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Pour une clinique borroméenne - Séance du séminaire du 8/10/14

JEANVOINE Michel
Date publication : 20/10/2014
Dossier : Documents de travail

 

Texte écrit d'après l'intervention orale de Michel JEANVOINE

Mon propos, ce soir, avec ce que je vous présente, suit un fil qui nous conduira à l’invention de la topologie borroméenne. Et ce fil est celui du statut de l’interprétation chez J. LACAN. En effet suivre ce fil et ce parcours nous amène à ouvrir des perspectives intéressantes, et d’une certaine manière inédites, sur les questions qui nous animent aujourd’hui dans notre groupe. Dans son parcours LACAN tresse son travail, et celui-ci, à l’occasion d’un pas supplémentaire, rencontre la topologie borroméenne et nous en propose une écriture, le nouage borroméen. Pas d’opposition entre des topologies antérieures comme celles des surfaces, et l’invention de la topologie borroméenne; simplement un pas fait et compté qui ouvre sur une invention nouvelle. En quoi se spécifie ce pas ? Faire ce parcours ce soir nous permettra peut-être de mieux le préciser.

LACAN avait une pratique de l’interprétation, c’est-à-dire une manière de faire qui était la sienne pour donner à entendre à son analysant ce qu’il en était de son désir : « Wo es war sollt ich werden ». Mais il nous faut tout d’abord rappeler que l’interprétant, dans ce travail analytique, et à la différence d’un travail de psychothérapie, n’est pas quelqu’un d’autre que l’analysant lui-même. Nous pouvons en effet penser que cette manière toute lacanienne de procéder dans l’interprétation lui vient de son travail analytique avec Loewenstein. Travail analytique où celui-ci a mis au travail l’embarras qui le conduisait sur le divan, c’est-à-dire le non rapport sexuel et le réel de ce non rapport sexuel. C’est ce qu’il nous dit du biais qui le conduit à son analyse. Et sur ce réel, compté, il prendra appui pour réinventer, en suivant FREUD, les écritures freudiennes. Appui autre que celui pris par un simple disciple fidèle et ayant en poche des écritures saintes, puisqu’il va s’agir, avec FREUD, de refaire un parcours. « Retour à Freud » nous propose-t-il.

Et c’est sur le point précis de la manière dont il engage et soutient son travail d’analyste, et à ce titre, que l’enseignement de celui-ci est barré et qu’une procédure d’exclusion de l’IPA est bientôt engagée. Il nous rappelle dans ce séminaire de « L’insu que sait… », mis au travail cette année 2014 à l’ALI, comment il s’est trouvé « provoqué » par cette procédure d’excommunication et ainsi conduit à avancer son travail dans le sillon ouvert par ce réel.

Je propose de partir d’une de ces premières écritures que vous connaissez bien S<>a, celle qui vient à la plume de LACAN pour rendre compte du fantasme qui donne son architecture, et donc corps à la réalité du sujet. Cette réalité ne peut être conçue que comme ordonnée autour d’un défaut, une des seules manières de penser ce fait clinique que nous rencontrons et autour duquel s’ordonne toute construction symptomatique: là où le sujet situe et s’approche de l’objet réputé cause de son désir naît l’angoisse et bientôt son aphanisis, sa disparition comme sujet. Quelle conclusion en tirer sinon cette toute première conséquence: le sujet se soutient de ce qui est posé comme retranché. D’où la lecture de cette première écriture: le sujet défini comme coupure de a. Et du même coup vient se situer le lieu d’une fonction avec sa première écriture <>, le poinçon comme fonction; et fonction en capacité, devant le vide du désir de l’Autre, de proposer et soutenir cette juste balance entre S et a. Suivons le destin chez Lacan de ce poinçon et de cette ponctuation.

Il y a bien longtemps nous étions longuement arrêtés sur la lecture du texte d’une de ses premières conférences publiées à savoir cette conférence « Le mythe individuel du névrosé ». Ce formidable travail nous donne à lire la manière dont LACAN dépliait sa clinique et sa manière toute structurale de faire: repérer la fente- le pli dirai-je- qui organise, à son insu, la réalité symptomatique du sujet. D’où sa lecture du cas de « L’homme aux rats », du côté de la névrose obsessionnelle, ou l’appui pris, en ce qui concerne cette fois-ci l’hystérie, sur GOETHE dans «Vérité et poésie ». Et si l’un vient situer cette fente sur les bords d’une chronologie temporelle l’autre vient la situer dans l’espace. Cette lecture lui importe car il y retrouve, dans un cas et l’autre, la structure du mythe que son ami Claude LEVI-STRAUSS isole de sa lecture des mythes qui accompagnent les organisations sociales dites les plus « primitives ». De cette fente J. LACAN va en suivre le fil pour en préciser, tout au long de son enseignement, la nature. Il nous en proposera une première topologie: celle de la bande de Mœbius. Si l’être parlant se soutient de l’ordre symbolique dans lequel il a à prendre sa place, le symptôme répond alors d’une construction précise où il est possible de repérer le point organisateur de cette balance entre le sujet et le désir de l’Autre qu’il s’agit alors de faire parler, pourrait-on dire. Entre S1 et S2, une fente, celle qui noue S1 et S2 et les articule dans un bande unilatère à un bord: la bande de Mœbius. Les deux bords de cette fente ne sont en fait qu’un seul et même bord, une double boucle. Et LACAN de soutenir que la bande de Mœbius n’est pas autre chose que la coupure signifiante.

