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Réel de la science, réel de la psychanalyse - Conclusions des journées des 21 et 22 mars 2015

MELMAN Charles
Date publication : 27/03/2015
Dossier : Dossier de retour. Journées - Réel de la science - réel de la psychanalyse

 

Je voudrais vivement remercier nos collègues qui se sont risqués sur ce terrain difficile et ont brillamment, je crois, fait leurs preuves ; et remercier M. Atlan d’avoir bien voulu passer cet après-midi avec nous d’une façon aussi stimulante.

Je vous dirai que pour ma part j’ai été embarrassé par le titre que vous avez donné à vos journées, dans la mesure où il pouvait laisser supposer qu’il existait une substance qui se serait appelée le réel, et qu’il était possible d’aborder cette substance avec divers instruments, divers outils, diverses approches – dont la psychanalyse, dont la science.

Alors que nous savons de façon assurée que le réel n’est qu’une catégorie lacanienne qui désigne très précisément l’impossible, ce qui résiste à la formalisation, et qui donc vient au jour de la spéculation intellectuelle de façon forcément très différente selon le système formel qui le met en place. Je veux dire que ce n’est aucunement le même dans ces différents cas. Si bien qu’à la limite, cette nomination psychanalytique lacanienne de ce qui résiste à la formalisation pourrait à la rigueur être réservée à la psychanalyse elle-même.

Pour la science il n y a pas d’impossible, il y a des limites, et justement elle a la faculté, qui risque de paraître magique parfois, ces limites, de pouvoir les franchir, les dépasser, les résoudre, etc. Ce qui, à mon sens, lui permet cette liberté d’allure et d’esprit, c’est que pour elle ce qui est au-delà de la limite est vide. Il n’y a là rien, ni personne qui attend, ni qui donne la moindre injonction.

Alors que pour la psychanalyse, et c’est ce qui la caractérise, ce réel est pour elle peuplé, peuplé par ce dieu (auquel elle peut croire ou ne pas croire), peuplé par les objets causes de son désir. Or, et c’est quand même là tout de même le paradoxe, c’est de ce réel-là, celui de la psychanalyse, que nous recevons nos injonctions, que nous recevons ce qui organise notre propos et dont si facilement nous croyons nous approprier la maîtrise ou être l’émetteur souverain. C’est que c’est de là que nous vient notre message et nous sommes en quelque sorte les fonctionnaires, dans la meilleure acception du terme, pour ne pas dire les jouets, de ce qui nous vient, de ce qui s’impose à nous depuis ce réel.

Le témoignage frappant, la vérification de ce que je suis en train d’évoquer concernant cette distinction majeure entre le réel de la science et le réel de la psychanalyse – nomination, je dis bien à mes yeux, un peu trop hardie, un peu trop osée – c’est que la démarche scientifique récuse fondamentalement, et je ne crois pas que M. Atlan me démentira, le principe de non-contradiction : A est forcément différent de non A. Alors que ce que nous enseigne à cet égard la psychanalyse, c’est que c’est non A qui fait la vérité de A. C’est non A en tant qu’il a été justement exclu, forclos, rejeté, que « c’est pas ça ! » Eh bien c’est ce c’est pas ça, ce dont je ne veux rien savoir du même coup, qui fait la substance et la vérité de A.

Une autre vérification serait de chercher chez Freud dans son article, magique là encore, sur la Verneinung. C’est dans la mesure où c’est nié que c’est vrai. Et il est bien évident que c’est à ce traitement si particulier que la psychanalyse reconnait aux effets de langage que nous devons ce peuplement du réel. Et de ce peuplement du réel, de ce qui donc chute du langage, notre amour, c’est-à-dire notre capacité de l’imaginaire, va organiser les fragments ainsi chus en une unité, responsable dès lors de l’unité du découpage des signifiants, et donc dès lors de leur validation, de leur validité.

