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L'insu que sait de l'une-bévue. Une redéfinition de l'inconscient

DISSEZ Nicolas,
Date publication : 16/07/2015
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'été 2015

 

J’ai essayé d’isoler ce qui pourrait constituer le fil rouge de ce séminaire, L'insu que sait de l'une-bévue. Vous savez que cette expression de fil rouge nous provient de la marine, de la marine anglaise plus précisément. On identifie le cordage de la marine anglaise au fait qu’il se tisse à partir d’un seul fil, rouge donc, avec deux conséquences immédiates : d’abord comme l’écoute, ou le bout, est tissé à partir de ce fil rouge, il est impossible de détacher ce fil du reste du cordage sans défaire l’ensemble, ensuite tout cordage qui provient de la marine anglaise et immédiatement identifiable à ce fil rouge, impossible de le dérober, donc. Vous trouverez cette référence dans « Les affinités électives de Goethe, je le cite : « Tous les cordages de la flotte royale, du plus fort au plus faible, sont tressés de telle sorte qu’un fil rouge les parcourt tout entier et qu’on ne peut l’en extraire, sans que l’ensemble se défasse, et le plus petit fragment permet encore de de reconnaître qu’ils appartiennent à la couronne ». Ce fil rouge on dit également qu’il constitue l’âme de ce tressage, l’âme de l’écoute si vous voulez.

C’est une métaphore qui m’a parue pas trop inadaptée aux considérations topologiques qui parcourent ce séminaire dont vous savez qu’elles articulent topologie des nœuds et topologie des surfaces. Je vous donne d’emblée le fil rouge que j’ai isolé pour lire ce séminaire, dans ce passage que vous trouverez dans la première leçon : « Cette année disons qu’avec cet insu que sait de l’une-bévue, j’essaie d’introduire quelque chose qui va plus loin que l’inconscient ».

Il s’agit donc, ça n’est pas rien, d’introduire quelque chose qui va plus loin que l’inconscient. Ce quelque chose prend différentes modalités mais je vous propose de considérer qu’il est avant du registre topologique. C’est en quoi ce séminaire confirme ce qui est souvent indiqué, que si le retour à Freud de Jacques Lacan se fait successivement par le biais des trois registres, la première partie de ce retour a privilégié un abord par le biais de l’Imaginaire et du stade du miroir, le seconde partie par l’intermédiaire des données de la linguistique saussurienne a privilégié l’abord par le Symbolique est que la troisième partie de cet enseignement, disons à partir de RSI tend à reprendre l’enseignement et de Freud à partir du registre du Réel, c’est-à-dire de la topologie. Nulle part ne m’est plus sensible cet effort de Lacan de dépasser les apories freudiennes à partir des outils topologiques que dans ce séminaire, je voudrais vous l’indiquer.

Il est sensible que cet effort pour dépasser les apories freudiennes emprunte différentes modalités. La première n’est pas spécifiquement topologique mais opère par une substitution signifiante. Il me semble possible de lire cette leçon comme une modalité pour Lacan de tirer les conséquences des déplacements opérés par son enseignement pour proposer une nouvelle nomination de l’inconscient. Ce séminaire ne propose donc rien de moins, pour désigner la découverte freudienne, que d’abandonner le terme d’inconscient au profit de celui d’une-bévue.

Le début de la leçon fournit en effet des indications, qui ne sont pas les premières, concernant l’insatisfaction de Lacan concernant le terme repris par Freud pour nommer son invention. Je vous cite les premières phrases de la leçon : « J’ai dit qu’il y avait, au sens de l’usage en français du partitif, qu’il y avait de l’une-bévue, c’est une aussi bonne façon de traduire l’Unbewusst que n’importe quelle autre, que l’inconscient en particulier, qui en français – et en allemand aussi d’ailleurs – équivoque avec inconscience. L’inconscient ça n’a rien à voir avec l’inconscience. Alors pourquoi ne pas traduire tout tranquillement par l’une-bévue ? » Autrement dit, je me permets de lire la réponse que Lacan avait donné dans Télévision, comme une dénégation. Lorsqu’il lui était lancé : « L’inconscient, drôle de mot ! », il répondait « Ouais, Freud n’en a pas trouvé de meilleur et il n’y a pas à y revenir. » Ici, il y revient. Il affirme donc ainsi, nettement : « Cette année, disons qu’avec cet Insu que sait de l’une-bévue, j’essaie d’introduire quelque chose qui va plus loin que l’inconscient. » L’une-bévue, voilà donc le nouveau terme que Lacan propose pour inconscient. On peut d’ailleurs dire que l’usage par Lacan du terme Autre était déjà une tentative de nommer autrement l’inconscient freudien. Ici il s’agit plus nettement encore de rompre avec l’usage usuel du terme, de celui qui circule toujours aujourd’hui, qui est celui que vous utilisez quand vous voyez un conducteur faire des excentricités sur le périphérique et que vous vous dites : « Il est complétement inconscient celui-là ! »

