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Intervention sur "Deuil et Mélancolie"

ROSSFELDER Jean-Pierre
Date publication : 04/12/2014
Dossier : Dossier de retour des journées - Bipolaire. Vous avez dit bipolaire ?

 

Il est légitime, dans des journées cliniques consacrées à la psychose maniaco-dépressive de revenir à ce que Freud nous en a dit dans son article princeps ‘’Deuil et Mélancolie ‘’. Je remercie les organisateurs de me donner l’occasion de le faire devant vous.

L’article de Freud date des premiers mois de 1915 et est écrit alors que des échanges entre lui et Abraham ont lieu sur le même sujet. Nous sommes au début de la grande guerre et ses fils sont au front. Soulignons aussi que ce texte est le dernier texte de ceux qui devaient être rassemblés dans un volume, jamais constitué, concernant sa métapsychologie. C'est aussi, la première fois, que le deuil est pris comme objet de recherche. Il nous a fallu Freud, pour parler du Deuil. Et, voyez, de nos jours, il semble disparaitre lui aussi, comme la manie et la mélancolie des mots prononçables.

Il se trouve que, lisant couramment l’allemand, sans toute fois en avoir une pratique orale, ne pouvant plus lire Freud en français, j’ai été amené, pour faire entendre ce que je voudrais vous dire à faire ma propre traduction de ce texte.

Baigner ainsi dans les phrases de Freud apporte d’étranges découvertes. Et d’abord je voudrais souligner ce que j’appellerais la violence de ce texte, c’est un texte poignant, angoissant même. Freud y lutte, tisse une toile pour saisir quelque chose qui détermine son écriture, mais qui échappe à chaque cellule qu’il tisse, qui échappe au moins à tous les sens qu’il produit.

Vous savez que Freud a été récompensé pour son style par la plus haute distinction en Allemagne, le prix Goethe, mais vous savez aussi combien il est difficile de le rendre limpide en français.

De la lutte engagée avec ce texte, déjà son vocabulaire témoigne : « le moi dans la mélancolie, dit-il, est probablement tué ( erlegen ) », c’est à la chasse abattre un animal, il est dompté dans la manie, ( bewältigen ) c’est aussi terrasser, il est question d’assaut, de triomphe de mort. Vient aussi ( erschlagen ), abattre, assommer, tuer. Et nous pourrions encore trouver bien d'autres occurrences. Ça ne plaisante pas, et cette violence, me semble-t-il, n'est pas à mettre en rapport avec la guerre environnante mais bien avec ce dont il traite. C’est pour tout dire un vocabulaire de traque, mais à la chasse on traque quoi ?

Et c’est aussi dans ce texte qu’il dit en passant qu’entre la ménagère travailleuse et vertueuse, et celle qui ne fait rien, c’est la première qui est bien plus susceptible de sombrer dans la mélancolie. Chez Freud la vertu ne paie

Mais plus étrange encore, vous savez que Freud va tenter de rendre compte des choses (die Sachen) en utilisant le point de vue économique de sa métapsychologie, alors je vous donnerai deux exemples qu'il me semble utile de souligner : le fameux ( Selbsteinschätzung ) autoévaluation, l’évaluation de soi-même du mélancolique et que Freud utilise à deux reprises a aussi et principalement le sens de déclaration de revenus en allemand ! Le verbe ( erlegen ), que j'ai déjà cité, le moi tué de la mélancolie, a aussi plus particulièrement en autrichien le sens de payer, de s'acquitter d'une somme d'argent.

Vous voyez comment l'économique traverse de bout en bout le texte de Freud, j'y reviendrai, et que sa ronde rend beaucoup plus compte de ce qu’il nous indique, de ce qui le guide, de ce qu’il pressent, que humeurs, sentiment de soi-même, auto-accusations, etc.... que certes il ne néglige pas, les consigant avec cette précision et concision qui n'appartiennent qu'à lui, mais le fil rouge est ailleurs, c’est du côté économique qu’il le tient..