Mais prenons plus précisément appui sur le séminaire qui traite de cette question : « Le désir et son interprétation ». Séminaire d’une puissance rarement égalée et qui, dans ses dernières leçons, développe cette analyse. Que nous dit-il ? Je ne veux pas ici faire de citations mais il est indispensable que chacun puisse relire ces dernières leçons avec ce qu’il peut savoir aujourd’hui de la topologie borroméenne. Après avoir évoqué l’appui passé pris sur sa lecture de SCHREBER, son travail sur HAMLET, le cas Dora…, et sa lecture critique de la clinique d’Ella SCHARP avec le passage à l’acte pervers, celui-ci nous propose une lecture organisée autour de la coupure. Le sujet, névrotique, pour se constituer et se soutenir désirant, devant le désir de l’Autre, produit un symptôme anticipé. Ce symptôme anticipé a la structure d’une fente, fente qu’il produit par anticipation en se faisant « l’auteur » de la coupure. Ce qui vient se décliner sur le versant obsessionnel ou hystérique si nous laissons l’objet en perspective, ou qui vient se décliner du côté de la perversion si nous considérons que l’objet est là lui-même en question. Ces remarques sont capitales. Il nous faudrait pouvoir ici en tirer toutes les conséquences mais il me faut aller au fil que je suis aujourd’hui.

Cet être qui apparaît dans la fente, se donne à être compté un dans la fente. « Wo es war sollt ich werden » écrivait FREUD. Et ceci peut également évoquer son article sur la « Verneinung ». Dans l’intervalle ouvert par la dénégation se donne à lire la présence du sujet sous la forme de ce qu’il faut bien compter, au lieu même de cet intervalle, comme un Un. Un Un strictement comptable où LACAN situe ce qu’il appelle « l’être pur » dans la mesure où l’être parlant a à se constituer dans l’ordre du signifiant avec ce qui commande du côté de ce Un qui fait l’être.

Ce repérage topologique servira à LACAN pour rendre compte et expliciter sa pratique de l’interprétation. En effet si le symptôme de l’analysant a bien cette structure qu’il déplie, le lieu de cette fente, dans et par les effets du transfert, vient habiter l’espace-temps de la cure. A l’analyste qui occupe dans cet espace-temps une place qui soutient un temps cette architecture singulière, par la scansion, temporelle ou spatiale, par la coupure, de donner à entendre à l’interprétant- l’analysant- la nature de l’architecture qui tisse son destin. La ponctuation de la séquence- ce qui s’est trouvé discuté et fût un des prétextes de l’excommunication- prend là son statut, nous semble-t-il : une mise en jeu, par la ponctuation, de la fonction du poinçon ou encore de la coupure.

Je dois dire que la relecture de ces quelques pages aujourd’hui est assez saisissante. Ce travail pour LACAN est bien celui d’un tissage, d’un tressage, qui l’amène à son séminaire « … ou pire » où il nous présente pour une première fois le nœud borroméen et le nouage qui lui viennent comme « bague au doigt». Le titre de ce séminaire, et les conditions dans lesquelles il le soutient a tout son intérêt. En effet celui-ci ne va pas sans cet autre séminaire, tenu dans le même temps mais cette fois-ci à l’intérieur des murs « Le savoir du psychanalyste ». Et tout se passe comme si cette séquence était à lire sur un seul et même bord : « Le savoir du psychanalyste…. ou pire » avec des points de suspension en place et lieu de cette fonction <> qui introduit le sujet à la prise en compte de ce qu’il va nous présenter dés lors comme l’impossible; impossible mis en place par le nouage.

L’invention de la topologie borroméenne ne relève donc pas d’une fantaisie et son intérêt pour les nœuds de je ne sais quel affaiblissement. Ils surgissent logiquement à leur place dans ce tressage. Et si quelques collègues délaissent cet abord en le jugeant de peu d’intérêt peut-être ne veulent-ils laisser de côté, dans le même mouvement, que l’usage de modèle qui en est quelquefois fait ?

