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L'identification féminine, des tresses et des couleurs

DE SAINT-JUST Jean-Luc
Date publication : 04/02/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées - La parité : est -ce un progrès d'être tous semblables ?

 

Cette première identification qui est la même pour le garçon et pour la fille, est une identification au père[3]. Pourquoi au père, sur quoi cela se fonde-t-il ? Pour comprendre cette détermination de la réalité freudienne, nous pouvons nous référer à l'enseignement de Lacan ; Si la première identification de l'enfant est au père, c'est parce que le père est dans le modèle freudien, le représentant du « désir de la mère »[4], et qu'il a à ce titre une valeur phallique. C'est une façon d'inscrire la métaphore du nom du père.

Ce qui se distingue ensuite de façon sexuée, mais uniquement parce que cette première identification symbolique a eu lieu, c'est qu'à l'endroit de cette identification phallique un garçon va y être le plus souvent reconnu, et pourra même également s'y reconnaître s'il est appelé à cette place, alors qu'une fille n'y sera le plus souvent pas reconnue, et pourra même difficilement s'y reconnaître. Simultanément, c'est son investissement, son désir premier qui n'est pas non plus reconnu, qui lui paraît interdit socialement comme pour « Eve » dans la Bible, c'est une histoire d'un objet et d'un lieu qui lui seraient interdits.

Une femme pourra d'ailleurs trouver là une source inépuisable d'un ressentiment partagé, d'une injustice sociale subie par l'ensemble des femmes, qu'elle ne cessera pas de dénoncer, dés qu'une occasion le lui rappellera, sous la forme d'une mythique domination masculine[5]. Alors même que du phallus elle en est bien plus assurée qu'un homme.

Charles Melman en se référant d'une part au « Stade du miroir » et d'autre part au « Mythe individuel du névrosé », fait remarquer qu'il convient d'inscrire cette première identification, non seulement dans un processus de reconnaissance - autrement dit, que cette identification ne se fait pas en dehors du regard de l'Autre, nécessaire pour l'entériner ou non -, mais que ce regard est également inscrit dans un scénario, une « situation qui ordonne les personnages auxquels (un enfant) pourrait être amené éventuellement à s'identifier ».[6]

Comme vous le savez, selon les circonstances, cette identification première, comme d'ailleurs le choix d'objet, peuvent très vite se modifier, voire s'inverser, se substituer, ou régresser.

C'est ce qui peut se passer pour une fille, du fait même de son anatomie en tant que simple reconnaissance actée de la différence de son corps[7]. Parce que non reconnue, ne pouvant s'y faire reconnaître, ou ne pouvant s'y reconnaître, elle migre dit-on au lieu de l'autre. Que dire de cette migration, et surtout de cette dimension autre de l'identification féminine ? Pour qu'une femme migre dans un lieu autre cela nécessite-il une « identification à l'objet », ou est-ce le simple effet d'une non reconnaissance ? Cet Autre lieu étant aménagé par la première identification, puisque l'Un implique l'Autre. Dans ce second cas, l'identification dite régressive, celle qui reviendrait à l'Autre, serait pour une femme une possibilité, mais aucunement une nécessité. Ce qui semble se vérifier dans la clinique.

Ce déplacement, cette migration, ne signifierait donc pas pour autant une identification féminine, mais constitue sans doute la condition nécessaire pour qu'il puisse y avoir une femme. Ce n'est qu'une possibilité, parce qu'il y a bien sûr bien des cas où cette condition n'est pas suffisante, où cette identification à l'objet n'est pas acceptable, pas supportable. C'est ce que rappelle Lacan dans « La troisième » ; « Pour en faire semblant (d'objet a), il faut être doué. C'est particulièrement difficile, c'est plus difficile pour une femme que pour un homme, contrairement à ce qui se dit. Que la femme soit l'objet petit a de l'homme à l'occasion, ça ne veut pas dire du tout qu'elle, elle a gout à l'être. Mais enfin ça arrive ! » Pourquoi est-ce plus difficile pour une femme de faire semblant d'objet petit a ? La réponse est dans la question, c'est que prenant appui sur un réel, faire semblant peut ne pas être pour elle sans difficultés, voire même lui être tout à fait étranger.[8]

Mais revenons à cette position autre qui spécifie, sans y suffire, la position féminine. Comment pourrait-on la spécifier, l'isoler ? Dans son article « La position féminine dans la bible »[9], la philosophe Martine Leibovici fait remarquer que si « Adam » qui est au départ « homme et femme », reçoit de Dieu, comme lui, à son image, le pouvoir de nomination, il ne peut se nommer lui même. Même après avoir nommé les animaux sous le regard de Dieu, celui-ci voit bien que cela ne suffit pas, qu'Adam n'a pas accès à l'énonciation. S'il nomme les animaux, il ne parle pas.

