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Questions sur la forclusion

TYSZLER Jean-Jacques
Date publication : 05/12/2014
Dossier : Dossier de retour des journées - Bipolaire. Vous avez dit bipolaire ?

 

Intervenant : Jean-Jacques Tyszler
Discutant : Guy Pariente
Président : François Benrais
François Benrais : S'il vous plaît nous allons reprendre ; nous allons reprendre avec Jean-Jacques Tyszler : « Questions sur la forclusion », qu'il appelle les forclusions.
C'est un peu dans la poursuite de ce matin, et cette question pour l'enfance m'intéresse aussi sur la question du négativisme que je reprends puisque je pense que chez les enfants il y a beaucoup de Bartleby.
Jean-Jacques Tyszler : comment ?
François Benrais : Bartleby, « je préfère ne pas. »
Jean-Jacques Tyszler : Ah, mais moi je suis monolingue alors j'ai du mal avec ça.
François Benrais : “I would prefer not to.”
Jean-Jacques Tyszler : Bon aller, je vais essayer d'être…
Auditoire : clair.
Jean-Jacques Tyszler : non non, bah clair je le suis toujours mais... (rires...) mais un tout petit peu sérieux. Non, je voulais vous dire, d'abord les mots, les mots des journées, comme l'a dit tout à l'heure notre collègue, dont je n'ai plus le prénom, mais qui vient d'intervenir.
Auditoire : Maïmouna Touré
Jean-Jacques Tyszler : Maïmouna pardon, les mots d'une journée comme ça il est vrai nous affectent, elle a raison, c'est à dire que quand on travaille, et Jean-Pierre Rossfelder hier en a donné le ton, quand on travaille sur Deuil et Mélancolie, quand on travaille sur l'humeur chez les classiques les romantiques, sans parler de Dürer et d'autres, on a une proximité inconsciente avec ces mots plus qu'avec sûrement les mots d'autres affections, et c'est une particularité de la présence inconsciente pour nous de ces patients, des rencontres avec ces patients.
C'est à dire qu'ils nous déplacent considérablement. Au point que la mémoire, alors ce qui est drôle c'est que la patiente dont vous avez parlé là, Me C, c'est marrant moi je l'ai connu j'avais, c'était donc en 81, donc j'avais quand même, j'étais plus jeune.
Auditoire : rires...
Jean-Jacques Tyszler : Mais la mémoire, la mémoire m'en est intacte de cette dame et je pourrais en parler sans notes quasiment, donc c'est vous dire, c'est vous dire que quelque chose est entré là et n'en est pas ressorti.
Est-ce que je me suis cotardisé en route avec elle ? Je ne sais pas.
Donc trouble, trouble de l'humeur, on dit par exemple : « quand le lu meurt. » On pourrait faire un jeu de mot lacanien de temps en temps. C'est vrai qu'il y a beaucoup de choses que vous lisez qui me heurtent tout de suite. Par exemple il y a huit jours, on a eu une journée exceptionnelle, mais vous n’en avez pas la mémoire ; trouble de la mémoire.
C'était une journée qui était consacrée à Jorge Semprun, ce n'était pas une journée d'hommage, c'était une journée qui avait pour thème : Comment souhaitons nous, ou pas, faire face à la montée partout en Europe des nationalismes ?
Bon, il me semble que ça n'intéresse pas, ça ne semble pas angoisser plus que ça, alors que la dépressivité morale, elle est partout. C'est inouï comme il suffit de discuter entre collègues, dans les familles, enfin il y a une forme de dépressivité, mais c'est une forme de renoncement aussi : qui va s'occuper de ça politiquement ?
Donc il y a eu une journée exceptionnelle avec des participants des invités d'exception, on ne peut pas dire autrement.
Moi je dois dire que j'aurais traversé tout Paris, même jeune pour écouter Costa Gavras parler de Z, vous savez moi j'ai cru rêver. Mais alors, à un moment on se retourne avec Angela Jesuino, et on cherchaient les camarades ; il y avait pas tellement de camarades. Et alors comme c'est ça aussi le problème de l'affect et de la mémoire, comme, pas pour tout le monde mais pour certains, c'était Kippour. Vous savez Kippour c'est, le grand pardon, c'est à dire c'est le jour où l'inconscient décide de ce qu'il ne va pas pardonner.
Auditoire : rires...
Jean-Jacques Tyszler : Bah oui et donc c'est vrai que moi j'étais déjà un peu anxieux comme souvent et je regarde voir si les camarades sont pas cachés derrière leur châle de prière, oui on se dit peut-être qu'on les voit pas parce qu’ils sont sous le châle de prière mais ils n’étaient pas là.
