Accueil

 

« Le langage d’organe : une saisie de l’inconscient »

BERTAUD Edouard
Date publication : 17/02/2015
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2015

 

Bien avant le séminaire « l’insu que sait », et particulièrement dans des textes comme « Position de l’inconscient », Lacan insiste donc sur le fait qu’il n’y a d’inconscient que freudien.

L’inconscient n’est pas la partie cachée, en négatif d’une conscience. Il s’agit bien là d’un savoir, un savoir insu.

En 1973, Lacan dira sur France culture : « ce que Freud a découvert, c’est ceci c’est que l’être parlant ne sait pas les pensées qui le guident. Ces pensées appartiennent au champ du langage. L’inconscient se déploie dans les effets du langage ».

Et c’est bien par ces effets de langage, dans le champ de la psychose, que Freud va considérer que quelque chose est saisissable de l’inconscient.

Cela est particulièrement notable dans la dernière partie du texte « L’inconscient » dans lequel Freud reprendra principalement une observation clinique de Tausk.

Je vais rapidement resituer cette observation que vous connaissez tous déjà sans doute.

Tausk en fait pour sa part brièvement mention dans son célèbre article de 1919, « De la genèse de L’appareil à influencer au cours de la schizophrénie »[4].

Il s’agit d’une jeune femme, une amoureuse, Emma A. qui se sentait influencée et persécutée par son compagnon. Tausk rapporte deux scènes également citées par Freud :

Premier moment, Emma A. se plaint de ne pas avoir les yeux correctement placés sur le visage. « Ils sont tournés de travers » dit-elle. A cela s’ajoute une série de reproches à l’encontre du compagnon : c’est un menteur, un hypocrite, « un tourneur d’yeux », elle voit maintenant le monde avec d’autres yeux.

Autre scène : Emma se trouve dans une église et elle sent brusquement une secousse, une impulsion. Elle doit changer de position comme si quelqu’un la changeait de place.

A cette évocation, suivent à nouveau de sa part des reproches à l’égard de son amant : cet homme donne le change, il l’a changée, et l’a rendue semblable à lui.

Alors que Tausk insistera particulièrement à propos de cette patiente sur la question de la projection et de l’identification au persécuteur, voyons les deux points que Freud retient de cette observation :

Si Freud note chez le schizophrène de nombreuses altérations du langage, le cas d’Emma A. lui permet de pointer un trait spécifique de ce langage : ce qui est mis au premier plan, c’est une relation aux organes du corps ou aux innervations corporelles. Freud parlera à cette occasion de langage d’organe ou langage hypocondriaque.

Un seul mot, avec prévalence de l’élément corporel, assume la fonction de l’ensemble d’une chaine de pensées.

Pour reprendre l’exemple de Mlle Emma A., le « changer de position » à l’église vient représenter le fait que son amant a « donné le change », et «qu’il l’a changée ».

Dans le premier exemple, les yeux tournés de travers viennent assurer le fait que ce même homme est un « tourneur d’yeux ».

Freud précise bien que la façon dont Emma A. se présente ne peut aucunement être confondue avec un symptôme hystérique. Emma n’est pas Emmy, pourrait-on dire. Emmy von N. n’est pas Emma von N.

Placée dans la même situation que la patiente de Tausk, une hystérique aurait tourné les yeux convulsivement et, dans la seconde scène relatée, aurait exécuté le mouvement de secousse, mais dans les deux cas, l’hystérique n’aurait rien pu en dire.

Et c’est là le second point que Freud retient de l’exemple clinique de Tausk : à énumérer les reproches qu’elle a vis-à-vis de son amant, la patiente dit bien les choses telles qu’elles sont.

Ce que Freud note là à propos de la schizophrénie, il l’avait déjà souligné à propos de la paranoïa dans Psychopathologie de la vie quotidienne :

« Tant de choses se pressent dans la conscience du paranoïaque, qui chez l’homme normal et chez le névrotique, n’existent que dans l’inconscient, où leur présence est révélée par la psychanalyse »[5].