Pour que l'homme puisse se nommer, il doit pouvoir adopter la position d'un autre le voyant, être pris lui-même comme objet de discours. Il ne peut se reconnaître qu'à partir du point de vue d'un autre, « s'être reconnu dans un appel ». L'homme n'est pas encore décentré, séparé de lui-même, pour se voir, mais surtout se reconnaître comme nommé et comme nommant. C'est le problème de Narcisse qui se voit, mais ne se reconnaît pas. Pour se reconnaître et se nommer, il est nécessaire qu'il y ait un semblable qui ne soit pas le même, une altérité.[10]

Dieu façonne une femme, d'un objet (cote) du corps de l'homme, et l'amène à l'homme. Celui-ci s'écrit ! C'est-à-dire qu'il la reconnaît comme semblable, « pour le coup, c'est l'os de mes os et la chair de ma chair ». C'est ensuite qu'il l'appelle « Ichah », ce qui lui permet ensuite de se nommer « Ich » (le même moins une lettre), de la nommer une (celle-ci) et de se nommer l'homme. Ce n'est qu'à partir de ce moment qu'il parle.

Pour autant, ce passage de la Genèse ne décrit que cette première phase de ce processus de reconnaissance et de nomination, qui situe une femme en tant qu'altérité, en tant « qu'aide face à lui ». Comme me l'a fait remarquer un kabbaliste, Philippe Rosé, dans la bible cette histoire est à distinguer de celle d'Eve. Eve c'est une toute autre histoire. Eve ce n'est qu'un destin possible de « Ichah ». « Eve » (la mère des vivants) c'est une autre nomination, c'est une autre identité. Il faudrait y revenir, mais notez qu'Eve n'est pas séduite par un homme, elle est séduite par un serpent. L'homme, lui, ne comprend pas grand chose, il suit ce que lui dit la mère des vivants et est plutôt penaud quant à ce que cela produit. Pris par l'angoisse, il se cache du regard de Dieu.

Alors, suite à cette distinction je me suis posé la question de savoir si au-delà du tableau de la sexuation dans le séminaire Encore, il y avait cette distinction dans l'identification féminine entre cette position autre, d'altérité qu'une femme ne choisi pas, et ce qui l'engage, dans une autre histoire, dans un autre destin, celui de ses identifications féminines, pour chaque femme, pour les femmes.

Comme beaucoup j'ai été quelque peu en difficulté à situer dans la topologie des nœuds ce que Lacan avait avancé juste avant dans le séminaire « Encore », ses formules de la sexuation. Il répondra pourtant à cette question (lors de la leçon du 14 mai 1974 des « Non dupent errent »), en situant le rapport entre le nœud et ce qu'il appelle « les options dites de l'identification sexuée ».

Ce qu'il dit c'est que ces options dans la lecture du nœud sont des options de perspective, de point de vue, dans ce qui est simplement la mise à plat d'un même nœud. Ce qui se présente donc comme inversé dans la mise à plat d'un nœud c'est le point de vue, l'angle de cette mise à plat, la perspective de son écriture. Il est intéressant de noter que pour chaque nœud il n'y en a que quatre, quatre mises à plat d'un même nœud, comme les quatre écritures des formules de l'identification sexuée.

Deux ans plus tard, dans le « Sinthome », dans la leçon du 9 mars 1976, il reprendra autrement cette question, cette fois avec les couleurs. Il y distinguera l'ensemble des hommes et l'ensemble des femmes, en situant que si l'ensemble des hommes est un ensemble qui contient sa limite, l'ensemble des femmes est un ensemble qui ne contient pas sa limite. Ce qui peut s'écrire : (A) et )A( . Cette opposition il l'a démontre comme l'opposition de couleurs d'un même nœud mis à plat, ici à partir d'une sphère armillaire, qui peut s'inverser dans l'ordre des ronds intérieur et extérieur sans que cet autre nœud soit un autre ; c'est juste un semblable différent, une altérité. Précisons après lui, que cette altérité des nœuds s'article à un rond qui les tient fait du symbolique et du sinthome, à ce que je définirais dans cette leçon comme ce qui relève d'une nomination du symbolique.[11] Nous retrouvons là il me semble, les substitutions décrites par Freud.