Et alors, voyez je continue à associer un peu, un peu librement, Marcel quand on était jeunes avait attiré notre attention sur ce mot que j'aime bien mais pour d'autres raisons : ideenflucht.
Pourquoi je l'aime bien ? Parce que, de manière associative, quand l'idée de la haine flucht, quand la haine fait torrent c'est vrai que ça pose problème pour les peuples.
Et donc j'ai eu du mal. Le soir donc, je rentre à la maison et je deviens un peu insomniaque comme souvent, et j'ai du mal à quitter, à fuir l'idée, j'ai eu du mal à fuir l'idée qui s'était imposée à moi à la fin de la journée : quand le Nom du père retentit en vain ça fait problème. Chofar c'est ça. Oui, donc si vous vous retrouvez un moment à constater que le Nom-du-Père gémit en vain, parce que le son du chofar c'est très particulier, c'est en vain parce que au fond il y a personne. Bah il est vrai que ça vous colle quand même une sacrée humeur quoi, voilà, un sacré trouble de l'humeur. Moi, c'est pour ça que je prends des journées comme celles-là, celles qu'on est en train de vivre, comme essentielles. Pour moi la lecture des psychoses m'a toujours ramené à la lecture des choses qui nous concernent ; évidemment on partage avec le psychotique les questions, enfin les bords des questions auxquelles il nous amène et y comprit évidemment ce que faisait Freud et que Lacan a repris : ce qui lie l'individuel au collectif, c'est à dire les même questions élevées au niveau de la cité.
Bon ça y est je vous ai déjà attristés, vous voyez c'est facile, hein, donc j'ai mis un peu de polaire, un froid polaire, il est pas bi- mais il est quand même polaire !
Je ferme la parenthèse.
Alors, comme vous, je suis effectivement souvent sensible à ce que vous avez raconté, à des cas, des cas cliniques comme on dit, formidables. Vendredi, donc avant-hier, je fais comme de temps en temps la présentation à Ville-Evrard - là où vous savez que je fais des présentations - et curieusement, c'est quelque chose que j'avais pas vu depuis assez longtemps, on m'a présenté un patient qui n'a fait que des épisodes maniaques dans sa vie. Il a commencé à 18 ans, épisode maniaque inaugural, puis plusieurs successifs, jamais d'épisodes mélancoliques donc c'est pas un maniaco-dépressif, et quand on me le présente, c'était une paraphrénie fantastique. Vous voyez c'est intéressant, plusieurs épisodes maniaques au cours de la vie et au moment de la présentation, il devait avoir 55 ans, et la structure si je puis dire, avait trouvé une voie qui n'est pas pour moi une réversion, ce n'est pas pour moi une question de réversion topologique, c'est que la structure peu à peu avait trouvé une issue à sa façon, comme souvent dans les psychoses, vers ce que les classiques appelle une paraphrénie fantastique.
Mais d'ailleurs il était drôle et tout le monde s'en amusait un peu à tort ; il avait trouvé le moyen de voir les dessins qu'il faisait et les peintures en 3D, en trois dimensions, ça l'amusait donc et il voulait en convaincre tout le monde, les gens de l’hôpital aussi bien. Il suffisait de boire de l'eau Cristalline en principe pour accéder, et parfois ajoutait-il de l'Hépar.
Auditoire : rires...
Jean-Jacques Tyszler : mais ce jour-là il fallait de la Cristalline.
Donc ça m'a passionné, enfin moi je suis un clinicien qui reste comme ça curieux quoi. Vous voyez, une manie tout à fait caractéristique les collègues m'ont raconté les certificats, enfin bon tout était classique, mais qui - comme on disait dans le temps - qui se paraphrénise. Vous savez, c'est une issue qui était connue par les classiques.
La paraphrénisation comme issue logique si je puis dire topologique, alors là aussi il faudrait probablement faire des efforts topologiques, mais une forme d'issue à quelque chose.
L'après-midi, comme je passe mon temps comme les maniaques à courir, le même jour, l'après-midi je me retrouve dans l'excellent service de Thatyana Pitavy qui est La Terrasse : Intersecteur de Toxicomanie du Nord de Paris où j'ai été invité souvent.
