil difficile et suspect. Il n'est sûr qu'on soit réveillé que si ce qui se présente et représente est, je l'ai dit, sans aucune espèce de sens. Or tout ce qui s'énonce jusqu'à présent comme science est suspendu à l'idée de Dieu (la science et la religion vont très bien ensemble), c'est un Dieu-lire, mais ça ne présume aucun réveil. Heureusement, y a-t-il un trou. Entre le délire social et l'idée de Dieu, il n'y a pas de commune mesure. Le sujet se prend pour Dieu, mais il est impuissant à justifier qu'il se produit du signifiant, du signifiant S indice 1, et encore plus impuissant à justifier que ce S1, indice 1, le représente auprès d'un autre signifiant, et que ce soit par là que passent tous les effets de sens, lesquels se bouchent tout de suite, sont en impasse. Voilà.

Lacan s’essaie lui-même au signifiant nouveau, à la fois mot d’esprit et métalangue, pour proposer une nouvelle nomination de l’inconscient : « une bévue », en référence à Unbewusst : « dès que l'homme dort il une-bévue à tour de bras, et sans aucun inconvénient ».

D’un côté, il n’y a pas de réveil de l’inconscient : « la maladie mentale qu’est l’inconscient ne se réveille pas » ; d’un autre côté, la Science est un réveil, mais un réveil suspect, car, nous dit Lacan, on n’est sûr d’être réveillé que si ce qui se présente et représente n’a aucune espèce de sens. Tout à l’heure, Lacan avait employé la même expression pour parler de ce que serait l’invention d’un signifiant nouveau : « un signifiant qui n’aurait, comme le Réel, aucune espèce de sens. »

Page 108 (leçon IX du 15 mars 1977), Lacan souligne qu’il n’y a pas de vérité sur le Réel, contrairement à ce que l’ont dit, car le Réel se définit d’exclure le sens : « se dessine comme excluant le sens », précise Lacan. Ce serait trop dire qu’il y a du Réel. C’est peut-être pour cela qu’il suggère ici que, dans leur tentative d’explication du Réel, la Science comme la religion n’aboutissent qu’au délire. C’est un Dieu-lire, nous dit Lacan, c’est-à-dire qu’il s’agit dans un cas comme dans l’autre, dans la Science comme dans la religion, de lire dans le Grand Livre de la Création, c’est-à-dire d’interpréter le Réel. De ce fait, elles vont très bien ensemble.

Heureusement, il y a un trou. « Entre le délire social et l’idée de Dieu, il n’y a pas de commune mesure. » La religion, qualifiée par Lacan de « délire social », a une représentation imaginaire des affaires divines, alors que Dieu est à situer dans la structure comme effet de discours, comme Dieur ; et le sujet se prend pour Dieu, sans pouvoir se rendre compte de ce qu’il est le produit d’une articulation signifiante d’un S1 et d’un S2.

« Je ne suis pas pouâte-assez ! »

p. 130 L'astuce de l'homme, c'est de bourrer tout cela, je vous l'ai dit, avec de la poé­sie, qui est effet de sens, mais aussi bien effet de trou. Il n'y a que la poésie, vous ai-je dit, qui permette l'interprétation et c'est en cela que je n'arrive plus, dans ma technique, à ce qu'elle tienne : je ne suis pas assez pouâte, je ne suis pas pouâte-assez ! [...] p. 131 Un pouâte, on a autant de parenté avec lui, pourquoi la psychanalyse oriente-t-elle les gens qui s'y assouplissent, les oriente-t-elle (au nom de quoi ?) vers leurs souvenirs d'enfance ? Pourquoi est-ce qu'ils ne s'orienteraient pas vers l'apparentement à un pouâte ? Un pouâte entre autres, n'importe lequel. Même un pouâte, est très communément ce qu'on appelle un débile mental, on ne voit pas pourquoi un pouâte ferait excep­tion.

Il s’agirait que le psychanalyste, dans sa pratique, soit assez poète. Car « il n’y a que la poésie qui permette l’interprétation, et c’est en cela que je n’arrive plus, dans ma technique, à ce qu’elle tienne. Je ne suis pas pouâteassez ! », soupire Lacan. Cette création néologique se réfère à L’Air du poète de Léon-Paul Fargue : Au pays de Papouasie J'ai caressé la Pouasie ... La grâce que je vous souhaite C'est de n'être pas Papouète.