Je crois que finalement, ce qui était le thème de nos journées, c’était la question de la fin de l’analyse… je veux dire de la cure ! Et peut-être d’ailleurs de l’analyse elle-même… Question de la fin de la cure dans la mesure où nous pouvons vérifier par l’histoire du mouvement psychanalytique, par ce qui se produit chez nous-mêmes (aussi bien chacun que la collectivité que nous formons), confrontés, avec la fin de la cure, dans le meilleur des cas à ce qui sera l’absence dans l’Autre de tout Un guide ou salvateur. Aussi nous allons forcément nous retrouver devant l’insupportable de ce qui sera cette liberté : et ce défaut dès lors met en cause la validité de notre maintien, de notre consistance, de notre spéculation, voire éventuellement de notre désir. Et puis le caractère insupportable de la présence dès lors du Un dans l’Autre, qui paraîtra à chaque fois abusif, intrusif, excessif, fautif… c’est pas celui-là qu’il faudrait ! En tout cas le voilà facilement organisateur des diverses chapelles. Et effectivement on verra s’organiser ou se désorganiser ainsi ce que l’on appelle le mouvement psychanalytique.

Donc finalement, entre sciences, rien dans l’Autre. Et puis pour la psychanalyse, cette façon dont le sujet n’arrive pas à se dépêtrer avec ce Un qui fait décision, qui fait que ce qui est décidable, ce qui se décide se trouve lié… au déicide, c’est-à-dire à la mise en place de ce Un dans l’Autre. D’où le caractère mal situé, malheureux de la psychanalyse, entre le mythe, bien sûr (bon, la façon dont Freud a tenté de rendre compte avec l’Œdipe de la dimension de l’impossible, ce qui a été pris comme une dimension purement culturelle, voire religieuse), et puis le hiatus ouvert entre la psychanalyse et un milieu social qui, de ce réel, ne veut rien savoir, et y compris de la part des scientifiques, bien sûr !

Comme je l’ai évoqué très très rapidement – et je ne vais pas en faire un potage ce soir –, nous sommes aujourd’hui confrontés à des phénomènes collectifs qui sont entièrement liés à ce type de questions. Autrement dit, est-ce qu’une communauté est susceptible de se maintenir quand sa référence au Un qu’elle aime comme fondateur se trouve mise en péril par une évolution, par la mondialisation disons, et entre autres celle des échanges ? Ou encore par l’humiliation qu’elle va subir face à des développements économiques auxquels elle ne participe pas, par exemple ? Avec dès lors un certain nombre d’effets que nous connaissons par cœur dans l’histoire, qui sont ceux que l’on appelle de l’intégrisme ou du fanatisme.

Grâce à Marc Darmon, nous avons su que Gödel avait donc eu un psychanalyste jungien. Je dirais que son histoire, et l’invention qui a ensuite été la sienne, il l’a reçue directement de Jung, qui a soutenu que, selon l’approche culturelle que chacun pouvait avoir, son dieu lui prescrivait des régulations, des relations, des jouissances différentes. Et c’est sans surprise que nous avons pu vérifier que Jung a basculé dans le nazisme, et sans aucune difficulté. C’était, si je puis dire, préinscrit et prescrit. Donc on voit bien l’enjeu, aussi bien collectif et dont nous pouvons tous être les victimes, qu’un enjeu singulier, un enjeu propre à chacun.

L’affaire du nœud borroméen, que Pierre-Christophe Cathelineau a si bien et si précisément évoquée ce soir, est une tentative de sortir de cette dialectique du 0 et du 1. C’est ça qui est formidable ! Et qui je crois n’a pas d’antécédent, y compris à mon sens dans l’histoire des sciences.

