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Un des quatre

CHASSAING Jean-Louis
Date publication : 17/02/2015
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2015

 

Qui plus est j’étais en train de lire ce petit opuscule de Marcel Gauchet intitulé… « L ‘inconscient cérébral » !! Alors, était-ce le correcteur ? Etait-ce moi ? Un esprit malin ?... C’est le correcteur ; mais on perçoit tout de suite que ces déplacements de lettres dans une chaine signifiante, chaine localisée dans un espace, non pas seulement celui de l’appareil (ou de son au-delà..), ou pas seulement non plus dans une boite noire, ce in-noir que refuse Lacan pour l’inconscient, mais dans l’espace, et bien que ces déplacements amusent ou dérangent par leur surprise, en cela analogues au witz, au lapsus, sans être pour autant une production… une production de quoi ? Ou de qui donc ? D’où ça vient ?

Je laisse la question ouverte, nécessairement, mais pour noter de suite que c’est l’achoppement qui a été relevé, d’une part, et qu’il a eu une adresse. Il pouvait même à ce point y avoir une interprétation, au sens populaire du terme – quel esprit malin m’a joué ce tour ? – ou au sens pseudo psychanalytique – influence du livre et des tracas « cérébraux » …

Dans ce texte Position de l’inconscient, reprise en 1964 de la « réponse » de Lacan[1] aux différentes interventions au Congrès de Bonneval en 1960, l’inconscient est défini par son battement temporel, par son achoppement, par la défaillance, par la fêlure. Par ce quelque chose qui demanderait à se réaliser, par du « non-né », du non-réalisé. Faut-il y entendre une intentionnalité, quelle espèce de déterminisme ? Et c’est toute l’habileté de Lacan, et de Freud, de ne pas répondre directement de manière triviale, « entificatrice », mais de répondre avec des élaborations qui justement tiennent compte de leur objet même, ici l’inconscient.

Je focaliserai mon propos sur cet aspect, notamment sur la position de Lacan dans son œuvre, en m’appuyant aussi sur le séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, séminaire contemporain du texte des Écrits avec une brève incursion dans le début du séminaire suivant, 1964 toujours, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse.

Mon propos porte sur deux points, à partir de la question de l’adresse (mon exemple de départ), et de celle de ce déterminisme de l’achoppement et de son éventuel contenu. Mais je rappellerai que déjà peu de temps auparavant, en 1949, Lévi-Strauss distinguait « le mythe individuel » du patient de la psychanalyse (par opposition au « mythe social » utilisé par le chamane), et définissait ainsi l’inconscient comme purement formel, assimilé à la fonction symbolique, laquelle s’exerce selon les mêmes lois chez tout un chacun et se ramène à l’ensemble de ces lois. Celles ci sont selon Lévi-Strauss identiques aux lois de la phonologie, alors fer de lance du structuralisme avec les mathématiques. L’inconscient est ainsi en ce sens « toujours vide », « organe d’une fonction spécifique, il se borne à imposer des lois structurales, qui épuisent sa réalité, à des éléments inarticulés qui proviennent d’ailleurs : pulsions, émotions, représentations, souvenirs » ( Structures élémentaires de la parenté , pp. 220-225, repris en 1958, ch X.).

Donc les deux points évoqués auparavant sont le sujet dit « de » l’inconscient, et le concept d’un tel achoppement.

Il est à noter que dans ce texte, et à Bonneval au colloque sur l’inconscient, Lacan a présenté ce dernier plutôt selon ce mode de coupure, d’ouverture fermeture, que selon la formule répétée « structuré comme le langage ». Et la question du langage est réduite à sa racine, au trait, au signifiant et à son battement, à ses entre-deux ; à un signifiant ou au signifiant comme Un comptable, et à la relation nécessaire à un autre signifiant. La propriété fondamentale de ne pouvoir se représenter lui-même est une des lois évoquées antérieurement.

De même, « le sujet n’est pas cause de lui-même », mais « il porte en lui le ver de la cause qui le refend. Car sa cause c’est le signifiant sans lequel il n’y aurait aucun sujet dans le réel ». (p. 835). Ainsi ce sujet dit de l’inconscient, ou encore le sujet en sa causation (p.839) par les effets de signifiants, est sujet de ce que « ça parle de lui », l’intimation, et dès qu’il est causé il disparaît sous le signifiant. Ce « il n’était absolument rien » avant qu’il y soit adressé par le langage, et que maintenant « il est », ce il n’était rien qu’il est se soutient de l’appel dans l’Autre au second signifiant, ce rien qu’il est trouve ainsi sa causation, sa « subjectivation » naissante, dans cette pulsation temporelle, ce fading. Ce sujet qu’il est, en fading dans la pulsation temporelle des signifiants, Lacan le reprend au début du séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse. Ce séminaire avait pour première pensée de titre « Positions subjectives de l’être », en relation avec l’être du sujet du « je suis » de Descartes – je reprends la forme donnée par Jean-Paul Beaumont lors du séminaire d’étude avec Martine Lerude : « pense donc je » - positions subjectives de l’être c’est-à-dire rapports réciproques de ce sujet à l’impossible savoir du sexe.

