Accueil

 

Le mot (d'esprit) du Président

BON Norbert
Date publication : 25/02/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'hiver 2014

 

Je rappelle la teneur intégrale de ce mot d'esprit. A l'occasion d'une allocution devant les représentants du C R I J F, le Président a évoqué le ministre de l'intérieur en ces termes : "Le ministre de l'intérieur va nous quitter… Ah, non, on me dit qu'il est déjà revenu… sain et sauf, c'est déjà beaucoup !"Evidemment ce mot d'esprit a largement été commenté et, comme il arrive toujours en pareil cas, à défaut des associations du locuteur, interprété de façon projective par ceux à qui il a été rapporté, à partir de leur propre disposition psychique. En l'occurrence, le président de l'UMP a aussitôt dénoncé un propos déplacé et désobligeant à l'égard des algériens et de l'Algérie et celui du Front de gauche été pris de "nausée". Comme si ce mot signifiait que, de chez ces gens-là, il fallait s'estimer heureux de revenir sain et sauf. Ce qui est, sans doute, une interprétation erronée : ce mot est plus probablement franco-français et même socialo-socialiste si l'on en croit le contexte signifiant dans lequel il est produit. Le "Il est revenu sain et sauf" n'est un mot d'esprit qu'en rapport au "il va nous quitter" avec l'équivoque que l'expression emporte : quitter le gouvernement comme certains pourraient le souhaiter, voire vœu de mort inconscient, selon l'euphémisme consacré pour évoquer le décès d'une personne chère. On se souvient en effet des rumeurs médiatiques des semaines précédentes selon lesquelles Manuel Valls serait un peu trop présent et ferait de l'ombre au premier ministre voire au président, dont il pourrait briguer la place le moment venu. Rappelons qu'un précédent mot d'esprit du président concernait déjà une question de succession, celle du pape Benoit XVI : "c'est l'affaire des catholiques, nous ne présentons pas de candidat."Il s'agit donc, ici, d'un mot d'esprit qualifié de "tendancieux" par Freud. Tendance hostile[1], évidemment, qui ajoute un plaisir supplémentaire par rapport à celui obtenu par la technique propre au mot "innocent" comme au mot "tendancieux" : la condensation et l'économie. On peut en expliciter ainsi la technique en parodiant Freud à propos du "premier vol de l'aigle" [2]"Par un heureux hasard, auquel ce mot d'esprit doit son existence, ['quitter'] signifie aussi bien ['partir'] que ['mourir']. Est-ce qu'à cette occasion, quelque chose n'a pas été condensé et économisé ? Assurément, toute la seconde pensée, qu'on a laissé tomber sans la remplacer par un substitut. On peut dire que le double sens du mot ['quitter'] rend ce substitut superflu, ou bien, avec autant de justesse, que le mot ['quitter'] contient le substitut de la pensée réprimée et qu'il n'est donc pas nécessaire que la première proposition reçoive un ajout ou subisse une modification. C'est là, précisément l'avantage du double sens."Quant au "c'est déjà beaucoup", qui n'a pas été commenté, il faut sans doute l'entendre, dans la même veine signifiante, comme un "c'est déjà beaucoup trop" mais aussi, en même temps et à l'inverse, en regard du fait que, de ce voyage, le ministre n'aurait pas rapporté grand-chose, les autres ministres ayant peut-être, eux rapporté la turista ! Laquelle n'explique pas en elle-même le mot d'esprit mais spécifie clairement l'orifice pulsionnel concerné. !On ne peut ici qu'admirer avec Freud la puissance de l'effet humoristique obtenu, grâce à la condensation, avec une si faible dépense d'énergie. Certes, l'économie réalisée fut, dans le cas présent, largement annulée par la dépense occasionnée par les excuses qu'à du produire ensuite le président aux autorités algériennes. Car en matière d'esprit, le Président, comme le psychanalyste et quelques autres, est soumis à l'obligation de réserve[3]. Mais, comme le dit le scorpion à la grenouille, à qui il a demandé de lui faire traverser la rivière sur son dos et après l'avoir piquée malgré son assurance de ne pas le faire puisqu'il se condamnerait à se noyer lui-même[4]"Désolé, je n'ai pas pu m'en empêcher !" Nous touchons là à la question de savoir ce qui pousse quelqu'un à faire un mot d'esprit et à le communiquer, question que Freud soulève dans le chapitre "Les mobiles du mot d'esprit" où il souligne l'importance de "la tierce personne, l'Autre" [5], à qui s'adresse le mot à côté de la seconde qui en est l'objet : "Au travail du mot d'esprit est indissolublement lié le profond besoin[6] de communiquer le mot d'esprit à autrui; bien plus, ce profond besoin est si fort qu'il lui arrive bien souvent de se réaliser en passant par-dessus de sérieuses réserves. " [7] Et, pour Freud, cette poussée est celle de la pulsion :"L'existence de nombreuses pulsions inhibées dont la répression a gardé un certain degré de labilité va fournir à la production du mot d'esprit tendancieux la plus favorable des dispositions." [8] Il voit ainsi la pulsion exhibitionniste à l'œuvre dans les mots d'esprit à tendance sexuelle. "Quant aux mots d'esprit tendancieux visant une agression, ceux qui les réussissent le mieux sont ceux pour lesquels on peut établir que leur sexualité présente une puissante composante sadique qui, dans la vie, est plus ou moins inhibée." [9] Comment mieux dire qu'in cauda venenum ?Envoi : en hommage au Freud classificateur de mots d'esprit, je propose de nommer celui du Président : ZwangWitz, mot d'esprit par contrainte. Et toc !Ainsi, souvent, l'Une bévue vous envoie ses vœux avant Nouvel An.Nancy, 20/01/ 2014.


[1] Au départ, il n'y en a pour Freud deux : hostile ou obscène (il rajoute ensuite cynique et sceptique). Freud S., 1905, Le mot d'esprit et sa relation à l'inconscient, Gallimard, folio essais, 1988, p. 188. Il souligne que le mot obscène "dénude", on pourrait dire que le mot hostile, lui, "habille pour l'hiver".
[2] Freud S., opus cit., p. 100. Il s’agit d'un jeu de mot prononcé à propos de l'un des premiers actes de Napoléon III après son accession au pouvoir : la confiscation des biens de la Maison d'Orléans. J'ai remplacé dans la citation les mots "vol" et "brigandage" par les mots "quitter" et "mourir".
[3] Cf; Bon N; "L'esprit et la lettre", freud-lacan.com, 07/11/2002.
[4] Histoire évoquée par A. Lefèvre Pontalis lors d'un exposé sur "le rapport à la réalité" dans L'entwurf de Freud, dans le cadre du séminaire de Lacan L'ethique de la psychanalyse, leçon du 2 décembre 1959, Editions de l'Association lacanienne internationale (hors commerce), 1999, p.64. L'exposé ne figure pas dans la version du Seuil.
[5] Freud S., ibid., p.264.
[6] Drang = poussée.
[7] Freud S., opus cit., 263.
[8] Freud S., ibid, p. 262.
[9] Freud S., ibid, p.262.

Espace personnel