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L'interprétation n'est pas une explication. Conséquences de l'invention de a sur l'interprétation

VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 06/02/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées Las preguntas sobre el objeto/Les questions sur l'objet

 

Au départ l'interprétation chez Freud c'est Deutung. Traumdeutung : l'interprétation des rêves. Deuten c'est mettre au clair, indiquer le sens caché derrière le sens apparent, sens caché qui est celui d'un vœu, d'un désir. Notons ce premier pas de Freud. Il ne s'agit plus essentiellement de retrouver la trace d'un trauma refoulé mais l'expression d'un désir refoulé. Lorsque l'organisateur de ce désir, le phallus, a été mis en évidence avec le complexe de castration, on a constaté une bizarrerie : une interprétation apparemment juste, désignant l'objet en cause, le pénis, n'avait d'autre résultat que d'exacerber le transfert alors que proférée sur le mode d'une sentence métaphorique, elle pouvait retrouver son efficacité en donnant accès à tout un matériel refoulé.

Deuxième pas donc : non pas trouver le sens caché mais faire surgir un sens nouveau. Mais s'il s'agit de faire surgir un sens nouveau la question est alors de savoir en quoi ce sens nouveau est meilleur que le premier. C'est sans doute qu'il évoque mieux l'objet du désir, l'objet qui donne un sens - au sens de direction - et un lest, si l'on accepte cette métaphore, à la chaîne signifiante, à la parole du sujet.

Reste ce problème : pourquoi l'évocation métaphorique de l'objet est-elle plus efficace que la désignation pure et simple de cet objet ?

La raison en est que cet objet, non pas du désir mais cause du désir, comme Lacan nous l'a montré, est certes lié à la parole mais c'est au titre d'objet perdu du fait de la parole, véritable trou creusé dans la langue. C'est pourquoi cet objet-trou viendra comme cause de l'énonciation de la parole et non dans le texte de son énoncé. Il ne peut être dit comme tel.

Il ne s'agit donc pas seulement dans l'interprétation de trouver un sens nouveau mais de remonter au non-sens des signifiants primordiaux qui ont provoqué l'apparition du sujet, i.e. son assujettissement au signifiant et à son aphanisis. Car c'est ainsi que l'interprétation peut donner accès à l'objet qui est venu répondre pour le sujet, pourvu qu'il ait accepté de s'en séparer, de céder sur une part de sa jouissance (part précisément engagée dans le fantasme).

Ce faisant l'interprétation fait entrevoir au sujet le prix à payer pour son désir.

J'essayerai enfin de montrer que la topologie propre du signifiant contraint l'interprétation beaucoup plus dans sa forme et sa lettre que dans son sens.

L'invention de a résulte de l'hypothèse que l'inconscient de Freud est structuré comme un langage.

Le statut du sujet de l'inconscient, qui n'apparaît que dans les achoppements du cours normal de la vie est particulièrement évanescent : plutôt qu'un être, c'est le sujet d'un désir ignoré, en souffrance, un manque à être, dit Lacan. Ce n'est pas un sujet qui sait ce qu'il veut et ce qu'il désire c'est ce qu'il ne veut pas. Freud n'a pas vraiment posé la question de l'existence même du sujet mais plutôt celle des tribulations du moi. La question de l'existence du sujet, c'est Lacan à partir des philosophes et notamment Descartes. Elle est liée à la structure du signifiant.

Le lieu des signifiants, le grand Autre, est marqué comme tout système symbolique formel d'une incomplétude. Le théorème de Gödel, qui concerne plus spécialement l'arithmétique mais dont les conséquences débordent largement le champ pourrait être dit de la façon suivante : la vérité n'a de sens dans ce système qu'à préserver la place du non-sens. Dans l'inconscient, la place du non-sens est généralement celle du sexe, qui, on le sait, a partie liée avec la mort. Tout sens peut être ramené au sens sexuel, lequel ne renvoie qu'à lui-même et en définitive au non-sens. Y a-t-il des systèmes symboliques organisés sur d'autres non-sens ?

Quoi qu'il en soit, en ce lieu de non-sens, celui donc de la rencontre traumatique, non métaphorisée avec le réel sexuel, où le sujet donc est privé du jeu d'une possible substitution signifiante, d'une métaphore, qui le soutiendrait, et se révèle ainsi manquer à lui-même, c'est l'objet de la pulsion qui vient répondre à sa place, donner la forme de ce manque. Cet objet devient l'objet a du fantasme qui se substitue (il ne s'agit plus ici d'une métaphore), non pas au sujet mais pour le sujet, au signifiant qui manque dans l'Autre pour garantir sa vérité, vérité qui concerne plus précisément le désir de cet Autre. Dès lors il y aura une vérité orale, anale etc...