Ce sujet, qui apparaît en tant que tel supposé, au troisième temps de la pulsion, ici, dans ce texte, est effet de langage mais effet seulement, sans autre consistance. Ce temps de l’aliénation est doublé d’une « récupération » dans laquelle le sujet se pare. Il se pare dans la séparation entre deux signifiants. Figé dans son apparition même de sujet en tant qu’être, ce sujet de l’être (p. 840), « de l’être qui n’a pas encore la parole », s’engendre lui-même dans une auto procuration. Il n’en reste pas moins sous posé car ce qui s’affiche dans cet intervalle entre deux signifiants – « projetant la topologie du sujet dans l’instant du fantasme » - est une Autre chose que les effets de sens, ce qu’il va s’efforcer de déchiffrer dans le séminaire des Problèmes cruciaux pour la psychanalyse. Effets de sens (où s’évanouit le sujet), effets de signifié (il y faut le passage par le référent), signification… Toujours est-il ici que ce sujet du désir (p. 836) – au delà de l’effet de sens entre deux signifiants il rencontre l’énigme du désir de l’Autre, manque auquel il propose sa propre perte, son aphanisis, c’est le recouvrement de deux manques dit Lacan – ce sujet du désir se tord de ne pas savoir qu’il dépend néanmoins de l’effet de parole (p. 836).

Sujet de l’inconscient, sujet de l’être, sujet du désir, effets de signifiants, effets de signifiés, effets de langage, effets de parole, signification, le vocabulaire se veut précis, le sujet, le même et différent à chaque signifiant différent…

J’insisterai sur la double dimension, celle de la synchronie mais aussi celle de la métonymie diachronique – « l’histoire » dit Lacan. Car cela a à voir avec l’interprétation.

Dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse Lacan définit l’inconscient comme la partie de non-sens du vel de l’aliénation – le « choix » (forcé) du sens amène « ce qui constitue, dans la réalisation du sujet, l’inconscient ». L’interprétation alors ne vise pas de livrer les significations de la voie où chemine le psychique… Elle a cette portée ( ?!) mais elle n’est que prélude. L’interprétation ne vise pas tellement le sens que de réduire les signifiants dans leur non-sens, et nous pouvons retrouver les guides, les déterminants de toute la conduite du sujet » (leçon du 27 mai 1964. P 241). Mais il nous dit auparavant que l’interprétation « n’est pas pliable à tous sens » (id. P237). « Elle ne désigne qu’une seule suite de signifiants… Mais le sujet peut en effet occuper diverses places, selon qu’on le met sous l’un ou l’autre de ces signifiants »… Lacan situe ici le sujet, par exemple dans le rêve, « sous le signifiant qui développe ses réseaux, ses chaines et son histoire, est à une place indéterminée » C’est-à dire que « presque tous les éléments du rêve peuvent être le point où, dans l’interprétation, nous le situons diversement. »

Dans la leçon suivante (Leçon du 17 juin 1964) il reprend cette idée qu’il trouve folle que l’interprétation serait ouverte à tout sens, puisqu’il ne s’agirait que d’une liaison d’un signifiant à un autre signifiant. L’effet de l’interprétation est en effet d’isoler, de réduire, dans le sujet, un cœur, un Kern (Freud), de non-sense, de non sens », mais ce n’est pas pour autant que l’interprétation est elle-même un non sens (P. 285-286).

« L’interprétation n’est pas n’importe laquelle, elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée ». Lacan ici y va fort : « L’ interprétation est un signifié, une signification qui n’est pas n’importe laquelle, qui vient à la place du s et renverse justement le rapport qui fait que le signifiant, dans le langage, a pour effet le signifié. L’interprétation significative a pour effet de faire surgir un signifiant irréductible. C’est en interprétant au niveau de ce s, qui n’est pas ouvert à tous les sens et qui ne peut être n’importe quoi, qui ne peut être qu’une signification seulement approchée, sans doute, car ce qui est là, riche et complexe quand il s’agit de l’inconscient du sujet, est destiné à évoquer, à faire surgir des éléments signifiants irréductibles, non-sensical, fait de non-sens… ». Cela suffit-il, cette double dimension des signifiants et de l’histoire, de la signification ? Lacan précise encore. « Ce qui n’empêche pas que ce n’est pas cette signification qui est pour le sujet, pour l’événement du sujet, essentielle, mais qu’il voit, au-delà de cette signification, à quel signifiant, non-sens, irréductible, traumatique, c’est là le sens du traumatisme, il est, comme sujet, assujetti. »

Il n’y a pas à se défausser, à se reposer sur le signifiant à tout va !

