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Séminaire XXIV de J. Lacan. Commentaire de la leçon VI. 12/01/2015

EMERICH Choula, ,
Date publication : 03/06/2015
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'été 2015

 

« Je me casse la tête contre les murs de mon invention pour expliquer Freud ».
« Ce que Freud donnait à entendre au public était apparemment de l’ordre d’une philosophie, où il n’y avait pas d’os, pas de squelette, ce qui est nécessaire pour marcher tout seul. Seulement voilà, des os, dans l’œuvre de Freud, il y en avait, De l’Esquisse à la pulsion de mort, de Pourquoi la guerre à l’Avenir d’une illusion ou à Malaise dans la civilisation, de l’appui théorique qu’il a essayé de prendre sur la science de son temps, tous ces écrits relèvent du même esprit d’avant-garde que celui de Lacan : vouloir fonder une psychanalyse laïque et scientifique, et toute l’œuvre de Lacan a consisté à poursuivre l’avancée freudienne pour nous donner à entendre le poids inouï de sa découverte : le sujet est déterminé par le signifiant.
Lacan reprend, sans erreur, l’écriture d’un noeud où R et I sont en continuité, en double boucle, le Symbolique ayant la charge d’en faire un nœud borroméen, en passant successivement avec la consistance du S, sur le R et sous ce qui est dessous et dessus ce qui est dessus chaque brin des consistances, de « corps-de », rencontrée p. 67 : «Ce qu’il y a de nouveau dans cette écriture c’est que le R et l’I soient en continuité sans que l’on sache vraiment dit-il où s’arrêtent le R et l’I, ». Qu’est-ce que cela implique ?
Dans la leçon 2 du séminaire, il nous disait déjà que l’écriture du tore du R et de l’I, contenus par coupure dans le tore du Symbolique, représentait certes le travail de l’analyse, voire la fin d’une cure, soit, avoir pu donner parole à ce que, « là où était le je, le ça soit advenu », mais que cette présentation, montrant le travail opératoire dans la levée du refoulement, laissait le Sujet dans une position où, seul le refoulé, donc l’Inconscient, serait en place de vérité.
Le Symbolique prenait le pas sur les autres registres et le nœud produit n’était pas un n.bo. Il envisageait déjà la nécessité d’une seconde coupure, sur le tore du Symbolique, ce qu’il reprend dans cette leçon.
C’est pourquoi cette écriture qu’il nous propose dans le début de cette 6ème leçon me paraît être la monstration d’une réponse à cette question de la leçon 2 : concasser le n.bo, tout en lui gardant ses propriétés toriques et nodales.
Après Freud qui souhaitait une deuxième tranche d’analyse, au moins pour les analystes, Lacan reprend ici, la nécessité d’une deuxième coupure, dans le tore du S, libérant ainsi du tore du S, le R et l’I en les mettant en continuité afin que le S ne soit pas tout puissant dans la subjectivité d’un Sujet, coupure pratiquée par un savoir faire qui écrive par cette seconde coupure un n.bo qui mette le Sujet aux prises avec les 3 consistances, et le R du nœud.
Ici ce que Lacan nous propose c’est l’écriture d’un n.bo où le R qui a éminemment affaire avec le corps, « qui dit le vrai mais qui ne parle pas », et l’I « qui parle mais qui a toujours tort », R et I seraient en continuité et noués bo par le S « qui ne dit que des mensonges, mais pour savoir le vrai ». Ces commentaires sur les différents registres, sont de Ch. Melman. (voir sa contribution aux journées sur La Passe en 92).
Nous sommes dans la question du savoir et du savoir faire et AD W va nous en parler sous l’angle du « je sais » et du « il sait » à l’œuvre dans la passe.
Deux ans avant ce séminaire, s’était tenu, à la Grande Motte, un congrès consacré à la passe et dont Lacan attendait ouvertement de savoir pourquoi un analysant bascule dans le désir d’être analyste.
Pour le dire trop rapidement mais nous pourrons y revenir si nous en avons le temps, Lacan y avait soutenu que la passe était un échec et qu’il n’en n’avait rien appris.
AD W, en est assez travaillé pour affirmer que : « l’idée d’un échec de la passe est quelque chose que je supporte mal, pour moi elle semble garantir ce qui peut se préserver d’essentiel et de vivant pour l’avenir de la psychanalyse » et témoigner à Lacan, d’un écrit topologique de ce que représente pour lui, la passe.