Bon ce que j'y ai raconté à la limite est sans intérêt, mais ce que racontent les collègues de La Terrasse ça, ça a de l'intérêt. C’est-à-dire que depuis des années - c'est un secteur de Toxicomanie en principe - et bien depuis des années la moitié de leurs patients sont des psychotiques, la moitié ! Des psychotiques polytoxicomanes. Vous voyez donc, les collègues qui sont des bons observateurs se disent mais enfin quand même ! Évidemment il y a toujours eu tel ou tel psychotique qui prenait de l'alcool ou autre, mais là ! Qu'à un niveau de masse tout d'un coup se conjoignent des jouissances qui à priori étaient séparées par le classicisme, et souvent ce n'est pas qu'une seule addiction, c'est ce qu'on appelle des polyaddictions, mais qu'est-ce que ça vient faire ?
Bon, vous voyez c'est intéressant le fait que les bords cliniques de la psychose, on court après en quelques sortes pour décrire, tellement il y a de typologies, de variétés, de nouveautés dans la façon dont la psychose est capable à la fois d'être classique et en même temps de supporter l'air du temps si je peux dire. Une incise ?
Guy Pariente : J'ai travaillé quelques temps en prison, et j'avais toujours remarqué que les psychotiques se portaient mieux dans un monde binaire, c'était bizarre. Alors, une anecdote : j'ai eu un jour une psychose maniaco-dépressive qui était passé à l'acte et les experts l'ont responsabilisé parce qu'ils ont estimé que quand il est passé à l'acte, c'était dans un espace intercurrent entre un état maniaque et un état mélancolique, donc normal.
Jean-Jacques Tyszler : Ah oui, oui bien-sûr la psychiatrie de prison, enfin médico-légale, apporte des choses essentielles, tu as raison bien-sûr.
Donc du coup voilà, ça va bien dans le fil que je voulais vous proposer ces petits exemples cliniques que je vous donne de départ. Je vais vous parler à un certain niveau de simplicité, comme si j'étais interne des hôpitaux encore, on reste internes, mais comme si j'étais encore à l'époque.
Le statut de la psychose maniaco-dépressive, de la manie et de la mélancolie, a toujours posé problème dans le champ des psychoses. Il a toujours posé problème, il pose problème à Freud comme vous le savez on va pas y revenir puisque Freud finit même par dire qu'il lui faut y trouver un statut intermédiaire, vous savez les psychoses narcissiques, il invente quasiment une catégorie.
Guy Pariente : Névroses narcissiques.
Jean-Jacques Tyszler : Oui enfin, névroses narcissiques exactement, il est pas content, enfin à la limite peu importe que le texte de Freud comme souvent soit approximatif, ce qui est intéressant c'est l'hésitation de Freud. Il se dit comment je loge tout ça ? Est-ce que je le mets dans le monomorphisme habituel des psychoses, ou bien est-ce que ça garde des particularités ? Donc je le mets un peu de côté transitoirement, je ne sais pas trop.
Ce qui m'intéresse de vous dire aujourd'hui, c’est que vous avez quelque chose sur lequel j'essaie de réfléchir actuellement qui est le monomorphisme - nécessaire mais qui maintenant pourrait peut-être être reprit, discuté tranquillement - imposé par Lacan dans le grand Séminaire III et ramassé sur un mode inégalé dans l'article des Écrits : « D' une question préliminaire à tout traitement possible des psychoses », où là évidemment il ramasse topologiquement les deux trous constitutifs de toute psychose. Donc on passe de Freud qui a une forme de monomorphisme à sa manière puisque tout est lu comme libido, comme rejet inconscient de la libido à un autre type de monomorphisme chez Lacan : forclusion d'un signifiant majeur. Comme vous le savez, Lacan dit : je ne vais pas me situer sur le terrain de la libido mais du signifiant lui-même, avec la définition que tout le monde répète depuis des années - je veux dire on est tous nés avec ça c'est comme Obélix et la potion magique - on est nés avec la forclusion du Nom-du-Père. On est quasiment vaccinés avec ce truc qui est intéressant évidemment, qui est majeur dans l'apport de Lacan à la compréhension générale de l'ordre des psychoses, admirablement décrit donc dans « D'une question préliminaire... », où il relie les deux trous topologiques qui vont s'agrandissant de manière conjointe entre le Nom-du-Père et le phallus. Mais alors voilà, c'est là où, si vous me le permettez, je mettrais un mais, c'est que comme nous le savons, l'entrée de Lacan dans le champ se fait par le pas assuré des paranoïas, c'est à dire par la lecture des questions des paranoïas, qu'il élargit à ce qu'on pourrait appeler avec Lacan la psychose lacanienne, pour finir.
