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Séance inaugurale du Collège - 15 septembre 2014

MELMAN Charles
Date publication : 09/10/2014
Dossier : Le collège de l'ALI

 

La parole, comme nous le savons, s'autorise d'une voix, V-O-I-X. C'est ce qui lui donne son autorité. C'est son référent, la voix. Et comme vous le savez il y aurait toute une clinique à écrire sur les modulations de la voix et qui sont particulièrement nettes chez le névrosé bien sûr. C'est une clinique à faire, elle s'offre à votre talent d'observation.

Elle s'autorise de la voix, la parole, et étant toujours dirigée par une adresse il est bien évident que ce qui est ainsi énoncé doit sa consistance à la spécificité de cette adresse. Il est clair que la voix exerce des pouvoirs de suggestion ; et lorsque Lacan sépare, comme vous le savez, le dit du dire, l'énoncé de l'énonciation, c'est bien entendu pour distinguer l'effet de sens - c'est à dire ce qu'il en est de l'énoncé - d'une articulation - le dire - en tant qu'il se produit depuis le réel, depuis le grand Autre ; et donc le sens, c'est l'une de nos surprises, ne se boucle qu'avec la fin de la phrase, bien que celle-ci l'ait anticipé (ce sens) sans quoi bien entendu elle n'aurait même pas pu démarrer. Il faut donc supposer que ce sens est là, au préalable, pour que l'énonciation puisse se faire et c'est pourquoi vous avez chez Lacan cette formule que le sujet reçoit son message de l'Autre sous une forme inversée. C'est à dire que le sens de ce que je vais dire est déjà là alors même que j'ouvre la bouche pour en venir à la conclusion qui me mène.

L'écrit, et je pense que là aussi vous avez pu en faire l'expérience lorsque devant une page blanche vous preniez la plume, l'écrit est totalement différent. Il est totalement différent d'abord parce que il n'y a là nulle autorité, à l'exemple de ce qui était la voix tout à l'heure, il n'y a nulle autorité pour servir de référent à l'écrit. Un écrit ne se réclame que de lui-même, il n'y a pas en quelque sorte dans l'écrit de réel, bien qu'il y ait bien entendu un réel, mais en tout cas pas un réel qui lui confère son autorité. Ce qui fait que son autorité il ne la tient que de lui-même.

Et s'il ne tient son autorité que de lui-même, se pose évidemment la question de l'auteur. Si du fait de parler, de vous parler, il est bien évident que inévitablement je me verrai attribué la qualité d'auteur de ce que je peux vous énoncer, en revanche, dans ce qui s'ordonne à propos d'un écrit, avec un écrit, et qui le plus souvent, enfin le plus souvent..., on va dire toujours, s'impose au scripteur lui-même, eh bien la question de celui qui animerait cet écrit, en serait donc le créateur (alors que le scripteur peut se sentir par un retour légitime, lui-même créé au moment même de son écriture, rendu auteur, mais par cette écriture elle-même auteur je dirais socialement envisagé et envisageable, mais par ce qui s'impose à lui comme écriture), ce n'est pas l'auteur qui se trouve agencer son écrit ce serait bien plutôt cet écrit qui s'impose au scripteur, qui va faire supposer un auteur alors qu'il est en réalité agencé par ce qui vient sous sa plume.

Et, comme vous le savez bien entendu, cette question de l'auteur a été soulevée nommément par Michel Foucault et a abouti, comme vous le savez aussi, à l'élaboration de cette revue psychanalytique qui était celle de Lacan et dont les articles étaient non signés. Lacan était persuadé que ça allait devenir un modèle pour toutes les revues, c'est ce qu'il disait en tout cas, c'est peut être la seule fois où il s'est trompé, enfin, je ne sais pas si c'est la seule mais en tout cas il s'est sûrement trompé.

Il y a cette autre question qui mériterait également de nous intriguer, c'est celle de l'adresse. On recommande toujours, les éditeurs recommandent toujours à un jeune auteur de soigneusement choisir l'adresse qui ordonne son écriture : à qui, pour qui fait-il tout ça ? Car le plus spontanément du monde, si l'on écarte donc cette obligation éditoriale, cette contrainte éditoriale, l'éditeur devrait quand même savoir dans quelle collection il va inscrire cet ouvrage. Eh bien, il est clair qu'un écrit n'a pas d'adresse.

