Accueil

 

LÀ PARIADE ou LA SCÈNE PRIMORDIALE

MARAGNES Daniel
Date publication : 04/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Communication au séminaire de l'Association freudienne Internationale, le 29 février 1996 à Fort-de France, Martinique.

« Nul désir ne prend corps sans traverser le fantasme » Daniel SIBONY

Le métissage, il n'y a pas à en faire une histoire s'il ne s'agit que d'un mélange. Mais on n'en fait que des histoires, un roman policier — vous savez, là où on cherche l'assassin, le coupable, celui à cause de qui s'est montée la scène.

Ce qu'on voit — ou prétend voir — c'est le signe d'un mélange. Posé là comme une évidence, publique, parfaitement spectaculaire. Il y a toujours une couleur. Essayez donc d'échapper aux couleurs, et vous viendrez nous dire ensuite comment cela s'est-il passé. Mais ce qui est posé là est censé dire autre chose, un aveu qui a sans doute changé au cours des âges.

L'aveu d'une sexualité d'abord coupable, quand sous ces soleils, il est question du maître, de la possession, du désir. Une sexualité coupable, cachée en sorte que personne ne la déclare uniment ; quand le désir est révélé à la communauté sans que les acteurs s'y engagent ; comme une sorte de dénonciation. Le métis dénonce malgré lui ce qui aura été effectué en son absence, ce dont il ne fut même pas témoin et dont il porte pourtant témoignage. Il dit — le métis — ce désir, ces désirs peut-être, inavoués dans des lieux où on ne lui demande rien parfois mais où son corps est un aveu qui ne peut qu'échapper, qui ne peut que s'échapper : le métissage comme lapsus d'une conduite privée. Le métis est alors comme la « lettre écarlate ». Le corps du métis est ainsi l'aveu nomade de cette sexualité qui se tait ailleurs et se dissimule là, en vain.

Peut-être faudrait-il aller voir de plus près la question du nom, puisque par le nom s'écrit une sorte de poétique du lien, où se glissent l'ironie et la dérision du maître, l'amour inavouable.

Sans doute est-il donc d'abord question du maître. En sorte que la réflexion sur le métissage porte après tout en filigrane la question même de la maîtrise telle qu'elle s'organisait dans les Antilles des Plantations. La stricte stratification sociale, le rabattement de cette stratification sociale sur la stratification raciale, organisaient les positions des sujets de telle sorte que cette stratification, les réseaux de relations, ne pouvaient que se lire au visage de chacun. Comme si le métissage n'était d'abord que l'autre nom de la bâtardise, de cet écart qui ne saurait dire le lien mais au contraire prononçait que s'il pouvait être question d'un désir secret l'institution ne saurait l'entériner, lui donner l'inscription d'une filiation qui se revendique. D'une certaine manière le lien — s'il est du désir — n'est ici que par la parole, se refusant à toute écriture : on ne connaît le lien (le désir supposé) que par ce qui en est dit, un désir par ouï-dire qui va de la parole au corps mais qui fuit l'état-civil, cet étampage légal des presbytères et des églises. Il est donc question du maître, c'est-à-dire à la fois de son désir et de sa Loi.

Voilà ce qui est appris : le métissage est la trace de cette violence faite au corps, de cette violence du désir faite au corps, de cette violence du désir faite au corps soumis, et peut-être, sans doute, parfois, de cette violence du désir faite au corps qui consent. En tout cas, et quelque parti que l'on prenne, il témoigne d'un raté de cette stratification socio-raciale. Ou plutôt, il témoigne seulement en apparence d'un raté de cette stratification socio-raciale. A la vérité, en effet, si la violence est constitutive du rapport colonial sous sa forme esclavagiste, il ne s'agit pas d'un raté, mais davantage d'une de traces de cette violence, ou si l'on préfère son symptôme.

