Accueil

 

La psychanalyse : un second souffle

DHONTE Isabelle, ,
Date publication : 13/07/2015
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'été 2015

 

L’étude du séminaire sous forme d’une polyphonie entre Lille – Bruxelles – Paris a permis de faire entendre plusieurs registres, plusieurs approches.

Elle a mis en évidence le croisement entre la topologie des nœuds et la mémoire des signifiants lacaniens.

J’ai pris le parti de relever un dire de Lacan dans son intervention du 26 février 1977 à Bruxelles, avec ses échos dans les leçons de mars. C’est le point d’appui fondamental de la psychanalyse, le pari de la psychanalyse à partir de l’hystérie :

« C’est avec les mots que ça se résout, c’est avec des mots que l’affect s’évapore »

Et donc « la question est de savoir si oui ou non l’affect s’aère avec les mots, si quelque chose souffle avec les mots ».

Cet énoncé rappelle ce que Lacan affirmait déjà en 1957 dans le séminaire Les Formations de l’inconscient :

« C’est bien parce que quelque chose a été noué à quelque chose de semblable à la parole que le discours peut le dénouer ».

Et c’est alors que Lacan entreprit les boucles d’un nœud ouvert : le graphe du désir.

Ici, à partir de la même affirmation, il avance avec des signifiants assez surprenants. Il dépose après le terme de souffle, celui d’engendrement, d’effroi et de pesée des mots pour conclure cette séquence signifiante par l’hystérie, c’est la métaphysique.

Une telle formule, ça réveille !

Pourquoi la métaphysique ? Est-ce une provocation ?

Quels liens entretiennent la philosophie ou la théologie avec l’hystérie et par delà avec la psychanalyse ? Qu’est-ce que Lacan cherche à faire entendre à travers ce terme ?

L’emploi du mot métaphysique est issu du hasard. Son origine provient du milieu de la philosophie, de l’entourage d’Aristote plus précisément. Après sa mort, ses disciples ne savaient sous quel titre regrouper de petits traités qui ne concernaient pas la Physique ou les sciences de la nature. Ils les classent selon ce qui devait être lu, à savoir après la physique ; Meta ta Phusika. Meta est ce qui est après ou à côté.

La métaphysique comme science se constitue au XIIIème siècle en Occident à partir des Commentaires d’Averroès en Italie et de ceux d’Avicenne qui influencent St Thomas d’ Aquin. Ce n’est qu’au XIVème siècle que le mot en latin apparaît Metaphysica.

Ces traités, à partir de là, acquièrent une plus grande importance et définissent ce qui transcende la physique. C’est en ce sens que le mot métaphysique est employé aujourd’hui.

Un parallèle se fait spontanément entre métaphysique et métalangage. Le métalangage ; le langage qui transcende le langage. Ce parallèle n’échappe pas à Lacan qui, dès son retour de Bruxelles au début de la leçon du 8 mars précise :

« Il n’y a pas de métalangage, on ne parle pas sur le langage… Dans L’Etourdit, ce métalangage, je l’ai presque fait naître, presque c'est-à-dire ça n’est pas arrivé »

Il me semble important de relever cette surprenante évolution du mot et de remarquer qu’il s’agit d’un mot sans auteur, sans valeur précise, qui devient celui d’une science de l’être, une ontologie.

A priori, pourquoi associer métaphysique et hystérie ?

Selon le premier emploi, être à côté, à côté de son corps physique, être un autre corps, un corps de mots qui transcende l’anatomie, s’applique bien au symptôme de l’hystérie. C’est assez juste.

Et, selon le sens actuel, de ce qui traite la question de l’être, l’être de la femme comme énigme de son désir, c’est aussi assez juste. Depuis l’Antiquité, hystero ou utérus n’est-elle pas l’énigme de la matrice et surtout celle de la vie qui hante le corps de la femme ?

On peut concéder d’emblée que l’hystérie est une représentation du réel. Le réel en tant qu’il ek-siste au sujet.

Il est intéressant de noter la réaction réflexe du public devant cette formulation : L’hystérie, c’est la métaphysique.

C’est un mouvement d’incrédulité : c’est de l’escroquerie ! Faisant immédiatement référence à quelque chose de connu, à Freud et à L’Esquisse ! Et de lier la métaphysique au Prôton Pseudos, au premier mensonge de l’hystérie, au premier refoulement d’ordre sexuel.

C’est par ce mouvement de sur-prise de l’impossible que Lacan fait basculer chez l’auditoire la métaphysique de l’être vers une métaphysique du semblant.

La métaphysique « analytique » ou métaphysique du semblant

Le semblant émane du premier refoulement d’ordre sexuel dont il est l’après-coup. C’est un pas essentiel de Freud et que Lacan reconnaît comme tel. Il maintient que ce corps de mots qu’est l’hystérie est un corps pris dans la sexualité et que cela est valable pour tous.