Donc, nous en sommes à ce point qui mérite un peu d'attention : pas d'auteur, une écriture qui s'impose au scripteur. Moi, je suis toujours surpris quand je vois des écrivains qui ont la faculté, quand ils veulent organiser leur bouquin, de prévoir comme ça les chapitres, l'ordonnancement de l'histoire, comme si c'était là, parfaitement disposé avant eux, alors que si vous commencez à écrire, ou bien vous allez pouvoir être mené je dirais de façon tout à fait insoupçonnée de vous-même ; et cela vaut non seulement pour les ouvrages de fiction mais, y compris pour vous plus précisément lorsque vous tentez d'écrire un article par exemple, et que vous pouvez avoir évidement une idée de ce que vous souhaitez dire et où vous aurez la surprise de constater que elle va vous mener cette écriture, cette écriture va vous mener dans des excursions que vous n'attendiez pas et peut-être à des conclusions que vous n'aviez absolument pas prévues au départ. Et puis, je dis bien, vous écrivez pour qui ? A qui vous adressez-vous avec cet écrit ?

En même temps, les faits produits par la parole et l'écrit sont, je dirais, de qualité et de puissance différentes. Il est bien évident que la parole a un pouvoir de suggestion, mais s'expose inévitablement du fait de sa structure même, c'est à dire du réel qu'elle implique et auquel elle invite donc l'auditeur, qu'elle invite à partager par l'auditeur, c'est-à-dire elle lui ménage la place de son objection. Elle organise sa division d'auditeur. Si celui qui parle est lui-même divisé en tant que sujet, l'auditeur se trouve, je dirais, symétriquement en miroir, provoqué par cette division et en quelque sorte invité à l'objection ; cette parole est presque provocateur (sic) à cet égard.

Alors que l'écrit à un pouvoir suggestif absolu. Et comme vous le savez, là aussi, nos religions relèvent d'un processus très spécifique qui est celui de la révélation, c'est-à-dire de la parole. C'est néanmoins par écrit que nos religions ont trouvé le pouvoir d'exercice et de domination que nous connaissons. Et aussi le pouvoir, il faut bien le dire, d'énamoration. Nous sommes les uns et les autres des addicts de l'écrit. Il y a des lieux réservés pour ces addictions, ça s'appelle les bibliothèques, aussi bien chez soi évidement que dans les établissements publiques. Et on considèrera comme une marque de culture ce type d'addiction. Je ne suis pas du tout en train d'en discuter la valeur mais je veux simplement faire remarquer que l'écrit prendra spontanément un caractère d'irréfutabilité, de sacralité, et dont les conséquences (nous pouvons le vérifier facilement) dont les conséquences sont grandes. Le propre de la théologie, aussi bien juive que chrétienne, ça a été essentiellement de discuter l'écrit, et de témoigner combien son sens pouvait être parfois contradictoire ou impossible. Ça, ça a été le travail des théologiens mais il y a des religions où ce type de travail n'est destiné qu'à affirmer, renforcer, l'interprétation inaugurale, initiale et à la rendre immuable avec des conséquences, il faut bien le dire, psychiques qui sont déterminantes.

