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Introduction aux Journées sur la bipolarité

FLORENTIN Thierry
Date publication : 04/12/2014
Dossier : Dossier de retour des journées - Bipolaire. Vous avez dit bipolaire ?

 

Bipolaire, vous avez dit Bipolaire... Comme c'est bi-polaire...

Voilà un terme que, dans sa scansion tout du moins, Freud n'aurait peut-être pas récusé d'une manière formelle.

Car Freud manifestera tout au long de ses écrits pour ces deux expressions de la folie que sont la manie et la mélancolie un certain embarras, et ne semble pas toujours avoir d'objection à les présenter en opposition, voire en symétrie.

Ses textes d'ailleurs ne sont pas si nombreux.

Si l'on met à part le manuscrit G, lettre à Fliess qui date de 1895, où il n'est guère évident de savoir si Freud parle de la mélancolie en terme de maladie, ou de vague à l'âme au sens des Romantiques, il semble naviguer de l'un à l'autre, il y a bien sur, Deuil et mélancolie, achevé de rédiger en mai 1915, un mois à peine après avoir terminé Les considérations sur la guerre et la mort.

Psychologie collective et analyse du moi, et notamment le chapitre sur l'identification, le chapitre VII, ainsi que le chapitre XI, Un stade dans le Moi, publiée une première fois en 1921, et remaniée en 1923.

Enfin, on retrouve une dernière élaboration dans la toute fin du Moi et du ça, 1922-1923 également,dernier chapitre, chapitre 5,où il aborde la mélancolie à propos de la question plus générale des relations entre le surmoi et la pulsion de mort. Le surmoi du mélancolique fait régner dans le Moi, écrit il, la pure culture de la pulsion de mort, mort vers laquelle il finit généralement par l'entrainer.

De la théorie freudienne, nous pouvons en retenir ceci:

La douleur mélancolique est douleur de la perte. Perte d'objet, écrit-il, soustraite à la conscience, à la différence du deuil, dans lequel rien de ce qui concerne la perte n'est inconscient.

Le mélancolique ne sait pas ce qu'il a perdu.

Quant au constat d'un Moi mélancolique prodigieusement appauvri, consumé, il sera à l'origine de son fameux: "L'ombre de l'objet est retombée sur le Moi".

Une partie du Moi, séparée par clivage, l'instance morale, critique et s'acharne sur l'autre partie, vers laquelle a basculé l'objet aimé et retiré de la libido, partie ainsi identifiée à ce moi en désamour.

Pour présenter la manie, Freud ne se montrera pour finir guère satisfait de cette logique causale où son explication de la mélancolie l'a embarqué:

Dans la manie, le Moi aurait surmonté la perte de l'objet, et le montant de contre investissement que la souffrance douloureuse de la mélancolie avait tiré à elle, ainsi redevenu disponible, serait à l'origine de l'élation et de la libération maniaque.

"Cette élaboration a bien l'air plausible", écrira il, mais cette imprécision lui fait émerger, écrit il encore, "plus de questions et de doutes nouveaux que nous ne pouvons donner de réponses".

Provisoirement, Freud déclare forfait.

Mais il ne renonce pas. Et c'est dans le chapitre sur l'identification de Massenpsychologie qu'il revient une fois encore sur cette question de la mélancolie: Cette part du Moi si cruelle envers son alter, faisant rage contre elle, cette conscience morale si critique, nous pouvons l'identifier, c'est l'Idéal du Moi, héritier du narcissisme originel, auquel le mélancolique a succombé, et dont le maniaque est quant à lui venu à bout, en levant triomphalement ses exigences et le refoulement pulsionnel.

Hélas, cette simplicité ne lui apporte pas plus satisfaction; au chapitre XI de Massenpsychologie, sous-titre Un stade dans le Moi, il reconnait dialectiquement les difficultés sur lesquelles il bute à travers l'évocation du passage de la manie à la mélancolie, et qui fait pour lui énigme: "Le fondement de ces oscillations de l'humeur spontanées est donc inconnu: la pénétration dans le mécanisme du relais d'une mélancolie par une manie nous fait défaut. Ces malades seraient alors ceux pour lesquels devrait être valable notre supposition que leur idéal du moi est dissous temporairement dans le moi, après avoir régné préalablement avec une certaine rigueur."

