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Note sur l'objet a et le temps (ou comment inscrire le temps)

VANDERMERSCH Bernard
Date publication : 06/02/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées Las preguntas sobre el objeto/Les questions sur l'objet

 

Si l’on réfute volontiers le célèbre Post hoc, propter hoc, il n’en reste pas moins vrai que dans le monde scientifique, pensé naïvement comme le lieu de l’objectivité, la notion de cause tend à disparaître en même temps que celle d’objet, et le principe de causalité à se réduire à une succession temporelle. Je cite ici le physicien E. Klein :

« Les physiciens ont pris acte de cette révolution en faisant en sorte que l’énoncé du principe de causalité ne fasse plus directement référence à l’idée de cause, mais se contente de mentionner un ordre obligatoire et absolu entre divers types de phénomènes, sans que l’un puisse être présenté comme la cause de l’autre. Du coup, la causalité n’est plus qu’une simple méthode de rangement des événements, une « règle » qui les place selon un ordre contraint. Ainsi épuré, le principe de causalité stipule simplement que le temps […] s’écoule dans un sens bien déterminé…[2] ».

Dès lors que, du fait de l’écriture scientifique, la subjectivité est évacuée, la causalité se réduirait à la flèche du temps[3]. Ce qui suggère que c’est le sujet lui-même qui introduit la notion de cause, qu’il est en somme la cause qu’il y ait de la cause. Cela tient probablement à ce que son être de sujet ne lui apparaît pas à lui-même, que cet être n’est qu’une supposition représentée par un semblant, l’image de son corps, plus ou moins authentifiée par une jouissance propre. Sujet : supposition d’une cause inapparente Derrière le semblant. L’angoisse serait le signe accompagnateur de cette mise en cause du sujet.

Le temps « objectif » de la physique, tout énigmatique qu’il soit, ne saurait de toute façon être identifié purement et simplement au temps du sujet.

2. L’objet a introduit le temps dans l’espace du sujet.

L’objet a serait, à son dire, la seule invention de Lacan. Mais cette invention a subi un changement très important dans sa définition. Défini au départ comme l’objet du désir, il devient, soudain, dans le séminaire Le désir e(s)t son interprétation, l’objet-cause Du désir.

L’objet du désir, ob-jectum[4], ce qui était « jeté devant » le sujet, à objecter, mais aussi à séduire, à sidérer, devient, avec l’objet-cause du désir ce qui est supposé venir avant (logiquement) : la cause. Or la cause, ce qui vient avant, est aussi ce qui est supposé « derrière » le phénomène. « Tout phénomène a une cause » (principe de causalité). L’idée vient que ce qu’il y a derrière le phénomène, derrière l’objet désiré, serait le vrai objet. Et le vrai pousse devant lui le semblant. Derrière, ça pousse. Ça pousse à se représenter. D’où l’idée que la pulsion est impliquée dans l’idée de cause. Vérité et pulsion ont ici partie liée.

Notons qu’au départ, c’est le sujet lui-même qui est l’objet « jeté devant » dans le monde avant que d’autres objets, « partiels » ceux-là, se présentent. Le sein bien sûr mais aussi le regard, celui de l’Autre et qui s’est en général porté en premier lieu sur son sexe, la voix, son cri qui aura commencé à lever l’inquiétude sur sa bonne entrée dans la vie avant que la voix de sa mère ne lui réponde en « mamanais » avec ce ton et ce rythme si particulier d’être à la fois apparemment universel et si différent de celui de la langue dite pourtant maternelle.

Ces objets jetés par l’Autre devant le sujet, et par le sujet devant l’Autre, en s’escamotant de la scène, pourront fonctionner comme objets a, cause du désir.

La vérité du sujet, c’est qu’il est de sa nature un manque et partant un désir d’être et ce désir n’a pas de cause. Le désir est l’expression d’un « manque » et ce manque ne se conçoit que lié à l’intrusion du langage et de sa structure « trouée[5] » dans le corps.

L’objet a est ce qui « donne corps » à ce manque structural vécu comme une perte. D’où cette note de Lacan dans son séminaire L’angoisse [6]: l’objet a est un objet dont il n’y a pas d’idée mais il est solidaire de l’instauration d’un « manque radical à la constitution même de la subjectivité ». Ce manque est vécu comme quelque chose de perdu[7] et « la façon la plus certaine d’approcher ce quelque chose de perdu, c’est de le concevoir comme un morceau du corps. »

Lacan nous suggère ainsi que l’objet a, comme jouissance perdue, vient au lieu où la pensée ne peut penser sa propre incomplétude. Il n’en devient pas pour autant pensable mais s’il faut néanmoins le penser, ce serait comme ce que le corps doit concéder de jouissance pour parer aux contraintes que le langage lui impose. Ces « concessions » sont les divers « éclats du corps » : sein, fèces, regard et voix, découpés de chaque zone érogène pour parer à cette incapacité de l’Autre (comme lieu du langage) à dire ce qu’est le sujet. Les zones orale ou anale sont plus concernées par la demande, le regard et la voix sont d’avantage en prise directe avec le désir.

