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Incidences subjectives du metissage

MELMAN Charles
Date publication : 20/05/2015
Dossier : Dossier de préparation - Journées : Les amours fatales de l'identité. Enjeux cliniques et politiques

 

Conférence prononcée au séminaire de Fort de France 29 février au 2 mars 1996, L'identification. Publié dans le Discours psychanalytique n° 16 de 1997

Je dois dire que j'ai été très jaloux de l'exposé de Monsieur Maragnès, puisqu'au fur et à mesure de son déroulement, je le voyais épuiser les divers points que j'avais inscrits sur mon papier. Néanmoins, la manière dont je vais les utiliser va, je crois, être un petit peu différente.

Il y a d'abord la question de savoir ce qui, après tout, me permet, à moi, de parler du métissage. Quand je me la pose, je me dis ceci : si on le définit comme aboutissant à un produit lié à une double filiation, le métissage est extrêmement répandu. La langue est métisse, le français est évidemment, par excellence, une langue métisse avec des mots venus d'un peu partout ! Nous avons un honorable académicien qui a écrit un livre, Parlez-vous franglais ? Mais il y en a, qui parlent le franglais : les anglais ! Il y a des milliers de mots français en anglais, vous le savez aussi bien que moi. Donc, il y a déjà ce fait que la langue est métisse.

A l'intérieur d'une même famille, il n'est absolument pas rare que l'enfant soit disputé par la filiation paternelle ou maternelle. On a beau dire que nous vivons, vivions dans le patriarcat (je dis « nous vivions » parce que ça n'existe plus), il a toujours existé ce fait que l'enfant se voyait déchiré pour le fait de savoir s'il allait appartenir à la descendance de Papa ou être accroché à celle de Maman. Cela pouvait lui poser des problèmes de « mixité », pour reprendre le mot originel.

Le français est fondamentalement métis, puisqu'un français est fait en général de personnes nées dans des régions qui avaient leur langue, leur culture, leur poésie, leur chant, et que ces gens, par l'effet d'une volonté politique que nous savons, sont devenus français, même s'ils ont conservé des attaches originelles, nostalgiques, ou bien encore animées de revendications politiques.

Donc quand je regarde de ce côté-là, j'aurais envie de dire, c'est une envie, qu'après tout le métissage ne nous est pas étranger, je ne sais pas, après tout, qui appartient à une race pure et quand on a affaire à des gens qui se réclament de la pureté de la race, on est plutôt en général un peu inquiet.

Ceci étant, je crois que mes exemples ne recouvrent pas le problème spécifique lié à celui du métissage - par exemple aux Antilles - pour une raison étrange et dont je n'ai pas la certitude qu'elle ait été abordée comme telle, y compris par les psychanalystes, mais je me trompe peut-être, mes lectures ne sont peut-être pas assez étendues et je ne demande qu'à être corrigé. C'est que, dans le cas auquel nous avons affaire ici, nous en parlions ce matin très rapidement avec Moustapha Safouan, il s'agit d'une marque qui se trouve inscrite dans le corps : quelque chose, comme vous l'avez dit, d'éminemment spectaculaire et qui, du même coup, ne se prête pas à ce qui serait la libre disposition du sujet d'opérer à l'endroit de ses origines ; mais quelque chose dont il serait ainsi le porteur, une origine en quelque sorte si j'ose dire, trop apparente, puisqu'elle viendrait souligner une dimension que vous avez si bien dite, celle de Yubris ou de l'excès, voire de la violence.

Elle me semble éminemment fautive, à mes yeux, en ceci : ce serait le cas unique où cette origine, cependant si manifeste, ne viendrait pas fonder une communauté propre. Pour reprendre ce terme d'« essentialité » que vous avez si bien critiqué tout à l'heure, voilà une origine qui ne viendrait pas organiser une communauté dont elle pourrait légitimement se réclamer. On a toute une série de témoignages, aussi bien individuels que sociaux, du fait que les métis ont tendance à se partager en toute une série de groupes, selon des nuances et des critères qui ne sont pas forcément accessibles au profane mais qui cependant pour eux sont éminemment parlants, et qui viendraient ainsi organiser une sorte de pseudo hiérarchie, je dis « pseudo », mais elle est peut-être effective, selon la distance plus ou moins grande qui serait ainsi inscrite par rapporta un maître.

Ce qui me semble donc fautif dans cette origine ainsi inscrite dans le corps, c'est bien ce caractère, je dirais, impossible, quelque chose là ne va pas ! Et parmi les conséquences de cette inconvenance, j'en verrais une autre : pour chacun de nous l'origine fonctionne mais de façon voilée. Je peux m'en réclamer mais cela ne veut pas dire qu'elle est là comme ça à jaillir de moi ! C'est-à-dire que, et là je me permets de faire appel à une notion qui appartient à la discipline des psychanalystes, l'origine, c'est normalement ce qui se trouve refoulé. Et le dénommé Freud appelait cela le refoulement originaire. Et la question serait là : que se passe t-il quand, pour les raisons que je viens d'évoquer, ne peut pas opérer ce refoulement originaire ? Qu'est-ce que ça a comme effets ?