Lacan lui laisse tenir une leçon de son séminaire car il a trouvé divinatoire qu’AD W ait lié la passe, instaurée en 1967 et La lettre volée, séminaire qu’il avait tenu en 55, Nous y reviendrons.
Divinatoire, car La lettre volée, contient une historiette qui se donne pour être un jeu d’enfant, celui de deviner le nombre de billes qu’un gamin cache dans sa main et dont le partenaire doit deviner si il est pair ou impair.
Le jeu fameux du pair et de l’impair, et qui va permettre au malin qui propose le jeu de rafler la mise en donnant sa réponse, en tablant sur la niaiserie de son alter-égo, allant jusqu’à singer les mimiques de son rival pour mieux le deviner.
Le conte de La lettre volée, en quoi aurait-il avoir avec la passe ?
Parlons structuralement du conte.
La Reine a reçu une lettre qu’elle est en train de lire quand Le Roi fait irruption dans son boudoir, elle est embarrassée, veut cacher la lettre sans attirer l’attention du Roi, tente de la mettre dans un tiroir, y renonce, la pose sur une commode, bien en vue, le sceau de l’émissaire au-dessus, pour en cacher le contenu. Entre le ministre, il voit l’embarras de la Reine, il voit la lettre, reconnait l’écriture et le sceau du Duc D. et tout en parlant au Roi, sort de sa poche une lettre semblable qu’il porte sur lui, la lit et vient la poser à côté de l’autre, fait diversion, voit que la Reine a compris son manège mais elle ne peut rien faire, ni dire, sans attirer l’attention du Roi, négligemment le ministre s’empare sous leurs yeux de la lettre et il sort : il tient la Reine à sa merci.
Trois sujets, trois jeux de regards concernent cette lettre, qui disent l’intérêt primordial de cette missive.
La Reine demande, au préfet de police, qui est de son bord, contre grosse rétribution, la récupération de sa lettre qu’elle sait chez le ministre, car il peut en user contre elle.
La police perquisitionne la maison de fond en comble, et y compris les maisons adjacentes, fait agresser le Ministre par des complices du préfet, pour le fouiller à deux reprises, histoire de s’assurer qu’il ne porte pas la lettre sur lui, et malgré ses efforts et l’énorme somme promise, il ne trouve pas cette lettre.
A bout de ressources, il se rend pour raconter son infortune, chez Dupin, un détective qu’il connait de longue date, il est en compagnie d’un de ses amis proche, bien connu du préfet également, à qui il explique dans le détail, la lettre, les regards, la perquisition, la récompense.
Entendons qu’il s’agit d’un conte rapporté, du dire de l’un au dire d’un autre, dont rien ne peut assurer que la retransmission soit vraie ni même exacte. Il s’y agit d’un dire sur le dire, expérience de discours, donc.
Interrogé, Dupin répond au chef de la police, d’un ton flegmatique, « vous avez cherché au mieux de vos habitudes » prenez conseil, vous n’avez pas affaire à un sot, retournez-y, la lettre y est.
Le préfet rigolard lui renvoie que le ministre n’est pas un sot mais un poète et que tous les poètes sont fous, un fou donc.
Toutefois, nouvelle perquisition du préfet de police, même insuccès. Il s’enflamme, de nouveau chez ses compères, et promet, à qui trouverait la lettre, grosse récompense puisque la sienne a doublé entre temps, Dupin, le spécialiste se lève alors lui fait signer une lettre de créance et lui donne la lettre qu’il est allé lui-même chercher chez le ministre, médusé, le préfet s’en va avec en mains une lettre, opposée en tous points à celle qu’il avait décrite.
Comment Dupin s’est-il approprié cette Lettre : Après la deuxième visite du Préfet de police, sans rien dire ni au préfet ni à son ami, Dupin, sûr de son fait est allé rendre une visite de courtoisie au Ministre, qui se dit fatigué, lui, toujours débordant d’énergie, il sait donc ce que Dupin vient chercher. Dupin renchérit, ses yeux sont fatigués, lui-même porte des lunettes car la lumière l’éblouit, mais avec ses lunettes vertes, cachant son regard donc, et tout en le médusant par son discours, de son regard que l’autre ne peut deviner, il inspecte les lieux, et bien sûr détecte dans un vide poche misérable, un papier sale et froissé, chez un homme aussi méticuleux que le ministre , bizarre, une fine écriture de femme portant l’adresse du Ministre, en lieu et place de l’originale qui elle portait une large écriture énergique d’homme, et le gros sceau noir du ministre en lieu et place d’un sceau petit et rouge.
