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Le Witz : d'une essence non-sensicale à l'authentification d'un pas-de-sens

ALLIOT Julien
Date publication : 25/02/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2014

 

Dès le début de son enseignement, dans la leçon du 7 juillet 1954 du séminaireLesEcrits techniques de Freud, Lacan parle du non-sens comme « l’essence la plus radicale » du Witz. Qu’est-ce qui est si intéressant dans cette racine, dans ce non-sens ? Quels rapports entretient-il avec le sens ?

  1. I. Le mot d’esprit et son essence « non-sensicale » chez Freud.

Pour commencer, je souhaiterais revenir au texte de Freud afin de tenter de caractériser ce qu’il nous apprend sur le non-sens. Que dit Freud du non-sens ?

Il aborde la question à partir de sa lecture de Lipps, qui définit le mot d’esprit comme « opposition entre sens et non-sens » (page 49). Freud relève la pertinence de cette analyse, mais se demande tout de même si le non-sens comique est identique au non-sens du mot d’esprit, si tant est que comique et mot d’esprit soient différents.

En s’intéressant aux techniques du mot d’esprit, Freud fait avancer cette question du non-sens propre au mot d’esprit. Il parle ainsi de la technique de « l’utilisation multiple du même matériel », comme dans cet exemple de la page 87 :

« Comment ça marche ? », demande un jour l’aveugle au paralytique. « Comme vous le voyez », répond le paralytique à l’aveugle ».

Voilà des expressions qui ont perdu leur sens plein par l’usage, sens plein que cette conversation vient réactiver. Ce jeu entre sens plein et sens vide fait écrire à Freud cette remarque tout à fait intéressante : « Les mots sont un matériau plastique avec lequel on peut faire toutes sortes de choses ». Il se situe là au niveau de la matérialité, de la plasticité du langage, dans une dimension qui dépasse celle du sens, ici mis à mal par l’introduction de l’équivocité. On peut lire en creux que s’il est possible de jouer avec le sens de cette manière, c’est peut-être qu’il n’est pas si fiable que ça.

Le deuxième apport de l’analyse des techniques que je souhaite relever se trouve au chapitre 7, lorsque à la page 123, Freud pose la question : « Qu’est-ce qui fait que le non-sens devient un mot d’esprit ? ». On remarque ici qu’il y a désormais une identification possible entre non-sens et mot d’esprit. Le non-sens peut devenir lui-même mot d’esprit. Il y a donc mot d’esprit pour Freud, quand du sens passe l’étape de la censure.

Pour rendre compte du non-sens spécifique au mot d’esprit, il réintroduit quand même la dimension de sens. Il y a présence d’un sens dans le non-sens. On peut ici prendre l’exemple de la page 122 :

« Itzig a été déclaré bon pour le service dans l’artillerie. Visiblement, c’est un garçon intelligent, mais peu docile et n’éprouvant aucun goût pour le service militaire. Un de ses supérieurs, qui est bien disposé à son égard, le prend à part et lui dit : « Itzig, ta place n’est pas parmi nous. Je vais te donner un conseil : « Achète-toi un canon et installe-toi à ton compte. » »

Le non-sens, dans cet exemple, tient au fait qu’il est bien entendu impossible d’acheter un canon et de s’installer à son compte. Mais à considérer que le supérieur de ce soldat veuille lui faire entendre son manque de bonne volonté dans l’exercice de son devoir, ce non-sens prend alors un sens plutôt hostile. Le non-sens devient donc mot d’esprit, se parachève en tant que tel, dans l’adresse à un autre, une dimension sur laquelle Freud insistera plus loin.

Dans la deuxième partie, Freud s’intéresse aux tendances de ce sens à l’intérieur même du non-sens apparent. Il observe que le sens en tant qu’intention (et il me semble qu’ici on n’est pas dans une acception du sens en tant que signification) est sexuel, agressif, cynique et sceptique.