3. La définition même de cet objet a comme objet cause du désir, ne vaut sans doute pas pour toutes les structures. Est-ce le même qui reste masqué dans le fantasme du névrosé, plus visible dans le scenario pervers ou éclatant dans les voix du psychotique ?

Si on l’appelle objet cause du désir du sujet, il n’est pas certain que cette formule vaille pour le délire où cet objet, qu’il apparaisse sous forme de voix, de regard ou d’objet anal, etc. ne se prête plus ou pas à soutenir le désir. S’il occupe la scène, ce n’est pas comme cause du désir du sujet mais comme objet de la jouissance de l’Autre.

D’ailleurs, l’objet a n’est pas seulement cause du désir, il introduit le sujet à la notion même de causalité. Il n’y a cause, comme le dit Lacan, que dequi cloche et, on l’a vu, il y a quelque chose qui cloche dans le langage : il n’y a rien en lui qui garantisse sa consistance qui relève donc de l’imaginaire. C’est pourquoi ce défaut de garantie ou cette « incomplétude » se posera de préférence pour le sujet sur la question de son origine. Cette question est en effet, dans sa radicalité, une aporie logique. C’est ici que l’invention de l’objet a se noue à la question du père[8].

Il est remarquable en effet que le fait que l’objet a ne vienne pas en cause du désir dans la psychose, ou qu’il soit homogénéisé au signifiant dans la paranoïa, est associé aux plus grandes difficultés chez ces sujets avec la causalité, la question du père et des origines, voire la temporalité elle-même.

Il est patent cliniquement que le temps subjectif dépend des modalités du désir, depuis la stagnation du temps dans la dépression jusqu’à la mort éventuelle du sujet dans certaines psychoses, voire l’immortalité du syndrome de Cotard.

Le temps subjectif apparaît ainsi comme non linéaire mais lié à la différence, au désir d’autre chose. Or cette altérité, propriété du signifiant, n’est garantie que par l’insertion de cet objet a. C’est du moins la représentation topologique qu’en donne Lacan dans la première leçon de son séminaire L’objet de la psychanalyse.

4. Pourquoi Lacan n’introduit-il pas le temps comme une quatrième dimension du sujet au même titre que réel, symbolique et imaginaire ?

Réel, Symbolique et Imaginaire, ont constitué dès le départ de son enseignement, et lié expressément, quoique sur un mode hypothétique, aux trois dimensions de l’espace, le cadre inamovible du sujet. On pourrait penser que le temps soit identifié au réel. Ou plus exactement que Lacan ait conçu le temps comme une part du réel.

Voyons brièvement comment Lacan inscrit le temps.

C’est toujours à partir du langage que Lacan a inscrit le temps spécifique du sujet. Cette temporalité, qui constitue l’un de ses apports essentiels, est le futur antérieur : « il aura été ». C’est toujours après coup que peut se lire quelque manifestation du sujet. Certes c’est Freud qui a montré le détachement de l’inconscient de la temporalité physique : « l’inconscient ignore le temps », ce qui signifie : « inscription que le temps n’efface pas » mais ne veut pas dire qu’il ne s’y passe rien. C’est Freud aussi qui a introduit le nachträglich, l’après-coup qui marque l’apparition du symptôme après une première rencontre traumatique. Mais la reconnaissance de la rétroactivité de la chaîne signifiante est un apport tout aussi fondamental de Lacan. La lettre volée, l’article par lequel il ouvre ses Écrits, montre notamment comment une syntaxe naît spontanément d’une suite de coups (+ ou -) tirés au hasard dès lors qu’ils sont groupés par trois[9], entraînant l’impossibilité à chaque coup de voir surgir certains de ces triolets et l’impossibilité rétroactive de certaines configurations dans les temps précédents, donnant ainsi un modèle pour l’inscription d’une mémoire spécifique.

Le graphe, patiemment élaboré, et fixé dans Subversion du sujet et dialectique du désir donne une figure à la rétroactivité de la chaîne signifiante et situe clairement le désir et l’objet a (comme réponse du sujet par le fantasme à l’urgence de la question sur son être) du côté du temps, celui des scansions (à gauche).

La figure topologique de l’autodifférence du signifiant est celle de la double boucle, du « huit intérieur ». En l’inscrivant sur le tore il a pu montrer comment le bouclage de la demande engendrait le tour non compté du sujet faisant un nouveau trou pour le désir.