Dans ces deux présentations de la sexuation, c'est un même nœud qui se présente de façon différente. C'est pour cela que Lacan dit qu'il y a rapport et qu'en même temps il n'y a pas rapport[12]. Il n'y a pas rapport parce que c'est équivalent, même si c'est opposé, mais il y a rapport à trois parce le sinthome qui fait trois pour l'homme n'est pas équivalent à ce qui fait trois pour une femme. C'est de cette altérité du nœud pourrait-on dire que se soutient une écriture des « options de l'identification sexuée ».

Cependant, la mise à plat de l'altérité d'un nœud, s'il permet de donner la couleur de l'ensemble des femmes en tant qu'elles sont autres, ne suffit pas à écrire le nœud d'une femme, puisque celui là il faudrait l'écrire au cas par cas, un par un ou plutôt une par une. Lacan le précise quand il rappelle qu'il n'y a pas La femme, il n'y en a que diverses et en quelques sortes une par une.

C'est il me semble une autre dimension de l'identification sexuée dans le nœud borroméen, qu'il aborde dans d'autres passages de son séminaire, puisqu'il finit les « Non dupent errent » dans la leçon du 11 juin 1974 en disant que « d'identification sexuée il n'y en a que d'un côté », « que toutes les identifications sont à mettre du même côté : c'est-à-dire qu'il n'y a qu'une femme qui est capable de les faire ». Pourquoi pas l'homme demande-t-il ? Parce que l'homme, lui, il est tordu par son sexe. Au lieu qu'une femme peut faire une identification sexuée. Elle a même que ça à faire, puisqu'il faut qu'elle en passe par la jouissance phallique, qui est justement ce qui lui manque. »

Un peu plus tôt, dans la leçon du 15 janvier du même séminaire, il dira que « le savoir masculin de l'être parlant est irrémédiablement unaire », que pour lui c'est clos, et que de ce fait il tourne en rond. Une femme par contre, cela peut se produire quand il y a une tresse. Notez à nouveau, comme le rappelle plusieurs fois Charles Melman, que ce n'est qu'un potentiel, qu'une possibilité. Alors comment lire ce passage du nœud à la tresse ? Ne serait-ce pas là aussi ce que Freud décrit d'une « substitution, d'une identification à l'objet » ? Il faut qu'il y ait ce dénouage du nœud « Un » à la tresse en tant qu'ensemble ouvert, pour qu'il y ait la potentialité d'une femme, mais ce n'est encore qu'une potentialité.

Une femme précise Lacan ne produit une tresse que d'imiter l'être parlant mâle, dans l'imagination de son unité, mais elle n'est pas du tout forcément dressée pour faire un nœud. Elle se définira comme une femme, entre autres, par la tresse dont elle sera capable. Cela dit, une tresse cela donne toujours quelque chose, et l'union sexuelle, son identité sexuée, sera interne à son filage[13]. Cela implique également comme le souligne Lacan qu'elle est en mesure, pourquoi pas, de faire un nœud encore plus noué, d'une unité encore plus Une. L'histoire est pleine d'exemple de ces femmes encore plus Une que la plupart des hommes.

Ceci est très rapidement dressé, mais permet néanmoins de mettre en évidence deux dimensions de l'identification féminine. Celle qui situe les conditions d'une altérité, qui situe les femmes du côté autre, et celle qui engage une femme dans le procès de ses identifications, dans son filage, son tissage. Il n'y a donc pas d'autre possibilité d'écrire le nœud des femmes, qu'en écrivant ce qui peut faire altérité, un autre semblable.