Autre caractéristique intéressante dans ce relevé des attributions du non-sens chez Freud : le non-sens comme source de plaisir, un plaisir dont Freud dit page 193 qu’il est « attaché à la technique ». On retrouve cet intérêt pour la matérialité du mot elle-même, propre à produire du plaisir, sans nécessairement qu’il y ait un sens. C’est un plaisir qui viendrait du pur jeu des lettres, des déplacements et substitutions. Il parle page 227 des mots d’esprit qui dirigent « notre attitude psychique vers la sonorité des mots au lieu qu’elle le fût vers le sens, à faire en sorte que la représentation (acoustique) du mot elle-même prît la place de sa signification ». Utilisant un vocabulaire saussurien avant l’heure, il insiste sur la matérialité sonore du mot comme source de plaisir, plaisir qu’il ne situe pas nécessairement du côté du sens. Plus loin page 235, il compare l’adulte et l’enfant, ce dernier étant capable de prendre du plaisir de l’enfant « assemblant les mots sans se soumettre à la condition de sens, afin d’obtenir grâce à eux l’effet de plaisir lié au rythme ou à la rime ». Mais « ce plaisir, il se le voit progressivement défendre, jusqu’à ce que les seuls assemblages de mots autorisés qui lui restent soient ceux qui ont un sens »

Autre effet du non-sens sur lequel Freud insiste dans une longue note de la page 255 : c’est la stupéfaction que le non-sens suscite.

Et pourtant, dans la dernière partie de l’ouvrage sur le comique, il évoque notre « familiarité » avec le non-sens : il évoque page 306 « l’ancien lieu familier de son jeu [le jeu de la pensée] d’autrefois avec les mots ». Surgit alors cette idée paradoxale que ce qui nous est familier relève du non-sens. Il explique l’intérêt que représente le non-sens pour le mot d’esprit du fait que le non-sens suscite « le déplacement », c’est même là « la nature du non-sens » (311).

Cette relecture du texte de Freud du point de vue du non-sens me semble révéler que Freud s’attache, et c’est là à mon avis une subversion majeure, à invalider la fonction du sens. L’essence « non-sensicale » (pour reprendre un néologisme que Lacan utilise dans la leçon du 17 juin 1964 du séminaire Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, en traduisant littéralement l’anglais nonsensical) du mot d’esprit nous est familière. C’est une véritable technique qui fait jouer un plaisir presque enfantin.

  1. II. La technique du nonsense illustrée par les écrits d’Edward Lear.

On peut d’ailleurs rapprocher ces remarques de Freud du nonsense anglais.

Dans ce voyage du non-sens freudien au pas-de-sens lacanien dont je parlerai un peu plus loin, je vous propose ici un petit détour par l’Angleterre, et plus particulièrement l’Angleterre victorienne, pour évoquer cette esthétique particulière du nonsense, telle que par exemple le poète Edward Lear la met en oeuvre. Lacan invitait d’ailleurs à s’intéresser à ce qu’il appelle le « genre » dunonsense dans la leçon du 21 janvier 1959 du séminaire Le désir et son interprétation : « si nous avions le temps, nous nous poserions des questions sur ce qu’est, techniquement, le non-sens – je veux dire, dans la langue anglaise, le nonsense ».

Pour rapidement illustrer les rapports qu’entretiennent le nonsense anglais et les observations de Freud sur le non-sens, je vous propose donc un rapide détour par la poésie d’Edward Lear. Lear est un poète et illustrateur de l’époque victorienne. Il a écrit de nombreux poèmes, limericks, des chansons, et même des guides botaniques selon cette esthétique nonsensical. A l’instar de Lewis Carroll, Lear est un auteur canonique du nonsense anglais, et tous deux écrivaient pour des enfants. À titre d’exemple de nonsense, je vais vous lire le court poème correspondant à la lettre B d’un des alphabets nonsensicalinventés par Lear :

« B was once a little Bear

Beary !

Wary !

Hairy !

Beary !

Taky cary !

Little Bear! »

Je vous propose la traduction suivante, qui perd un peu la dimension musicale et ne restitue que des équivalents en français des mots anglais :

« B était jadis un petit ourson !

Oursonneux !

Suspicieux!

Pelucheux !

Oursonneux !

Prendeux soigneux de toieuh !