Mais Lacan pointe aussi en cela le peu de consistance de la matière (l’âme à tiers) sur laquelle et avec laquelle nous opérons : un corps de mots.

Ce semblant ou ce par-être est un signifiant qui prend sa fonction dans les quatre discours. C’est un signifiant lacanien majeur. Le semblant, c’est la Verneinung lacanienne.

Après L’Envers de la psychanalyse, Lacan donne comme titre au séminaire suivant Un discours qui ne serait pas du semblant où il affirme :

« Il n’y a de discours que de semblant » (9 juin 1971)

Métaphysique et hystérie, c’est le rapprochement de deux discours ; Le discours du « m’être » et le discours du « par-être ».

Reprenons quelques remarques sur la proximité et l’implication de ces deux discours dans L’Envers de la psychanalyse (18 février 1970).

Lacan écrit à la place de l’agent du discours, le terme de désir, puis celui de semblant : S1. On peut lire cela comme une équivalence ; l’agent d’un discours est le désir comme semblant.

Ensuite, le discours hystérique est un après logique du discours du maître. Il dévoile la jouissance du savoir de ce discours. Cependant, dans le discours hystérique le sujet est divisé par le signifiant-maître et « se refuse à s’en faire le corps ». Cette division est redoublée par ce que ce discours soustrait ; un savoir S2, et l’objet du désir mis en place de vérité. Par cette double soustraction, le discours hystérique donne l’objet du désir au phallus et il en est l’indice. Ainsi l’hystérie entretient la fonction du père idéalisé, celle du faire désirer autre chose.

Ce croisement des discours est repris dans la leçon IV du 11 janvier 1977.

« Le discours du maître est le discours le moins vrai, c'est-à-dire le plus impossible. C’est un discours menteur, en cela il atteint le réel ».

C’est le discours du maître lu à partir du discours hystérique. Un « ce n’est pas ça » qui renvoie à autre chose.

Mais il y a, aussi, le discours hystérique lu à partir du discours du maître ; c’est l’hystorique. Il pointe l’armature de l’amour du père idéalisé qui soutient ce discours. Lacan rappelle le destin d’Anna O. la voie de la sublimation et du sacrifice. Cette trique intriquée dans le tore n’est-elle pas une impasse ? Une échappée belle de la castration.

Pour lui-même, Lacan se dit indemne de ce symptôme : « Je suis un hystérique sans symptôme ». Pour autant, en rapportant un propos de restaurant, il manifeste que le rapport à la castration n’est jamais achevé et qu’il en reste toujours quelque bévue en disant :

« Mademoiselle en est réduit(e) à ne manger que des écrevisses à la nage ».

Voilà un premier aspect de l’hystérie et de la métaphysique. Ces deux discours se constituent entre être et par-être. Ils visent l’impossible par le biais d’un premier mensonge « l’être est » ou « le sexuel n’est pas ».

Un second aspect est l’articulation dans le discours hystérique du semblant et de la vérité.

C’est l’articulation de deux manques. « le semblant ne s’articule qu’à partir de la vérité ». Or, la vérité est de l’ordre d’une coupure c'est-à-dire de ce qui se détache d’un tout. (cf. la place de la vérité dans les quatre discours).

Il me semble que Lacan, ici, en rend compte dans l’articulation des deux tores troués. C’est le schéma de la structure elle-même, à savoir le tore de la demande et le tore du désir qu’elle constitue. Et donc « que quelque chose qui est vide se noue à quelque chose qui est vide ». Deux choses qui jouent l’une sur l’autre. (Voir schémas de la leçon du 15 mars 77).

C’est ce dont le poète joue avec les mots seulement évoqués, ou, ce que la croyance fait exister comme vrai.

Ces deux tores troués peuvent se compléter à l’infini à la condition d’un vide central. Ils peuvent réaliser une bascule soit du côté du corps (hypocondrie), soit du côté de l’esprit (sublimation), parole pleine ou parole vide.

Voilà un second aspect de l’hystérie comme structure. Cette structure ménage un espace vide, un lieu autre.

En poursuivant la séquence signifiante de l’intervention de Bruxelles, nous trouvons :

« L’hystérie s’effraie elle-même ».

Cette affirmation en apparence toute simple m’a laissée assez perplexe. L’hystérie se fait peur toute seule ? De quoi ? Et à travers quel miroir ? On peut très vite clore la question par une théorie rabâchée sur le surgissement de l’objet a ou par le masochisme féminin. On peut aussi s’appuyer sur une précision que donne Lacan en rentrant de Bruxelles. A propos du verbe réfléchi, une forme qu’il applique au verbe s’embler, il précise que, faire de ce verbe un verbe réfléchi détache de la jouissance qu’est l’être.