Cependant, pour essayer d'aller un peu plus loin, je prendrais appui sur ce que Charles Melman fait remarquer, que ce qui spécifie l'identification féminine, c'est d'être labile, tressée autrement dit. Cette référence topologique à la tresse, à une tresse labile dans l'identification féminine, a donc pour conséquence qu'une femme peut très bien avoir plusieurs vies, non seulement faire plusieurs choses à la fois, mais bel et bien avoir plusieurs vies. Si elle est définie par la tresse dont elle est capable, puisqu'elle n'est pas du tout forcément dressée pour cela, à faire l'unité, si ce n'est une unité interne à son filage, je serais enclin alors à prolonger le propos de Lacan en disant qu'une femme ne se définit pas uniquement, entre autres, par la tresse dont elle est capable, mais par les tresses dont elle sera capable ; que ce dont elle est capable, ce qu'elle peut de sa place autre, c'est de filer, dans les deux sens du terme, elle peut tresser et détresser plusieurs fois dans sa vie. Cela ne veut pas dire qu'elle peut toutes les faire ou les défaire, sûrement pas toutes, mais qu'elle peut en faire « dit-verses ».

Alors, ne pourrait-on pas dire pour reprendre la question de Lacan, de savoir comment nommer ce qu'un homme est pour une femme, pire qu'un sinthome, une affliction, voire un ravage, ne pourrions-nous pas dire que c'est « un tresse », « un tresse » qui passe par toutes les couleurs, y compris celles de la toujours possible perte de son identité.

[1] Dans le chapitre 7 de « Psychologie des foules et analyse du moi » (1921). Il reprendra plus en détail ce processus dans le chapitre 3 de son article de 1923 « Le moi et le ça », intitulé « le moi et le sur-moi (idéal du moi) ». Repris par Charles Melman dans « l'identification », leçon du 19 mars 1987, in « Une enquête chez Lacan, Toulouse, Eres, 2010

[2] Vous savez également les liens que fait Freud entre l'identification et le symptôme, ave le fait que le symptôme est un composant essentiel de l'identification.

[3] Charles Melman, p.156

[4] La aussi le génitif est à entendre comme objectif et subjectif, la mère désirante, mais aussi la mère désirée. Ce qui implique la castration, c'est même le prix de cette première identification qui est la même pour les deux sexes, qui est strictement équivalente.

[5] Charles Melman, p. 106

[6] Ibidem, p.156.

Il y aurait ici sans doute à distinguer en ce qui concerne la reconnaissance, ce qui relève du voir ou du regard. Du regard en tant qu'il nécessite une articulation entre le voir et le dire, l'image et la parole. Reconnaître quelque chose cela implique un regard, c'est à dire un nouage entre l'image et le signifiant. Le regard que je porte sur l'autre ou sur moi, se distingue en cela de ce que je vois[6]. A ce titre, la célèbre phrase de Freud « l'anatomie, c'est le destin » n'est peut-être pas si fausse que cela si l'on n'entend pas l'anatomie comme une référence à la biologie, mais bien comme ce qu'elle est, l'articulation d'un voir à une nomination, un certain regard.

[7] Se référer à l'article de Freud, « Quelques conséquences psychologiques de la différence anatomique entre les sexes » (1925). Ne serait-ce que le vertige du nom spécularisable pour une fille dans ce qu'elle voit de son corps.

[8] La mascarade féminine du voilé dévoilé qui articule le réel et l'imaginaire, c'est pas tout à fait le semblant, c'est l'articulation de i(a).

[9] In n°74 de la revue « Tel Quel » paru en 1977. La suite sera publiée dans le n°75 de la même revue en 1978.

[10] A l'instar de Charles Melman, il n'est pas inutile de rappeler que le même et le radicalement autre, l'étranger, sont équivalents. Seule l'altérité permet alors une possibilité d'être dans un rapport autre que celui de la domination.

Dans le mythe de Narcisse, Echo échoue à faire entendre à Narcisse, ce qu'une femme est en mesure de dire à un homme : « Tu t'es vu ? ».

[11] « La notion de couple, de couple colorié, est là pour suggérer qu, dans le sexe, il n'y a rien de plus que, je dirais l'être de la couleur, ce qui suggère en soi qu'il peut y avoir homme couleur femme, dirais-je, et femme couleur homme. Les sexes en l'occasion, si nous supportons du rond rouge ce qu'il en est du symbolique, les sexes en l'occasion sont opposés comme l'imaginaire et le réel, comme l'Idée et l'impossible pour reprendre mes termes ». Jacques Lacan, le sinthome, p.152-153

[12] Jacques Lacan leçon du 17 février 1976

[13] Déjà dans le séminaire l'angoisse, Lacan nous indiquait qu'une femme était une tisserande et l'homme un potier. Et qu'une femme se présente sous la forme d'un vase, c'est ce qui trompe le potier.

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