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Extrait de la leçon du 22 novembre 1961. Séminaire IX de Jacques Lacan. L'identification (1961-1962)

LACAN Jacques
Date publication : 18/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Pour nous analystes, ce que nous entendons par identification, parce que c’est ce que nous rencontrons dans l’identification, dans ce qu’il y a de concret dans notre expérience concernant l’identification, c’est une identification de signifiant. En fait la position que je prends ici est en avance, en flèche par rapport à celle de Jakobson, concernant la primauté que je donne à la fonction du signifiant dans toute réalisation, disons, du sujet.

Relisez dans le Cours de linguistique un des nombreux passages où de Saussure s’efforce de serrer, comme il le fait sans cesse en la cernant, la fonction du signifiant, et vous verrez, je le dis entre parenthèses, que tous mes efforts n’ont pas été finalement sans laisser la porte ouverte à ce que j’appellerai moins des différences d’interprétation que de véritables divergences dans l’exploitation possible de ce qu’il a ouvert avec cette distinction si essentielle de signifiant et de signifié. […] Le passage de de Saussure auquel je faisais allusion tout à l’heure, je ne le privilégie ici que pour sa valeur d’image, c’est celui où il essaie de montrer quelle est la sorte d’identité qui est celle du signifiant en prenant l’exemple de l’express de 10h15. L’express de 10h15 dit-il, est quelque chose de parfaitement défini dans son identité, c’est l’express de 10h15 malgré que manifestement les différents express de 10h15 qui se succèdent toujours identiques chaque jour n’aient absolument, ni dans leur matériel, voire même dans la composition de leur chaîne que des éléments, voire une structure réelle différente. Bien sûr, ce qu’il y a de vrai dans une telle affirmation suppose précisément, dans la constitution d’un être comme celui de l’express de 10h15 un fabuleux enchaînement d’organisation signifiante à entrer dans le réel par le truchement des êtres parlés. Il reste que ceci a une valeur en quelque sorte exemplaire pour bien définir ce que je veux dire quand je profère d’abord ce que je vais essayer pour vous d’articuler, ce sont les lois de l’identification en tant qu’identification de signifiant.

Pointons même comme un rappel que pour nous en tenir à une opposition qui pour vous soit un suffisant support, ce qui s’y oppose, ce de quoi elle se distingue, ce qui nécessite que nous élaborions sa fonction, c’est que l’identification de qui par là elle se distancie, c’est de l’identification imaginaire, celle dont il y a bien longtemps j’essayais de vous montrer l’extrême à l’arrière-plan du stade du miroir dans ce que j’appellerais l’effet organique de l’image du semblable: l’effet d’assimilation que nous saisissons en tel ou tel point de l’histoire naturelle, et l’exemple dont je me suis plu à montrer in vitro sous la forme de cette petite bête qui s’appelle le criquet pèlerin, et dont vous savez que l’évolution, la croissance, l’apparition de ce qu’on appelle l’ensemble des phanères, de ce comme quoi nous pouvons le voir dans sa forme, dépend en quelque sorte d’une rencontre qui se produit à tel moment de son développement, des stades, des phases de la transformation larvaire où selon que lui seront apparus ou non un certain nombre de traits de l’image de son semblable, il évoluera ou non, selon les cas, selon la forme que l’on appelle solitaire ou la forme que l’on appelle grégaire. Nous ne savons pas du tout, nous ne savons même qu’assez peu de choses des échelons de ce circuit organique qui entraînent de tels effets. Ce que nous savons, c’est qu’il est expérimentalement assuré. Rangeons-le dans la rubrique très générale des effets d’image dont nous retrouverons toutes sortes de formes à des niveaux très différents de la physique et jusque dans le monde inanimé, vous le savez, si nous définissons l’image comme tout arrangement physique qui a pour résultat entre deux systèmes de constituer une concordance biunivoque, à quelque niveau que ce soit. C’est une formule fort convenable, et qui s’appliquera aussi bien à l’effet que je viens de dire par exemple, qu’à celui de la formation d’une image, même virtuelle, dans la nature par l’intermédiaire d’une surface plane, que ce soit celle du miroir ou celle que j’ai longtemps évoquée, de la surface du lac qui reflète la montagne.

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