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La langue : une question qui divise

FARGES Nicole
Date publication : 28/11/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées - Le bébé dans tous ses états

 

Comme tout bébé, le bébé dit sourd, après le diagnostic, est parlé par ses parents, sa mère. Il est, comme on dit, dans un « bain de langage ». Mais je m’arrête sur l’eau du bain : il s’agit de questionner ce qu’il en est de la langue maternelle de l’enfant sourd. On parle toujours de langues en surdité. On parle peu de langue maternelle : le maternel de la langue chute parce qu’il pose problème. Si le bébé entendant prend progressivement la parole dans cette eau de langage qui s’écoule quotidiennement, le recouvre et laisse des traces signifiantes, le bébé sourd est dans une situation très particulière : c’est la seule situation humaine qui ne permet pas une transmission « naturelle » de la langue maternelle.

Naturelle versus maternelle : voici nommés les signifiants qui divisent. Qu’est ce qu’une langue naturelle celle qui serait du côté de la LSF ? Qu’est ce qu’une langue maternelle ? Nous sommes dans un champ singulier (original) car aucun bébé au monde ne rencontre cette situation. La question de ce qui est « naturel » est d’ailleurs complexe et nécessiterait de longs développements. Et les professionnels de se diviser, depuis des siècles (on se souvient du congres de Milan en 1880) entre partisans de la LSF et partisans de la langue orale toujours dans l’optique du souverain bien de l’enfant et de ses parents. Car il s’agit toujours de faire entrer l’enfant sourd dans la langue, quelle qu’elle soit, c'est-à-dire de le décompléter pour qu’il appartienne à la communauté des hommes. Parler c’est perdre la completude originelle. Celui qui ne parle pas n’est pas humain : il est du côté de l’animal, du sauvage. Celui qui parle mal est du côté du barbare, au sens grec du terme, celui qui parle mal la langue. Le bébé sourd serait-il un peu notre enfant sauvage, notre barbare mais aussi l’infans en nous, celui qui ne parle pas encore ? Notre travail est donc une œuvre d’humanisation qui vient nous chercher au plus profond de notre monde inconscient mais agissant. C’est d’autant plus dérangeant et violent que ce qui est à l’œuvre, dans l’ombre, est très singulier et très refoulé, en lien avec nos histoires individuelles d’enfance et de parole.

Ceci éclaire le fait que le monde de la surdité est un monde de violence et de passion, depuis des siècles et sans fin. Un monde dans lequel la langue, que ce soit la langue orale ou la langue des signes est objectivée, coupée de ses enjeux pulsionnels et coupée de la référence à l’Autre. Un objet que l’enfant sourd devrait « acquérir » sans prendre en compte la question de la transmission et de l’origine de celle-ci. Car aucune langue ne nous appartient : elle nous vient toujours de l’autre.

Pour revenir à cette opposition langue naturelle/langue maternelle du bébé sourd, il faut donc dépasser le point de vue sur les langues et se poser la question de la transmission de la langue et donc des acteurs en présence.

J’ose une proposition caricaturale pour faire entendre ce dont il s’agit :

Du côté de la langue orale transmise par la mère, langue maternelle donc, « on sauve la mère ». Du côté LSF, langue naturelle, « on sauve l’enfant ».

Ce que je souhaite souligner, c’est que l’entrée de l’enfant sourd dans la langue ouvre forcément sur un paradoxe, sur une aporie, difficile à élaborer et, à mon sens, difficile à dépasser :

- du côté de l’oralisme, le registre est celui de l’identification : faire du même, et en particulier la même langue maternelle entre mère et enfant. L’oralisme soigne le narcissisme maternel et parental. La langue originaire, celle du babil et des lallations, en particulier, peut y retrouver sa place dans une transmission plus « naturelle » pour une mère. Quelques mots sur la langue maternelle : les grands écrivains sont là pour nous en dire l’importance en particulier ceux qui comme Canetti ou Beckett se sont débattus avec plusieurs langues. Chaque sujet s’enracine dans sa langue maternelle. Il va y trouver sécurité, protection et confiance. Il va l’habiter à sa façon. Il va inventer son propre idiome et pouvoir créer, à même la langue, poésie, mots d’esprit, littérature. Il va y rencontrer l’autorité parentale et l’ordre de la loi. La langue maternelle structure l’être. Mais il y a une tension inhérente au projet quant à l’enfant sourd : y trouve-t-il toujours son propre compte quant à sa différence ? Il est un exilé à demeure, étranger à la langue de la mère. Clinique d’un exil précoce, trop précoce. Peut-il, en temps utile, c'est-à-dire dès 18 mois prendre la parole à son tour ? Inventer, créer ? L’eau du bain, lui est-elle assez accessible pour permettre l’inscription des signifiants maternels ? On voit encore trop d’enfants sourds qui arrivent vers 3/4 ans à l’école sans langue construite ce qui n’est pas sans effet sur leur affectivité et le développement de la pensée.