Ce qui serait de l’ordre de l’inconscient ne se présente pas comme une énigme dans le cas d’Emma A., (contrairement à ce qui ce serait passé pour une hystérique placée dans la même situation, pourrait-on dire).

Ce que dit la patiente ne donne pas lieu à un déchiffrement symbolique. Le mot semble avoir perdu son pouvoir métaphorique : elle voit, littéralement le monde avec d’autres yeux depuis qu’elle est sous l’influence de cet homme.

Nous ne sommes donc pas face à un repérage de l’inconscient en tant qu’il serait le nom de ce qui a été une levée du refoulement.

Cela est, me semble-t-il, très important pour la pratique clinique, puisque l’on voit bien que le langage d’organe, comme l’appelle Freud, n’appelle pas à interprétation.

Pour autant, il y a du sens, mais l’on voit bien que dans les exemples cités par Freud, le sens est du côté de l’analyste. Cela fait sens pour lui, pas forcément pour la patiente.

Le risque pour l’analyste serait alors, peut-être, de s’arrêter à un sens, un seul sens et à celui qui lui vient. D’où sans doute, le conseil répété par Lacan à plusieurs reprises, particulièrement au cours du séminaire III sur les psychoses, de ne pas trop comprendre, ou de ne pas s’arrêter à cela. Sinon, à reprendre cette célèbre présentation clinique qu’il cite dans ce séminaire, l’hallucination « truie » devient vite synonyme de « cochon ».

Peut-être l’écriture permet-elle de retrouver une multiplicité de sens :

Je pense, à ce sujet, à l’exemple donné par Lacan dans le séminaire l’Angoisse qu’il tire du rapport de Jean Bobon « Psychopathologie de l’expression » présenté au congrès de psychiatrie et de neurologie à Anvers en 1962 et qui, me semble-t-il se rapproche du dit « langage d’organe ».

Il s’agit d’Isabella, une jeune schizophrène, qui garde son lit, ne parle pas, et à qui on mit à disposition du matériel de dessin « en désespoir de cause ».

Elle fit un arbre au tronc armé de regards « particulièrement expressifs », et au départ d’un bras coupé de l’arbre, elle écrit la phrase suivante : « Io sono sempre vista » (je suis toujours vue).

Lacan indiquera le sens ambigu de «Vista » en italien comme en français : « ce n’est pas seulement un participe passé, c’est aussi la vue (…) la fonction de la vue et le fait d’être une vue comme on dit « la vue du paysage »[6].

Pour revenir au texte de Freud, il va, dans la suite de sa démonstration, quitter le cas Emma de Tausk pour évoquer le fait que le psychotique prend en compte le mot, l’expression langagière mais hors prise en considération de la représentation de chose, c’est -à-dire hors prise en compte de la ressemblance des choses. « Un trou est un trou » dira Freud à l’appui de la situation de ce patient qui se détourne de tout pour observer les comédons et trous sur son visage et qui voit les pores de la peau comme un organe génital féminin.

De là, Freud indique que dans l’inconscient se trouvent les représentations de chose et dans le préconscient les représentations de mot. La représentation d’objet serait alors constituée de la représentation de chose liée à la représentation de mots et, dans la schizophrénie, l’investissement d’objet serait abandonné au profit des représentations de mots.

Il faut tout de même indiquer que huit ans plus tard, dans « le moi et le ça », il n’est plus strictement question de représentation de chose, puisque Freud apporte la précision suivante : Si la représentation préconsciente reste liée aux représentations de mot, la représentation inconsciente s’effectue sur un « matériel quelconque qui reste inconnu »[7].

Si, à ma connaissance, Lacan n’a jamais repris directement l’exemple du langage d’organe, il a pu, notamment dans le séminaire sur l’Ethique de la psychanalyse[8], évoquer ce point de théorie de Freud qui semble aller à l’encontre de l’importance qu’il accordait au signifiant.

