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Une laïcité respectueuse de l'identité, Freud était-il juif ?

TYSZLER Jean-Jacques,
Date publication : 13/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Extrait du livre de Jean-Jacques Tyszler, À la rencontre de Sigmund Freud, Piktos - Oxus 2013

«Je suis né le 6 mai 1856 à Freiberg en Moravie, une petite ville de la Tchécoslovaquie actuelle. Mes parents étaient juifs, moi-même suis demeuré juif11. »

La formule est étonnante tant elle est à la fois simple et dense.

J'ai toujours trouvé Freud plus radical que Lacan sur la question de la religion, et même sur la place cruciale du père, mais il faut attendre le Lacan du nœud borroméen pour atteindre un tel vœu de laïcité dans la psychanalyse. Au point qu'au moment où il propose une triangulation qui ne soit plus œdipienne, beaucoup se dépêchent d'y remettre un réfèrent symbolique héritier de notre bon patriarcat. Cela nuit au sérieux de la discipline et à sa tenue dans les enjeux de la cité. Sous un vernis universaliste scientiste - et non pas scientifique -, nous vivons le retour d'une forte religiosité et d'un repli communautaire palpable. La psychanalyse peut-elle ouvrir une brèche dans cette course à l'identité comme fermeture sur l'identique, le soi-même, l'entre-soi ?

Les travaux d'historiens ou d'exégètes sont contradictoires sur la position de Freud quant à l'identité juive.

Certains veulent voir dans la découverte freudienne la continuation d'une tradition juive de l'interprétation, voire la force mystérieuse de la région d'origine de la famille. Pour d'autres, Freud est la représentation de l'assimilation réussie d'un intellectuel soucieux de rationalité, et c'est la langue allemande et sa culture qui prennent largement le pas sur les restes un peu folkloriques de la transmission juive.

Après tout, cette question n'est pas si différente pour beaucoup de Juifs aujourd'hui et il faut plutôt mettre en avant la dimension de division subjective, voire de clivage, que la psychanalyse propose. Freud a pu se trouver à deux endroits de la même difficulté et faire des réponses différenciées, voire apparemment contradictoires pour la recherche historiographique.

Dans le judaïsme de langue allemande, c'est la conception des Lumières qui prévaut. Nous ne sommes pas dans une culture du ghetto ni du shtetl.

La position de Moses Mendelssohn, le « Platon allemand », dont la tombe, unique souvenir du cimetière juif de Berlin, y est toujours visible, est le fil de la condition juive de l'époque : adhérer sans réserve à la langue allemande, à sa culture, rester dans sa confession pour la vie privée.

Freud ne possède pas une culture biblique de grand érudit, ce qui au demeurant est de toute manière rare. Mais il a étudié l'hébreu, ce qui est plus important du point de vue de la vie de la lettre dans l'inconscient, qui est ce qui spécifie l'invention de la psychanalyse.

C'est vers l'Antiquité classique égyptienne, grecque et latine que se tourne Freud et c'est par cette aspiration que se dévoilent les éléments de la division ou du clivage de la subjectivité que nous évoquions. Dans le texte, « Un trouble de mémoire sur l'Acropole », il note le sentiment de culpabilité qui lui vient au moment où il jouit d'une richesse culturelle à laquelle son propre père n'avait pas accès.

Plusieurs traits sont constitutifs de l'identité de Freud. L'amour de la langue allemande, la passion des classiques et des anciens ainsi que le respect d'une certaine filiation. Lorsque le père du petit Hans, Max Graf, vient interroger Freud pour savoir s'il ne vaut pas mieux faire baptiser son fils pour le soustraire à la haine antisémite, Freud l'en dissuade en lui indiquant que tout le courage dont aura besoin son fils est lié au trait d'identification : « Si vous ne laissez pas votre fils grandir comme un Juif, vous allez le priver de ces sources d'énergie qui ne peuvent être remplacées par rien d'autre. »

Freud est noué à la haute culture allemande, il se considère intellectuellement comme un Allemand, mais quand les préjugés sociaux et politiques le rattrapent, il préfère se nommer « Juif ».

L'identification se révèle ainsi bien plus dialectique que la seule notion d'identité. L'universel prend le pas sur le particularisme, mais quand ce même universel devient motif d'une croisade destructrice, alors le trait de singularité reprend vivacité.

Avec la théorie de l'identification, Freud apporte une entrée nouvelle dans la compréhension de ce qui fonde l'identité. Un premier trait doit être prélevé pour que le petit d'homme puisse ensuite identifier des désirs, des vœux et des idéaux et aussi s'identifier comme faisant partie d'un certain univers. Freud appellera cette première identification l'identification « au père ».

Comme nous l’avons dit préalablement, cette reconnaissance sine qua non du trait juif va de pair avec une attaque constante de la religion, « une illusion » et aussi bien, voire en premier lieu, la religion juive, son aspect très ritualisé et ses multiples obligations dans la vie quotidienne.

Toute la psychopathologie démontre qu'il n'en faut pas beaucoup pour que l'identification se fasse hystérie et surtout hystérie collective. Nous savons comment le trait prélevé sur le père peut devenir pour un sujet, mais aussi bien pour un clan ou un peuple, source de violence belliqueuse.

« Mon père est meilleur que le tien » est la petite formule qui suffit à déclencher des haines entre quartiers, entre villages, entre nations.

Freud a laissé des pistes prometteuses pour analyser la psychologie des foules car il considérait que l'on passait à un autre ordre de phénomène quand l'humain se trouvait agglutiné à un collectif qui le dépassait et l'ordonnait II faut peu de choses alors pour s'identifier à la voix métallique d'un chef ou à quelque trait de sa silhouette. Cette dimension de psychologie collective pose d'ailleurs problème dans notre abord du politique, qui est aujourd'hui bien davantage effet de séduction que de propositions rationnelles.

La position de Freud quant à l'identité est-elle naïve ? La question peut se trouver posée de manière rétrospective car d'autres intellectuels ont donné des réponses différentes à partir du même sentiment d'insécurité.

Il faut chercher dans les correspondances nombreuses de Freud pour trouver trace de ses réactions face à l'antisémitisme vigoureux dans la Vienne de l'époque. Il essaye de penser la psychanalyse à partir d'une position de plein droit et non pas comme une réaction singulière à une forme d'exclusion ou de ségrégation.

Par ailleurs, Freud vivait à coup sûr dans un cercle composé quasi exclusivement de Juifs, aussi bien par la famille que par les amis et les collègues de travail. Sa proposition de nommer Jung, une des rares personnalités non juives qui l'entouraient, au poste de président de l'association de psychanalyse lors du congrès international de Nuremberg en 1910 suscita beaucoup de réactions hostiles parmi les analystes présents. Freud rappela à ses amis qu'en tant que Juifs, ils seraient incapables de gagner de nouvelles sympathies à sa jeune science et que les Juifs devaient se contenter du rôle de défricheurs ; il voyait alors en Jung la possibilité de nouer des liens indispensables avec le monde de la science.

11. Freud, Œuvres complètes, tome XVII, Ma vie et la psychanalyse, 1924-1925, PUF, à partir de 1988.

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