Seule la taille de l’objet ne diffère pas.
C’est la lettre adressée à la Reine et retournée comme un gant.
Dupin l’a tout de suite reconnue, il prend congé pour revenir le lendemain rechercher sa tabatière oubliée, empoche la lettre et pour moquer le ministre, lui dépose, au même endroit, une lettre extérieurement semblable, mais où à l’intérieur il laisse sa signature : « un dessein si cruel, s’il n’est digne d’Atrée est digne de Thieste », La Reine peut dormir tranquille, C’en est fait du Ministre s’il donne la lettre au Roi, mais Dupin par ostentation, féminisation nous dit-on, peut compter sur un ennemi qui ne l’oubliera pas non plus.
C’est donc de la mise en lumière de plusieurs types de démarches singulières et par l’occupation des différentes places qui en découlent pour les protagonistes que repose l’intrigue.
Le roi qui ne voit rien, La reine qui voit que le ministre voit que le roi ne voit rien, le ministre qui peut alors s’emparer de la lettre compromettante, sous le regard aveugle du roi et sous le regard impuissant de la Reine qui ne peut parler sans se dévoiler.
Position de la police qui pour trouver la lettre, et supputant que le ministre est un poète et donc un fou, va la chercher en faisant et refaisant les mêmes perquisitions, jusqu’à l’absolue perfection, poussant jusqu’à l’outrance sa routine habituelle et qui échoue, prisonnière de l’exactitude, elle ne voit rien.
Dupin, fin limier, sait que dans ce registre la police est imbattable, il en déduit qu’il lui faut donc la chercher autrement.
Il décide alors de se mettre à la place du Ministre, et par une série d’identifications et de projections, il finira par s’identifier à l’intellect de son adversaire tout en essayant de mesurer si lui-même est capable ou pas d’être à la hauteur du raisonnement de son partenaire.
Il le sait poète et mathématicien, homme de cour et intrigant déterminé, connaissant toutes les pratiques de la police. Il en déduit que cela éliminait donc toutes les cachettes vulgaires. Dupin en conclut que le ministre avait donc dû, mathématicien, nécessairement, viser à la simplicité, soit ne pas la cacher du tout. Refaire ce que la Reine a fait.
Et c’est dans cet état d’esprit qu’il était allé rendre visite au ministre et lui dérober l’objet du délit.
Cela, c’est-ce qu’il relate à son compère mais, quel a été son raisonnement ?
Sa découverte a-elle été due au hasard ? À une interprétation judicieuse de l’Imaginaire ? Certes pas, mais résultat logique de la compréhension, par Dupin, de l’emprise du Signifiant sur le sujet, ce qu’il ne dévoile pas à son ami.
Et c’est précisément la mise à plat de cette structuration du Symbolique à partir de signes imaginaires interprétés, qui est au principe même de la circulation de la Lettre volée qui vient présentifier là ce qui cause le désir de chaque détenant de cette lettre.
Lacan y démontrera que le malin à ce jeu du pair et de l’impair, qui raflait toutes les billes, ne gagnera que temporairement, car sa tactique n’est plus valable si au lieu de supposer son rival niais, et de se tenir dans la relation imaginaire où il gagne sur un grand nombre de coups, s’ il doit lui prêter intelligence voire désir de le tromper, alors il gagnerait et perdrait comme tout un chacun parce que, là, il serait pris lui-même dans la détermination S de l’intersubjectivité qui le constitue.
Il s’agit dans ce conte, de l’application dans la littérature par E. Poe, de la première mise en place d’une loi symbolique, organisée, à conservation indéfinie, à persistance indestructible, inhérente à la structure même le la langue dans le jeu des oppositions présence-absence, et à motivation prévitale dit même Freud qui fut le premier à en parler et qu’il a nommé mémoration.
« Il s’agit d’une mémoire spécifique du signifiant, propre au symbole lui-même… dès que l’enfant est capable de prononcer deux phonèmes distincts, ils forment, avec celui qui les entend et celui qui les prononce les 4 éléments nécessaires à constituer un tel réseau signifiant. » Ce commentaire est de Marc Darmon dans son livre « Eléments de topologie lacanienne ».
Cette inscription n’est ni génétique ni historique, c’est la construction logique de la chaîne signifiante et qui justifie, que pour Feud, un mot, un chiffre ne vienne jamais pour un sujet au hasard car il est fixé dans la surdétermination S de la chaîne signifiante inconsciente qui le représente.
