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Extrait de la leçon du 3 mars 1965. Séminaire XII de Jacques Lacan. Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse (1964-1965)

LACAN Jacques
Date publication : 13/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Qu’allons-nous, en effet, dans ce texte que je vous désigne à la page 115 des Gesammelte Werke en allemand, dans le volume XVIII de la Standard Edition pour ceux qui lisent l’anglais, à la page 500, qu’est-ce qui frappe ? C’est qu’ayant à nous parler de l’identification, d’abord vient, et dans une antériorité dont il nous faut bien sentir que c’est là une énigme qu’il nous la propose comme primordiale, que l’identification au personnage du père est posée d’abord, dans sa déduction de l’intérêt que le petit garçon montre, tout spécial, tout spécial pour son père, est là mise comme un premier temps de toute explication possible de ce dont il s’agit dans l’identification. Et à ce moment, comme l’analyste pour- rait, initié par son expérience et les explications antérieures, pourrait s’y tromper, et penser que dans cet intérêt premier il y a quelque chose qui a été repéré plus tard comme étant ce qu’on appelle la position passive du sujet de l’attitude féminine, non, souligne Freud, ce premier temps est à proprement parler ce qui constitue une identification, dit-il, typiquement masculine. Il va plus loin, exquisément — typiquement est la traduction anglaise — c’est exquisit männlich en allemand.

Cette primordialité, qui ne lui fera décrire que dans un second temps ce qui va s’opérer de la rivalité, nous dit-il, avec le père concernant l’objet primordial, ce premier temps prend sa valeur d’être, une fois articulé dans son caractère primitif, et d’où surgit dans son relief aussi la dimension mythique, d’être articulé en même temps comme étant lié à ce qui, ainsi, est produit comme la première forme de l’identification, à savoir l’Einverleibung, l’incorporation. Ainsi, au moment où il s’agit de la référence primordiale la plus mythique, et l’on pour- rait dire, et l’on n’aurait point tort de dire, la plus idéalisante, puisque c’est celle où se structure la fonction de l’idéal du moi, la référence primordiale se fait sur l’évocation du corps. Ces choses que nous manions, ces termes, ces concepts que nous laissons dans une sorte de flou sans jamais nous demander de quoi il s’agit, méritent pourtant d’être interrogés.

Nous savons que, quand il s’agit de l’incorporation, comme se référant au premier stade inaugural de la relation libidinale, la question n’est pas simple semble-t-il; que assurément quelque chose, là, se distingue de ce à quoi nous pourrions céder, c’est-à-dire d’en faire une affaire de représentation, d’image, l’envers de ce qui plus tard sera la dissémination sur le monde de nos projections diversement affectives. Ce n’est pas de cela du tout qu’il s’agit. Il ne s’agit même pas du terme, qui pourrait être ambigu, d’introjection, il s’agit d’incorporation, et rien n’indique que quoi que ce soit ici soit même à mettre à l’actif d’une subjectivité. L’incorporation, si c’est cette référence que Freud met en avant, c’est justement en ceci que nul n’est là pour savoir qu’elle se produit ; que l’opacité de cette incorporation est essentielle — et aussi bien dans tout ce mythe qui se sert, qui s’aide de l’articulation repérable ethnologiquement du repas cannibalique — est là tout à fait au point inaugural du surgissement de la structure inconsciente. C’est pour autant qu’il y a là un mode tout à fait primordial où, bien loin que la référence soit, comme on le dit, dans la théorie freudienne, idéaliste, elle a cette forme de matérialisme radical dont le support est, non pas, comme on le dit, le biologique, mais le corps. Le corps, pour autant que nous ne savons même plus comment en parler, depuis justement que le renversement cartésien de la position radicale du sujet nous a appris à ne plus le penser qu’en termes d’étendue.

Les passions de l’âme de Descartes sont les passions de l’étendue, et cette étendue, si nous voyons par quelle alchimie singulière, de plus en plus suspecte après un moment, et que nous en suivons l’opération de magicien autour de ce morceau de cire qui, purifié de toutes ses qualités, et mon dieu, quelles sont donc ces qualités si puantes qu’il faille les retirer ainsi, les unes après les autres, pour que ne restent plus que des espèces d’ombres d’ombres, de déchet purifié ? Est-ce que nous ne saisissons pas là que quelque chose qui se dérive... que d’avoir trop bien mené son jeu avec l’Autre, Descartes glisse vers la perte de quelque chose d’essentiel qui nous est rappelé, rappelé par Freud en ceci que la nature foncière du corps a quelque chose à faire avec ce qu’il introduit, ce qu’il restaure comme libido.