Mais pour commencer écoutons cette façon extraordinaire qu'il a de situer le problème :

« Quand il se dépeint, dans cette autocritique exacerbée, comme un homme (Mensch) petit, égoïste, injuste, dépendant, qui toujours s’efforce de cacher les faiblesses de son être, il doit alors s’être approché suffisamment de notre science sur la connaissance de nous-mêmes, et il faut seulement nous interroger : pourquoi doit-on d’abord, être malade, pour accéder à une telle vérité ? ».

Vous voyez, la vérité de ce qu’on est, nous dit Freud, est le mélancolique. Ce n'est pas rien, et c'est aussi une des premières indications, et la structure même du texte nous donnera les suivantes, qui nous explique que le 13 octobre 1972 à Louvain, Lacan puisse dire : « si j’ai un jour inventé ce que c’était l’objet petit a, c’est que c’est écrit dans Trauer und Melancolie. ».

Alors il serait fastidieux de reprendre ici toutes les thèses du texte. Mais je vais tenter de vous montrer que s’appuyant sur le deuil pour expliciter la mélancolie, Freud à chaque fois insatisfait, sentant que quelque chose lui échappe, reprend son tissage par un autre bord, qui tout aussitôt lui échappe.

* Prenons le problème, effectivement central de l’objet :

Pour le deuil il va nous dire :

- « Le deuil est régulièrement la réaction à la perte d’une personne aimée ou d’une abstraction portée en sa place comme patrie, liberté, un idéal. ».

- « rien de la perte n’est inconscient.»

- « c’est la perte réelle, la mort de l'objet. ».

Puis lorsqu’il aborde la mélancolie, que se produit-il :

- « la perte d’un objet aimé » se transforme en « la perte est de nature plus idéelle. L’objet n’est peut-être pas réellement mort mais il s’est trouvé perdu en tant qu’objet d’amour » puis il dit : « on croit devoir maintenir l’hypothèse d’une telle perte mais on ne peut reconnaître distinctement ce qui fut perdu » assure que « le malade sait vraiment qui il a perdu, tandis qu’il ne sait pas ce qu’il a en cette personne perdu, il ajoute que « la perte d’objet est retirée de la conscience » parle alors de « la perte inconnue de la mélancolie » et constate : « Par analogie avec le deuil nous devrions conclure qu’il a souffert d’une perte quant à l’objet, de ses propres dires ressort une perte quant à son moi. » pour arriver à la formule : « la perte d’objet fut transformée en une perte du moi » et que : « la mélancolie dépassent le cas clair d’une perte par la mort. »

Tous ces glissements sont remarquables. Car nous pourrions alors poser la question : qu’est-ce que la perte d’un objet qui n’aurait pas de représentation ? Cette perte n’équivaut-elle pas à sa présence ?

* Le deuxième caractère auquel il s’attache pour la mélancolie est :

« la régression de l’investissement d’objet au narcissisme, appartenant encore à la phase orale de la libido»

Sa démonstration se fait en trois temps :

- Deuil et mélancolie partagent les mêmes traits sauf en ce qui concerne le sentiment de soi, uniquement atteint dans la mélancolie.

- Une partie du moi s’oppose à l'autre, une instance se détache : la conscience morale

- C’est une constellation d’états d’âme de révolte (contre l’objet) qui fut ensuite transformée par un certain processus (en retour) en contrition mélancolique.

- Ce processus s’explique par le fait que la libido levée de l’objet, libre « ne fut pas déplacée sur un autre objet mais au contraire retirée dans le moi. Là elle ne trouva pas n’importe quelle utilisation mais servit au contraire à établir une identification du moi avec l’objet abandonné. L’ombre de l’objet tomba ainsi sur le moi lequel ne pus être jugé alors comme objet, comme objet quitté, que par une instance particulière. De cette manière la perte d’objet fut transformée en une perte du moi, le conflit entre le moi et la personne aimée en une division ( / redoublement ) ( Zwiespalt ), entre critique du moi et moi transformé par identification. ».