Lacan mettra dix ans pour rendre logiquement compte de la mise en place de ce lieu de l’Autre, dans la suite des alpha beta gamma lambda et dans La parenthèse des parenthèses au moment de la publication de ses Ecrits, en 66 de ce temps où mythiquement, s’opère pour un sujet, le passage d’une chaine constituée de signes marquant la présence ou l’absence, au signifiant.
Voilà en quoi était divinatoire la position de DW en rapprochant la passe 67 de la lettre volée 56, 1 an après que sortent dans les Ecrits 66 ce complément mathématique qui fonde la prévalence du signifiant sur le signe.
DW va s’appuyer sur le conte de Poe, qui pour notre bonheur et notre casse tête ne repose sur rien de moins que le schéma L mis en place par Lacan de la relation de l’intersubjectivité, et le graphe du désir et de son interprétation. C’est dire que nous ne ferons que les quelques pas nécessaires pour la lecture et la critique de ce que nous a proposé DW.
Je débroussaille dans un premier temps l’importance et la lecture du schéma L.
Deux éléments cruciaux sont contenus dans ce schéma L : Comment, topologiquement, dans la mise en place d’une position subjective, le sujet reçoit-il de l’Autre son message, sous un mode inversé, dit Lacan. (s’il n’est pas fou).
Sous un mode contraire, explicitera Marc Darmon, rétrograde et non pas négativé,
Dans ce schéma, nous sommes au niveau du parlêtre, de celui qui énonce le « tu es mon Maitre » . Cet énoncé tenu en position de S barré, est adressé au semblable, petit autre, mais vise l’Autre. Cela ne signifie pas que du lieu de l’Autre ait été émis un « tu n’es pas mon Maître » mais que de ce lieu Autre, ait pu être entendu par le Sujet, par la chaine signifiante circulant entre le Sujet, ses objets, et le savoir inconscient, S 2, que par le sujet donc, ait pu être entendu une position où l’Autre le reconnaît.
Le « tu es mon Maître » ne dit rien du sujet qui énonce mais contient le « tu es mon élève » et engage l’Autre avant le Sujet.
C’est parce que l’Autre implicitement le reconnait qu’il peut s’autoriser ce dire et qu’il peut assumer le « tu es mon Maitre » : d’être reconnu par l’Autre lui donne une parole.
Et la langue donne à entendre dans ce « tué », le prix que le sujet se fait payer par ce dire, il s’évanouit. C’est la manifestation de la pulsion de mort liée au langage.
L’autre élément important, dans ce schéma L, me semble consister dans le fait d’être passés de l’énoncé du signifiant « grand Autre », toujours possiblement investi d’être un Autre réel, d’être passés de ce signifiant grand Autre à ce lieu de l’Autre évidé de tout support d’être, de paraître, pour venir représenter le lieu, trésor des signifiants, évidé de l’Imaginaire, au bénéfice du Symbolique et de la chaîne signifiante dans sa synchronie et sa diachronie,
Ce lieu Autre, première mise en place de l’Inconscient, du R, où des lettres chues du sujet, et auxquelles il n’aurait aucun accès consciemment mais qui le déterminent, lettres qui viennent nous présentifier mieux que tout discours, dans chaque manifestation du mécanisme de répétition qui nous agit, dans nos lapsus, nos mots d’esprit, certains de nos rêves, manifestations qui sont elles, non seulement vraies ou justes mais irrécusables souligne Melman.
Cet irrécusable me paraît être le grand pas de la psychanalyse au regard des autres savoirs.
C’est aussi ce fonds de lettres, qu’elles soient littérales, phonèmes, voire membres de phrase, insues du Sujet qui mettent en place la structure littérale qui régit ce qui se dit être « le hasard », mais qui n’est qu’un jeu de ces signes devenues signifiants qui s’imposent au sujet acéphale que nous sommes en ce lieu et qui y ont inscrit un impossible structural.
Nous sommes là au temps et au lieu mêmes des bonnes et mauvaises rencontres que nous ferons tout au long de notre vie, partagés entre automaton (la rencontre du R, toujours traumatisante, inassimilable) et tuché. (ce que l‘on nomme l’heureux ou malheureux hasard, ).
Et ceci a grandement à voir avec ce conte de Poe, et la recherche et la retrouvaille de cette fameuse lettre non pas volée mais mise à gauche dit Lacan, lettre qui doit obligatoirement arriver à celui à qui elle est destinée, c’est-à-dire, non pas à la Reine mais au Roi, représentant de la Loi que la conduite de la Reine récuse.