Au déjeuner, une conversation de table avec notre ami Marc Morali, qui nous racontait combien au Japon, l’achat d’une paire de chaussettes se trouvait rendu complexe par la préparation de l’emballage, qui prendra une bonne demi-heure. Emballage raffiné, magnifique, infiniment plus prestigieux que l’objet ainsi protégé, avec un certain nombre de rubans, de ficelles, merveilleusement accordées. Il serait tentant (je ne vais pas tout de suite faire le saut, et pourtant ce ne serait pas inexact) de voir dans cette manifestation un rappel de ce qu’est l’érotisme pour les Japonais, avec la technique dite du bondage, du lien de l’objet féminin. Ce ficelage ne se fait pas évidemment n’importe comment, ce ne serait pas sérieux, mais il implique un certain type d’écriture, de passages dessus-dessous. C’est absolument incroyable ! Et lorsque vous voyez les livres, les ouvrages correspondants, vous êtes ahuris de constater le raffinement, les techniques qui peuvent parfaitement vous paraître tout à fait déplaisantes, mais il y a une subtilité et une rigueur, dans ces modalités de nouage, tout à fait étonnantes. Sauf que dans le nœud borroméen, il ne s’agit pas de faire tenir une paire de chaussettes, ni non plus d’ailleurs un corps féminin. Vous avez raison Pierre-Christophe, il est bien étonnant que ce réel qui ne s’écrit pas, voilà qu’avec le nœud, je l’écris. Je l’écris pour bien témoigner que ce n’est jamais qu’un trou, et qu’il n’a rien d’exceptionnel par rapport aux deux autres dimensions, puisque ce que je ne fais qu’envelopper de la sorte ce ne sont que des trous, et qui se trouvent ainsi chacun prendre ces propriétés particulières que nous savons.

Nous ne sommes pas à mon sens prêts, ni à penser, ni à parfaitement mesurer cette affaire qui est d’une audace évidemment inouïe, en tout cas jusqu’ici inédite, mais qui je pense – et je termine là-dessus –, ne se justifie que par ce dont nous avons fait la démonstration au cours de ces journées. C’est-à-dire que mort-vivant nous le sommes, puisqu’à être ainsi les émetteurs de ce message là inscrit, préinscrit pour nous, et qui nous ordonne et nous anime, nous ne faisons ainsi que vocaliser : en tant que finalement pur instrument. Ce pourrait être un appareil, après tout ! Et nous l’éprouvons également, vouloir bouger quoi que ce soit à cet engramme, en tant qu’il est culturellement partagé c’est prendre beaucoup de risques – quand c’est possible. En général, c’est évidemment tout à fait rejeté. Autrement dit, être vivant c’est dangereux ! Ça, on aurait pu s’en douter, mais ça se vérifie.

Eh bien donc Lacan n’était sûrement pas un mort-vivant, puisqu’il n’a cessé de se renouveler pour tenter de résoudre chaque fois les impasses proposées justement par le réel, son symptôme, c’est-à-dire, et je termine là-dessus, ce qui était commandé non pas par la loi du père, l’interdit de l’inceste, (maman, etc.), non pas non plus par la science, mais tout simplement et comme nous le savons, par son rapport au langage.

Imaginons un instant que ce réel en tant qu’impossible soit pris en compte dans la relation du couple, couple qui se déchire, parce que chacun attend de l’autre évidemment que ce soit le bon, que ce soit le vrai, celui qu’on lui a promis, celui qu’il est légitime d’espérer tout de même, enfin bien plus encore s’il y a eu une bénédiction… Ce réel qui déchire nos relations sociales au niveau d’un conflit quant au partage, et dont nous ne sortons pas. Partage de quoi ? On n’est même pas trop capables de le dire ! Ce que vous avez mis en discussion au cours de ces journées, avec les difficultés que nous avons pu grâce à vous affronter, est ce qui au fond fait le prix de notre discipline. Elle est la seule à renommer cela. Elle s’en dépêtre mal, à ne pas se faire entendre ? Je ne vois pas d’ailleurs comment elle le pourrait, quelle est la danse du ventre qu’elle devrait effectuer pour qu’on la trouve aimable ! Mais en tout cas, ce n’est pas sans intérêt.

Donc merci encore aux organisateurs et aux orateurs d’y avoir contribué. Merci !

Transcription : Solveig Buch

Relecture : Monique de Lagontrie

Real da Ciência, real da psicanálise

Real de la ciencia, real del psicoanálisis

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