Vous voyez que Freud est à deux doigts de nous dire qu’il n’y a plus de moi (si nous tenons compte de ma remarque précédente), il dit textuellement : « la perte d’objet fut transformée en une perte du moi ». C’est un processus imaginaire, cette régression narcissique mais quand il nous précise, s’appuyant sur cet autre texte métapsychologique : ‘’pulsions et destins des pulsions’’ qu’il s’agit du narcissisme originaire, invoquant alors la phase cannibale de la libido et l’incorporation de l’objet par dévoration, il touche me semble-t-il au Réel.

Je voudrais simplement à nouveau souligner, combien Freud traque son sujet au plus près, que les détours qu’il prenne soient justes ou faux finalement importe peu, puisqu’avec les outils dont il dispose et qu’il s’est forgé le lacet se referme.

Remarquons que c’est le seul point de son texte, central, sur lequel, contrairement à tous les autres il ne reviendra pas comme nous le verrons il ne fera que le compléter.

Et je voudrai faire résonner à nouveau ce même point lorsqu’il le formule de la façon suivante : « Ainsi dans la régression au choix d’objet narcissique l’objet a été à vrai dire supprimé, mais pourtant, celui-ci s’est montré plus puissant que le moi lui-même ». Vous voyez, l’objet n’est pas présent, mais il est plus fort que tout le reste, c’est une devinette ob-scène. C’est là qu’on voit à quel point l’espace euclidien, il faudrait dire plutôt affine, gène Freud aux entournures.

C’est alors qu’il propose, laissant pour le coup complètement tomber la conscience morale timidement introduite pour rendre compte des auto-accusations du mélancolique, comme troisième caractère, la notion d’ambivalence à partir de laquelle il va accrocher tout ses derniers développements.

Et pour commencer, dit-il : « Ce conflit d’ambivalence, tantôt d’origine plus réel, tantôt d’origine constitutive n’est pas à négliger dans les causes de la mélancolie. ».

Je passe ici sur le rapprochement qu’il fait, sans doute inspiré par Abraham, avec la névrose obsessionnelle et retient le point qui me semble central : « l’objet a fuit dans l’identification narcissique, alors la haine se manifeste dans cet objet de remplacement, en l’insultant, le rabaissant, le faisant souffrir, et gagnant à cette souffrance une satisfaction sadique. », il parlera même de jouissance.

Et c’est ainsi qu’il complète la formule précédente : « Ainsi l’investissement d’amour du mélancolique pour son objet a subi un double destin, en partie régressé à une identification, pour l’autre, mais sous l’influence du conflit d’ambivalence, retraduit au stade qui lui est le plus proche du sadisme ».Ce qui va lui permettre de parler du suicide chez le mélancolique, il se traite comme un objet dit-il et de remarquer qu’aussi bien : « dans l’extrême état amoureux que le suicide, le moi sera dominé par l’objet, bien que par des voies totalement différentes. ».

On touche encore ici du doigt que c’est l’objet qui parle dans la mélancolie, mais aussi que ces ‘’voies différentes ‘’ nécessitent pour s’expliciter une topologie ou les nœuds de Lacan.

Toute la fin de l’article est vectorisé par la remarque qu’il fait alors, à partir du travail que fait le deuil, on pourrait parler du travail qui absorbe le mélancolique, mais il assène une nouvelle fois que : « La compréhension économique du déroulement nous échappe ici comme là. ».

En venant alors la manie il constate qu’il a : « Deux points d'appui, le premier une impression psychanalytique, l'autre, il faut bien le dire ainsi, une expérience économique commune. ».

Les analystes nous disent c’est : « le même complexe, celui qui a probablement tué ( erlegen ) le moi dans la mélancolie tandis qu’il l’a dompté ou écarté dans la manie.»

L’expérience commune, c’est celle du triomphe qui ne peut s’expliquer qu’économiquement :

« dans la manie le moi est obligé d’avoir surmonté la perte de l’objet, (ou le deuil quant à la perte ou peut-être l’objet lui-même) et alors, la somme totale de contre-investissement que la souffrance douloureuse de la mélancolie avait attirée hors du moi et liée à soi, est devenue disponible. »

Seulement, et il faut tout de même remarquer cette façon implacable qu’a Freud de s’arrêter devant les faits, de quel qu’ordre qu’ils soient, et de se lancer à soi-même, mais alors, dans le deuil, à sa fin, pourquoi ne se produit-il pas quelque chose d’analogue à la manie ?