L’idée de DW est de montrer que si le jury d’agrément n’arrive pas à utiliser ce qui lui est transmis par les passeurs, pour faire avancer les problèmes cruciaux de la psychanalyse, c’était leur fonction, c’est, ou, que ce jury n’est pas la bonne personne ou qu’il n’est pas à la bonne place.
Il va s’appuyer sur le dire de l’échec de la passe, l’instant du regard , et à partir de l’écriture du graphe du désir et de son interprétation il va métaphoriser un circuit représentant les mouvements fondamentaux existants entre un sujet et son Autre, le temps de comprendre,
Pour arriver en un point précis, moment repérable sur le graphe, qui expliquerait et les problème rencontrés dans les différents temps logiques de la passe et le court-circuit topologique opéré au niveau du jury d’agrément, moment de conclure.
L’enjeu était donc énorme.
Pour cela DW va reprendre le conte de « La lettre volée » et le remanier selon sa propre lecture qui ne manque pas d’intérêt : les deux partenaires, analytiques, de ce trajet de la lettre, seront l’émissaire de cette lettre, le Duc, dont le sceau est lisible pour qui n’est pas aveugle , et qu’il va nommer Bosef, le passant, et le Roi qui ne sait rien de cette lettre, l’analyste.
(Lacan reviendra sur cette question de la nomination de Bosef, pourquoi faudrait-il nommer le savoir absolu et de plus l‘incarner, et plus encore s’y identifier lui adresse -t-il comme critique ?)
Les deux protagonistes ne seront pas seuls en lice puisque DW va faire circuler entre eux un Messager, duplice vis-à-vis de Bosef, Messager dont la place sera occupée, dans le conte, successivement, par le préfet, le ministre, ainsi que Dupin. Messager qui ira de l’un à l’autre transmettre comme message ce qui est induit par la possession de la lettre soit une féminisation, en l’occurrence une rage.
Dans le conte de Poe, Le Duc et le Roi, sont dans l’ignorance du trajet de cette lettre qui est le signifiant qui les mène, ils sont devinés plus que nommés, mais DW nous propose un montage où la lettre finira par arriver au Roi avec les conséquences attendues pour la psychanalyse, et relever ainsi la Passe de l’échec pour lequel elle était condamnée.
Travail donc éminemment transférentiel à Lacan, et en rapport intime du lieu et du moment où ce montage est écrit.
Constatons que si le désir de Lacan était d’attendre de cette passe la résolution du transfert, qui permet à un patient de s’appuyer sur son savoir Inconscient et non plus sur le SSS, nous sommes là dans une situation plutôt contrariante.
Le montage de son graphe que je vais vous commenter en suivant tous ses détours, se fait en 4 étages, déterminant pour Bosef et pour le Roi 4 places différentes, les mettant dans 4 positions successives du sujet et de l’ Autre.
En B1, le dit Bosef, se soutient d’un Savoir absolu : il sait que l’Autre, le Roi, ne sait pas, mais quoi ? Que B1 sait qqchose le concernant.
Mais le contenu de la lettre, personne n’en saura rien , hormis la Reine qui sait que cette lettre fait courir un risque vital au couple royal, son contenu ne sera qu’extrapolé, mais il n’empêche que en R1, position du non-savoir de l’Autre, lui, Bosef, se sent être : il sait.
Position à courte vue, du genre « il ne sait pas donc je suis »
(ex classique dit-il, dans le choix qu’un analysant fait de son analyste : Cet analyste je vais pouvoir le rouler, mais s’il croit le croire, c’est aussi ce qu‘il craint le plus).
A vérifier auprès des jeunes analysants avez-vous choisi votre analyste en espérant le rouler ou était-ce lié à ces temps héroïques de l’Ecole Freudienne ?
En ce temps inaugural, B1, en effet pas très malin, va confier au Messager, son premier message : m1 « le roi ne sait pas » R1 représente donc l’ignorance radicale de l’Autre, mais avec ce premier message de M1 il va passer de cette ignorance R1 à la position R2, Bosef 1 sait quelque chose me concernant et que je ne sais pas,
Le message revient à Bosef, sous une forme directe par le messager « j’ai dit au roi que tu m’as dit qu’il ne sait pas » et sous forme inversée, de l’Autre : « je sais qu’il sait quelque chose que je ne sais pas»,
En R2 l’Autre sait, d‘accord, confie Bosef au Messager dans le deuxième message, m2, « il sait mais il ne sait pas que je sais qu’il sait » ce qui déplace Bosef en B2, A cette place, B2, Bosef se soutient encore d’une position duplice, « il ne sait pas que je sais qu’il sait », à ce niveau là Bosef, dans le semblant, peut se croire encore un peu de consistance, son petit jardin secret bien sûr,
Le messager rapporte au Roi, le second message : « Le Roi ne sait pas que je sais qu’il sait »
l’Autre, de ce nouveau savoir, passe à une autre position R3, et le savoir du Roi devient : « il sait, que je sais qu’il sait, que je sais ».