Donc c'est ma question aujourd'hui, mais je pose la question sans essayer d'y répondre de force à votre place et je crois que c'est un travail que nous devrions faire : c'est de me demander si nous ne pourrions pas admettre qu’à côté de ce monomorphisme il n'y aurait pas quand même à réfléchir à des formes de la psychose, dont toutes ces questions qui touchent à la manie et à la mélancolie, et d'autres formes, je pense en particulier aux formes que Marcel Czermak à identifiées sous le terme de psychoses sans moi par exemple, aux automatismes mental sans délire, aux psychoses toxiques sans délire, enfin aux psychoses là justement reliées aux phénomènes addictifs, je veux dire, à toutes ces formes - mais il y en a beaucoup - aux psychoses qu'on appelle blanches vous savez toutes ces formes impalpables quasiment pour les praticiens. Il s’agit de se demander si c'est si intéressant ou bien si ça nous freine un peu dans la recherche et la pratique - parce qu' il y a une pratique qui se déduit évidemment de notre recherche - si il est si nécessaire après le Lacan de RSI et du Sinthome de maintenir de force comme univoque la forclusion, la seule forclusion du Nom-du-Père.
Moi je poserai ça comme ça, de manière un peu brutale et simpliste pour vous, mais encore maintenant, au bout de plus de trente ans d'exercice, le thème du père, de la filiation dans beaucoup de psychoses ne m’est pas apparente aussi clairement que dans les grandes paranoïas.
Alors on peut la mettre de doctrine, de force, en disant : elle n'est pas apparente mais elle y est parfaite, bon c'est un choix.
Moi je préfère dire que peut-être avec Lacan dès lors qu'il met au même rang - à partir d'RSI - les trois catégories, les trois consistances en disant qu'elles sont à égale parité, il se peut que nous ayons à décrire des formes de forclusion différentielles tout simplement, dont la forclusion du Nom-du-Père serait une forme très importante, très courante qui couvrirait tout le vaste champ des paranoïas jusqu'aux dites schizophrénies paranoïdes et peut-être au-delà, peu importe, les psychoses passionnelles, enfin tout ce que vous voulez, mais pour d'autres questions nous aurions peut-être intérêt à décrire plus soigneusement les trous forclusifs différentiels.
Donc vous voyez, ce sera ma proposition hypothétique comme toujours : est-ce qu’on ne pourrait pas passer de la forclusion - est-ce qu'on peut ? Parce-que lui, Lacan, il s'autorise il dit les Nom-du-Père - est-ce que ce serait tellement scandaleux de dire les forclusions ? Puisque Marc Darmon en a déjà donné un certain nombre d’exemples avec Joyce, on a parlé de phénomènes forclusifs qui ne sont pas au sens propre du Nom-du-Père par exemple.
Donc première proposition, moi j'ai toujours suivi Marcel - avec quelque chose que j'ai dit hier que je vais essayer de développer un tout petit peu si vous le permettez mais je vais pas prendre trop longtemps - j'ai toujours suivi Marcel sur la prise en compte sérieuse de l'objet lacanien, non plus comme relation d'objet - pas la relation d'objet freudienne en plus là chez Freud on s'embrouille parce qu'il y a tellement de formes de la relation d'objet qu'au bout d'un temps c'est une salade effectivement dont on peine à sortir - mais l'objet. Mais c'est ce que j'essayais de lui dire hier : il me semble que dans tous ses articles de doctrine dans tous ses travaux, à mon sens, le point le plus vif c'est que dans l'examen d'une psychose, vous avez toujours une corrélation qui est très difficile à accommoder intellectuellement et visuellement entre ce qui se passe du côté de l'objet, des objets de la psychose, et ce qui se passe dans ce que j'appellerais la question du Un.