Mais l’effort de Lacan pour dépasser les apories freudiennes ne me semble pas consister essentiellement, dans ce séminaire, en une substitution signifiante, il procède en effet d’un effort pour redéfinir les termes essentiels de l’apport freudien à partir de la topologie. Nous en avions eu une première illustration l‘année précédente à partir d’une re-détermination, qui avait pu passer inaperçue, du registre du lapsus. Ce qui peut s’écrire de l’inconscient ne relève plus dans les années de ce séminaire d’une écriture littérale, mais d’une écriture topologique. Si la lettre alphabétique peut nous servir pour jouer de différents sens, si elle est essentielle à nous permettre de repérer le fonctionnement du lapsus en tant qu’il repose régulièrement sur l’achoppement, la substitution d’une simple lettre, Lacan a proposé l’année précédente une écriture qui peut rendre compte scientifiquement du fonctionnement d’un sujet ou du travail d’une cure, à partir d’une écriture topologique. C’est par l’écriture d’un lapsus de nœud, comme il l’a nommé, que la psychanalyse peut rendre compte de l’erreur fondamentale d’un sujet, de l’une-bévue qu’il répète toute une existence. « Lapsus de nœud », ça n’a l’air de rien mais cela déplace dans le champ de l’écriture topologique, de la topologie des nœuds, cette formation de l’inconscient dont Freud avait spécifié les déterminants les plus précis au niveau de la lettre. Cet effort est d’autant plus exemplaire que Lacan, dans la première leçon du séminaire vient effectivement centrer cette nouvelle nomination de l’inconscient au niveau du lapsus ou de la lettre qui du coup justifie plus que jamais sa définition de « phénomène élémentaire de l’inconscient » qu’a proposé Charles Melman au cours de son séminaire sur « Pour introduire à la psychanalyse aujourd’hui ».

La leçon commence effectivement par un décryptage du titre du séminaire. Lacan en donne un certain nombre de clefs. Je vous le reformule à ma façon. Dans l’insu que sait, vous pouvez entendre les échos de ce savoir qui ne se sait pas, par lequel Freud avait défini l’inconscient. L’inconscient est un savoir, mais un savoir qui, parce qu’il ne se sait pas lui-même, impose au sujet - au sujet que nous supposons à l’inconscient - de devoir le déchiffrer. Mais comme cet insu que sait équivoque avec l’insuccès, il y a à entendre, ce que Freud a passé son temps à souligner, que cet inconscient est avant tout ratage, achoppement, acte manqué, lapsus, gaffe … bref, c’est une bévue permanente. C’est non seulement une bévue permanente mais, pour un même sujet, c’est toujours la même bévue qui se répète. C’est pourquoi se justifie l’équivoque Unbewusst / une-bévue. Ce que Freud met en évidence du mécanisme de la répétition souligne que cette bévue par laquelle se manifeste l’inconscient est toujours la même, elle est toujours une, elle se spécifie d’un trait auquel le sujet s’identifie, c’est le terme central de la leçon. Le sujet s’identifie à ce trait, au sens où il s’y reconnait et s’y réduit. On se reconnait dans l’acte manqué comme dans le lapsus ou le trait d’esprit, indique Lacan en commençant cette leçon. Je me permets de vous souligner qu’il y a cependant une limite à cette reconnaissance dans le trait. Ce que nous tentons d’isoler dans l’exercice du trait du cas, comme venant spécifier le sujet, ce trait que nous essayons de cerner par le biais d’une écriture qui se veut rigoureuse, scientifique, cette écriture topologique, un lapsus de nœud, donc, il est trait Réel, il ne permet pas que le sujet s’y identifie de la même manière, du fait même d’être Réel.

