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Sommes-nous amoureux du texte ?

CACCIALI Jean-Luc
Date publication : 17/02/2015
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2015

 

Le terme de texte est un terme que Charles Melman utilise pour parler de l’inconscient, ce qui je crois lui est propre. Le texte inconscient, c’est-à- dire le texte Autre, mais avec la réserve que si notre message nous vient toujours de l’Autre, aujourd’hui cet Autre n’est peut-être plus forcément inconscient. Dire l’amour de l’inconscient, c’est alors dire aussi l’amour du texte inconscient. Ajouter ce terme de texte a des conséquences que nous allons essayer de préciser.

Mon propos va d’abord porter sur ce que nous pouvons appeler texte et pour cela je vais m’appuyer sur le remarquable livre de Scheid et Svenbro « Le métier de Zeus. Mythe du tissage et du tissu dans le monde Gréco-romain », ainsi que sur les commentaires qu’en a fait Charles Melman dans ses conférences sur les textes anciens.

Et puis parler du texte pour pouvoir parler des rapports entre la voix et le texte car l’inconscient pose la question centrale pour la psychanalyse du rapport entre la parole et l’écrit.

Dire le texte inconscient c’est aussi dire que si nos paroles nous sont imposées, elles le sont à partir d’un texte c’est-à-dire quelque chose d’écrit.

L’inconscient a une structure littérale. Déjà dans le dernier chapitre de son texte « L’inconscient », intitulé La reconnaissance de l’inconscient, Freud pour le saisir s’appuye sur la clinique de la schizophrénie en soulignant la grande affinité pour les mots du schizophrène. Si l’inconscient a une structure littérale, le fond de notre clinique est alors notre rapport à la lettre. Et le texte bien-sûr concerne le rapport à la lettre et peut du coup éclairer cette relation.

Texere c’est tisser, texus, c’est le tissu, la trame. Texte peut avoir différents sens mais tous ont à voir avec l’écrit. Pour Littré le texte est une suite d’éléments de langage, ce qui accentue le caractère presque physique de l’inconscient, ce qu’indique aussi le terme de motérialité de Lacan.

L’enfant reçoit une pluie de signifiants qui le traverse, le signifiant n’est pas inventé, il est reçu. Et l’enfant retient quelques éléments langagiers dans ses filets. Ce qui lui entre dans la tête ce sont des mots, les mots qui ne sont pas le décalque des choses.

L’inconscient est une affaire de mots. La découverte de Freud c’est que les mots sont pris dans la sexualité. Dans son séminaire L’éthique Lacan fait quelques remarques à propos du mot. En allemand le terme vort signifie mot mais aussi parole alors qu’en français le terme mot n’a pas la signification de parole, au contraire le mot est muet. Lacan s’appuye alors sur Lafontaine qui dit que le mot c’est ce qui se tait, pour dire que le mot c’est essentiellement pas de réponse et non pas, pas de paroles. Un mot ça ne répond pas mais les choses muettes, ce ne sont pas des choses qui n’ont pas de rapport avec la parole. Donc motérialité mais motérialité muette, ce qui ne veut pas dire sans rapport avec la parole.

Et puis Lacan peut dire que l’inconscient est un écrit et dire aussi que c’est un savoir parlé. L’inconscient pose le problème du rapport de l’écrit et de la parole.

Pour aborder la question du texte, je vais donc m’appuyer sur le livre Le métier de Zeus. Dans le monde gréco-latin la métaphore de l’acte langagier est le tissage. Cette métaphore sera utilisée aussi bien dans l’activité poétique que le champ politique ou la relation sexuelle mais il y a des différences entre le monde grec et le monde latin.

Chez les grecs le tissage langagier n’a pas de rapport privilégié avec l’écriture, ce n’est pas l’écriture qui fait le tisserand, alors qu’à Rome c’est surtout en écrivant qu’on tisse, le tissage a une relation constante si ce n’est exclusive avec l’écriture. Chez les romains le tissage est scriptural, la métaphore du texere scriptural désignant le fait de tisser un ouvrage écrit va devenir courante à partir de Cicéron.

Dans la tradition romaine, la loi est du coup écrite. Lex signifie fondamentalement lecture, présupposant la chose écrite. Chez les grecs, le nomos, la loi peut être prononcée oralement sans aucune intervention préalable de l’écrit. C’est une loi qui peut se lire à voix haute. Pour les grecs le texte est incomplet en lui-même, l’écrit est toujours articulé à la parole. Pour que puisse se réaliser le texte de Lysias, il faut y ajouter la lecture qu’en fera Phèdre quand il rencontre Socrate.