Alors donc, à nous qui sommes comme ça, comment dirais-je, plus ou moins naïfs à cet égard dans les bons cas, Lacan démarre son œuvre imprimée d'abord en l'appelant « Ecrits » et puis ensuite en disant : « ces écrits ne sont pas à lire ». Alors, vous voyez ce qu'il vous reste à faire, s'ils ne sont pas à lire, est ce que, (je crois bien qu'il l'évoque, je ne m'en souviens plus) est ce que c'est juste bon ce pavé pour venir caler un meuble? C'est fait pour quoi, si ce n'est pas à lire ? Si ces écrit ne sont pas à lire c'est parce que la lecture à laquelle nous sommes attachés, (de même d'ailleurs les théologiens, mais pas tous) c'est évidemment d'aller au sens... alors que la question du sens de l'écrit mériterait de nous interroger davantage. D'où est-ce que Lacan procède pour dire que ces écrit ne sont pas à lire mais, donc, (alors, là c'est moi qui l'ajoute) à déchiffrer ? Déchiffrer c'est à dire focaliser son attention non pas sur le signifiant, proposer son sens, mais sur la lettre qui, ce signifiant, vient le constituer. Non pas le lire mais le déchiffrer c'est à dire être sensible au réseau que chaque signifiant vient ainsi proposer, dessiner, du fait de sa structure littérale et qui bien plus que son sens apparent, immédiat constitue sa vraie... quoi ? Alors là il faudrait donner un qualificatif. Lequel ?... Constitue que ce serait le réseau littéral que ce signifiant met en vibration qui viendrait dire - alors on va progresser, on va s'en tirer de cette impasse – qui viendrait proposer non pas un sens mais qui viendrait dire... le trou organisateur de ce réseau, autour duquel tourne ce réseau, autrement dit le défaut de sens radical (alors ça s'est embêtant), et la quête de sens avec ce réseau même.

Prenons un exemple (puisque c'est toujours pédagogique de prendre des exemples, ça soulage un peu votre attention, etc... et qui amuse un petit peu) donc on va prendre un exemple : l'oubli que rapporte Freud du nom du peintre dont il va voir les toiles à Orvieto. Il voit très bien le tableau qu'il connaît, grand tableau. Il en connaît le titre : « Le jugement dernier ». Il voit même dans le tableau le portrait qu'a fait le peintre de lui-même comme c'était l'usage... Pas moyen de retrouver le nom de ce peintre ! Alors donc il va faire (c'est dans ces œuvres, c'est imprimé), le réseau des divers signifiants qui viennent s'accrocher aux phonèmes que comportent les pseudo-nominations qui lui viennent à l'esprit pour retrouver ce peintre. Il crée comme ça un réseau, un réseau de ces phonèmes, pour arriver finalement au nom de ce peintre, qui est donc Signorelli. Qu'est ce qui est instructif dans cette affaire ?

Comme vous le voyez, il y a beaucoup de choses qui sont là réunies dans ce rêve (sic) :

– il y a évidement la question de l'auteur dont on parlait tout à l'heure ;

– il y a la question du jugement dernier ou des fins dernières. C'est pas très gai...

– il y a aussi quel est l'auteur de ces fins dernières ?

– il y a la question du fait que il peut être présent dans le champ de représentation, présent dans l'image de soi-même et cependant être un « sans-nom ». Ne pas avoir de nom propre. Ça aussi c'est un problème intéressant.

– et puis il y a ce fait que, à propos de ces fins dernières, la question sans doute qui vient à Freud, celle du lieu qu'il aura à rejoindre, du lieu qui sera sa terre une fois qu'il sera mort.

A lui donc, précisément, la présence dans le champ des représentations a pu faire problème du fait de son nom et quand à la légitimité de sa présence dans le champ des représentations.

– et puis le fait que Sig, c'est à dire son prénom (sa mère l'appelait Sigi) : Sig ignore elli. C'était un athée, et donc que la question de sa destination, méritait sûrement de se trouver posée à lui. Mais, car il était plus fort que ça quand même, pour ne pas en faire une affaire personnelle, un cas singulier, mais pour faire valoir que la question de l'origine et donc du lieu de destination - puisque il s'agit que le cycle de la vie vienne faire le bon tour, c'est-à-dire fasse le tour du lieu qu'il faudrait ; et quel lieu faudrait-il ? - que cette question-là est une question générale car ce lieu est un trou en dernier ressort au delà des référents nationaux ou religieux divers qui peuvent venir lui donner un semblant identitaire. Et ce lieu est bien pour chacun et fondamentalement un trou. Et c'est bien celui-ci que l'on va trouver au centre de ce réseau que sa mémoire va tâcher de reconstruire pour trouver un nom propre : Sig ignore elli.