De ce fait, si la psychanalyse n'a pas attendu Lacan pour repérer la fonction de certains objets apparemment attachés à des fonctions biologiques comme le sein et l'excrément, c'est Lacan qui va montrer que la nécessité de ces objets pour le sujet ne tient nullement à un besoin vital du corps. Bien au contraire, c'est en tant qu'ils ne servent à rien qu'ils peuvent jouer leur rôle de support localisé du sujet et devenir objets a proprement dits. Le prix pour le sujet étant qu'ils soient séparés, exclus de l'image de son corps. Cette exclusion n'est pas acquise pour toujours : ils menacent de faire retour soit sur la scène du monde : angoisse ou acting out, soit dans la chaîne signifiante : lapsus où c'est la lettre qui leur sert de vecteur comme le montre le plaisir ou la gêne provoquée.

Voyons maintenant les conséquences de cela sur l'interprétation à partir d'une citation du séminaire XI :

« L'interprétation n'est pas ouverte à tous les sens [...]. Elle est une interprétation significative et qui ne doit pas être manquée. Cela n'empêche pas que ce n'est pas cette signification qui est, pour l'avènement du sujet, essentielle. Ce qui essentiel, c'est qu'il voie, au-delà de cette signification, à quel signifiant – non-sens, irréductible, traumatique – il est, comme sujet, assujetti. »

Lacan évoque alors le rêve de l'Homme aux loups, rêve qui a d'ailleurs fourni la figure qui s'est substituée à son patronyme pour la postérité. Le point important est le suivant : la brusque apparition des loups qui le regardent c'est celle du sujet lui-même. Ils cinq ou sept, cinq sur le dessin qu'il en fait et ce cinq est un des signifiants irréductibles de la cure : 5 de la cinquième heure, le V romain, le W retranché de la Wespe dénudant ses initiales SP. Le regard fasciné des loups c'est le sujet lui-même là où il défaille dans sa certitude de sujet. En ce temps originaire de la scène primitive le suet ne se constitue que du refoulement e ce signifiant premier (Ur-verdrängung). Dans ce temps premier, il n'y a pas de signification possible faute d'un Autre signifiant pour lequel le sujet pourrait être représenté. Après, seulement, d'autres signifiants viendront représenter le sujet pour ce signifiant.

Ce qui se substitue à la signification impossible c'est le regard qui se détache du corps du sujet pour venir supporter le sujet défaillant. En tant que ce signifiant primordial, le V, est pur non-sens, il peut donner à penser que l'inconscient est ouvert à tous les sens. Mais ce n'est qu'au premier temps, logique. Cette liberté originelle du sujet à l'égard de tous les sens n'empêche pas qu'il soit déterminé dans son désir par son rapport au désir de l'Autre (dont il reçoit ses propres signifiants) et toutes les significations qui vont venir à la place de ce non-sens premier.

Le regard est l'un des modes sous lequel se présente la fonction de l'objet dit par Lacan a. L'objet a par sa séparation (c'est le loup qui regarde) vient lester la chaîne signifiante. Avec lui, le sujet cesse d'être livré sans recours à l'effet aliénant du signifiant, soit à la vacillation sans issue entre un être dont le sens se dérobe et un sens qui le tue.

Incidemment l'homme aux loups lâche une crotte. L'objet a, dans cette fonction, se présente toujours sous deux faces. Il n'en va pas de même dans le phénomène psychotique de la voix.

Ainsi, l'objet a devient cause du sujet. Il vient interpréter le désir de l'Autre au delà de toutes les significations qui lui viennent. Notons que c'est en tant qu'il se fait a que le sujet arrime son désir au désir supposé de l'Autre et ce faisant lui donne sa consistance.

Une interprétation « possible ».

Un analyste me rapporte en contrôle le cas d'un homme mûr qui souffre d'une angoisse paralysante devant ses supérieurs. L'analyste insiste justement sur l'importance du complexe d'Œdipe chez ce patient très attaché à sa mère et qui pense avoir été traumatisé dans son enfance pour avoir surpris ses parents en train de faire l'amour et s'être fait « jeter » par son père à cette occasion. Sa mère disait de lui : « des chaussures de son père il préfère voir les talons que les pointes ! ». Je dis : « l'étalon ? »

Cette interprétation à seule fin de faire entendre à l'analyste que son patient n'était pas seulement victime de la scène traumatique ; c'était un petit curieux poussé par la pulsion scopique : voir l'étalon en acte. Plus exactement devant l'ouverture possible à tous les sens oedipiens ou autres là où le savoir inconscient défaille (l'inconscient ne sait rien du sexe), devant le non-sens du sexuel, le sujet aura été le regard, aura été au futur antérieur. L'interprétation suggérée tient compte de ce que le regard ne prend fonction d'objet a, de cause du sujet que de se détacher de l'énoncé du fait de faire jouer l'écart entre deux signifiants, voire entre un signifiant et lui-même.