Petit ourson ! »

Ce poème est dit « nonsensical » car on ne perçoit pas immédiatement son sens. Il est presque aussi concis qu’un mot d’esprit, et apparaît comme pur jeu. Cependant, les mots s’y enchaînent selon une syntaxe correcte qui l’empêche de tomber dans ce qui serait une production in-sensée, « no-sensical ». On pourrait plutôt le qualifier d’« a-sensé ». Tout se passe comme si quelque chose s’y jouait, au-delà ou en-deça du sens. Le B devient, ou redevient, un objet étrange, inhabituel.

On y retrouve le plaisir dont parle Freud à la simple prononciation de ces phonèmes /rɪ/ et /eə/ qui ponctuent ce très court poème où chaque vers se termine par un point d’exclamation. Ici, tout se passe comme si Lear réinventait l’alphabet et se proposait de donner une « définition » des lettres, comme pour désorganiser et réorganiser le monde et le langage jusque dans sa plus petite unité : la lettre. On a l’impression que le sujet de ce poème est la lettre B, mais on se rend vite compte qu’il s’agit d’autre chose. Le nonsense fait dériver vers un ailleurs. C’est une poétique de la dérive ou de la dérivation, au sens linguistique du terme. Lear joue par exemple ici avec la lettre « y » qui en anglais, transforme habituellement des noms en adjectifs (ici hair devient hairy). Mais cette propriété contamine l’expression figée « take care » (« prends soin de toi ») qui devient chez Lear « takycary ». On voit que Lear joue ici sur ce que Freud appelle la « plasticité » des mots. Tout se passe comme si les règles strictes auxquelles obéissent ces petits poèmes sur l’alphabet n’étaient là que pour être subverties. La règle de construction du poème ne sert qu’à mettre en valeur le fait que ce qui se joue se passe ailleurs.

Pour terminer ce détour par le nonsense anglais, on peut se poser la question de savoir ce qui dans cette langue, ou dans cette zone géographique, a pu favoriser l’émergence d’un tel genre.

Est-ce dû à la musicalité particulière de la langue anglaise, cette langue qui attire l’attention sur certaines parties seulement des mots accentués ? La poésie anglaise est une poésie métrique, et a généralement recours au rythme dit « iambique », qui fait alterner une syllabe accentuée et une autre inaccentuée (comme dans le vers : « B was once a little Bear »). Ou bien cette apparition du nonsense en Angleterre s’explique-t-elle par l’esprit victorien, pétri d’une respectabilité qui a accompagné l’émergence d’une nouvelle classe d’industriels et commerçants au XIXè siècle ? Quand Lear écrit des limericks(ces courts poèmes de cinq vers dont le dernier mot des premiers et derniers vers sont identique), il s’efforce de les « purifier » de toute portée sexuelle, lelimerick étant connu pour son affinité avec la grivoiserie.

En tout cas, pour revenir sur le chemin principal que suit mon propos, il me semble au final que ces « nonsensicalpoems » ne font pas forcément rire. Tout au plus font-ils sourire. Ils sont amusants et on prend plaisir à les entendre, ou à les lire. Alors pourquoi le mot d’esprit, qui utilise pourtant les mêmes techniques que le « nonsense », pourquoi le mot d’esprit, lui, fait-il rire ?

III. L’authentification d’un pas-de-sens.

La réponse se trouve dans l’ouvrage de Freud lui-même, et sera ensuite reprise par Lacan qui insistera dessus. Le mot d’esprit trouve en effet son achèvement dans l’Autre qui le reconnaît comme tel, qui l’authentifie. Il est adressé, et s’accomplit dans le rire.

On trouve dans le texte de Freud une occurrence de ce terme d’Autre, avec un A majuscule, page 264. Il s’agit de la « tierce personne ». Freud distingue d’un côté, dans le cas du comique, la relation entre le moi et la personne-objet, en qui je trouve le comique, relation duelle qui suffit dans le cadre du comique. De l’autre côté, pour le mot d’esprit, il parle de cette tierce personne comme étant « indispensable ». Freud évoque le « besoin de communiquer le mot d’esprit à un autre ». Un auditeur est nécessaire pour que le mot d’esprit s’accomplisse. Il repose sur une dimension sociale fondamentale : il faut en effet, nous dit Freud, que le mot d’esprit fasse mouche. Pour être achevé, il doit être entendu.