Ce qui peut nous intéresser dans notre rapport au texte inconscient, c’est ce fait que chez les grecs il y a la nécessité de la voix, qu’elle s’ajoute à l’écrit comme un épilogue nécessaire. La sonorité de la voix va remédier au caractère inanimé de l’écrit. C’est un tissage, l’entrelacement de la lettre morte et de la voix vive. Ce premier texte au sens étymologique unit l’écrit et la voix. Ce qui fait du texte pour les grecs un objet dynamique et non statique, c’est un objet parlant. Marcel Czermak dit que dans la névrose l’objet parle en sourdine et que dans la psychose il parle de façon bruyante.

Chez Platon le texte est la rencontre unique entre l’écrit et la voix. Nous pourrions dire qu’en ce qui concerne le texte Autre, il s’agit de le constituer avec les dialogues plutôt que de s’y soumettre. Il s’agit de le constituer à partir de la parole et de ses lois, ce qui est une position très différente par rapport au texte Autre. Ceci permet notamment d’envisager, dans notre modernité, comme je le disais au début, un texte Autre qui n’est pas forcément inconscient.

Donc chez les grecs, l’oral est privilégié, la loi peut être prononcée oralement sans aucune intervention préalable de l’écrit. Et en ce qui concerne l’écrit, il faut nécessairement y ajouter la voix. Pas de texte sans la voix. Mais une voix phonétisée car comme nous le montre le psychotique, une voix peut ne pas être phonétisée. Il y a des voix sans paroles.

Chez les romains, c’est l’écrit qui prévaut, la loi c’est l’écrit, c’est même la lecture de l’écrit. Le mot texte lui-même va apparaitre chez les romains et remplacer le terme grec huphos qui signifie manteau mais c’est lui qui va s’imposer et rester. Et les auteurs disent que si c’est le terme de texte qui est resté ce n’est pas du tout à cause du sens mais pour une raison graphique, du fait de la présence de l’X dans le corps du mot texte. Cet X qui est à lire non pas comme une lettre alphabétique mais comme un croisement, un entrelacement.

Cette remarque nous intéresse, car si comme le dit Lacan, l’inconscient est une écriture en attente d’être alphabétisée, nous voyons avec cet X qu’il y a une autre possibilité d’écriture que la lettre alphabétique, ici c’est une possibilité idéographique. Et cela peut néanmoins avoir beaucoup d’effets car les conséquences ne seront pas les mêmes si le tissage langagier est métaphorisé par le manteau, ce que signifie huphos, ou par le terme de texte. Les associations métonymiques ou métaphoriques possibles à partir des mots manteau ou texte ne seront pas les mêmes. Ceci nous montre toute l’importance du savoir des langues et que ce dont il y a à se ressouvenir pour un sujet c’est le fond langagier. Et que ce qui est important dans notre rapport au texte inconscient, ce sont les pratiques de la langue et non la pratique des langues.

Nous pourrions nous demander si c’est parce que nous sommes dans une tradition latine que nous accordons une si grande importance aux textes ? Il y a bien-sûr les Ecritures Saintes mais il n’y a pas seulement le champ religieux où l’idéal pour chacun serait qu’il y ait un texte qu’il suffirait de lire pour mener notre vie. Dans le champ politique aussi le texte a la plus grande importance, avec des regrets s’il n’y en a pas. Que l’on se rappelle ce qu’un simple petit livre de couleur rouge a pu avoir comme conséquences.

Pouvoir lire le texte, sans avoir à y adjoindre quelque chose de personnel, lire le grand texte qui ordonnerait nos destinées, c’est le souhait habituel du sujet, lire un texte qui nous dirait ce qu’il faut penser ou faire. L’intelligence de la langue nous le fait entendre quand quelqu’un dit, c’était écrit, que sa destinée était écrite.

Ce rapport au texte a comme conséquence de mortifier le sujet. C’est le vœu de l’obsessionnel de parler comme on écrit pour ne pas risquer de venir souiller cette parole écrite avec sa subjectivité. C’est aussi le vœu de la science, pouvoir exclure le sujet avec l’écriture.