Mais ce n'est pas simplement le problème de Sig, c'est que la question de l'Au moins Un pour chacun est du même calibre, si j'ose ainsi m'exprimer.

Mais donc, ce que vous voyez à l'œuvre dans cet oubli d'un nom propre c'est le jeu non pas du signifiant mais le jeu de la lettre, encore que là il s'agisse de phonèmes, ce qui n'est pas tout à fait la lettre. Mais enfin je ne vais pas entrer là dedans puisque le phonème c'est quand même la lettre plus la voix. J'entre pas dans ce détail.

Et de quelle façon c'est donc non pas une spéculation philosophique, morale, religieuse, sentimentale, nostalgique, ce que l'on voudra, mais un pur jeu de la lettre qui est venu pour lui, à sa place, actualiser ce qu'il en est de sa question. L'actualiser c'est à dire la rendre réelle, cette question.

Le travail de Lacan part de sa pratique. On a eu un très bel exposé ce week-end à Marseille fait par Marie-Charlotte Cadeau sur Derrida ; Derrida qui emprunte beaucoup à Lacan pour faire son petit chemin, ou grand chemin selon vos goûts, de philosophe. La psychanalyse ce n'est pas une philosophie. Autrement dit ce n'est pas une spéculation organisée sur le jeu et les variations du sens, même si Derrida s'est intéressé éminemment, à la suite de Lacan, à la lettre.

La psychanalyse c'est une pratique. C'est une pratique, ça veux dire qu'elle tire son savoir de ce qui est un travail. Elle a un champ d'expérience qui lui est propre. Et c'est de ce champ qu'elle essaie de construire le savoir susceptible d'être opératoire sur les problèmes posés par ce champ.

Or, quelle est la nature de ce champ ? Ce champ, comme vous le savez, est celui de l'inconscient. Il est celui de l'inconscient dont les manifestations les plus pures, les plus simples sont liées précisément à l'irruption dans le discours conscient d'une lettre : celle qu'il ne faut pas. Celle qu'il ne faudrait pas puisqu'elle vient subvertir le sens de l'énonciation en venant révéler d'une façon qui aujourd'hui est socialement immédiatement identifiée (je veux dire, si vous commettez un lapsus, vous n'arriverez jamais aujourd'hui à vous en dépêtrer. Vous l'avez dit, vous l'avez dit ! On ne vous reconnaîtra aucune excuse. Pas d'alibi, voilà ! C'est comme ça). Donc par le jeu d'une lettre.

Ce qui est intéressant pour nous de retenir, c'est que on a voulu faire de cette lettre, l'objet rendu perceptible par une écoute, (la psychanalyse c'est une écoute) alors que dans la mesure où l'inconscient s'exprime par une lettre, c'est bien plutôt d'une lecture qu'il faut ici invoquer, c'est à dire d'être capable de percevoir dans... (je ne peux pas donner d'exemple personnel, de cas, parce que c'est toujours trop proche) mais c'est à chaque fois l'irruption d'une lettre dans le discours conscient, et donc en tant que l'analyste est capable de la lire que viendra faire irruption le non-sens de ce qui était l'énoncé au profit d'un désir qu'il ne faut pas, énigmatique.

La lettre qu'il ne faut pas, c'est ce qui constitue donc les deux leçons du séminaire sur la lettre volée que Lacan met en tête de ses Ecrits. La lettre qui fait irruption dans un discours conscient, c'est à dire marqué par le signifiant, et en tant que signifiant nous fait oublier la structure littérale qui le constitue : il constitue l'unité Une, qui nous fait oublier la structure littérale qui le constitue.

La lettre en tant qu'elle fait irruption sur scène, donc qu'il ne faut pas et qui vient dire ce qu'il ne faudrait pas. Lorsque tel auteur fait dire à Ubu « Merdre ! ». C'est quoi cette grossièreté supplémentaire ? Nous allons dire que s'il s'était contenté du mot ordinaire qui n'a plus aucune résonance..., il a fallu lui adjoindre cette lettre indue pour que surgisse toute la grossièreté et l'inconvenance de ce signifiant.

