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Extraits du livre, L'inconscient

LACÔTE-DESTRIBATS Christiane
Date publication : 12/12/2014
Dossier : Dossier de préparation du Séminaire d'hiver 2015

 

Cet ouvrage publié en 1998 dans la collection Dominos de Flammarion et épuisé, est disponible dans son intégralité, en version électronique, dans l’espace membres.

Avant propos

Nous soutiendrons que l'inconscient est le champ inventé par la psychanalyse. Il ne rassemble pas tout ce que les augures antiques, les poètes, les philosophes ont pu décrire : le non- connu, le non-connaissable, le non-conscient. Ce n'est alors que le reste, délaissé ou exalté, de l'idéalisation d'une conscience transparente. De cela, l'inconscient freudien se trouve mal nommé, car, d'emblée, la psychanalyse le pose comme un savoir.

Le processus de connaissance, centré d'ordinaire sur l'évidence de soi, fait apparaître le non-su, le pas encore su, l'impossible à savoir et l'oublié, enfin, comme le terrain vague de l'ignorance. Mais l'immensité de ce dernier escamote pourtant ce que la trouvaille inconsciente produit, l'altération même, un autre champ.

Nous laisserons donc au bord de ce propos ce qui, en philosophie, pourrait être dit inconscient, du fait que l'on n'en a pas conscience. Ainsi les « petites perceptions «, chez Leibniz, mais qui peuvent être intégrées au calcul comme différentielles, ainsi les conditions a priori de possibilité de la connaissance pour le sujet transcendantal kantien.

Nous n'aborderons pas le sublime de la philosophie romantique allemande, où l'inconscient est cette force métaphysique aveugle qui conduit l'homme, même si E. von Hartmann et A. Schopenhauer fascinent volontiers la pensée. Peut-être y a-t-il mieux à faire que d'inclure la psychanalyse dans l'équivalence générale des différences que l'histoire des idées promeut : montrer que sur le concept d'inconscient elle rompt avec la philosophie et construit la positivité originale de ce concept en même temps que la rigueur de sa clinique.

L'inconscient n'est pas un stock de contrebande caché dans une arrière-boutique hors commerce licite, ni une banque de données exploitables par des clés ; il n'est pas non plus le réservoir de matériaux psychiques prétendument bruts qu'une conscience démiurgique mettrait en forme ; il n'est pas, enfin, la crypte obscure d'un savoir divin inaccessible.

Si la négation contenue dans le mot « inconscient » fait miroiter les deuils lyriques de la séparation, le concept d'inconscient, lui, oriente et définit ce qu'on appelle une opération. Il est, positivement, le concept opératoire de sa propre trouvaille et il y engage le sujet[1] lui-même; il invente, plus qu'il ne découvre, la nouveauté amoureuse, poétique, éthique et savante du désir.

Pourtant, il semblerait que l'inconscient ait perdu aujourd'hui ses vertus de scandale fécond. Il est passé dans nos habitudes consommatrices, il fait partie des immeubles psychiques, désuet, usé d'avoir été circonvenu par le pouvoir publicitaire, ou le pouvoir tout court. Car pour vendre et gagner, il est utile de comprendre les mécanismes qui régissent le désir, d'avoir le comportement correct, d'acquérir une maîtrise suffisante, non de soi, comme le vieux stoïcisme le disait, mais des moyens sûrs de jouir de soi et d'autrui. Enfin, le postulat galvaudé d'une jouissance masochiste inconsciente justifie toutes les manipulations perverses puisqu'il assure que les partenaires, à chaque place, tirent toutes sortes de bénéfices secrets, inavouables, de leurs aliénations.

L'inconscient est devenu le nom d'un instrument qui allume sur les écrans les images sophistiquées d'un tout-jouir qui laisse alors à une société perverse les seules limites, indéfiniment reculées, du traumatisme. L'inconscient freudien ne semble pas peser bien lourd entre « chic et choc ».

Au nom de la psychanalyse et de ladite libéralisation des moeurs qui semblait s'en conclure, il nous arrive un culte nouveau qui la trahit : le culte d'un bien-être, d'un état d'équilibre et d'unification de soi où se profile vite la jouissance consommatrice de la toxicomanie, l'idée d'un tout-jouir assuré qui ne se laisse limiter que par la réalité d'une horreur brute. Au bien-être simpliste, s'oppose son symétrique, le brut du trauma : soap or gore, comme dans l'imagerie consommée sur écran. Aurions-nous fait, en sens inverse, le parcours de Freud ? L'inconscient freudien se serait-il perdu en route ?

(...)

Le concept d'inconscient est éthique

Nos pages ont pu paraître hagiographiques sur Freud et sur Lacan. Mais on préjugerait mal d'un psychanalyste qui ne ferait pas un transfert sur les fondateurs de la psychanalyse et qui ne manifesterait pas la dimension singulière du rapport original à l'autre qui structure sa pratique. Dimension singulière mais fondée sur un savoir qui dégage des structures. Nous écrivons donc, transfert inclus ; ce qui n'est pas nécessairement croyance. Il y a une distinction de fond entre la croyance et le mouvement d'anticipation qui fait crédit et qui va décrire une courbe qui, peut-être, dans son bouclage produira l'objet, c'est-à-dire le réel de son parcours. Nous avons donc écrit, portant le crédit de la lecture, comme dans une cure, à un point tel qu'il ne peut manquer de nous conduire là où une vénération n'est que de surcroît, où l'affect devient inessentiel : vers ce qui, sans doute, semble inhumain, au-delà de toute compassion, parce que nul ne nous attend dans l'Autre qui n'est que le lieu du langage ; vers le réel bordé et défini après coup par l'audace de l'acte de Freud quand il a anticipé pour poser l'inconscient. Pourtant, cet inhumain-là, celui de l'inconscient, est bien le dernier bastion qui nous protège et nous écarte de ces amours passionnées que nous nouons avec le symptôme et avec le torrent des significations dites ultimes, pour lesquelles on se donne frauduleusement rendez-vous d'avance, en chapelles.

« Le statut de l'inconscient, que je vous indique si fragile sur le plan ontique, est éthique. Freud, dans sa soif de vérité dit : " Quoi qu'il en soit, il faut y aller " parce que, quelque part, cet inconscient se montre », écrit Lacan. Et Freud lui-même, dans sa correspondance avec ses élèves qui vantaient son génie avec autant d'envie que d'amour, leur répondait simplement que, s'il devait juger de lui-même, la qualité pour laquelle il accepterait d'être reconnu ce serait, peut-être, un certain courage.


[1] L’inconscient est un concept forgé sur la trace de ce qui opère pour« L'inconscient est un concept forgé, Lacan, Écrits.

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