Avec cette invention les perspectives changent et se renouvellent. Il ne s’agit pas seulement d’un abandon de la coupure ou d’introduire un manque dans le registre symbolique avec les interrogations adjacentes sur ce que pourrait être la castration dont nous parle FREUD, mais de produire un nœud, un serrage. S’il est question, par le nouage, de donner consistance à ce réel en le comptant Un, comme nous le propose LACAN, du même coup, par le nouage et par cette prise en compte, ce sont les trois consistances R,S, et I qui partagent quelque chose en commun et prennent commune mesure du fait de ce comptage et de ce nouage. La conception lacanienne de la genèse de cet « être pur » par le nouage prend à revers toute conception philosophique et religieuse de la conception de l’être. En effet il ne s’agit pas seulement dans la nouveauté de ce nouage de repérer qu’il n’est pas autre chose que la coupure comptée, mais que celui-ci se produit sur le versant, et dans un mouvement de défense contre le désir de l’Autre et qu’il n’est qu’une réponse qui restera toujours anticipée à cette sollicitation qui spécifie tout être parlant. « Je te demande de me refuser ce que je t’offre parce que ça n’est pas ça ». Avec le nœud et le nouage la perspective se déplace et il devient plus clair qu’il s’agit pour le sujet de prendre acte du non qui lui revient du réel et d’en accepter le déplacement. Le Un de la pure différence prend là sa consistance, l’unier. Il y a bien longtemps, à l’orée de son enseignement, il y allait déjà de cette formule inventée dans sa fréquentation de Claude LEVI-STRAUSS, « le sujet reçoit son message inversé de l’Autre ». Nous en avons, avec la présentation du nœud, la présentation.

De cette manière pouvons-nous entendre que c’est du réel qui dit toujours non qu’un appui peut se prendre. C’est de ce qu’ils ne soient pas noués que ces registres se nouent et que du réel peut être pris en compte en faisant consistance commune. Faire du nœud un modèle est donc parfaitement antinomique à son maniement. Et c’est pourquoi celui-ci ne peut-être qu’une présentation dans la mesure où il reste toujours à faire. Le désir de l’Autre ne s’épuise pas et ce lieu de l’Autre reste vide. Pas de convergence, mais une divergence dans l’enseignement de LACAN qui nous laisse orphelin et seul dans notre travail, avec quelques autres. Les adeptes du modèle pourront certes s’en plaindre, ou d’autres le mettre au compte de la vieillesse en poursuivant la dénonciation du peu d’intérêt de cette topologie borroméenne dont ils ne pourraient pas se servir, là où, justement, il s’agirait de la laisser œuvrer au lieu même de ce qui ne marche pas… soit en prenant au sérieux ce non rapport.

Tout se passe comme si, après le sinthome, et avec la topologie borroméenne nous assistions à ce que nous pourrions appeler un retournement. Et il me semble que c’est de cette manière que LACAN introduit le séminaire sur « L’insu… ». Yadl’un, yadl’Unebévue ! Et avec cette positivation de l’inconscient dans et par la présentification de cette faille où le sujet se reconnaît, la question se pose des modalités d’entrée du sujet dans cet ordre et de ce qui va pouvoir faire identification, c’est-à-dire point fixe. D’où la nouvelle mise à l’étude de « Massenpsychologie » et l’exploration des diverses modalités de mise en continuité des consistances ou de retournement de tore. Il est à souligner qu’à partir de ce point, comme nous pouvons le travailler dans les présentations cliniques et la « fabrique du cas », nous avons à nouveau un accès à la question du délire qui réactualise les premiers travaux sur ces questions. En effet nous pouvons lire, dans l’espace-temps ouvert par l’Unebévue, le lieu d’un dualisme où SCHREBER se trouve xénopathiquement convoqué et où, dés lors, celui-ci est tenu de préciser sa mission…Rappelons que Paul GUIRAUD recevant sa patiente s’étonnait devant cet étrange mécanisme qui faisait dire à sa patiente que « dalle il y a » et que l’on voulait ainsi sa mort. La preuve en était la présence de ce bouquet de dahlias disposé sur le bureau par une infirmière chef attentive… Une fonction nœud au travail dans un cas, ou une fonction nœud laissée à la charge d’un autre ?

Ainsi la lecture que je vous propose ce soir, et cette traversée, ouvre sur des perspectives neuves que j’ai esquissées bien trop rapidement et sur quelques conséquences qu’il nous faudra déplier. Et ces conséquences concernent, entre autres, la question de la transmission de la psychanalyse.

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