C’est un petit poème qui porte le nom de « ludion ». Les ludions sont des pièces d’un genre familier, un peu pince-sans-rire et remplies d’une cocasserie enfantine – Erik Satie en a mis en musique certaines. Un ludion (du lat. ludo, « je joue ») désigne un jouet scientifique qui sert à illustrer le principe d’Archimède. Dans ce poème ludique, les jeux de sons produisent des effets de sens poétique : la « Pouasie » nous réveille d’un coup de claxon (claque-sonne) : pouate-pouate !

Il s’agirait que l’analyste se hâte de produire, par son interprétation, non seulement un « effet de sens », mais aussi un « effet de trou ». Cet effet de trou est ce qu’il arrive que produise, encore que ce soit assez rare, le poète, quand il parvient à « réaliser ce tour de force de faire qu’un sens soit absent », de le réduire à un « sens blanc ». Dans la leçon IX, Lacan s’appuie sur la topologie du tore troué pour expliquer ce qu’il entend par ce tour de force.

C’est dans la leçon XI que Lacan parle d’un « sens blanc » : « Je me casse la tête et je pense qu’en fin de compte la psychanalyse, c’est ce qui fait vrai. Mais, faire vrai, comment faut-il l’entendre ? C’est un coup de sens, c’est un "sens blanc". » (13) Lacan équivoque ici avec « semblant » et précise qu’il y a, dans le sens blanc, toute la distance du savoir inconscient à ce qu’il produit, soit l’objet a. Il dira d’ailleurs, dans le même temps, que le poète réussit un « tour de force » qui est, non pas de produire du sens à profusion avec l’équivocité du signifiant, mais de scier le sens, en quelque sorte, c’est-à-dire de faire qu’un des deux sens de l’équivoque soit absent.

Par ailleurs, Lacan en appelle à l’invention d’un signifiant nouveau qui puisse nous réveiller au Réel. Mais, comme le Réel, ce signifiant nouveau n’aurait aucune espèce de sens. S’il advenait, il dépasserait l’interprétation comme poétique, d’être pur « effet de trou ». Invention inouïe, ce signifiant autre cesserait ainsi de ne pas s’écrire.

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1-Jacques Lacan, L’Insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre (1976-1977), leçon du 15 mars 1977, éd. de l’Association Lacanienne Internationale, 2014, p. 106
2-Jacques Lacan, Les quatre concepts de la psychanalyse (1963-1964), Seuil, Paris.
3-Sigmund Freud, « La dynamique du transfert », Œuvres complètes, vol. XI (1911-1913), p. 57
4-Jacques Lacan, « L’agressivité en psychanalyse » (1948), in Ecrits, Seuil, Paris, p. 133.
5-Jeremy Bentham, Théorie des Fictions, édition bilingue, Ed. de l’Association Freudienne Internationale, 1996.[1] 6-Jacques Lacan, L’Ethique de la psychanalyse (1959-1960), Seuil, 1986, p. 21-22
7-C’est dans Hegel que nous trouvons exprimée la dévalorisation extrême de la condition du maître, puisqu’il fait de celui-ci la grande dupe, le cocu magnifique de l’évolution historique, la vertu du progrès passant par les voies du vaincu, c’est-à-dire de l’esclave et de son travail. Originellement, dans sa plénitude, le maître, au temps où il existe, à l’époque d’Aristote, est bien autre chose que la fiction hégélienne, qui n’est que comme l’envers, le négatif, le signe de sa disparition. » (Jacques Lacan, L’Ethique de la psychanalyse, éd.cit., p. 21)
8-Jeremy Bentham, Théorie des Fictions, éd.cit., p. 45
9-Jacques Lacan, L’Ethique de la psychanalyse, Seuil, éd.cit., p. 21
10-Jeremy Bentham, Théorie des Fictions, éd.cit., p. 56-57
11-Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, Ch. III. 1. « Objet de la linguistique : La langue ; sa définition », Ed. Payot & Rivages, 1967, p. 25
12-Marc Darmon, Essais de topologie lacanienne, chap. « Une chaîne signifiante élémentaire », Ed. de l’Association Lacanienne Internationale, 2004, p. 121
13-Jacques Lacan, L’Insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre, Leçon du 10 mai 1977, éd. cit., p. 124.

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