"Sur le terrain de notre analyse du moi, continue t il, il n'est pas douteux que chez le maniaque, moi et idéal du moi ont conflué, si bien que la personne dont l'humeur de triomphe et d'auto-félicité n'est perturbée par aucune autocritique peut se réjouir de la disparition des inhibitions, des égards, et des autoreproches. Il est moins évident, mais pourtant tout à fait vraisemblable, que la misère du mélancolique est l'expression d'une scission tranchée entre les deux instances du moi, dans laquelle l'Idéal excessivement susceptible met au jour sans ménagement dans le délire de petitesse et dans l'auto-rabaissement sa condamnation du moi. La seule question est de savoir si l'on doit chercher la cause des relations modifiées entre moi et idéal du moi dans les révoltes périodiques contre la nouvelle institution ou si l'on doit en rendre responsable un autre état des choses. "

État des choses, avouera t il plus loin, après avoir parlé de son incapacité à expliquer d'une manière satisfaisante le passage ou le revirement de la manie en mélancolie et réciproquement, "passablement opaque".

Et ce n'est qu'à la toute fin du Moi et du ça, sans lever pour autant le moindre voile sur cette opacité, qu'il introduit dans la mélancolie, à côté de la pulsion de mort, l'angoisse de mort, angoisse, qui n'admet, écrit il, chez le mélancolique qu'une seule explication, à savoir que le moi s'abandonne lui même parce qu'il se sent haï et persécuté par le sur-moi, un sur moi qui fait rage contre le moi avec une violence sans ménagement, au lieu d'en être aimé.

Si Freud s'égare ainsi dans les tourments de la deuxième topique, sans jamais arriver à trouver la lumière, c'est dira Lacan, parce qu'il lui manquait l'objet a.

Et pourtant, Lacan aura à plusieurs reprises l'occasion de dire qu'il n'aura jamais eu qu'à se baisser pour ramasser ce qu'il y avait à saisir chez Freud, notamment ce qui sera, affirme t-il, sa seule invention, l'objet a dans Deuil et Mélancolie.

Lacan ne prendra pas ces questions frontalement, il les prendra par un autre bord, celui plus général des psychoses, et bien que nous n'ayons de lui que peu d'indications spécifiques, celles ci, même rares, nous sont précieuses.

Ce petit passage, à l'occasion d'une interview réalisée par le cinéaste Benoit Jacquot, en 1974, Television.

1974, il s'agit d'une année-charnière, puisque c'est l'année où démarrent les séminaires qui ne se consacreront plus qu'à la topologie borroméenne jusqu'à la fin de l'enseignement de Lacan.

Les non dupes errent, d'abord, puis à la rentrée de Novembre 1974, RSI.

Ce passage est un des plus difficiles à saisir de Television, et c'est par le biais de l'affect que Lacan prend l'affaire.

"La tristesse, dit il, on la qualifie de dépression, à lui donner l'âme comme support. Mais ce n'est pas un état d'âme, c'est simplement une faute morale, comme s'exprimait Dante, voire Spinoza. Un pêché, ce qui veut dire une lâcheté morale, qui ne se situe en dernier ressort que de la pensée, soit du devoir de bien dire, ou de s'y retrouver dans l'inconscient, dans la structure. Et ce qui s'ensuit, pour peu que cette lâcheté, d'être rejet de l'inconscient, aille à la psychose, c'est le retour dans le réel de ce qui est rejeté du langage; c'est l'excitation maniaque par quoi ce retour se fait mortel."

En convoquant la faute morale, si chère à Saint Thomas d'Aquin, et en l'associant à Dante et à Spinoza, pour qui la tristesse était une lâcheté non contre la foi, mais contre la raison, c'est d'éthique dont parle Lacan, et comprenons que Lacan jette ici les linéaments d'une nouvelle éthique, justement, radicale, une éthique que l'on pourrait qualifier de borroméenne, celle du bon nouage et du bon serrage.

Pour Lacan, la lâcheté concerne les trois ronds, du Symbolique, du Réel et de l'Imaginaire, dès lors que leur nouage, censé serrer, enserrer, servir et asservir l'objet, donne du mou, lâche et se relâche, laissant celui ci, l'objet à la dérive. La nouvelle éthique promue par Lacan concerne moins le gay scavoir, procurant une joie sans reste à celui qui s'y tient, auquel il fera allusion une ligne plus loin, que le bon serrage de l'objet, au carrefour du langage, de la pulsion, et de l'affect, pour celui qui ne peut souffrir que d'être affecté que de sa structure.

De n'être plus coincé dans ce carrefour, il en devient pour reprendre un terme de Charles Melman "présence réelle d'un objet réel".

Et tout fout le camp.

Un autre petit passage à propos de la manie, dans un séminaire tenu dix ans plus tôt, le séminaire sur l'Angoisse, y retrouve la même veine.