Alors, je n'invente rien en disant ça. Vous savez que dans tous les séminaires centraux de Lacan - vous vous en rappelez on les a fait il n'y a pas si longtemps - sans arrêt, il met en relation le Un et le a. C'est à dire que Lacan passe des mois et des mois à nous expliquer qu'on ne peut pas penser le a sans le Un, le Un sans le a, Enfin bon, c'est tous les séminaires un peu mathématiques avant la topologie des nœuds, on se demande où il va, mais c'est parce que quand vous examinez un cas clinique - prenons le plus simple que vous connaissez tous, prenez Schreber - quand vous lisez Schreber, soit votre vocation va vous pousser à plutôt mettre en valeur - ce que Schreber fait beaucoup mieux que tout aliéniste - par exemple la marche des hallucinations. C'est un travail de doctrine sur l'hallucination, la question de l'objet, la question de l'hypocondrie. Alors il y a de très beaux travaux qui mettent ça en valeur, mais qui sont légitimes puisque Schreber lui-même le découpe, mais si vous faites ça, vous aurez beaucoup de mal par exemple à mettre en même temps en valeur une autre proposition qu'incarne par exemple un bouquin d'Allouch qui est sorti, qui est pas mal, où il dit : mais Schreber il est pas si fou c'est un théologien, il faut l'entendre avec sérieux. C'est à dire il écarte les questions de travail, il prend l'autre bord ; si je le prends du côté du Un théorique, on peut entendre son discours comme une contribution et il raconte ça très bien. La question n'est même pas de polémiquer, ça sert à rien, la question c'est que tous les cas cliniques, tous les cas cliniques d'un psychotique par effet de structure, en quelques sorte dialectisent mais disjoignent pour le praticien le bord de l'objet d'un côté - des objets si particuliers - et le bord de l'Un de l'autre.
Vous ne pouvez pas, sauf artificiellement, unifier - c'est pour ça que ça paraît des cartes forcées la clinique - parce que quand vous voulez tout relier, faire une narration de la totalité bah on vous dit oui c'est un superbe cas, mais personne n'y croit parce que vous ne pouvez pas être à tous les rangs de la diffraction de la psychose, ce n'est pas possible.
Et donc, dans ce qu'apporte Marcel, souvent je trouve que ce qui est intéressant, c'est d'accepter de suivre ou bien la longue marche des objets qui dans la psychose sont spectaculaires ; le traité des hallucinations, l'automatisme mental, le regard, la place de l'objet hypocondriaque, il y a toute une série d'autres objets incroyables que le psychotique là présente. Ou bien, mais ça c'est plus classique justement, c'est plus dans l'ordre de la paranoïa ; la marche du Un, ce que Freud appelait la tentative de guérison : le délire, la métaphore, Lacan dit la métaphore délirante par exemple, c'est quand même une solution paradoxale apparemment et donc métaphore délirante. Faire Un, alors comment ça se voit ? Il y a beaucoup de psychoses comme ça, faire Un au lieu de l'Autre par exemple pour les psychoses passionnelles, se livrer à la Jouissance de l'Autre, ce que raconte Schreber, enfin toute sa vie. Et donc vous avez évidemment ce travail du Un, donc la mégalomanie de certaines psychoses, enfin bon on va passer sur la clinique et sa variété, ses variantes, qui vont du bord des psychoses passionnelles avec difficulté jusqu'au Kretschmer. Et ça pose d'ailleurs des problèmes de relation parce que un Kretschmer, paranoïa sensitive, déjà c'est sensiblement différent d'une psychose passionnelle. Alors vous allez dire : même forclusion. Peut-être mais bon toujours est-il que ce sont des patients très, très différents dans la pratique clinique, donc il faut l'expliquer.
Et alors, tout à l'heure je l'ai dit, mais comme vous m'avez mis juste après les cas de Cotard ça me simplifie ; je crois qu'il y a aussi une terminologie que j'ai toujours prise sur les travaux de Marcel - mais c'est pareil il faut que vous l'entendiez entre guillemets - c'est ce que j'ai rappelé du terme de « mort du sujet », alors on peut appeler ça mort du sujet du fantasme, mort du sujet de l'énonciation, ou de la représentation, peu importe bon. Et je trouve que cette mort du sujet, vous la retrouvez effectivement, quand vous êtes soigneux, vous la retrouvez quasiment toujours au décours d'un travail de la psychose, soit de manière inaugurale comme chez Schreber, soit au long du cheminement d'une psychose.
Il y a un patient que je vois à mon cabinet maintenant très régulièrement, un patient qui a été hospitalisé, il alternait une douleur d'exister absolue, une forme de douleur à l'existence, une néantisation de sa présence à l'autre, une difficulté de se représenter la présence des autres, et donc une position comme ça proche d'une mort subjective qui était quand même très inquiétante. Ce qui est intéressant c'est qu'il trouvait la force en lui - parce que c'était un gars qui avait un idéalisme passionné - c'est à dire que tout d'un coup par la religion, par le syncrétisme religieux, il avait un souffle qui se reprenait, ce qui est très intéressant techniquement parce qu'il ne suffit pas de décrire, je veux dire comment on se met dans ces transferts ? Il avait beaucoup d'admiration pour la poétisation des textes religieux, il faisait un peu comme Meschonnic avec la Bible c’est-à-dire que le côté poétique du texte l'inspirait énormément, ce qui fait qu'en séance très fréquemment, il me proposait un bout de lecture poétique, et on travaillait un peu là-dessus. Voilà là la séance pouvait éventuellement décaler un peu ce précipice de la mort subjective qui le tiraille toujours. Je le vois deux fois par semaine mais on est toujours sur la corde raide avec lui.
