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Le bord, la frontière, la séparation partagée

MELMAN Charles
Date publication : 13/02/2015
Dossier : Dossier de préparation. Journées - Réel de la science. Réel de la psychanalyse

 

Ce texte a été préparé pour le Congrès de l'Académie des "Lincei" à Rome (29-30 janvier 2015 sur le thème "frontières") qui nous en a aimablement autorisé la publication.

Je regrette qu'un banal accident de la circulation urbaine me prive d'être à votre important colloque, avec vous qui avez pris la liberté de m'inviter.

Aussi ai-je prié Madame Janja Jerkov de traduire pour vous et vous lire les notes que j'avais préparées afin de nourrir mon intervention. Mais je sais que sa voix vous sera plus agréable que la mienne, en italien de surcroît. Je sais en outre qu'elle est parfaitement en mesure de vous répondre, sur les points que j'aurai pu involontairement laisser obscurs et sur lesquels vous voudriez l'interroger.

Il semble profitable de distinguer pour les étudier successivement :

1) le bord mis en place en logique par tout système formel, témoin de son impossibilité à se clôturer ; nous évoquons ici aussi bien Hilbert que Gödel.

2) la frontière, qui sépare, dans le plan euclidien, deux pays rendus étrangers et donc hostiles l'un à l'autre

3) la séparation partagée entre deux partenaires, originale, réalisée par la bande de Mœbius entre des éléments dont les dispositions sur une des faces de la bande précèdent leur passage sur l'autre, sans avoir à franchir de bord.

1) Le bord. Se trouve donc établie l'impossibilité d'un système formel à clôturer le champ du savoir. Le système isole ainsi un champ vide susceptible d'être traité par un métasystème voué lui-même à rester ouvert. Popper a pu ainsi distinguer la science, agencée par des modèles formels, de l'idéologie toujours elle intégriste. La propriété d'un système formel est donc de faire bord avec un réel vide, offert au traitement par un métasystème. C'est l'expérience qu'il propose aux spécialistes, logicien, mathématicien, physicien etc. exposés involontairement à l'athéisme. Il n'y a rien ni personne dans ce réel, sauf pour Cantor à y inscrire aleph, occasion d'éveiller les plus grands scrupules.

2) La frontière est, elle, une expérience beaucoup plus populaire de la limite. Pour chacun des deux peuples situés de part et d'autre, elle signifie un Réel habité par une population étrangère et imposant une limitation arbitraire. La limite topographique est donc vécue comme une limitation insultante pour la dignité, voire dommageable pour l'expansion économique. On ne connaît pas de cas où cette répartition topographique de part et d'autre d'un mur mitoyen n'entraîne une méconnaissance du voisin, sorti du champ de l'humanité pour être désigné comme un ceci ou un cela, suspecté d'une hostilité latente et qui en règle deviendra ouverte. Il est remarquable qu'une figuration ainsi imaginaire de la limite suscite une interprétation paranoïaque du Réel et alimente une passion populaire pour préserver une identité potentiellement menacée.

Il est vrai que le sujet humain a besoin de se trouver des figures protectrices et favorables dans son environnement (l'attachement à la religion en est l'expression la plus courante), et qu'il se trouve en alerte si ce sont donc des figures à jamais étrangères qui se trouvent de l'autre côté. Les querelles de voisinage n'ont pas besoin d'ailleurs d'être à l'échelle nationale pour être actives dans la Cité ou les villages d'un même pays. Mais le partage de la xénophobie peut être facilement suscité dans un peuple par l'orateur politique qui sait la force latente et permanente de ce ressort. Cette réaction peut laisser croire que chacun se sent intérieurement exposé dans sa psyché, au risque de paraître infidèle ou hérétique par rapport à l'idéal, généralement paternel, qui l'habite.

Les juifs doivent vraisemblablement une part de la haine qu'ils suscitent au fait que le mythe religieux les traite comme les élus du Père, vouant ainsi les autres peuples à la crainte de lui paraître étrangers et donc de perdre son amour.

Un apport majeur de Freud, in L'homme Moïse, roman historique, publié après beaucoup d'hésitations en 1939, signale que c'est parce qu'il occupe non pas le champ de la représentation mais le Réel lui-même que l'ancêtre-fondateur d'une culture donnée est Autre ; c'est lui qui est à jamais éloigné, différent, insaisissable quels que soient les efforts de la créature pour le rejoindre. On sait que entre les trois fils supposés de ce Père la guerre a été déclarée pour faire reconnaître leur primauté.

Avec un peu de logique ils sauraient pourtant qu'on ne peut lever la frontière avec qui, parce qu'il est sacré, habite le Réel.

3) la séparation partagée concerne la modalité originale de relation entre la conscience et l'inconscient. Freud n'avait d'autre recours que d'imaginer l'inconscient dans le sous-sol, les bas-fonds dira-t-on, et d'où il faisait périodiquement éruption en déposant où il voulait les laves brûlantes du désir.

Il supposait donc qu'il avait à franchir une limite dont la nature peut paraître énigmatique quand il s'agit de jeux du langage. Car il y a certes une limite dans l'usage du langage, propre grâce à elle à donner à entendre pour ceux qui le veulent et admettent que le régime du signifiant puisqu'il n'y a jamais que des mots à se mettre sous la dent, voue l'objet du désir à sa perte et entretient la nostalgie. Une patiente hier rapporte qu'à 70 ans son mari, la nuit dans le lit, appelle encore maman, maman.

Entre l'énonciation et l'énoncé, entre le dit et le dire, il y a un trou, lieu d'hébergement des instances qui s'imposent à l'énoncé pour lui faire dire l'inaccompli qui est notre lot, par rapport à l'idéal comme par rapport à l'objet cause du désir. Comment oublier notre lot quand tout système formel est troué et quand dans le langage il entretient la vanité du désir ?

Mais l'inconscient n'a pas besoin d'une limite à franchir pour accéder au conscient, puisqu'il l'informe en permanence, y compris quand il prend le train de la raison. C'est bien pourquoi le refoulement échoue y compris chez les meilleurs et les plus nobles. La bande de Mœbius est le support toplogique de ce passage, de cette fausse limite.

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Le thème de ce colloque fait appel aux Lumières dans un domaine – la limite – volontiers tenu dans l'obscurité. Puisse votre réunion contribuer à mieux le faire connaître, pour l'intérêt de chacun.

Ch. Melman

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