Et lorsque le Messager viendra lui rapporter son m3 « j’ai dit au roi que tu sais, qu’il sait que tu sais, qu’il sait ».
Là Bosef est à découvert, il se trouve confronté à un Autre auquel il ne peut plus rien cacher. : « Le Roi sait, que je sais qu’il sait, que je sais ».
Son savoir est passé du côté du Roi.
Lacan fait là une remarque qui a tout son poids.
Si le « je sais qu’il sait » peut virer à l’occultisme et à l’anti inconscient, le redoublement de la formule « il sait, que je sais qu’il sait, que je sais », a une toute autre portée.
La formulation de Lacan me paraît plus facile à déchiffrer, quoique la même, car elle nomme les différentes places occupées dans l’intersubjectivité . Je vous la redonne : « Le ministre sait que la Reine sait que le ministre sait qu’elle sait » ce redoublement était pour Lacan « une façon de se reconnaître entre soi disait-il, entre sa-voirs »
Ce qu’il espérait comme vérification de la procédure de la passe.
Comment pourrait-on travailler autrement ?
Il est intéressant de repérer ici la circulation des signifiants en double boucle lorsqu’il s’agit de dire la position d’un sujet divisé entre son énoncé et son énonciation.
Là, dans cet « il sait, que je sais qu’il sait, que je sais », s’introduit la question de la passe.
En B2, dans le semblant Bosef croyait encore posséder qqchose inconnu de l’Autre, et qu’il cachait à l’Autre,
Lui qui avait mis le Roi dans une position d’ignorance absolue, le retrouve en R3 dans une position de Savoir absolu alors que lui-même se vit comme dépossédé de sa pensée, de son être. L’Autre sait tout, pas de coin où se cacher de l’Autre, éclipse du sujet, mais cacher quoi ?
Que derrière son piteux savoir initial, « l’Autre ne sait pas », se cachait son fading devant le signifiant de la demande de l’Autre, S (barré) poinçon de D, temps du refoulement originaire, mensonge dont aujourd’hui lui ne savait plus rien mais qui le constituait comme sujet : L’inconscient c’est le discours de l’Autre.
Ce savoir-insu va surgir pour lui comme Réel, objet a, de quoi il a dû se défaire appendu qu’il était à la demande ou au désir de l’Autre réel avec toute l’angoisse que cela avait comporté, et qui a dû le saisir, enfant, au moment ravageant et structurant caractéristique de ses 18 mois. Savoir qu’il va refouler obstinément, mais tous les doudous inventés pour calmer son angoisse n’effaceront pas ce savoir d’un devenu sujet : son entrée dans le monde du langage.
Ce temps qui n’appartient pas à la mémoire, temps auquel le sujet n’aura accès, que par éclipses, et qui se manifestera par cette mémorisation première inconsciente, dans une répétition de lettres qui à son insu porteront sa marque de fabrique.
C’est ce savoir de la langue, dont Freud a essayé de rendre compte déjà dans l’Esquisse, que Lacan écrira sous la forme mathématisée de la suite des alpha, beta, gamma, lambda, et dans La parenthèse des parenthèses.
C’est sous le regard de l’Autre, ici persécuteur, que va surgir pour Bosef en B3 ce qui l’avait organisé comme sujet dans la chute de ce « a » cédé à l’Autre réel, pour prendre place comme lettre au lieu de l’Autre, temps à partir de quoi, il ne va plus cesser de cacher, de mentir, de vouloir ignorer, de dénier, de récuser voire de forclore : tout le champ de la clinique est ici déployé.
Ce signifiant revenant dans le R, pur regard persécuteur, n’est rien de moins qu’une manifestation du refoulement originaire et la fulgurance de cette révélation, éjecte le sujet de la scène.
Et c’est à la fonction du N du P, mis en place archaïquement par les signifiés que l’Autre réel a fait circuler à son insu, que de venir pacifier et refouler ce savoir qu’il ne faudrait pas : que cet objet a, il l’est.