La structure de l'inconscient est une structure littérale, continue à l'évidence, je veux dire sans ponctuation, et qui se présente également comme si elle était sans limite ; bien que ce réseau puisse s'étendre à l'infini.

Une structure littérale, c'est à dire nullement organisée par le signifiant, ni par le rapport au Un caractéristique du signifiant. Chaîne continue et dont l'énigme qui mériterait de nous tourmenter, serait de savoir de quelle manière cette chaîne littérale conserve la mémoire, cette mémoire qui est vitale puisqu'elle est celle qui règle nos conduites, organise nos désirs, nos pensées et notre destin, nos réussites comme nos échecs. Alors, comme vous êtes des gens curieux, ça se voit tout de suite, vous vous demandez évidemment : mais comment l'inconscient est-il en mesure, organisé par cette chaîne littérale, qu'on aurait presque envie de dire quelconque (il ne s'agit pas d'une écriture analogue à l'ADN, c'est à dire dûment agencée en séquences, on n'a aucune trace de ça. Il peut y avoir un signifiant refoulé mais en général il est plutôt solitaire), donc par quelle opération l'inconscient ainsi constitué conserve-t-il cette mémoire indestructible, comme le fait remarquer Freud, qui est celle de l'inconscient ?

Et alors que n'importe quelle lettre susceptible, et par son irruption dans le discours conscient, n'importe quelle lettre de l'inconscient, de venir se présenter comme celle qu'il ne faut pas, autrement dit ce caractère n'est pas attaché à une lettre spécifique, singulière. « Voilà c'est celle-là !» (Vous connaissez l'œuvre de Perec qui écrit tout un roman amputé de la lettre « e », désinence féminine par excellence dans notre grammaire). Mais ce n'est pas ainsi qu'opère l'inconscient, il n'opère pas électivement sur telle ou telle lettre qui se trouverait spécifiquement marquée. Donc vous avez à répondre à cette structure littérale et que, à mon sens, (mais peut-être aurez-vous par votre travail d'autres réponses), que à mon sens, on ne saurait expliquer que de la manière suivante : que chacune de ces lettres est commémoratrice du type de tranchement, du type de coupure, qui est venu donner un sens à des lettres qui sont physiologiquement chues. Je veux dire que tout discours articulé comprend une chute littérale.

Je vous reparle là de cette introduction faite par Lacan avec le séminaire sur la lettre volée où il montre qu'il y a une physiologie, en quelque sorte, de l'articulation, et qui implique à tel ou tel moment, à telle ou telle séquence, que l'émergence d'une lettre soit impossible, soit interdite, (interdite, ça c'est un mot fort car cette interdiction prendra un sens moral), que cette lettre se trouve interdite, impossible d'émergence et que c'est le tranchement spécifique à chacun qui va donner à ces lettres chues ce sens qui les rend représentatives du désir qu'il ne faut pas.

Qu'est ce que ça veut dire le désir qu'il ne faut pas ? Et bien ça veux dire que il y a deux désirs.

Ça, c'est bien connu puisqu'il est capable d'organiser la vie ordinaire des meilleurs couples : il y a le désir qu'il faut et qui est donc le désir qui doit s'accomplir dans l'espace conjugal, destiné à des fins de procréation (c'était comme ça jusqu'à il n'y a encore pas longtemps) ; et puis il y a le désir qui ne s'autorise, (non plus de l'Au moins Un auquel il doit, je dirais, de se sacrifier pour exécuter ce qui est attendu de lui, du sujet) et puis il y a ce désir qui ne s'autorise plus que de lui-même, clandestin, et qui est celui qui est organisé maintenant, non plus par l'objet phallique mais justement par la lettre, l'objet a, l'objet qui a chu.

Parce que le désir qu'il faut est organisé, je dirais par le fait d'être soutenu, d'avoir pour objet le Un phallique, non pas une femme, mais son corps en tant qu'il représente, qu'il est représentatif, dans ce cas de figure, du Un phallique ; et alors que la cause du fantasme c'est-à-dire ce qui agence un désir qui n'est donc plus celui du fonctionnaire phallique mais qui est celui d'un hypothétique sujet, qui n'a pour se soutenir que la faille que sa parole vient ouvrir dans le grand Autre et qui n'a pour objet que cette lettre qui a chu et qui est cause de son fantasme.