Dans la leçon du 3 Juillet 1963, plus précisément: "Dans la manie, dit Lacan, c'est la non-fonction de a qui est en cause. Et non plus simplement sa méconnaissance. C'est le quelque chose par quoi le sujet n'est plus lesté par aucun a, qui le livre quelquefois sans aucune possibilité de liberté à la métonymie infinie pure et ludique de la chaine signifiante.

Ainsi, pour Lacan, manie et mélancolie ne dérogent pas à sa théorie générale des psychoses, qui doit suffire à s'y repérer dans la structure.

Il revenait à ses élèves d'en déplier les spécificités.

Marcel Czermak a montré comment l'échec de la découpe phallique de l'objet qu'entraine ordinairement l'opération du Nom-du-Père produit chez ces patients un corps démuni d'orifices spécifiés, collabés, interchangeables ou tout simplement absents.

Mais c'est dans Patronymies, et plus particulièrement dans l'article Oralité et Psychose que nous trouvons des indications sur le destin de l'objet chez le maniaque et chez le mélancolique lorsque celui se retrouve livré à la lâcheté du nouage.

Et aussi un certain nombre de questions cliniques et théoriques qui remettent en cause les formules psychiatriques traditionnelles les plus répandues sur la manie et la mélancolie.

Est il par exemple encore possible de parler de désinhibition ou de libération des pulsions dans la manie, alors que celles ci sont désintriquées, voire disparues?

Peut on évoquer chez le maniaque la fuite des idées, alors que celui ci fait face à la débandade absolue de la batterie signifiante de lalangue?

Le maniaque est il vraiment, comme l'écrit Henry EY à la suite de Binswanger, der Grosse maulig, le grand gueulard, ludique, et vociférant, alors qu'il se trouve au contraire aux prises avec la grande gueule cannibalisante de l'Autre, à la merci de son étrange festin qui n'est autre que lui même, Autre constitué de tous les orifices à la fois, déspécifiés et collabés en un seul, qui dans le même temps le bouffe, le cause, l'observe, le chie et le féconde.

Est il bien vrai que "l'ombre de l'objet soit retombée sur le Moi", alors que chez le mélancolique, toute trace de moi a disparu, et qu'il ne persiste plus qu'un objet a envahissant, abjection du monde? Ou bien faut il renverser la formule, comme le fait Marcel Czermak non sans humour: "Du moi, il ne reste plus qu'une ombre".

Et puis, enfin, peut on encore dire que la manie est l'envers de la mélancolie? Ou faut il convoquer à ce propos de la réversion la paranoïa, dans laquelle le sujet prête à l'Autre, ou lui suppose, dans un mouvement projectif, l'objet qui parle en clair chez le mélancolique?

Quant à l'usage même de ces termes même, que devons nous en faire? Faut il les conserver, dans leur spécificité tierce, Manie d'un côté, Mélancolie d'un autre, Psychose maniaco-dépressive, voire quarte si l'on suit Cotard qui revendiquait l'autonomie du syndrome de perte de la vision mentale, avec sa symptomatologie délirante intemporelle et corporelle si curieuse, et dont Jorge Cacho a fourni une étude si éclairante et lumineuse, dont on ne peut que déplorer qu'elle n'ait pas pourtant pas diffusé, ainsi que le colloque qui y fut consacré il y a vingt ans par l'Association alors freudienne internationale, au delà du cercle restreint que nous sommes?

Car s'il est bien une polarité qui doit nous affecter, c'est bien celle-ci, celle du règne sans partage du tout-biologique, sinon du tout génétique en psychiatrie.

Mais qu'aurions nous à proposer, autre qu'une grammaire de la clinique de l'objet, de sa découpe, et de sa distribution au sein d'une clinique borroméenne, qui prendrait son appui général de la doctrine lacanienne des psychoses, et se déclinerait en fonction de la spécificité de chacune?

Rien d'autre et pourtant, l'essentiel.

Ou pour le dire comme Lacan, dans son séminaire sur Le Sinthôme, amené à évoquer, je le cite, l'élation dont on nous dit qu'elle serait au principe de je ne sais quel sinthome que nous appelons en psychiatrie la manie".

"Je ne sais quel sinthome".

Il n'est pas dit que la Manie et la Mélancolie n'aient plus rien à nous apprendre que nous ne saurions déjà sur la psychose, et que nous ayons à gagner de l'abandon et du démembrement de ces entités cliniques au profit d'une je ne sais quelle clinique moderne de l'humeur.

D'où le titre de ces Journées.

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