Lacan insiste beaucoup sur cette dimension d’adresse lorsqu’il traduit Witz par « trait d’esprit ». Une fois le trait, la flèche lancée, elle touche en effet son but – dans le meilleur des cas. Contrairement au nonsense, on ne sent pas de gain de plaisir de la part du producteur de mot d’esprit dans ces jeux de lettres, ces substitutions, ces assonances… Le gain de plaisir s’accomplit seulement quand le trait d’esprit touche sa cible.

Il ne s’agit donc plus seulement de non-sens pour le mot d’esprit. Le fait que le mot d’esprit s’accomplisse dans l’adresse à un Autre y ajoute quelque chose.

Lacan définit ce trait d’esprit dans la leçon du 7 juillet 1964 du séminaireProblèmes cruciaux pour la psychanalyse, comme « l’irruption calculée du non-sens dans un discours qui a l’air d’avoir du sens ». Le verbe « avoir l’air » me semble ici important. Lacan insiste sur la dimension subversive du texte de Freud en rappelant que tout sens est ce qui « a l’air », ce qui fondamentalement fait illusion.

Lacan avance sur cette question du non-sens en repartant de l’effet de sidération que provoque le mot d’esprit. Dans la leçon du 4 décembre 1957 du séminaire Les Formations de l’Inconscient, il analyse les deux faces du plaisir du mot d’esprit en distinguant « la façon dont il frappe d’abord par le non-sens », et « l’apparition de je ne sais quel sens secret (…) dans ce non-sens même, ou bien je ne sais quel passage frayé par un non-sens qui à cet instant nous étourdit, nous sidère ».

Lacan avance alors un peu plus dans la direction de ce passage frayé par le non-sens, et finit par rejeter le terme de « non-sens » dont il dit qu’il n’a « de sens que dans la perspective de la raison, de la critique ». Il lui préfère le terme de « pas-de-sens ». « Du pas de sens comme on dit le pas de vis, le pas de quatre, le pas de Suze, le Pas-de-Calais ». Ce pas-de-sens prend, grâce à l’ambiguïté du terme « pas », une valeur de déplacement, de franchissement. Un sens supplémentaire est donné grâce à la création langagière que constitue le mot d’esprit.

Quelque chose en plus advient lorsqu’un mot d’esprit est fait. Quelque chose qui met en valeur que quoi que nous disions, nous disons autre chose. Le pas-de-sens vient articuler quelque chose qui n’est plus de l’ordre de l’intention de rationalité, mais quelque chose qui relève plus de la jouissance du sujet.

Lors d’une discussion informelle, une amie évoquait avec moi les régions du monde qui l’attiraient, et celles où elle n’irait absolument pas passer ses vacances. A cette occasion, elle m’annonce que s’il est une région du monde qui ne l’attire pas du tout, c’est bien « l’Amérique latRine ».

Ce mot d’esprit, dans un premier temps, fait advenir ce que Lacan appelle le « peu de sens », c’est-à-dire qu’il remet en cause la capacité des mots à soutenir un sens plein. Le mot « latine », par simple ajout d’un « r » dont on ne sait pas trop d’où il vient, perd tout son sens habituel. Il ne reste alors qu’un message proposé à l’autre, qui peut choisir de l’authentifier ou non. En répondant à ce trait d’esprit par le rire, j’ai eu le rôle de faire écho, d’authentifier pour mon amie cette création langagière qui venait manifester quelque chose qui selon Lacan, relève de ce qui est latent du désir.

Pour conclure, je dirais que la lecture du Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient a constitué pour moi une excellente introduction à un questionnement tout à fait original et stimulant et a ouvert de nombreuses pistes de réflexion. Par une dévaluation du sens, une subversion tout à fait originale qui met en valeur le non-sens en tant que pas-de-sens, que plus-de-sens, Freud, puis Lacan, se posent finalement la question de la vérité et de son rapport à la parole. Ils viennent nous rappeler qu’on ne peut pas tout dire de la vérité, qu’à l’endroit de la vérité, nous sommes divisés, perspective qui renouvelle radicalement et durablement la pratique de la lecture, à laquelle nous sommes heureusement initiés au Groupe d’Introduction.

Je vous remercie de votre écoute.

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