Donc, je proposerais un peu ceci, c'est à dire qu'à partir des épisodes inauguraux qui font Big Bang comme ça, de mort de la représentation, il y a souvent dans une psychose deux voies qui s'ouvrent ; l'une qu'on pourrait appeler métaphorique, qui est effectivement le long travail des délires paranoïaques, et une autre voie que, par esprit de doctrine, j’appellerais métonymique, l'autre réponse serait les formes métonymiques de l'objet, les formes d'élation de la littéralité, même dans le petit cas que nous a raconté tout à l'heure Éva-Marie Golder chez l'enfant, le sens devenu mathématiquement indécidable voyez, comme on le voit dans ces fuites des idées.
Et là, à mon avis, ces formes de forclusions touchent plutôt en priorité au registre de l'imaginaire. Je crois qu'effectivement il y a des troubles précoces qui touchent à la catégorie de l'imaginaire et qui rendent compte de cette élation de la littéralité. Le sujet devient alors, comme Marcel l’a toujours raconté, pur effet de la pulsionnalité de l'autre, il se fond, pour reprendre la très belle remarque d’Éva-Marie, il se fond dans la couleur de l'autre. Vous voyez, c'est pas des métaphores ça, c'est pas une clinique métaphorique, c'est une clinique analogique des couleurs hein.
Et donc, Thatyana pourra en parler mieux que moi, le champ proxime des ivresses et des addictions, je veux dire qu'est-ce qui se passe cliniquement quand un psychotique rentre par préférence non pas dans le délire mais dans le champ successif de la marche addictive par exemple ? Vous voyez, à mon avis c'est un glissement métonymique plutôt. Donc pour l'instant au point où j'en suis de mes propositions de travail, je m'orienterais plutôt comme ça : vaste champ métaphorique où la question du Nom-du-Père s'impose, et puis je vous pose la question de ce vaste champ métonymique où là il faudrait quand même faire des précisions topologiques d'ampleur et qui me semble pour beaucoup toucher à des formes de trous dans l'imaginaire, mais peut-être pas que, ou bien des formes combinées comme on voit souvent mais qu'il faudrait décrire.
Alors je termine : pourquoi, à Ville-Evrard, mes collègues qui préparent à nouveau une journée ont-ils remis au travail - alors qu'on en parle sans cesse - la fonction de l'écrit dans la psychose. C'est un peu la bouteille à l'encre hein, là on en a parlé avec Joyce, pourquoi - voyez ça aussi c'est intéressant - pourquoi sans arrêt la question de la littéralité revient comme bouée de travail, de sauvetage aussi ? Je pense que c'est à cause de la question que je viens de situer, c'est à dire que, s’il est vrai que l’on peut penser notre travail, y compris dans la psychose comme un dégraffage entre métaphore et métonymie, s’il est vrai que la clinique emprunte les voies de ce dégraffage sous des formes très différentielles, vous n'avez pas d'autre accès à cette disjonction pragmatique que les formes par exemple de littéralités utilisées par les ateliers d'écriture comme on en fait partout, comme les ateliers de poésie, éventuellement le théâtre enfin bon.
C’est-à-dire, comment là pouvez-vous renouer, même de manière artificielle avec cette jonction ? Que par les travaux qui se font beaucoup évidemment dans le champ de l'enfant, y compris par le dessin qui est écrit, le dessin c'est une forme d'écriture.
Vous voyez donc, je crois que ça m'a toujours étonné combien dans tous ces services, la littéralité, le travail sur la politisation de la littéralité était absolument essentiel, parce que vous n'avez pas d'autre jonction possible pour nouer même de manière symptomatique ce champ de la métaphore et de la métonymie qui vont en s'écartant. Je trouve que ça, c'est un travail de transfert - parfois collectivisé dans les services - mais de transfert très important.
Voilà ce que je pouvais vous amener aujourd'hui, prenez le comme des moments de mon travail de recherche, pour un peu ouvrir la doxa comme à mon sens il faut essayer de faire de temps à autre.
Merci.
Auditoire : Applaudissements.

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