Et qu’est-ce que c’est que la libido ? Puisqu’aussi bien ceci a rapport à l’exis- tence de la reproduction sexuelle mais n’y est point identique, puisque la pre- mière forme en est cette pulsion orale par où s’opère l’incorporation. Et qu’est- ce que cette incorporation ? Et si sa référence mythique, ethnographique, nous est donnée dans le fait que ceux qui consomment la victime primordiale, le père démembré, c’est quelque chose qui se désigne sans pouvoir se nommer, ou plus exactement qui ne peut se nommer qu’au niveau de termes voilés comme celui de l’être; que c’est l’être de l’Autre, l’essence d’une puissance primordiale qui ici, à être consommée, est assimilée ; que la forme sous laquelle se présente l’être du corps, c’est d’être ce qui se nourrit de ce qui, dans le corps, se présente comme le plus insaisissable de l’être, qui nous renvoie toujours à l’essence absente du corps ; qui, de cette face de l’existence d’une espèce animale comme bisexuée, en tant que ceci est lié à la mort, nous isole comme, vivant dans le corps, précisément ce qui ne meurt pas ; ce qui fait que le corps, avant d’être ce qui meurt et ce qui passe par les filets de la reproduction sexuée, est quelque chose qui subsiste dans une dévoration fondamentale qui va de l’être à l’être.

Ce n’est point là philosophie que je prêche, ni croyance, c’est articulation, c’est forme dont je dis qu’il est fait pour nous question que Freud le mette à l’origine de tout ce qu’il a à dire de l’identification. Et ceci, ne doutez pas, est rigoureux ; je veux dire que le terme même d’instinct de vie n’a pas d’autre sens que d’instituer dans le réel cette sorte de transmission autre, quêtante; cette transmission d’une libido en elle-même immortelle. Que veut dire... que doit être pour nous une telle référence? Comment concevoir qu’elle soit mise d’abord, par Freud, au premier plan ? Est-ce bien là une nécessité d’institution originelle de ce dont il s’agit dans la réalité inconsciente, dans la fonction du désir, ou est-ce un terme, est-ce une butée, est-ce quelque chose de rencontré par l’expérience instaurée?

Poursuivons pour cela la lecture. Nous voyons que c’est dans un second temps que s’instaure, eu égard à cette référence première, que s’instaure la dia- lectique de la demande et de la frustration, à savoir ce que Freud nous pose comme la seconde forme de l’identification. Le fait que dans... à partir du moment où s’introduit l’objet d’amour, le choix de l’objet, nous dit-il, Objektwahl, c’est là que s’introduit aussi la possibilité, de par la frustration, de l’identification à l’objet d’amour lui-même. Or, de même qu’il était frappant, dans la première formule qu’il nous donne de l’identification, d’y voir la corrélation énigmatique — c’est ainsi que je vous la souligne — de l’Einverleibung, l’incorporation, de même là aussi Freud s’arrête devant une énigme. Il nous dit qu’assurément nous pouvons trouver aisément la référence, en quelque sorte logique, de ce qu’il en est de cette alternance qui soit de l’objet à l’identification ; de l’objet en tant qu’il devient objet de la frustration, que ce n’est là rien d’autre que l’alternance, nous dit-il — c’est dans le texte de Freud, et ce n’est pas moi qui l’introduit en circulation — des deux termes, l’alternance de l’être et de l’avoir; que de n’avoir pas l’objet du choix, le sujet vient à l’être, et les termes de sujet et d’objet sont mis ici en balance, articulés expressément par Freud. Mais il nous dit aussi qu’il n’y a là pour lui qu’un mystère, que nous nous trouvons là devant une parfaite opacité. Est-ce que cette opacité ne peut point être allégée, être tranchée? Est-ce que ce n’est pas sur cette voie que se poursuit le progrès où j’essaie de vous emmener ? Nous allons voir.

Troisième terme, nous dit Freud, c’est celui de l’identification, en quelque sorte directe, du désir au désir ; identification fondamentale par quoi, nous dit- il, c’est l’hystérique qui nous en donne le modèle; à elle, à lui, à cette sorte de patient, il n’en faut pas beaucoup pour repérer, en quelque signe, là où il se produit, un certain type de désir. Le désir de l’hystérique fonde tout désir comme désir d’hystérique ; le jeu, le chatoiement de l’échoïfication, la répercussion infi- nie du désir sur le désir, la communication directe du désir de l’Autre est là ins- taurée comme troisième terme.

N’est-ce point assez dire que le groupement reste, non seulement dissocié, énigmatique, mais parfaitement hétéroclite de ce que Freud pourtant, en ce cha- pitre essentiel, croit devoir rassembler. Or, c’est là que je crois avoir introduit une série structurée destinée non seulement à rassembler, à permettre de situer comme étant les pilotis, les points d’accrochage essentiels que maintient la pensée freudienne, et où elle nous oblige au moins de couvrir ce champ carré dont elle marque les bornes, mais aussi d’y intégrer, d’y situer ce qui, dans notre expérience, nous a permis depuis de faire l’expérience des voies et des sentiers par où le progrès de cette expérience nous conduisant, nous permet d’aperce- voir le bien-fondé des aperceptions de Freud, initiales, et aussi bien, pourquoi pas, leurs défaillances. Croyez-le bien, ces défaillances ne sont justement pas au niveau conceptuel mais peut-être, nous verrons comment, au niveau de l’expérience.

Extrait de la leçon du 3 mars 1965. Séminaire XII de Jacques Lacan.Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse (1964-1965)Éditions ALI

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