C’est d’ailleurs un second point que j’aimerai juste évoquer à propos de la position de Lacan dans son travail. Cela concerne aussi la transmission, dite « impossible », de la psychanalyse.

Cela concerne également le concept en psychanalyse, un des quatre, l’inconscient, qui donne le feu vert aux trois autres, le dernier étant la pulsion après répétition et transfert.

Au début du séminaire Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, 1964 encore donc, séminaire dans lequel il remet en question le titre du précédent, celui de concept, notamment pour ce qu’il en serait du starter, de l’overdrive, de l’inconscient, il pose la question de l’obscurité de son discours sur le signifiant (Leçon du 9 décembre 1964). Est ce parce que je l’ai voulu et quel est alors ce « je » ? « Il est peut-être interne à ce nœud de langage qui se produit quand le langage a à rendre compte de sa propre essence. Peut-être est-il obligé qu’à cette conjoncture se produise obligatoirement[2] quelque perte. » « C’est exactement conjoint à cette question de la perte, de la perte qui se produit chaque fois que le langage essaie, dans un discours, de rendre raison[3] de lui-même, que se situe le point d’où je veux partir – l’ordinateur avait écrit pâtir ! – pour marquer le sens de ce que j’appelle rapport du signifiant au sujet. » Et Lacan parle des nombreux discours qui excluent ou récupèrent cette perte, la psychanalyse nécessitant des choix, des choix qui excluent un certain nombre de positions concernant le réel. « Elle ne sont pas fausses sans raison » dit-il ! (La philosophie, le piagetisme…).

Un peu plus loin il insiste « Pourquoi poursuis-je ce discours ? ». Il le fait « pour être engagé dans une expérience qui le nécessite absolument. Mais comment le poursuivre suite à ses prémisses théoriques du rapport au langage du sujet – il n’y a pas de métalangage - dit-il ? Et bien il assure

«je ne puis, ce discours, le soutenir que d’une place essentiellement précaire, à savoir que j’assume cette audace énorme où chaque fois, croyez-moi bien, j’ai le sentiment de tout risquer, cette place à proprement parler intenable, qui est celle du sujet ». Ce n’est pas un professeur. Et je trouve cela touchant et juste. Et significatif ! Dans cette même leçon lorsqu’il déplie la question du sens et du non-sens à propos du Witz freudien par exemple, du pas-de-sens*, de « cette limite entre l’effet de signifiant et ce qui lui revient par réflexion d’effet de signifié »*, ou à propos de telle phrase du linguiste Noam Chomsky[4], ce rapport de la signification à la grammaire, et bien Lacan remarque ici que « rien ne prépare le psychanalyste à discuter effectivement son expérience avec son voisin… » « C’est là la difficulté de l’institution d’une science psychanalytique ». Selon l’exemple du Witz l’expérience peut se dire dans le registre, dans l’ordre de ce qui est communicable, mais non codifiable selon les critères de la communication scientifique* (p.35).

Je termine avec justement cet un des quatre concepts, l’inconscient.

Il y a donc un ordre de référence du signifiant qui est un autre signifiant. Dans Problèmes cruciaux... il est beaucoup question du référent (Leçon du 2 décembre 1964). Le référent est « un être ou un objet auquel renvoie un signe linguistique dans la réalité extra linguistique telle qu’elle est découpée par l’expérience de tel ou tel groupe humain ». L’inconscient ne rencontre pas un objet du coté de l’être, il ne se réfère à aucun être, mais du non-être, du non-né, du non-réalisé. Ce n’est pas un concept empirique mais au niveau de l’idée. Dans son texte de 1915 Freud parle d’une « hypothèse (de l’inconscient) nécessaire et légitime ». Il part des données de la conscience qui sont lacunaires « aussi bien chez l’homme sain que chez l’homme malade. » Il parle de topique à propos de l’inconscient, comme d’un acte de fondation, mais pour ce qui concerne le retour, le passage de l’inconscient dans un autre système, il s’agit d’un changement d’état. « L’hypothèse fonctionnelle a évincé sans peine l’hypothèse topique » (p. 187).