- Du côté LSF, langue qui serait « naturelle » pour l’enfant sourd, « on sauve l’enfant » mais que deviennent les parents ? Il nous faut penser la violence faite aux parents par la LSF. Cette langue étrange, qui arrive par la bande, hors désir parental, apportée par des étrangers peut-elle être « soignante » pour l’enfant quand elle agresse la mère et le père ? Rappelons la destitution pour la mère de son statut de porte-parole de l’enfant, de son statut de passeur de langue qui fonde la relation mère -enfant. Il y aurait une injonction douloureuse : perdre sa langue pour le bien de son enfant sourd. La situation est paradoxale : ce qui ferait du bien à l’enfant, fait violence aux parents.

Il est évident que père et mère peuvent apprendre la LSF au même titre. Mais comment vont-ils accepter de redevenir des élèves en parole pour apprendre la LSF ? Comment acceptent-ils de ne pas transmettre leur langue maternelle ? Quid de leur narcissisme ? Comment le père peut-il se faire entendre, exercer sa fonction dans une situation fortement disqualifiante ? Je parle là du niveau psychique et Ics. Pourtant, force est de constater, au niveau clinique, que cet apport précoce de signes constitue un ancrage signifiant « naturel » pour l’infans sourd qui trouve là une langue de substitution « hors la mère ».

Mon hypothèse, vous l’aurez compris, est que les deux orientations portent chacune un paradoxe et une complexité quant à la prise de parole de l’enfant et quant à la fonction parentale. Cette difficulté inhérente à la situation de surdité est balayée d’un revers d’arguments par les tenants des deux langues. Et très tôt les parents entendent ou ressentent les positions conscientes et inconscientes des professionnels qui se penchent, nombreux autour du berceau, tels des bonnes fées. Alors qui croire ? Comment restaurer le narcissisme parental tout en permettant à l’enfant sourd de prendre la parole, sa parole.

Mais pourquoi faudrait-il trancher, choisir ? Il y a des paradoxes qui sont fructueux et qu’il est important de faire travailler en soi sans les résoudre. Comme s’il nous était impossible de tenir ensemble les deux fils, celui de langue naturelle et celui de la langue maternelle : prendre en compte d’une part que la LSF peut faire violence aux parents et générer des effets Ics au niveau des identifications, du narcissisme, de la transmission et, d’autre part, que la naturalité du signifiant signé pour l’enfant sourd est « bon en soi »quant à la naissance de sa subjectivité. Ce qui n’interdit évidemment pas l’implant et l’oralisation. C’est sur ce point précis que va se jouer la structuration psychique des enfants sourds et leur devenir.

Mais alors, vous me direz : comment faire avec ce paradoxe ?

Dans ma pratique clinique et de longue date, j’ai fait le choix de ne pas choisir, c'est-à-dire de tenir fermement les deux termes du problème : et la langue maternelle de la mère et la langue naturelle du bébé sourd. Et, Et…et non pas ou, ou après… J’ai choisi par exemple de pratiquer des cothérapies bilingues avec un assistant de consultation sourd. Ce qui offre à l’enfant l’ouverture vers le signe et la loyauté à la langue maternelle.

Pour penser cette position et trouver des repères hors du champ de la surdité saturée d’idéologie, la clinique de l’exil et du bilinguisme est une mine de ressources. Il s’agit de se tourner vers le domaine de l’ethnopsychiatrie, vers les consultations bilingues, vers les dispositifs de médiations linguistiques et thérapeutiques tels que les proposent par exemple Sybille de Pury dans un livre un peu ancien : le traité du malentendu. Ou l’on voit les langues fonctionner ensemble, dans une heureuse confusion ou mixtion des paroles.