Nous assistons alors dans la fin de l’article à un feu d’artifice de tentatives pour rendre compte, du travail du Deuil et de la Mélancolie et des instances dans lesquelles il s'opère, tentatives je dirais presque tragiques, tant Freud tourne, retourne, traverse, sans trouver de critères véritablement distinctifs.

- Première thèse : « pas une seule fois nous n’avons pu dire par quel moyen économique le deuil réalise sa tâche. », Posons l’hypothèse que dans le deuil la séparation de la libido, de l’objet se fait souvenir par souvenir, situation d’attente par situation d’attente jusqu’à la destruction complète de l’objet et cette lenteur fait que la dépense exigible pour ce faire est à la fin dissipée.

Constatons au passage l’inexorable de la destruction de l’objet, pour Freud, dans le deuil. Ce n’est pas rien.

- Deuxième thèse : Freud s’étonne soudain, mais le point de vue topique ! Dans la mélancolie dit-il : « la représentation (de chose) (Ding-) inconsciente de l’objet a été quittée par la libido. Mais en réalité cette représentation est remplacée par d’innombrables impressions singulières (traces inconscientes de celles–ci) et l’exécution du retrait de la libido ne peut être le processus d’un moment, au contraire, certainement comme dans le deuil un procès de longue haleine. »

Il y aurait beaucoup à dire mais ce n’est donc pas là que nous trouverons l’explication à la question posée.

- Troisième thèse : La mélancolie se complique du conflit d’ambivalence. « Il se noue donc dans la mélancolie une quantité de combats isolés pour l'objet, dans lesquels luttent entre eux haine et amour, l’une pour séparer la libido de l'objet, l’autre pour maintenir, face à l'assaut, cette position de la libido. » et ces combats se passent « dans l'inconscient, dans le royaume des traces de souvenirs des choses (Sache) »

- Quatrième thèse : « C'est justement là que se déroulent aussi dans le deuil les tentatives de séparation mais dans ce dernier il n'y a aucun empêchement à ce que ces processus poursuivent le chemin normal, par le Vbw, jusqu'à la conscience. »

- Cinquième thèse : « Ce chemin est barré au travail mélancolique . »

Et finalement on peut dire que Freud conclut en disant, le travail est le même dans les deux cas mais dans le deuil il peut passer au conscient alors qu’il reste inconscient dans la mélancolie.

Je dois dire qu’il est assez émouvant de voir Freud en quelque sorte jeter l’éponge et j’espère vous avoir montrer tous les tours et détours qu’il a fait pour fermer un peu plus ce lacet, qui certes reste vide mais d’indiquer la place.

Il termine par le tiers exclu, et finalement n’a pas tort si l’on veut bien se rappeler ce que j’ai dit de la perte : Deuil et Mélancolie ont en commun perte d’objet et ambivalence, ce qui les distingue est donc le troisième, régression de la libido dans le moi.

Faut-il qu’il fût fatigué de la traque, pour n’avoir pas vu, mais c’est anecdotique, que quatre paragraphes au-dessus il avait attribué l’ambivalence, uniquement à la mélancolie.

Ce texte est bien sûr essentiel, car il fait surgir en quelque sorte l’objet a, et la topologie comme nécessaire, mais il révèle aussi quel coût Freud a payé pour ces surgissements et donc, ce que nous lui devons.

J’aurais bien envie de dire pour terminer, que cet économique qu’il traque partout dans son article il n’arrive pas à en faire cercle, celui du symbolique.

Lacan a déjà posé R S I, quand parlant d’Hamlet et de tous ces deuils expédiés il évoque : « le trou dans le Réel provoqué par une perte véritable, cette sorte de perte intolérable à l’être humain qui provoque chez lui le Deuil. » et ajoute : « Ces rites par quoi nous satisfaisons à la mémoire du mort, qu’est-ce ? si ce n’est l’intervention totale, massive de l’enfer jusqu’au ciel, de tout le jeu symbolique. »

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