Mais c’est avec la topologie du plan projectif, ou cross-cap, que le fantasme va trouver sa forme topologique préfiguré dans le schéma R (p. 553 des Ecrits). Dans ce schéma, le réel doit être identifié à la coupure qui « révèle » la structure du sujet en détachant le sujet \$ qui recouvre le champ de la réalité et l’objet a. Cette coupure en double boucle écrit deux choses : la temporalité spécifique du sujet par sa fermeture qui la fait revenir à son départ, mais aussi la nature du signifiant d’être différent de lui-même par cet écart entre les deux tours. Cet écart, c’est l’insertion de l’objet a qui le garantit et donc garantit la différence essentielle nécessaire au temps du sujet : ce futur antérieur.

Notons aussi que, dans cette topologie, le réel n’est pas homogénéisé au symbolique et à l’imaginaire qui font les deux dimensions de la surface du cross-cap mais qu’il est identifié à la coupure et donc au temps.

Le temps n’est donc pas un « espace » dans lequel se déroulent des évènements mais ce qui se produit comme différence dans le sujet par ces évènements. Le temps est la modification topologique, transitoire ou définitive, en quoi consiste un effet de sujet. Avec le temps, c’est aussi le réel qui n’apparaît pas comme d’avant le sujet mais ce qui se constitue dans le même temps que le sujet se sépare de l’objet a.

Le schéma I, que Lacan élabore comme modification induit dans la structure du schéma R par le processus psychotique, montre clairement que l’objet a ne peut plus ou pas fonctionner comme cause du sujet.

Le nœud borroméen, plus tard dans son enseignement, remet beaucoup de points acquis sur le chantier. Le mot « désir », si récurrent dans les premiers séminaires, apparaît de moins en moins dans les séminaires tardifs (RSI, le sinthome) et le phallus n’y occupe plus la place centrale au profit de l’objet a, réduit ici à un lieu de coincement. La dimension du réel y est strictement homogénéisée aux deux autres et, du coup, la spécificité de la dimension du temps y est moins évidente. Lorsqu’une quatrième consistance, isolée du symbolique, est convoquée pour rendre compte du sujet freudien, il ne s’agira pas du temps mais de ce qu’il appelle sinthome. Ce sinthome apparaît bien plus comme un artifice construit dans le temps (Work in progress de Joyce) que comme support Du temps rétroactif du sujet.

Le but de la cure, conçu dans le séminaire Les quatre concepts comme retour dans le temps sur la constitution de son fantasme (traversée du fantasme, retrouver la différence pure), est parfois réduit plus tard à ce qu’ « on sache de quoi on est empêtré », voire à l’identification, avec une certaine distance, à son symptôme. Ce qui n’interdit pas à Lacan de se questionner sur le savoir faire qui permet à l’analyste de guérir les symptômes.

Le nœud borroméen permet néanmoins de « visualiser » deux aspects du temps : durée et scansion.

La durée, dimension du continu, se montre dans ces déplacements des ronds dans la mise à plat, déplacements connus comme mouvements de Reidemeister et qu’ont explorés quelques collègues comme Marc Darmon ou Jean Brini. Ces mouvements montrent que des variations considérables dans la vie d’un sujet, quant à sa jouissance, peuvent être obtenues sans « coupure » dans le temps, en restant dans le cadre de la structure.

La scansion, dimension de l’acte, se montre dans les coupures ou sutures nouvelles.

Il est alors un peu moins surprenant de voir Lacan intituler son dernier séminaire : La topologie et le temps.[10] A vrai dire ses indications sont peu claires. Ce qu’il énonce est qu’ « il y a une correspondance entre la topologie et la pratique [psychanalytique]. Cette correspondance consiste en les temps. La topologie résiste, c'est en cela que la correspondance existe. »

C’est sans doute la prise en compte du réel du temps, particulièrement sensible dans la cure. Ce qui résiste dans la cure - ce pourquoi il faut du temps pour faire une analyse alors même que l'inconscient ignore le temps - serait d'ordre topologique. La résistance dans la cure relève en fin de compte de faits de topologie et l'analyste ne peut que s’y plier.

On peut par exemple penser le parcours de l’analysant comme le parcours spécifique de sa structure. Pensons en termes de surfaces. Localement toute surface est semblable à un morceau de sphère ou de plan tout à fait banal et un trajet local ne rend pas compte de la structure. Le « tourner en rond » dans cet espace banal ne permet pas le tracé de l’acte, lequel est une double boucle, tracé que n’autorise pas la sphère. Pour l’accomplir, il y faut une « audace », s’aventurer au-delà du voisinage immédiat, pour s’apercevoir après-coup, qu’une coupure décisive s’est opérée, coupure ayant parcouru le trajet spécifique du plan projectif (cross-cap), par exemple.