Pour sortir des sentiers battus et s’ouvrir à d’autres mondes, il s’agit aussi de se tourner vers la littérature, ces écrivains si nombreux qui ont eu deux ou plusieurs langues et qui disent la place particulière de la langue maternelle oubliée, retrouvée, écartée mais toujours unique. L’écriture par exemple au retour des camps nazis, quand il s’agit de parler, d’écrire, la langue allemande. Hanna Arendt, Appelfeld entre autres. Vous me direz, je vous entends déjà protester, en disant que « ce n’est pas pareil », « qu’on ne peut pas comparer ». Peut-être mais tout mouvement de pensée pour saisir quelque chose de l’entre-deux-langues est riche d’ouverture pour l’enfant sourd. Penser entre les langues, selon le titre du livre de Wismann. Passer du signe au mot et du mot au signe.

Si je fais allusion à la langue allemande et aux sombres heures de l’histoire, c’est pour parler de pureté, pureté de la race, pureté de la langue. La pureté m’inquiète en ce qu’elle dirait, à la place de l’autre, ce qu’il doit parler pour me convenir. Le totalitarisme est toujours du côté de la pureté.

Je ferai ici l’éloge du métissage et de la créolisation. La créolisation, c’est comme le jazz, c’est l’interpénétration des langues, faire jaillir de l’imprévisible, de l’inconnu de cette rencontre. C’est inventer une langue composite qui ouvre sur l’imaginaire des langues. Dans la rencontre si improbable de la LSF et de la langue orale, peut-on défendre un métissage précoce qui donnerait au bébé sourd et la voix de sa mère, ses lallations mais aussi des signes précoces avec des mains qui chantent doucement en accompagnant les mots ? Du baby-signe qui laisse la place à la mère en tant que porte-parole de son enfant.

Nous avons cette chance, structurelle de pouvoir parler oralement en s’accompagnant de signes. Oh shocking ! Les puristes protesteront en disant que la LSF est une langue et qu’il ne faut pas ainsi la « dénaturer ». D’autres puristes diront aussi que proposer la LSF très tôt est un risque quant à l’investissement ultérieur de l’oral, comme une facilité coupable qui va empêcher de parler, un vice précoce. Que c’est une langue de seconde zone ou de seconde intention, quand l’implant ne fonctionne pas comme attendu…

Laissons dire les puristes : il ne s’agit pas de faire n’importe quoi mais de permettre à la mère, aux parents de parler leur langue de façon ouverte, ouverte à l’autre langue, la LSF. Donner à leur enfant le droit, l’autorisation de parler autrement, de bouger leurs petits doigts. Des signes et des mots autour du berceau.

Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi mais de proposer au bébé sourd, très tôt, une nourriture sémiotique adaptée, bilingue, qui lui permettra de se construire comme sujet parlant dans la même temporalité que l’enfant entendant tout en respectant les liens mère-enfant et la langue maternelle. Il sera toujours temps, de choisir ensuite entre les langues, de trouver son chemin linguistique, de créer sa propre parole au sein des langues en présence.

Et osons dire ce que nous faisons vraiment pour étayer les mères et parler à l’enfant sourd. Pourquoi parler de mimogestualité, nom pudique pour dire que le visuel est convoqué dans un ordre gestuel sans oser donner le signifiant signé ? Le bébé sourd n’est pas un bébé singe : plus que de mime et de geste, il a besoin de signifiants en langue orale ou en langue signée pour devenir un être de langage.

Notre rôle de professionnels auprès des parents de bébés sourds seraient alors d’être des passeurs de langues : parler la langue orale mais de façon ouverte pour que l’autre langue, la LSF, ait droit de cité, à demeure, comme le dit Edouard Glissant. Alors la mère, renarcissisée pourra retrouver son statut de porte-parole maternelle. Et si nous sommes à l’aise avec ces questions, fortement convaincus que nous ne savons pas ce qui est bon pour l’autre, ce bébé, infans, alors les parents nous feront confiance et retrouveront leur propre transmission.

Je vous l’avais bien dit : c’est une question qui divise. La position « créole » n’est pas facile à tenir mais elle a le mérite de penser et la mère et le bébé sourd.

J’espère que cette intervention qui se veut témoignage d’un parti pris clinique vous aura permis de penser un peu autrement la passionnante question de la langue en surdité.

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