C'est donc, comme vous le voyez, le passage, en quelque sorte, d'une relation au texte dominée par le rapport au signifiant et le rapport au texte dominé (une fois qu'on a renoncé à vouloir le lire mais que l'on accepte, que l'on consent à le déchiffrer) et dominé cette fois-ci par la focalisation sur la lettre, et en tant que en dernier ressort c'est elle qui se trouve l'organisatrice aussi bien de ce qui sera notre passion f(ph)allacieuse pour le Un. Et que ce qui sera le manquement irréductible que ce Un entraîne, c'est à dire la chute de la lettre, dès lors que vous découpez une séquence sonore en unités, vous produisez automatiquement, je vous renvoie au séminaire sur la lettre volée, la chute d'éléments littéraux et qui vont donc constituer le corps, si je puis dire, du désir qu'il ne faut pas, si tant est que le désir qu'il faut est réservé à l'exaltation du Un.

Donc, vous dire que puisque le collège a mis cette année à l'étude la question de la lettre, dire qu'elle nous plonge dans un domaine à la fois essentiel et méconnu et qu'il n'est donc pas sans intérêt pour nous (mais pour des raisons... parce que nous viserions à une rédemption du monde), mais simplement parce que nous avons à répondre à une clinique. Qui dès lors que nous prenons en compte ce type de matérialité (je vous rappelle le mot de Lacan : motérialité) c'est là ce qui fait que les psychanalystes ne sont pas que des idéalistes, qu'ils ne se servent pas du langage de la psychologie mais qu'ils ont bien un matérialisme qui leur est propre et dont il est intéressant de voir que, en général, il est refoulé, ce matérialisme-là.

Je vous rappelle ce texte de F. De Saussure où analysant un vers latin, il va montrer que ce vers latin invite à une double lecture et en particulier qu'il est crypté et en réalité organisé par une écriture cachée que le lecteur peut, s'il le veut, et si ce n'est pas arbitraire, le déchiffrer. C'est donc déjà chez de Saussure de même qu'il y aura chez Lévi-Strauss et Jakobson à propos de l'analyse d'un poème de Baudelaire « Les Chats », la tentative de montrer de quelle manière c'est un poème qui s'est écrit en quelque sorte malgré son auteur ; qu'il y a une structure dans ce poème qui s'est imposée. Vous me direz qu'il fallait quand même que cet auteur ait quelque génie, ce qui était le cas. Mais en tout cas, c'est une lecture qui sera sûrement pour vous en cours de route, aussi bien celle de Saussure concernant ce vers latin que ce texte de Jakobson et Lévi-Strauss à propos des « Chats » de Baudelaire, c'est une lecture qui sera instructive.

Sans oublier bien sûr un auteur que nous avons célébré dans une autre institution, c'est-à-dire Artaud qui assurément a été le plus sensible et le plus courageux et provocateur dans ce qui était l'écriture, la façon dont est écrit l'Autre, le grand Autre. C'est dans un texte qui s'appelle « Pour en finir avec l'idée de Dieu » et qui à cet égard pour l'étude de la lettre est un document clinique remarquable car il met clairement sur la table le fait que le texte divin est une écriture sans aucun sens et dont l'articulation elle-même est à la limite du possible, parce que (je terminerai là-dessus pour vous laisser, si vous le voulez, poser deux questions), ce texte de l'inconscient vous ne pouvez pas le prononcer tel qu'il est écrit. Pour le prononcer il faut justement y introduire le phonème. Si vous vouliez le lire tel quel vous aboutiriez au même travail qu'Artaud, c'est à dire à des suites littérales, à la limite du pouvoir d'articulation. Et donc si vous voulez le lire il faut y introduire inéluctablement la voix et du même coup fatalement le sens parce que la voix ça va toujours avec le sens.