L’inconscient dit Freud dans son texte de 1915, déborde le refoulement, il a une extension plus large ; le refoulé est une partie de l’inconscient ». L’article, la note de 1912, A Note on the unconscious in psycho-Analysis, écrit directement en anglais sous ce titre, est traduit en allemand, probablement pas Hans Sachs, l’homme de Droit, et avec l’accord sans doute de Freud, mais avec un titre différent : Quelques remarques sur le concept – Begriff – d’inconscient en psychanalyse.

Au début du séminaire Les quatre concepts fondamentaux Lacan passe du concept, fut-il dynamique, à la fonction de la cause, notamment avec Kant et son Essai sur les grandeurs négatives (1760/63). La fonction de la cause échappe à toute saisie conceptuelle, c’est un concept inanalysable, impossible de comprendre par la raison. Il y a toujours dans la fonction de la cause une béance. La cause « se distingue de ce qu’il y a de déterminant dans une chaine, autrement dit de la loi ». Autrement dit la cause n’intervient qu’au delà de la chaine rationnelle des déductions logiques : « Il n’y a de cause, dit Lacan, que de ce qui cloche ». Ainsi l’important ce n’est pas que l’inconscient détermine la névrose, dit Lacan, c’est qu’il montre la béance par où en somme la névrose se raccorde à un réel qui peut bien lui n’être pas déterminé. Dans cette béance il se passe quelque chose… (le non réalisé). Je renverrai pour ces distinctions entre raisonnement logique (principes d’identité et de contradiction ; qui relève de l’impossible) et le principe réel de l’existence (contingence et physique) à la Lecture des quatre concepts… par Christian Fierens, son cours de 2008. L’inconscient freudien relève de la causalité, à savoir qu’il ne peut pas relever du fondement logique mais du principe réel de l’existence. La cause met en évidence quelque chose qui échappe à la structure logique et symbolique, qui est le réel.

Au début du séminaire Problèmes cruciaux… Lacan parle des ces concepts qu’il a voulu faire rigoureux, mais cependant il n’a pu à aucun niveau en faire « de vrais concepts ». Le terme même de concept dérive de chasser : prendre, chercher à obtenir, capter, acte de l’intelligence (conception). Alors « il n’a pu les faire tenir à l’endroit d’aucun référent ». Pourquoi ? Parce que toujours le sujet qui apporte ces concepts là est impliqué dans son discours même. « je ne puis parler de l’ouverture et de la fermeture de l’inconscient sans être impliqué, dans mon discours, par cette ouverture et cette fermeture » (Leçon du 2 décembre).

Ce rapport du signifiant au sujet, pour ce qui est la fonction de la signification, passe par un intermédiaire, un référent, qui est le réel, un réel structuré dit Lacan. Mais il est structuré par le langage. C’est à dire que le langage introduit une coupure dans le réel, et si celui ci est cerné par l’ordre signifiant il n’en reste pas moins hors d’atteinte. Le référent ici, le réel, est donc un impossible ; on conçoit, justement, que Lacan affirme tranquillement qu’il n’a pu « contenir entièrement », « former en lui » (Concept vient du participe passé latin conceptus du verbe concipere…) cet Unbewust qui est béance ou bavure, Unbeggrif c’est à dire « concept de l’Un », de l’Un comptable de la différence pure, de la fente, du trait, de la rupture, dans la mesure ou l’Un laisse échapper quelque chose de sa griffe.

« Mettre ainsi l’accent sur la cause structurale de l’apparition du sujet de l’inconscient comme coupure n’est pas sans conséquence » (Cf. M. Safouan,).


[1] L’inconscient. VIe colloque de Bonneval sous la direction d’Henri EY. Bibliothèque neuro-psychiatrique de langue française. Desclée de Brouwer. 1966. Le nom de Lacan ne figure pas parmi les collaborateurs, mais parmi les participants. Son texte est inclus dans le livre mais pas annoncé. Dans une note en bas de page (reprise par LACAN dans la présentation du texte des Écrits) Henri EY précise « Ce texte résume les interventions de J-LACAN, interventions qui constituèrent par leur importance l’axe même de toutes les discussions. La rédaction de ces interventions a été condensée par Jacques LACAN dans ces pages écrites en mars 1964 à ma demande (Henri EY).

[2] C’est nous qui soulignons !

[3] idem. Quelle belle expression ici si juste ! Comme on rend l’âme ! Et selon la raison !

[4] Colorless green ideas sleep furiously

Furiously sleep ideas green colorless.

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