C’est là où Lacan pouvait écrire que ne devient pas fou qui veut.
Comment Bosef en B3 va-t-il pouvoir se déplacer, se défixer de cette position où il est happé , si ce n’est, confronté à l’Autre, se risquer à dire.
C’est aussi le moment où l’Autre recevra un message qui ne sera plus duplice, ce qui transforme Bosef en le divisant, c’est le prix de « une parole ».
Quand il sera face à R3, la seule parole de B3 sera, « c’est à toi que je peux dire », transfert inclus. C’est cette topologie qui nous montre que « une parole ne peut se dire que en un lieu » : soit, avoir pu mettre un semblable en position de lieu de l’Autre.
Mais ce n’est pas parce qu’elle peut se dire qu’elle se dira, la parole de vérité peut aussi choisir de se taire. Elle peut se dire ou pas et à avoir fait du Savoir absolu un Sujet tout-puissant et non pas un lieu, n’était-ce pas donner parole à ce qui ne peut parler, le Réel?
Un des points d’achoppement de la Procédure de la Passe.
Je ne m’empêche pas de souligner pour nous à quel point nous sommes ici dans un discours, transfert inclus, discours de passant et dont le dire s’adressait à un Un : l’analyste, avec une mise à l’épreuve de la fonction du plus Un, Un en plus de l’analyste, le passeur, chargé lui-même de transmettre au jury d’Agrément, ce qu’il avait entendu du dire du passant, qui devait à son tour reprendre dans le dire du passeur ce qu’il avait entendu du dire du passant, et à partir de là authentifier ou non , la passe. L’hypothèse de Lacan avec l’introduction de ce circuit Sym., en double boucle de l’intersubjectivité, comme dans la lettre volée, avait probablement pour but d’ éliminer structuralement le discours courant pour ne retenir que les signifiants sur lesquels le passant s’était construit, dans une division.
Mais la mise en pratique n’a pas répondu à cette attente.
La langue connait cette topologie qui d’une parole donnée fait qu’un sujet en est tenu et même soutenu : c’est le lieu du S(A) barré, où B4 et R4 mettent en commun leur barre, leur faille, c’est-à-dire, qu’en ce point vif, l’un et l’autre, de leur parole, ils en sont responsables.
Responsables ? Peut-on prouver que notre énonciation soutienne notre énoncé? Faudrait-il devoir en donner des preuves ?
Devrions nous en déduire l’exigence de la Passe comme la nécessité de produire un montage topologique qui témoignerait de l’articulation de son énonciation à son énoncé ?
C’est l’interprétation qu’en donne D W.
Le poids de vérité de B4 ce n’est pas qu’il dise « c’est toi » ou autre chose, mais c’est qu’il témoigne d’un lieu. Mais est-ce qu’un lieu est transmissible ?
Comment témoigner d’un désir tenace dont on ne peut rien dire, si ce n’est que l’on se trouve dans une position désirante mais d’un désir qui nous reste énigmatique.
Serait-ce cela que la Passe tentait d’éclairer ?
DW va revenir sur ce temps de desêtre du sujet en S(A) barré, pour essayer de comprendre pourquoi c’est à ce moment là, dans la résolution du transfert, qu’une certitude peut naître pour un sujet.
Il dit avoir trouvé dans Lacan, (formations de l’Inconscient) qu’en ce lieu et en ce temps, Lacan parle de communion coïncidant avec une séparation entre le sujet et l’Autre, (ce que Lacan récusera dans la leçon suivante).
Ce serait cette communion qui permettrait au sujet, de se déplacer, et à l’Autre qui est dans le Réel de réintégrer son lieu dans le Symbolique.
Bosef et le Roi viennent à se retrouver en B3 R3, en ce lieu où il s’agirait pour l’un et l’Autre d’une rencontre, fondée sur ce même sans recours, dans le même non-être, lieu dans lequel, sujets, ils sont et l’un et l’Autre sous la prédominance du signifiant.
Et là où les Evangiles proposent un Fiat Lux une lumière inondante, voire une communion, Lacan nous assène, un Fiat trou, le désêtre promis à chaque parlêtre.
Et ce qui a redonné parole au sujet, c’est d’avoir pu accéder à une autre position, de méconnaissance, celle de n’être plus sans savoir que, même si l’Autre se reconnait comme manquant, il ne sait pas de quoi il manque.
Et cette sidération, qui pouvait le mener au désespoir, peut aussi lui donner à entendre que l’ininscriptible puisse cesser de ne pas s’écrire. Et s’écrire donc, S(A)barré, non savoir inhérent à la position de parlêtre.