Le premier des concepts freudiens qui va passer par une re-détermination à l’aide des outils topologiques, c’est donc l’identification. Au cours de cette première leçon, Lacan, alors qu’il essaye de se distancier de l’usage courant du terme inconscient, fait référence à l’effort de Freud dans Psychologie des foules qui, pour se différencier de l’usage que Le Bon fait du terme inconscient, introduit la notion d’identification. Poursuivant cet effort, Lacan propose sa propre conception, topologique, de l’identification. Je vous cite l’ensemble du passage qui suit : « Quel rapport y a-t-il entre ceci qu’il faut admettre, que nous avons un intérieur, qu’on appelle comme on peut, psychisme par exemple (on voit même Freud écrire endo, endopsychique, cela ne va pas de soi que la psyché soit endo ; cela ne va pas de soi qu’il faille endosser cet endo) quel rapport y a-t-il entre cet endo, cet intérieur, et ce que nous appelons couramment l’identification ? C’est ça en somme que sous ce titre qui est, comme ça, fabriqué pour l’occasion, c’est ça que je voudrais mettre sous ce titre parce qu’il est clair que l’identification c’est ce qui se cristallise dans une identité. »

La fin de la première leçon va donc s’attacher à une élaboration topologique, s’appuyant sur la topologie des surfaces, de ce que pourrait être une conception de l’identification conçue comme retournement d’un tore, c’est-à-dire d’une opération qui fait passer l’extérieur du tore au-dedans (dans l’endo, donc). C’est d’ailleurs la première fois que Lacan va faire usage de cette opération de retournement concernant le tore.

Vous avez entendu comment Lacan équivoque sur l’endo pour rendre compte du registre de l’identification, cet endo, cette intériorité, c’est ce que le sujet a su endosser du dehors par le biais de l’identification. L’identification, elle consiste bien à se saisir d’un élément du dehors pour l’intégrer dedans, comme ce dans quoi le sujet peut être amené à se reconnaitre, à s’identifier. Cette modalité d’endosser quelque chose du dehors, de faire passer du dehors au-dedans, c’est bien ce que réalise cette opération de retournement du tore. À la lecture du texte de Freud, il est sensible que les questions de retournement sont essentielles au mécanisme de ces identifications, en particulier le renversement entre une position du père pris comme objet, à une identification au père. Je vous cite un des passages de Psychologie des foules qui va dans ce sens. « Il peut arriver que le complexe d’Œdipe connaisse un retournement. (…) Si bien que l’identification avec le père, devient le précurseur du lien d’objet avec le père. »

Le fil rouge de ce séminaire, c’est mon hypothèse donc, va consister à reprendre un certain nombre des termes freudiens pour en proposer une détermination directement issue des outils topologiques. Vous avez vu comment à partir d’une définition de l’inconscient qui se soutiendrait du registre de l’une-bévue Lacan subvertit topologiquement la définition du lapsus qui est passé d’un phénomène de langage à un phénomène dans le nœud. Dans le fil du lapsus vous avez vu comment c’est la question des trois identifications freudiennes qui vont trouver, dans les deux premières leçons, une définition ancrée dans le phénomène (inédit) du retournement du tore. Cette nouvelle détermination de l’identification va se traduire par un renouvellement de la conception freudienne du corps, dans les leçons suivantes, corps qui ne se définit plus qu’à partir du tore et de la trique, subvertissant les embarras de Freud avec le dehors et le dedans. Ainsi, le corps – je ne sais si c’est un concept freudien à proprement parler – est déterminé par sa structure torique, voire par sa forme de trique. « Une trique, c’est bien ce à quoi aboutit ce que nous connaissons du corps comme consistant. » (Leçon 2)

Cette question du corps est directement évoquée par Lacan dans la leçon 3 : « Les questions que je pose et que j’espère résoudre cette année, dit Lacan, nous portent à quelque chose de fondamental pour ce qui est de la structure du corps ou plutôt du corps considéré comme structure. » L’apport de ce séminaire consiste à articuler cette question du corps à celle qui concerne notre appréhension de l’espace. « Il y a, souligne Lacan dans ce séminaire, une vérité de l’espace qui est celle du corps. Le corps est quelque chose qui ne se fonde que sur la vérité de l’espace. » Seulement, cette vérité se révèle absolument inadéquate à appréhender ce qu’il en est du Réel : « à la dérive, voilà où est le vrai quand il s’agir de Réel. »

Cette vérité, liée à notre prise dans le signifiant nous met à la dérive lorsqu’il s’agit d’appréhender l’espace dans son registre Réel, celui de la structure. Ce constat va conduire Lacan à proposer une redéfinition du la notion freudienne d’inhibition. L'inhibition constitue ainsi dans ce séminaire l’un de ces concepts freudiens - comme l'inconscient, le lapsus, l'identification, le corps - dont Lacan sans jamais en remettre jamais en cause la légitimité et la validité clinique s’efforce de réinterroger les fondements pour en proposer les déterminations réelles. Ici l’effort de Lacan semble le conduire à proposer une redéfinition de l’inhibition à partir de considération topologiques concernant la dimension de l’espace.