J'essaie de prendre appui sur le travail que depuis des années je poursuis avec le G.A.R.E.P.F. et sur le type de problèmes que veulent bien aborder avec moi les psychanalystes qui travaillent ici, pour évoquer ceci, que j'avance à titre d'hypothèse - et je serais tout à fait content si vous voulez bien me démentir. Si n'opère pas ce refoulement originaire, s'il ne se trouve pas possible, cela ne rend-il pas compte de ceci :

- la langue idiomatique se trouverait marquée par le fait d'échapper au refoulement, c'est-à-dire d'être d'un réalisme, voire d'une crudité singulière, y compris en ce qui concerne, bien entendu, le domaine du sexe ;

- avec, autre élément possible de l'alternative, la prise en compte du refoulement qui opère dans la langue dominante, et qui, lui, donne accès à une sexualité plus agencée par les métaphores et les métonymies qui en sont constitutives. Mais langue dominante dont le prix à payer est ceci : elle ne peut pas m'accepter avec ce qui serait mon identité propre, ni même avec mon histoire, ni même avec ma couleur. Si je l'emprunte, je ne peux manquer d'éprouver une sorte de dépersonnalisation. Donc une langue qui ne me donnerait pas le droit à mon sexe propre. Comme si le choix se trouvait entre d'une part cette crudité, ce réalisme que j'évoquai à l'instant, et d'autre part, cette langue qui ne me donnerait pas accès à cette identité qui est la mienne, ou que je cherche.

Je voudrais faire remarquer ceci, aucunement pour diminuer la gravité des questions, mais peut-être essayer de mettre cette gravité à ce qui éventuellement serait sa place. Tout à l'heure, Moustapha Safouan a évoqué Gandhi. Très bien ! Mais les gens de ma génération ont participé à toute une série de combats. Justifiés, c'est indiscutable ! Respectables, c'est indiscutable ! II se trouve que les épreuves que nous en avons faites nous montrent que ces combats, justifiés, respectables, dûment théorisés, ne se sont pas révélés avoir les meilleurs effets. Tout se passait comme si chaque fois, on tapait à côté. Chaque fois, car j'aimerais qu'on me signale un seul combat politique qui ait eu enfin les résultats heureux qu'attendaient ses promoteurs...

Et je crois que s'il est un problème qui peut concerner, non pas les psychanalystes, ils ne se posent pas les problèmes en ce type, mais chacun dans son engagement, dans sa psychanalyse, c'est de savoir pour lui non pas où ça fait réellement mal — ça, il le sait, il vient pour ça ! — mais où réellement est le mal et comment il est fait, comment il est constitué. Et à partir de ce moment-là, qu'en faire ? Le problème, c'est qu'à cela, on ne peut pas donner de réponse collective et que c'est à chacun de chercher son chemin.

Néanmoins, je voudrais terminer ces quelques remarques sur le point suivant : la question du métissage concerne au premier chef le problème de l'identité et de l'identification, c'est ce que nous étudions donc cette année en reprenant le séminaire de Lacan. Lorsque vous rencontrez quelqu'un dont l'identité est franchement et fermement assurée, il arrive de rencontrer des gens comme ça, — hein ! celui-là, alors vraiment, son identité, ça fait couche, ça fait masse ! — est-ce que vous n'avez pas l'impression que, en même temps, c'est bien ennuyeux et fatiguant ? Ça n'apprend rien à personne, vous saurez à l'avance, effectivement, vous n'aurez pas besoin de l'entendre pour savoir ce qu'il a à dire. Finalement son identité, que ce soit celle-là ou une autre, au fond, le résultat sur le plan pratique des conduites, même si, bien entendu, elles se distinguent par les différences qui permettent à chacun de se reconnaître comme appartenant à ce groupe-là et pas à celui de l'autre côté de la rivière...

Mais est-ce que cela nous vaut quelque intelligence, quelque lumière particulière sur ce qu'il en est de notre condition et sur la possibilité que nous aurions de vivre nos relations à l'identité d'une manière que je dirai éminemment barbare et archaïque ? Ça je le maintiendrai, nous vivons nos problèmes d'identité (autrefois on aurait dit de façon préhistorique, nous n'étions pas encore entrés dans l'histoire, toujours avant l'histoire), pour tous ceux qui veulent considérer ce qui se produit aussi bien en Europe que dans d'autres territoires, le Proche-Orient ou d'autres zones, de façon barbare et archaïque. Nous n'avons toujours pas là-dessus le moindre aperçu dont le caractère général pourrait être tenu comme valable.

Je le dis chaque fois que je viens ici, ce que j'aurais espéré de la part de ceux qui sont éminemment pris par ces questions au plus intime d'eux-mêmes, au plus cruel, ça je le sais, que eux viennent nous éclairer, que d'eux viendrait sur ces problèmes d'identité d'autres propositions que celles dont nous pouvons vérifier tant et partout qu'elles aboutissent à quoi ? A quoi ?

Evidemment nous voudrions tous avoir des maîtres - pardonnez-moi ma cruauté - locaux, avoir ses propres maîtres. Mais peut-être faut-il y réfléchir, à ce moment-là, d'autres problèmes surgiront. Qu'est-ce qui sera résolu pour autant ? Faut-il alors venir se prosterner devant le maître étranger ? Le problème, c'est de poser cette question de l'identification d'une façon assez générale pour que le côté pathologique de ce que l'on appelle l'identité soit clairement perçu et dit par tous. Nous avons ici parmi nous des amis belges. Voici un peuple qui se divise, qui se fait la guerre avec tous les problèmes subjectifs que ça peut comporter. Sur quoi ? Et pour aboutir à quoi ?

La psychanalyse n'est pas une doctrine, elle n'est pas non plus un guide de vie, ni donneuse de leçons ni de morale, la psychanalyse n'est rien d'autre que le chemin que chacun peut suivre dans une cure, mais il me semble que la diffusion du discours psychanalytique, et je crois que le texte de Monsieur Maragnès, si j'ai bien entendu, n'y est pas tout à fait insensible, devrait nous réveiller un peu là-dessus.

Voilà ce que pour ma part, je pouvais vous raconter.

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