Donc vous avez la chance de vous inviter à un festin, on verra quel sera votre appétit... Mais je dois dire, au moment où Lacan nous a sorti tout ça, je vous assure que les phrases du genre « mes Ecrits qui ne sont pas à lire », Ho la la !!! Alors que nous les élèves on était là à chercher à comprendre... « Mais non, mais non, cherchez pas à comprendre ! » « Ah bon ? Faut pas chercher à comprendre ? Alors qu'est ce qu'il faut chercher ? ». Il ne faut pas chercher à comprendre parce que si vous cherchez à comprendre c'est justement qu'évidemment vous voulez le sens. C'est-à-dire qu'à vouloir le sens vous êtes forcément dans l'ordre phallique, alors que la lettre c'est ce qui vient déranger l'ordre phallique, c'est ce qui vient dire que l'ordre phallique ce n'est pas le dernier mot.

On accuse facilement Freud d'être patriarcal. C'est incroyable ! C'est fait par des gens qui n'ont jamais rien lu. Il n'y a pas d'auteur qui soit plus corrosif à l'endroit du patriarcat que Freud. Et je faisais remarquer là, à Marcel : Freud est amusant car il montre que il y a chez chacun dès lors qu'il s'expose à une cure, la démonstration de son potentiel haineux à l'endroit de la figure paternelle. Ce n'est pas obligatoire mais, l'accumulation des rancœurs, revendications, insatisfactions, jalousies, des vœux de mort, bref le complexe d'Œdipe ; le complexe d'Oedipe en tant que formateur, que voie d'accès à ce qui serait l'âge adulte, autrement dit que l'adulte serait celui qui n'aurait plus besoin de se référer à l'instance paternelle pour s'autoriser. Ce qui est une fâcheuse modalité. Ce n'est pas très satisfaisant, je dirais comme conception de l'âge adulte.

Mais que d'autre part dans « La psychologie collective et analyse du moi » il montre que les masses n'ont qu'une aspiration : c'est se trouver un chef, c'est à dire de se trouver un père. Autrement dit le bonhomme tout seul, son père il chercherait à s'en débarrasser mais dès lors qu'il est organisé en foule, il n'a qu'un vœu c'est de se trouver un père.

Ce qui sera pour vous amusant de constater et de vérifier c'est que, il faut le signifiant Un, c'est-à-dire celui qui s'autorisera d'un Au moins Un, c'est à dire d'une instance imaginée comme paternelle, il faut ce Au moins Un pour que vienne chuter la lettre, cause du désir singulier et qu'il ne faudrait pas. C'est-à-dire que l'on trouvera chez chacun cette sorte d'ambivalence entre d'une part, le vœu de supprimer celui qui vous astreint à devoir désirer le Un et à jouir du Un au détriment du corps de la femme et en même temps ce qu'il en est de sa nécessité pour que, le Un venant causer la chute de l'objet a, permette en même temps ce désir qu'il ne faut pas et qui est celui du sujet et dont la lettre, dont l'objet a est l'objet.

Et c'est ainsi que Lacan en viendra à cette formulation dernière qui reste en travers des oreilles de beaucoup : « savoir se servir du Nom du Père pour pouvoir s'en passer », puisqu'il faut le Nom du Père pour que vienne chuter l'objet a. Mais pouvoir s'en passer pour que ce ne soit pas donc le Un, la Une qui devienne l'objet consacré du désir, de l'amour et que l'objet cause du fantasme puisse servir en quelque sorte de support, et non plus le Un, au corps féminin.

Donc, cette excursion pour essayer de vous rendre sensible l'intérêt et la difficulté de ce dans quoi vous vous engagez. Et puisque que je vois Eriko parmi nous, elle pourra sans doute nous faire valoir ce qui est susceptible de se produire dans des cultures où l'écriture est supportée par un autre agencement que celui de la lettre, autre agencement auquel Lacan, bien entendu, s'est intéressé avec passion.

Donc vous voyez on se plaint que tout à été exploré, le XIXème et le XXème siècles ayant été les siècles de toutes les grandes découvertes, et bien vous voyez que vous, vous avez accès à des territoires, qui à part, je dirais, le premier balisage fait par Lacan est un territoire à peu près vierge.