Cela semble paradoxal, contradictoire, comment ce signifiant présentifiant le manque structural du parlêtre peut-il permettre en même temps, la béance du « ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire » le symptôme cliniquement, et d’être en même temps « ce qui cesse, virgule, de ne pas s’écrire », car il arrive, n’est-ce-pas ? que le travail de l’analyse nous soulage de certaines de nos manifestations symptomatiques, bien contraignantes mais aussi, ne l’oublions pas, parfois tellement bienvenues, puisque porteuses de jouissance.
Bosef est donc là, passant, d’un lieu qui ne se dit pas et le passeur c’est cet écrit qui en assume la fonction : un rendre compte articulant parole de l’énonciation à celle de l’énoncé.
Lacan s’est défini comme ne cessant pas de passer la passe. D’où parle Lacan ? Cette question est tout aussi valable pour Freud, ou pour chacun d’entre nous qui se risque à se soutenir d’une parole dont il tache de rendre compte.
« Ce lieu d’où le sujet parle, vous pouvez le repérer quand vous l’entendez ou quand vous le lisez, et je fais un pas de plus, ce lieu, il se supporte toujours d’un écrit : c’est cet écrit qui crée les conditions de sa division ».
C’est la thèse ADW, ce serait seulement par un écrit qu’un passant pourrait articuler son énonciation à son énoncé et leur dépendance signifiante réciproque, et qu’ainsi, de la Passe un sujet pourrait en répondre.
Et le défilé des possesseurs de la lettre ne changera rien au fait qu’elle finira par arriver là où elle doit parvenir pour remplir la fonction qui était la sienne : vouloir faire lire à l’Autre qu’il y a du rififi dans le couple royal, ce que Dupin aura déjoué, au détriment du ministre, qui, à lire au Roi « un dessein si funeste s’il n’est digne d’Atrée est digne de Thieste » se retrouverait face à sa propre mort annoncée s’il n’avait pris par avance, l’audace éhontée, de la lire, cette lettre.
Reine et Roi, nous sommes en compagnie de deux parlêtres, en société avertie, comment les petites chevilles pourraient-elles rentrer dans les petits trous ? Y aurait il pour eux une inscription possible du rapport sexuel ? L’existence même de cette lettre nous dit que non, mais, au-delà du Roi, la Loi symbolique est confortée.
Quant aux impasses de la passe, je n’en citerais que deux, les plus triviales retenues pour qualifier cet échec.
Comment avoir pu espérer qu’un jury d’agrément puisse nommer un passant par un acte d’authentification d’un être analyste ?
S’autoriser de soi-même et de quelques autres n’implique pas l’authentification d’un être analyste, Cela tient à la fois du passage à l’acte et de l’acting out et rien ni personne en dehors de la persévérance de l’écoute avertie portée à l’analysant ne donne sécurité de n’être pas un imposteur.
Mais aussi comment, pour le passant, espérer se démarquer d’un savoir universitaire, voire inquisiteur, pour un savoir analytique, fondé sur un non-savoir principiel et ce, dans un écrit, lettre morte, sauf à y mettre sa livre de chair ?
Ces impasses étaient déjà contenues, me semble-t-il, dans la mise en place d’un lieu de pouvoir, le jury d’agrément, disputé ouvertement, entre l’analyse et l’université, entre le discours de l’analyste et le discours du Maitre, et aussi entre les jeunes analystes et les analystes, plus âgés, mandarins où pouvoir et savoir étaient concentrés, dans la procédure de la passe ?
Ce lieu de la passe, ainsi monté, nous a enseignés sur les difficultés on ne peut plus humaines, d’avoir à gérer « une foule », il y avait à l’époque plus de 1000 inscrits à l’EFP, fut-elle d’analystes.
Autre chose était à inventer, et ce que notre association a mis en place, dans « le passe incluse » me semblait mieux adapté en proposant de passer, du temps de « la liquidation du transfert », temps approximatif du moment de la passe pour chaque passant, à celui d’ un transfert de travail où chacun d’entre nous avait à y produire, cartels, écrits, enseignements.
Mais avec la taille grandissante de notre association aujourd’hui, ce mode est-il toujours efficace ou ne risquons- nous pas de nous retrouver, même si un peu déplacés, dans une problématique où nous aurions à inventer une autre modalité de reconnaissance d’un « entre soi » qui nous permette à chacun, un travail du lieu où nous nous trouvons ?

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