Accueil

 

Sciences humaines ou "humanities" ?

ATLAN Henri
Date publication : 13/03/2015
Dossier : Dossier de préparation. Journées - Réel de la science. Réel de la psychanalyse

 

On les désigne en anglais pas le terme de humanities, ce qui élimine la question même de leur nature éventuellement de sciences et les renvoie pour une grande part au statut de la philosophie. L’anglais garde le nom de science pour les social sciences et c’est là peut-être en effet, avec les sciences cognitives sur lesquelles nous allons revenir, que le domaine des sciences de l’homme en général se rapproche le plus des sciences de la nature. Quoi qu’il en soit, les disciplines comme la sociologie, l’histoire, la psychologie, l’économie et autres, appliquées à des phénomènes plus particulièrement humains, produisent des travaux qu’elles qualifient de scientifiques à cause de leur recherche de rationalité appliquée à des observations aussi objectives que possible, aidées même parfois par des formalismes mathématiques, statistiques ou informatiques. Mais elles se distinguent des sciences de la nature par les conditions d’observation, où l’observé peut être en même temps l’observateur, et par les difficultés de l’expérimentation. Même quand celle-ci est possible, les contraintes d’objectivité et de reproductibilité imposées dans les sciences dites exactes sont telles qu’on peut douter que l’objet de leur recherche soit encore un être humain réel. Il semble ainsi que les sciences de l’homme ne soient des sciences qu’à condition de n’être plus « de l’homme », et qu’elles ne concernent des hommes réels que si elles ne sont pas des sciences mais plutôt des humanities. Il en résulte que chacune de ces disciplines se développe à travers des écoles différentes qui souvent ne peuvent pas se parler tant leurs croyances a priori sur la nature métaphysique de l’homme sont différentes et incommensurables. En cela, elles retrouvent le statut de la philosophie et de ses divers engagements métaphysiques. Un signe qui ne trompe pas se trouve dans la question même de la scientificité que soulèvent différentes écoles dans une même discipline à propos de telle ou telle méthode employée par une école rivale ; par exemple « telle théorie et méthodologie sociologique est-elle scientifique ou non ? » ou, pour la psychologie, « la psychanalyse est-elle une science ? » par opposition à la psychologie expérimentale humaine et animale, en se rappelant qu’à l’intérieur de la psychanalyse elle-même Freud et Jung se séparaient sur cette question de scientificité à propos de leurs théories respectives (note). Il ne viendrait pas à l’idée de physiciens ou de biologistes discutant leurs théories de se poser la question de leur caractère scientifique alors même qu’ils sont en désaccord. De tout cela il résulte, comme en philosophie, que des croyances a priori, en la pertinence et la justesse de telle ou telle sorte d’interprétation des phénomènes humains, déterminent les activités de différentes écoles. En particulier, la question du sujet, de sa réalité et de sa nature, revient régulièrement comme un obstacle insurmontable ou au contraire un pari à relever pour des « humanités » qui se veulent aussi scientifiques. Comme nous allons le voir, les sciences de la nature depuis la révolution mécanique au XVIIe siècle étendue aujourd’hui à la biologie doivent une grande part de leurs succès à l’élimination des interprétations finalistes fondées sur le modèle des intentions humaines hors de ce qu’elles considèrent comme explications légitimes. Il s’agit là aussi sans aucun doute d’une croyance a priori en ce que seules sont scientifiques des interprétations mécaniques et impersonnelles, en tant qu’elles se distinguent des interprétations animistes et finalistes des phénomènes naturels.