Charles Melman dit à propos du texte que nous l’aimons, que nous sommes amoureux du texte, ce qui pourrait surprendre aujourd’hui où beaucoup déplore que l’on ne lise plus.

Le texte a un caractère irréfutable, il permet aussi d’exercer le pouvoir et de dominer. Les romains qui ont privilégié l’écrit ont pu constituer un empire très vaste. Le pouvoir militaire n’y aurait sans doute pas suffit.

Devrions-nous alors aimer le texte inconscient ? Le problème est qu’aimer le texte inconscient pourrait faire qu’on le lise d’une façon que nous dirons religieuse, c’est-à-dire qu’il n’y aurait qu’à simplement s’inspirer de la lecture du grand texte qui se charge de notre destinée. Ce qui serait alors une lecture qui vise le sens. A côté de cette lecture centrée sur le signifiant, Charles Melman distingue une autre lecture qui serait, elle, centrée sur la lettre. Notre rapport au texte inconscient ne doit pas être un rapport de lecture c’est-à -dire centrée sur le signifiant mais un rapport centré sur la lettre, c’est-à- dire un rapport de déchiffrage.

Dans le monde gréco-latin si la métaphore langagière ne privilégie pas de la même façon l’écrit et la parole, nous avons vu que néanmoins l’articulation de la voix et du texte est une question toujours présente. Nous la retrouvons dans le véritable mythe de l’araignée et de la cigale. La toile de l’araignée est un tissage, c’est-à-dire un texte. Et puis il y a la voix de la cigale qui pour les grecs est quasiment synonyme de voix, de belle voix, la cigale symbolise en particulier la voix poétique. Alors si la voix peut être empêtrée dans un tissu, ce tissu ne peut être que le texte du poème lui-même. L’écriture de l’araignée tient prisonnière la voix de la cigale. Et c’est le lecteur qui va libérer la voix du texte tissé par l’araignée. C’est une lecture à haute voix, une voix phonétisée. Alors que dans la lecture à voix silencieuse, la voix n’est plus celle du lecteur, elle est celle du texte lui-même, comme si l’écrit était censé être capable de parler lui-même. Ce n’est plus alors une voix phonétisée, c’est la dimension vocale de la chaine signifiante.

Quand Arthaud lit son texte, Pour en finir avec le jugement de Dieu, il travaille sur sa propre voix, une voix venue d’ailleurs dit Blanchot. Il donne corps à une voix qui est autre chose que celle qui est le support d’une pensée articulée. Ce sont les mots cris, les cris souffles.

Est-ce que cette voix n’est pas différente de la dimension vocale de la chaine signifiante, celle qui découpe la chaine littérale continue en unités signifiantes.

Et puis l’inconscient est un savoir parlé qui a des effets de paroles. Nous parlons toujours de la même chose sans savoir ce que c’est. Nos paroles sont imposées, elles procèdent de quelque chose organisé comme un écrit. Voix et écrit sont liés.

Que nos paroles soient imposées signifient que l’automatisme mental est normal. Il y a cependant une forme d’automatisme mental qui est très particulière, elle épèle l’écrit sans passer par l’appareil sensoriel. Le malade parle en épelant ce qu’il lit. Le locuteur épèle l’écrit qui dicte ainsi la parole mais sans que cela passe par l’appareil perceptif. Ceci nous indiquerait un point assez mystérieux qui est que la voix et la lettre sont en rapport sans que cela passe par les perceptions. Il y a une articulation directe de la voix et de l’écrit.

Charles Melman disait hier que nous quittons une organisation littérale pour passer à une organisation par le Un. La voix ne serait-elle pas au centre de ce passage car elle est au centre de l’articulation de la parole et de l’écrit.

Il y a la voix qui a affaire avec le signifiant, elle a à voir avec le Un et il y a la voix qui a à faire avec la lettre. La voix tient à la fois du Un et à la fois du (a).

Bien-sûr avec Lacan la métaphore du tissage devient celle du nouage. Nous pourrions nous demander alors quelle est la fonction de la voix dans le nouage. Est-ce que la voix opère le nouage ?

Pour terminer, une question, est-ce que l’écriture des texto, qui aujourd’hui devient un mode d’écriture qui va au-delà de l’écriture des texto, est-ce que ce type d’écriture pousserait à nous désabonner de l’inconscient comme Lacan peut le dire pour Joyce et son écriture ?

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