Dans son séminaire D'un Autre à l'autre Lacan rappelle que « l'interprétation n'est pas un jeu de mot quelconque, elle est lecture d'un semblant qui le rompe », entendons : telle qu'elle brise l'effet de semblant d'un signifiant particulier.

Dans l'exemple proposé l'équivoque n'est pas gratuite puisque l'hypothèse qu'elle fait sur l'objet s'appuie sur la formule même rapportée par le sujet. Néanmoins, dans la situation, elle est surtout destinée à l'analyste en contrôle et ne saurait être reprise telle quelle. En effet, pour qu'un dire de l'analysant indique, s'offre à une interprétation, il faut que la cure ait créé une tension transférentielle où l'analyste occupe entre idéal et objet une place fort ambiguë[i]. C'est seulement à cette place que l'analyste peut juger de l'opportunité de son acte interprétatif.

Quel acte ? L'acte de payer un prix qui est celui de l'idéalisation de sa personne. Interprète vient du latin interpres. Dans interpres il y a pres que les étymologistes (Ernout et Meillet) rapprochent de pretium : prix. L'interprète doit le savoir.

Topologie de l'interprétation.

Pour que l'interprétation découpe sépare dans l'analyste l'objet a du trait idéalisant, il faut donc une lecture du semblant qui le rompe. Or ce semblant, comme signifiant, est soumis à une nécessité topologique précise. En tant que signifiant, selon F de Saussure, il est différent de lui-même. Cela veut dire qu'il est à la fois un et double. Lacan propose comme écriture de cette structure une double boucle : un trait qui fait 2 tours avant de se boucler.

Un plan ne peut inscrire cette double boucle (sans qu'elle ne se recoupe). Il y faut une autre surface, une bande de Möbius par exemple. Cette bande n'a qu'une face et qu'un bord. Localement il y a bien un recto et un verso et pourtant endroit et envers sont en continuité. On passe de l'un à l'autre sans franchir aucun bord, ce qui peut se produire dans le lapsus où l'envers, le refoulé, vient faire irruption sans crier gare.

Une interprétation, pour être efficace doit donc réaliser cet exploit de prendre en un seul geste deux occurrences d'un même terme, deux signifiés différents auxquels sera ainsi conféré la structure du signifiant. Ce signifiant nouveau opère dans cette surface unilatère une coupure qui, soudain, fait apparaître l'existence d'une autre face.

La bande de Möbius qui pour Lacan constitue la forme topologique du sujet de l'inconscient présente un bord par lequel elle peut s'accoler à d'autres surfaces et ainsi se fermer. Si cette autre surface est cet objet à deux faces que Lacan propose comme structure de l'objet a , alors on peut dire que l'interprétation aura porté.

La lettre ayant comme on l'a dit avec l'objet a le rapport le plus étroit, l'interprétation se servira volontiers de l'immixtion ou de la soustraction d'une lettre pour rompre le semblant. Ainsi Lacan traduisait das Unbewusst, l'inconscient, par l'Une-bévue et Melman proposer plus malicieusement l'Unbewurst.

On peut imaginer d'autres destinées possibles de cet exploit :

- la double boucle peut engendrer un tore. Le tournage en rond dans la cure ne sera pas menacé

- la bande de Möbius peut se complémenter par une autre symétrique et constituer ainsi un modèle de relation paranoïaque avec l'Autre.

Mais l'exploit peut aussi bien échouer. L'interprétation tombe à plat ou bien vire à l'explication.

Toute explication est-elle d'ailleurs à proscrire ?

Je ne le pense pas. Il faut bien d'abord montrer au sujet la part qu'il a prise et qu'il prend encore dans la fabrication du malheur dont il se plaint. Sans doute peut-on tirer parti de l'étymologie du mot ex-plication pour y voir ce travail de préparation du tissu pour qu'il s'offre à la coupure. On pourra m'objecter le caractère apparemment explicatif des interprétations de Freud. Prenons par exemple l'interprétation qu'il donne à Hans :

« Bien avant qu'il ne vienne au monde, déjà je savais que naîtrait un jour un petit Hans qui aimerait tellement sa maman qu'il serait par suite forcé de craindre son père...»