Voilà !

Est ce que vous avez une question ?

J. Maucade — De nos jours, le désir qu'il faut est organisé par la lettre et non plus par l'instance phallique. Donc au niveau clinique, est-ce qu'il y a un déplacement vers la mélancolie, dans le sens où il y a ce rapport d'un deuil impossible par rapport à la lettre ? Ce rapport à la lettre en tant que la dépression, c'est la confusion de l'Un avec l'Autre.

Ch. Melman — C'est intéressant ce que vous dites. Je n'y ai pas pensé mais c'est sûrement à explorer. Ce serait intéressant d'explorer ce que voudrait dire le deuil de la lettre dans la mélancolie.

J. Maucade — Qu'on retrouve chez l'adolescent.

Ch. Melman — L'amour, pour ne pas rester sur cette note mélancolique, l'amour c'est quoi ?

La salle — Donner sans attendre un retour.

Ch. Melman — Ah oui, sans attendre un retour ? C'est un amour généreux celui-là !

Moi je vais tout vous dire sur l'amour, vous n'aurez pas perdu votre soirée !

L'amour, c'est un échange de lettres. De lettres d'amour évidemment.

On pourrait presque se demander s'il y a des amours possibles sans échange de lettres. C'est pourquoi nous nous sommes passionnés jusqu'à l'obscénité pour les lettres de Joyce à Nora. Et imaginé... et avons invité les amateurs à tenter d'inventer, réécrire les lettres que Nora a pu renvoyer à Joyce et qui ont alimenté sa flamme. Qu'est-ce que ç'aurait été l'amour de Joyce pour Nora s'il n'y avait pas ces lettres ?

Et vous trouvez ça partout. Je lisais cet été les lettres de Flaubert à Louise Collet. Il y a un moment après cela devient des lettres d'échange professionnel. A partir du moment où elle ne se contente pas de....de quoi ? Lisez ça, vous verrez bien comment l'amour... Flaubert était un vieux garçon, vous le savez. Et bien, sans ces lettres à Louise Collet, est ce qu'il y aurait eu un amour ? Vous retrouverez des parentés avec celles de Joyce à Nora qui sont extraordinaires. Il lui dit par exemple : « Je te veux hermaphrodite ». Ce n'est pas de l'amour ça ? Et alors là, il n'y a pas d'histoire de gant comme chez Joyce mais l'histoire des petites pantoufles, les petites pantoufles qu'elle a laissées dans la chambre et qu'il regarde mélancoliquement, qui ont gardé l'empreinte de ses petits pieds... Vous voyez bien que là, il fallait un retour, il fallait des lettres de retour.

Lacan fait remarquer à propos de la lettre volée, que son sens, le sens de cette lettre qui est donc la lettre envoyée par l'hypothétique amant de la Reine, que le sens de cette lettre, tout le monde s'en fout, que ce qui compte c'est que cette lettre qu'il ne faut pas, soit là. C'est en tant que c'est l'irruption dans l'espace royal de la lettre qu'il ne faut pas et qui dit la trahison de la Reine... Quoi la trahison de la Reine ? La Reine n'est pas bien parce qu'elle n'est pas toute au Roi, elle est pas-toute au Roi parce qu'une femme est pas-toute, serait-elle Reine. Et elle est pas-toute précisément à cause de la lettre et du jeu de la lettre.

Voilà !

Ça vous suffit ? Pas d'autres questions ?

J.P. Beaumont — Peut-être faut-il rappeler que les Écrits sont un titre un peu ironique, dit Lacan, puisque ce sont toujours des conférences, des choses qui ont été prononcées. Ils ont une adresse, ce ne sont pas tout-à-fait des écrits.

Ch. Melman — Ce ne sont pas tout à fait des écrits, c'est vrai, vous avez raison sauf que c'était toujours dûment réécrit. C'est pas des transcriptions. Et il donnait toujours de chacun de ses séminaires, chaque année, un écrit.

Transcription : Michèle Mann

Relecture : Martine Coste

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