Ce métissage-bâtardise n'est donc pas extérieur à la stratification socio-raciale. Il n'est pas l'excès qui en menace l'économie. Non, il est manifestation de cette économie même, une de ses réalisations. Aussi ne faut-il pas le lire comme perversion du système, comme une des ses dérives. Paradoxalement dès lors, le métissage garantit l'homogénéité du système dès l'instant qu'il souligne le pouvoir du maître là où il n'est pas question du travail et de son organisation, de production et de marchandise, de l'exploitation et de la mise en place du corps servile. Paradoxalement…

Ce pouvoir atteint au plus proche de l'intime, là où se maintient l'essentiel du rapport à la vie, là où il est question précisément du désir. Le pouvoir ne s'impérialise peut-être que lorsqu'il touche au désir, que lorsqu'il abandonne ces périphéries où les langages s'approprient des objets pour s'inscrire là où le langage est son propre objet : quand il est question de l'amour ou de son simulacre.

On le comprend : le métissage ne concerne pas de la sorte singulièrement ce corps-aveu qui est l'indice spectaculaire d'un appétit. Il concerne ce qui se joue en amont, dans la retenue de la naissance même, dans la violence de cette retenue de la naissance même, de l'autre côté de la rive où les chiens montent la garde. Répétition, variation de cette scène première, que l'on peut nommer comme étant la scène primordiale du métissage, fondatrice en quelque sorte, scène que l'on désigne sous le nom de Pariade et dont nous parle André Schwartz-Bart, l'heureux auteur du Dernier des justes, dans ce roman précisément nommé La mulâtresse solitude : « Etrange coutume, la Pariade qui avait lieu (sur les bateaux négriers) un mois avant l'arrivée aux ports, jetant soudain les matelots ivres sur les ventres noirs lavés à grande giclée d'eau de mer. Les enfants de Pariade avaient souvent les traits qui se contrariaient, filaient dans tous les sens, des sourcils hésitants, des yeux entre deux mondes. Et n'en était-il pas ainsi de cette pauvre graine, de cette charmante Sapotille conçue à bord, dans la confusion et l'égarement des mêlées reproductrices. » (2)

Ce qui se joue en amont, c'est bien la répétition de cette scène primordiale, sa re-présentation c'est-à-dire cette variation des violences et des sentiments devant l'image terrible de la première Pariade. Cette répétition pour dire que cela continue, et que c'est cela qu'on appelle l'histoire, et que l'histoire n'est pas la seule pesée de cannes, le bruit du tafia coulant dans les cuves, l'avancée bruyante du feu dans le feuillage des champs, que sais je... Cette répétition pour annoncer que l'histoire c'est aussi ce que nous avons dit, le cheminement parfois obscur et terrible des désirs. Qu'est devenue cette scène ? Qui se souvient et se soucie encore de la Pariade ?

C'est que le métissage a changé de signe avec le déplacement de la maîtrise à laquelle il était d'abord lié. Evolution du système social, passage du travail servile au travail salarié, modification du rapport colonial en dépit de son maintien, mutation des idéologies. En sorte que ce qui est parlé aujourd'hui plan sous le nom de métissage ne saurait, je crois, recouper ce que nous avons désigné tout à l'heure. Sans doute faut-il se méfier de cette « homonymie » qui fait croire au même quand les signes divergent pour les raisons que nous venons de dire.

C'est à vouloir comprendre les réalités d'aujourd'hui dans les termes du passé que l'on est conduit à croire progresser en édulcorant toute notion quand on parle de culture métisse, de musique métisse, de beauté métisse, etc. Comme s'il pouvait exister une essentialité métisse. Comme s'il y avait une essence de la beauté que le métissage retrouverait en-deçà du chatoiement du paraître. Privilège du mixte, privilège de la pureté. N'est-ce pas à cette problématique de l'essentialité et du privilège qu'il faudrait enfin renoncer.

Si tout se mêle ou est mêlé aujourd'hui y a t-il quelque sens à parler de mélange, sauf à laisser vie à de coupables nostalgies ?

Terminons donc là où semble-t-il il aurait fallu commencer.

Métissage, étymologie : semble-t-il/ fin XIIe siècle, Girart deRoussillon, mestis, du bas latin mixticus (IVe siècle, Saint-Jérôme), de mixtus, mélangé.

Est-il beaucoup de mots aujourd'hui au sens mieux évident ?


NOTES

André SCHWARTZ-BART, La mulâtresse solitude, p. 46, Seuil, Paris 1972

Espace personnel