5. La mise en histoire de la vie d’un sujet dépend de la mise en place d’une origine définitivement refoulée et le plus souvent remplacée par un mythe : « Je suis née un jour de neige », comme le disait une patiente de Ch. Melman. Cette mise en place d’une origine historisée dépend, sans doute, de l’introduction d’une topologie précise, celle qui résulte d’un certain mode de constitution de l’inconscient, qui est aussi celui de l’objet a. La création de cet espace fermé au sujet constitue son origine en tant qu’instance différenciée et détachée du temps physique (à partir de là, l’Inconscient ignore le temps). Cette origine ne se soutient que du détachement de l’objet de jouissance qui inscrit le 0, le manque compté comme le premier chiffre, comme un 1. Il en résulte cette difficulté banale généralement éprouvée au moment du changement d’heure saisonnier. Quelque chose résiste alors à tout raisonnement logique. C’est alors que le sujet peut éprouver à quel point, quand l’affaire n’est pas liée à son fantasme, il reste le jouet baladé par le signifiant.

Le détachement de l’inconscient du temps physique assure au sujet de n’être pas captif, comme le sujet maniaque, de la diachronie des pensées. Comme l’indique cet exemple, cette fermeture originaire n’est donc pas toujours assurée. Le doute de l’obsessionnel porte sur la réalité de son effectuation et il convient de préciser les modalités spécifiques qui rendent compte de ce doute. Et, dans certains cas de psychose il pourrait se faire que ce détachement du temps subjectif du temps physique se produise différemment ou pas du tout.

6. Ces dernières remarques se soutiennent implicitement d’une topologie des surfaces. Elles nous conduisent à cette autre : nous pensons intuitivement la cure selon une topologie implicite et cela n’est pas sans conséquence sur notre style d’intervention. Avec le nœud borroméen, l’objet a perd encore de sa substance. Il n’est l’effet d’aucune « castration » mais seulement le lieu de la conjonction des divers trous de nos registres. Ce lieu vide vaut-il mieux que le père mort freudien comme cause du sujet ? La fin de la cure se proposait de mettre la distance maximale entre l’idéal du moi et l’objet cause du désir. Avec le nœud borroméen, cet objet se réduit à rien (ce qui était moins clair dans la présentation du cross-cap). Ce faisant on vide l’objet a qui devient une réserve d’existence limitant toutes les autres jouissances. Cette réserve est la condition du désir. Mais peut-on se passer, à défaut d’un dieu, d’un objet pulsionnel au lieu de la cause ? A vouloir éviter la père-version, ne risque-t-on pas de retrouver un désir vide, anonyme, sans cause liée au sujet, celui, plutôt féroce, qui ne naît que de l’envie et de la rivalité promues par l’ordre économique ?

Le 1er novembre 2013

[1] Extrait de l’argument proposé par la rédaction.

[2] É. Klein, Les tactiques de Chronos, Paris, Flammarion, 2003, p. 90.

[3] Certes, pas tout à fait comme les trois autres mais pas non plus totalement étrangère. Il y a de l’échange entre temps et espace. Néanmoins, cet espace n’est pas R4 mais une 4-variété pseudo-riemannienne. Dans cette 4-variété, « les rotations de l’espace-temps, du moins celles qui font intervenir la dimension temporelle, sont de natures différentes… Pour les géomètres, elles sont de type hyperbolique, car elles laissent une hyperbole invariante », M. Lachièze-Rey, Au-delà de l’Espace et du temps. La nouvelle physique, Paris, Le Pommier, 2003, p. 86.

[4] Objectum ne veut pas dire objet en latin. C’est un adjectif ou un participe passé qui signifie « jeté devant ». Cet acte, objectio, veut dire reproche. La préposition ob veut dire : au devant de , en face de, en vue de et enfin : à cause de.

[5] Il est fait ici allusion à l’incomplétude de tout système symbolique, à savoir qu’il ne peut rendre compte de sa propre consistance.

[6] L’angoisse, leçon du 30-01-1963.

[7] Faut-il rappeler que Desiderium, qui a donné « désir » signifie à l’origine regret ?

[8] Disons simplement ici que la théorie lacanienne des psychoses repose essentiellement sur le concept de forclusion du Nom-du-Père et qu’elle a été élaborée avant l’invention de l’objet a. Cette invention a néanmoins travaillé et le signifiant « nom-du-père » n’a cessé d’évoluer jusqu’au séminaire intitulé précisément Les non-dupes errent, où réel, symbolique et imaginaire sont donnés comme Les noms du père.

[9] Ces triolets sont nommés d’après leur forme (+++,---,+--,-++,++-,+-+,-+-, etc)

[10] Voir notre compte rendu de ce séminaire dans Lacaniana, T. II. Ed. Fayard

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