Ces remarques pourraient éclairer les raisons pour lesquelles, dès la première leçon de ce séminaire, alors qu’il familiarise son auditoire à la manipulation de ses outils topologiques, que ce soit le retournement du tore ou le nœud borroméen, Lacan fait un usage surprenant du terme inhibé : « Je pense que, quoique ces choses soient fort incommodes, fort inhibées à imaginer, je pense quand même vous avoir véhiculé ce dont il s’agit dans l’occasion. » L’usage du terme inhibé, utilisé comme synonyme d’incommode, a ici de quoi surprendre. Quelque semaines plus tard Lacan ne justifie cependant son usage en des termes beaucoup plus étayés : « La géométrie, le fameux mos geometricus dont on a fait tant d’état, c’est la géométrie des anges, c’est-à-dire quelque chose qui, malgré l’écriture, n’existe pas. (…) La géométrie concerne expressément les anges, et pour le reste, c’est-à-dire pour la structure, ne règne qu’une seule chose, c’est ce que j’appelle l’inhibition. C’est une inhibition à laquelle je m’attaque, je veux dire que je m’en soucie, je me fais un tracas pour tout ce que je vous apporte ici comme structure, un tracas qui est seulement lié au fait que la géométrie véritable n’est pas tant celle que l’on croit, celle qui relève de purs esprits, que celle qui a un corps. »

Ces formulations éclairent les modalités dont Lacan situait l’inhibition à l’interface de l’Imaginaire et du Symbolique dans l’écriture du nœud borroméen au cours du séminaire « RSI ». Elles soulignent que cette inhibition est déterminée par un registre de la représentation (imaginaire) contrainte par le registre Symbolique (en tant qu’il introduit le parlêtre à la dimension de la vérité). La vérité de notre espace rend inévitablement incommode notre abord de l’espace Réel qui ne saurait se limiter à deux ou trois dimensions. Rappelons que la théorie des cordes est formulée dans des espaces topologiques de 10 dimensions. Lacan nomme donc inhibition notre difficulté à circuler comme à nous représenter un autre espace que celui auquel nous contraint notre prise dans le signifiant. Si cette inhibition aux mathématiques n’est pas équivalente chez chacun, elle comporte cependant une modalité irréductible illustrée par la difficulté à se représenter un espace autre que celui dans lequel nous croyons nous déplacer.

C’est ici que la clinique des psychoses, exemplairement celle de la manie, pourrait fournir quelques arguments à la conception renouvelée de l’inhibition, proposée par Lacan dans le séminaire « L’insu que sait de l’une-bévue, c’est l’amour ». L’élément sémiologique central de la maine est en effet nommé par les psychiatres classiques désinhibition psychomotrice. Il s’agit de voir en quoi cette désinhibition pourrait éclairer la question de l’inhibition, s’il est juste que l’inhibition peut être au mieux définie par une difficulté dans l’abord de l’espace Réel. Rappelons que la clinique de la manie comme celle de la mélancolie mettent en évidence des transformations de l’espace qui ne peuvent que dérouter notre représentation habituelle de l’espace. Les phénoménologues sont probablement les cliniciens qui se sont le plus attachés à décrire les spécificités de l’espace comme de la temporalité au cours de ces états. Ludwig Binswanger, en particulier, a pu évoquer ainsi les transformations auxquelles cette clinique nous confronte : « Il faut déceler l’antinomie maniaco-dépressive dans la structure d’ensemble de cette explication. (…) Au fond elle s’applique à l’espace, au tempo, à la consistance et au coloris, à l’éclairage et au mouvement de l’existence. Si dans la forme maniaque d’existence, l’espace devient large et infini, il devient ici petit, étroit et renfermé ; si là, les « objets » sont quand même juste à portée de main, ils sortent ici précisément « de l’espace » et dans un lointain inaccessible ».

Notons, pour conclure sur la perspective d’autres travaux, que si l’inhibition constitue bien notre difficulté ordinaire à nous aventurer au-delà des coordonnées habituelles de l’espace, le rêve nous offre peut-être l’illustration d’une suspension ponctuelle de cette inhibition. Si le rêve semble bien en effet maintenir la dimension de l’angoisse au cours du cauchemar et réintroduire sur un mode métaphorique la prééminence du symptôme dans notre existence, les transformations de l’espace auquel il peut nous confronter semblent indiquer que notre inhibition habituelle se trouve, le moment du rêve, levée.

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