Et donc, dire « l’hystérie s’effraie elle-même », souligne un certain détachement vis-à-vis de ses propres frayeurs. Elle sait mais sans avoir accès au savoir de ce qui cause sa peur. Viendrait là, un lieu, le lieu de sa division, ou plus exactement sa division comme lieu, de la même façon que Lacan oppose le croire et y croire. Cela l’investit d’un par-être, semblant d’être, jeu d’écriture et de coupure. Un savoir sans valeur de savoir.

A travers cela, au niveau du savoir, nous mesurons le frayage lacanien. En 57, Lacan privilégie l’équivocité. Il prend pour exemple la pièce d’Athalie où le personnage du faux-frère, Abner, s’exclame en face du Grand prêtre :

« Oui, je viens dans le temple adoré l’Eternel… »

C’est la voix du masque dans son dialogue avec l’Autre. Ça résonne, ça a du poids. Et si quelque chose est noué à quelque chose de semblable à la parole, c’est l’équivocité d’un désir caché voire d’un défi. En 57, Lacan est dans la suite de Freud où l’analyste, dans sa pratique, démasque ce désir.

Vingt après, Lacan ne parle plus raison et détermination du sens. Il parle « inconscient » employant coupure, évocation, non-sens, principe de non-contradiction.

Je vous ai cité l’association parl- être/ par- est/ s’emblant être, de même, le titre du séminaire L’Insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre.

Ce titre échappe au regard, au premier coup d’œil, cela ne veut rien dire.

Ça échappe en partie à la voix ; il faut vocaliser.

Ça échappe à « la » lettre comme unique ; il y a substitution.

Cela renvoie à quoi ? Certainement à une déroute de ce qui fait le socle du savoir ou de l’être.

Cela renvoie à l’impossible du rapport sexuel, à l’impossible a-corps.

C’est ce qu’incarne Dante. Le mot Amour ne suffit pas à dire l’amour. Est-ce que s’aile à mourre y suffit ? En tous cas cela tente l’impossible des elles à mourre ! Qu’est-ce qui s’engage dans cette pesée des mots ?

En prenant la voie ou la voix de l’inconscient, l’analyste en implique le sujet ; c’est en ce lieu que ça lui parle, c’est de là qu’il peut ou non déchiffrer, s’il le veut.

C’est le nain porte quoi ? ou, n’un porte quoi ? que Pierre Marchal nous a amené de sa clinique. C’est un réveil : surprise, déroute, rire ou colère du n’importe quoi ! C’est le non-sens ou l’ab-sens, le re-trait comme nouveau trait ou l’écart d’une nouvelle coupure.

Est-ce l’effet de ce qui souffle avec les mots ? Ce qui les fait dériver, qui dégage l’air ou l’erre de la pulsion ? Ce qui entame la fixation traumatique ?

En conclusion

La puissance de l’évocation de cette séquence signifiante ou plutôt de ce coinçage de quelque chose qui souffle avec les mots vient de l’évocation des origines et de la mort dans le choix des mots.

Souffle, engendrement, pesée des mots, métaphysique : nous sommes au temps de la Genèse, « lorsque la terre était déserte », gn 1.

Sans doute, il y avait, là, l’espoir pour Lacan que, de la procédure de la passe, sorte un signifiant nouveau pour l’analyse, et que, ce souffle avec les mots soit égale à la Ruah.

La Ruah est un mot hébreu qui signifie le souffle, le vent, mais aussi l’espace et le vide. C’est un lieu pour l’homme « l’espace neutre autour de l’homme où il puise sa vie ».

Nous comprenons dès lors pourquoi Lacan évoque ou convoque cette mémoire des mots.

La Ruah, en grec peuma, en latin spiritus, nous la traduisons par esprit. Pneuma, c’est la libido, analogue, nous rappelle Melman en citant Aristote, à l’effet du vin ! Grace ou à cause d’elle nous faisons des choses qui échappent à notre conduite ordinaire et nous rend étranger à nous-mêmes… (cf. La Nature du symptôme).

S’il n’y a pas de signifiants nouveaux, néanmoins l’analyse impulse un espace nouveau. Cette aération des mots détache de la jouissance. Un réveil. Mais « la vérité réveille-t-elle ou endort-elle ? Cela dépend du ton dont elle est dite ». Cela dépend du souffle mis dans la voix. Un presque rien. L’enjeu est fort et fragile à la fois.

Aussi, sur certains passages de ce séminaire, plane un voile qui m’a renvoyée au monologue d’ Hamlet : Etre ou par-être… /-/ mourir… dormir / dormir, peut-être rêver : oui, là est le réel.

Espace personnel