Je ne développerai pas plus cette question de représentation de chose/représentation de mot, qui nous mènerait bien trop loin-et même si cette question de la représentation est hautement d’actualité ces derniers jours-mais je vous rappelle que l’année du séminaire de « l’insu que sait… », en 1977, Lacan dira à Bruxelles que l’idée même de représentation inconsciente est une idée totalement folle, vide[9]. « L’inconscient [dira-t-il à cette occasion] n’a de corps que de mots ».

Peut-être des exemples cliniques comme ceux apportés par Freud nous montrent-ils un inconscient dans la psychose qui n’a de mots que de corps ; Une autre façon de dire que le corps a toute son importance pour le psychotique, comme le rappelait Lacan dans l’Identification[10].

Le langage d’organe laisse apparaître non pas le corps auquel s’intéresse habituellement l’analyste, c’est-à-dire pris dans l’image et dans la métaphore, mais bien - si ce n’est pas le réel du corps - en tout cas un langage qui s’extériorise dans le réel et qui trouve le lieu des organes. Charles Melman dira, « l’inconscient c’est l’organique »[11].

Alors, peut-être le texte de Freud nous laisse-t-il apercevoir dans la psychose non pas un inconscient, comme il est souvent dit, à ciel ouvert, mais un inconscient qui n’est pas tout à ciel ouvert, pas entièrement à ciel ouvert.

C’est ce que viendrait questionner la tentative de mise en place d’un dualisme que pose Freud avec le couple représentation de chose/représentation de mot et que- si l’on suit Lacan en laissant de côté la représentation- nous pourrions par exemple poser autrement : un savoir inconscient à profusion (S2) qui apparait à ciel ouvert dans la psychose mais sans(S1), ou encore un imaginaire d’un côté, dénoué du symbolique et du réel de l’autre…

Un inconscient, en tout état de cause, sans dessous ni dessus, sans dévoilement, mais plutôt dans une mise en continuité de l’extérieur et de l’intérieur.

Difficile de savoir si Lacan a déjà vu des analystes amoureux de l’inconscient…

En tout cas, il avait bien perçu et noté en 1966 leur « aversion », dit-il, pour l’inconscient ; aversion due, selon lui, à la non appartenance de l’inconscient à l’espace euclidien[12].

C’est bien cette structure de l’inconscient que révèle et saisit la psychose.

Edouard Bertaud


[1] J. Lacan, L’angoisse, séance du 03 juillet 1966 : « il n’y a d’amour que d’un nom, comme chacun le sait d’expérience, et le moment où le nom est prononcé, de celui ou de celle à qui s’adresse notre amour, nous savons très bien que c’est un seuil qui a la plus grande importance ».

[2] J. Lacan, Télévision : « Maintenant, c’est fait, y a pas à y revenir. Ce mot a l’inconvénient d’être négatif, ce qui permet -et on ne s’en prive pas- d’y supposer n’importe quoi au monde, sans compter le reste ».

[3]« J’essaie de me rendre compte si l’inconscient, c’est bien ce qu’a dit Freud. L’unbewusst qu’il appelle ça ! (…) je traduis ça comme ça par une sorte d’homophonie… »

[4] V. Tausk, « De la genèse de L’appareil à influencer au cours de la schizophrénie » (1919), Petite bibliothèque Payot, 2010, p.49

[5] S. Freud, Psychopathologie de la vie quotidienne, Petite Bibliothèque Payot, 1967, p. 293

[6] J. lacan, L’angoisse, séance du 19 décembre 1962

[7] S. Freud, « le moi et le ça » (1923), in Essais de psychanalyse, Payot, 1981, p. 231

[8] J. Lacan, l’éthique de la psychanalyse, séance du 9 décembre 1959

[9] J. Lacan, 26 février 1977

[10] J. Lacan, L’identification, séance du 13 juin 1962

[11] Journal français de psychiatrie, Anorexie-boulimie Le façonnage du corps, n°33 p.3

[12] J. Lacan, entretien par Pierre Daix, « Les lettres françaises », 1966

Espace personnel