Cette formule n'est nullement plate. Elle possède cette structure en double boucle avec son effet de futur antérieur : bien avant qu'il ne vienne au monde le sujet était déjà là désirant dans le désir de l'Autre. Ce bien avant...déjà va infiltrer dès lors tout le discours de Hans comme j'ai pu le montrer ailleurs. En ce qui concerne la signification oedipienne on peut douter de son effet : « Pourquoi dis-tu que j'aime Maman alors que c'est toi que j'aime ! ». Est-ce à dire que la référence à la crainte du père soit sans effet ? Hans répond à son père qui se défend devant Freud d'avoir jamais battu son fils : « Si, tu m'as battu, ça doit être vrai ! »

On voit ainsi que Hans se situe d'emblée dans le symbolique. Ainsi il répondra encore à son père qui lui affirme que ce sont les femmes qui ont des enfants : « Pourtant, je t'appartiens ! »

Pour sympathique que soit la conduite de la cure du fils par le père et qui nous vaut cette observation si riche, on peut penser qu'elle n'aura pas peu contribué à nourrir le symptôme de sens et à retarder la conclusion de la cure. Quant à l'objet a qui se détache après l'interprétation de Freud il prend manifestement l'aspect du Lumpf.

Si le sens nourrit le symptôme comme a pu le dire Lacan et si l'interprétation pour avoir un effet sur la structure doit produire un pas de sens, ne vaudrait-il pas mieux renoncer à toute interprétation sensée ?

Dans la leçon du 11-02-1975 du séminaire RSI Lacan dit ceci :

« L'interprétation doit produire un effet de sens réel. Quel peut être le réel d'un effet de sens ? Est-ce qu'il tient à l'emploi des mots ou seulement à leur jaculation ? Autrefois on ne faisait pas de distinction...On croyait que c'était les mots qui portaient alors que si nous considérons la catégorie du signifiant la jaculation garde un sens isolable. Le dire fait nœud. Derrière le bla-bla il y a l'ICS. De ce fait il y a déjà dans ce que le sujet dit des choses qui font nœud. Il y a déjà du dire. Quand on a tressé le nœud d'imaginaire il existe... ».

S'agit-il ici d'une réhabilitation du sens ? Plutôt d'un nouveau type de sens, le sens qui accompagne toute énonciation. Avec ce sens porté par l'énonciation il apparaît clairement que l'interprétation est un dire. C'est pourquoi elle ne peut être suggérée à un autre analyste qui ne l'assumerait pas. Chez Freud les interprétations, fussent-elles explicatives, étaient des dires : c'est lui qui inventait la psychanalyse. Il n'en reste pas moins qu'il faut distinguer la fonction structurante de ce dire, que nous devons maintenir, de la signification qu'il fait surgir et qui vaut surtout pour lever le poids d'une identification idéalisante.

Au terme de ce parcours apparaît une ambiguïté : l'interprétation noue-t-elle ou dénoue-t-elle ? Ce n'est sans doute pas un hasard si l'idée de faire nœud avec l'imaginaire survient à la fin de l'enseignement de Lacan. La tresse se suffit de trois termes. Le sujet devrait se passer du quatrième brin que Lacan identifie à l'occasion au sinthome lié au nom du père. Alors on peut concevoir que le travail de la cure chez le névrosé tendra à réduire la prolifération du sens oedipien qui envahit et inhibe la vie du sujet, cependant qu'au prix d'accepter la perte de garantie que lui conférait ses idéaux le sujet puisse se soutenir de l'effet de sens réel de son propre dire. Mais on est aujourd'hui de plus en plus confronté à des sujets chez lesquels l'Œdipe ne fait plus le poids. Nous sommes dès lors d'autant moins assurés dans nos interventions que le sens sexuel n'apparaît plus métaphoriser le fonctionnement de la pulsion, qu'il n'apparaît plus comme l' « étalon » des jouissances. Corrélativement ces sujets semblent de moins en moins tenus par leur propre parole. Que devient alors l'interprétation ? C'est ici que les dernières considérations de Lacan sur le dire qui fait nœud peuvent nous ouvrir des voies. Pour qu'un effet de sens réel existe, il faut que le réel, l'impossible soit nommé, repéré comme tel. L'Œdipe ne fait plus recette mais R, S et I sont les vrais noms du père.

Bogota, février 2002

[i] Ce moment est souvent marqué d'un silence, moment où la parole s'équivaut à l'objet a, selon l'expression de Lacan qui cite par ailleurs un article de Robert Fliess dans lequel cet analyste distingue toute une variété de silences dans la cure selon l'objet en cause.

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