Cette croyance là, grâce aux technologies qui en sont dérivées, a fait jusqu’à présent la preuve d’une efficacité pratique bien supérieure à celle de différentes sortes d’animismes. Ceux-ci ont été de ce fait largement supplantés en Occident par cette culture scientifique et technologique qui s’est imposée partout dans le monde comme une modernité vers laquelle tend aujourd’hui, qu’elles le veuillent ou non et pour le meilleur et pour le pire, ce qui reste des autres cultures. Par la force des choses, les sciences de l’homme, en tant qu’elles veulent être des sciences et font le pari de la scientificité, tendent à s’aligner sur les sciences de la nature en ne retenant que des explications mécaniques objectives aux phénomènes dont elles s’occupent. Mais autant il a été facile d’éliminer les intellects agents, les âmes et les esprits des phénomènes non humains, autant il est difficile de se passer d’explications animistes quand il s’agit de phénomènes impliquant des interactions de sujets, avec leurs subjectivité s’exprimant au minimum dans l’usage grammatical du « je », première personne du singulier.

Ce n’est pas faute d’essayer, et plusieurs écoles s’y emploient, y compris notamment dans ce courant scientifique et philosophique développé au XXe siècle sous le nom de philosophie de l’esprit, recherchant explicitement, entre autres, une naturalisation de l’esprit. Grâce à cela, l’esprit humain retrouverait sa place dans la nature et l’homme cesserait d’y être comme « un empire dans un empire » suivant l’expression de Spinoza ; mais cette naturalisation de l’humain serait évidemment à l’opposé des humanisations de la nature qui caractérisent les animismes. Ces tentatives sont passionnantes en ce qu’elles expriment un pari sur la rationalité scientifique capable de dépasser les contradictions des théologies et des philosophies humanistes qui ont créé un « Homme » surnaturel par son esprit bien que naturel par son corps. Mais il faut voir que ce pari se heurte, en tout cas pour le moment, aux réalités sociales et juridiques où l’on ne peut pas faire abstraction du caractère intentionnel et subjectif des agents.

Quelles que soient les croyances que nous pouvons avoir dans le caractère illusoire du « sujet » ou dans sa réalité plus ou moins produite par, et enracinée dans, une nature mécanique et impersonnelle, nous ne pouvons pas éviter ce que l’on peut appeler une pragmatique animiste, croyance pratique sur le mode du « comme si » nous ne pouvions pas faire autrement que prendre en compte nos expériences de sujets personnels telles que convenues par le sens commun, quand il s’agit de décrire et de tenter de comprendre, par exemple, ce qui se passe dans un tribunal ou dans des échanges sociaux, politiques et économiques. On ne eut pas éviter en effet de voir dans les protagonistes de ces situations des agents « animés » d’intentions (bonnes ou mauvaises), c’est-à-dire déterminés par des subjectivités complexes que nous ne pouvons pas (encore ?) réduire aux représentations que nous pouvons avoir de machines même « désirantes » ou de systèmes auto-organisateurs tels que nous les suggèrent les sciences de la nature actuelles. Bien que la notion de personne n’existe pas dans toutes les langues avec exactement le même sens qu’elle a dans les langues occidentales plus ou moins dérivées du latin, les agents doués de langage, verbal ou non, ne peuvent pas éviter de se référer à eux-mêmes dans ces situations à la « première personne », comme on dit, comme sujets grammaticaux en disant « je ». La nature de ce « je » échappe encore et probablement pour longtemps aux représentations mécaniques même les plus sophistiquées que nous suggèrent les tentatives de naturalisation scientifique de l’humain. Si nous souhaitons participer à ces tentatives, comme c’est le cas de l’auteur de ces lignes, nous devons nous résoudre à séparer les croyances a priori en l’intérêt de ces représentations, de celles en la vérité et en l’adéquation à la réalité des modèles qu’elles nous suggèrent, pour ce qui concerne notre existence quotidienne et nos relations sociales. Les relations entre juges, accusés, avocats, témoins et autres protagonistes d’un procès ne peuvent pas être appréciés en réduisant ces protagonistes à des systèmes auto-organisateurs de réactions chimiques ou même à des réseaux neuronaux en interaction, même si ces modèles peuvent pourtant parfois nous apprendre quelque chose sur certaines de leurs déterminations.

Les sciences cognitives sont actuellement le dernier avatar de ces tentatives de naturalisation de l’esprit. Elles bénéficient…… »

Espace personnel

POST- TESTTEST