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Un aspect du bilinguisme en Guadeloupe en 2012 à partir de représentations par des médecins de « tout kò an mwen ka fè mwen mal »

HODEBAR Dominique
Date publication : 03/01/2014
Dossier : Dossier de préparation des journées : PAWÒL PA NI KOULÈ. Incidences subjectives du bilinguisme créole-français aux Antilles

 

I. « Tout kò an mwen ka fè mwen mal » est traduit en français par « j'ai mal partout ». Seul le dictionnaire de H. Tourneux en précise la traduction. C'est une phrase prononcée par les patients en consultation de médecine générale. Elle est employée parfois bien qu'aucune douleur physique ne soit objectivée ou alors que la personne s'exprime en français. Ce dernier point, singulier, laisse penser qu'il témoigne probablement du sens créole de la phrase qui correspond à une certaine vision guadeloupéenne du monde. Le médecin en Guadeloupe est confronté d'une part au bilinguisme et d'autre part à une certaine représentation du corps et de la maladie, sans y être obligatoirement préparé. Nous nous sommes demandé si la perception de la locution par le médecin était en adéquation avec les données anthropologiques et linguistiques. Pour atteindre cet objectif, nous avons effectué une étude qualitative, et une recherche bibliographique, anthropologique et linguistique, relative à la locution.

II. Cette étude qualitative exploratoire, répondant scrupuleusement aux critères de validité scientifique a été basée sur une enquête par entretiens individuels de 20 médecins généralistes libéraux installés en Guadeloupe. Ces entretiens étaient non directifs ou encore libres. Les médecins devaient répondre à une seule question : pouvez-vous dire tout ce que vous évoque la phrase « tout kò an mwen ka fè mwen mal » dite par un consultant dans votre exercice ? Cette étude a été couplée comme dit plus tôt par une recherche bibliographique.

III. Nous avons eu pour résultats un groupe de médecins diversifié en zone géographique d'installation, en âge, en durée totale d'exercice professionnel et en période d'installation en Guadeloupe. 2 médecins se sont dits non créolophones ; mais 6 sont suspectés de ne pas l'être. Parmi eux, un médecin qui ne pouvait prononcer la phrase d'étude.

Leurs représentations pouvaient être classées comme suit :

Premièrement, les douleurs somatiques, diffuses ou localisées, mais aussi de façon surprenante, des douleurs somatiques non localisées par le patient lui-même.

Deuxièmement, l'expression de la douleur psychique : la douleur morale, la maladie psychosomatique, le mal être, la douleur résultant de la douleur physique, la souffrance sociale, les fatigues comme la fatigue sans précision, les fatigues globales et la fatigue psychologique de type ras-le-bol associé à la notion d'impuissance à autogérer son problème de santé. Le médecin rappelait la prégnance de l'automédication et de la médecine populaire en Guadeloupe. Il décrivait la personne qui utilisait la locution comme un patient sachant plus ou moins ce qu'il avait, étant arrivé au terme d'un processus thérapeutique sans succès qui motivait la consultation d'un généraliste d'autant qu'il craignait souvent d'être atteint de maladie grave comme le cancer. Parmi les fatigues globales, 4 médecins ont décrit un même type de syndrome : une personne fatiguée, qui avait la fatigue du travail, qui avait beaucoup travaillé, qui avait beaucoup marché, qui avait des courbatures sans autre douleur physique, surmenée, voire dépassée, et déprimée.

Troisièmement, un groupe de représentations non diagnostiques, qui restaient en rapport direct avec la consultation sans être un symptôme, ni une maladie, ni un état comprenant une douleur : la phrase selon certains pouvait être le reflet d'une insuffisance langagière (« les haïtiens n'arrivent pas dans leur créole à exprimer leur douleur », « on a un problème de vocabulaire, le malade quelques fois ne sait pas s'exprimer, il passe donc par ça »). Selon un autre praticien, elle avait une valeur libératrice de la souffrance du locuteur. Un seul médecin a souligné le fait qu'elle représentait un non-dit ; enfin la phrase pouvait être aussi une entrée en matière (« ce n'est qu'un bonjour docteur »), une alerte pour 3 médecins (« il y a du feu dans la maison », « c'est dit pour augmenter l'attention du médecin »), une plainte informelle (« rien ne va », « y'a rien qui va », « je ne me sens pas bien »).

Quatrièmement, cette locution était un instrument de valorisation identitaire et sociale (« c'est une façon de gravir sur le plan social, d'avoir les mêmes droits que les autres voire de passer avant eux ». « Une façon de légitimer son existence, phrase dite avec exubérance pour passer un peu plus vite »).

Enfin et cinquièmement, certains médecins ont donné Des équivalences à cette phrase :

Le syndrome méditerranéen, termes officieux et péjoratifs, qui déterminent les personnes surtout d'origine maghrébine, qui continuent de manifester bruyamment leur trouble malgré l'intervention répétée de l'équipe soignante, en institution le plus souvent, clinique ou hôpital. Un médecin faisait le parallèle en Guadeloupe avec les haïtiens et les dominiquais.

An santi kò'm krazé, an santi kò'm dékonpozé dit par « certaines haïtiennes »,

An ni mal toupatou,

Kò-la pa bon,

Doulè,

Tout kò-la (au lieu de tout kò an mwen) ka fè mwen mal, sont autant d'équivalents proposés par des praticiens et sur lesquels je reviendrai en donnant leur traduction.

IV. Après une première analyse des résultats pour les classer, nous avons effectué une analyse critique des représentations.

Nous avons noté l'évocation Des représentations habituelles de la douleur : douleurs physique, psychique, mal être, douleur pour exister, douleur comme statut social par reconnaissance sociale à travers les soins et les aides. Les douleurs physiques étaient illustrées souvent par l'arthrose du sujet âgé. Cette perception semblait basée sur celle du déclin de la personne âgée qui prononçait la phrase, et sur celle du système musculo- squelettique qui répond matériellement au mieux à « tout le corps » (tout kò). Un généraliste a mis en garde sur le fait d'attribuer systématiquement une signification rhumatismale à cette locution dite par une personne âgée.

La variété des représentations a été notée :

D'une part, chez le même médecin, justifiée par la nécessité de s'adapter à chaque patient. Néanmoins, 4 praticiens « unicistes » avaient une perception exclusivement somatique. Il s'agissait pour eux, de pathologique rhumatologique ou de douleurs musculaires ou articulaires dues à une infection.

D'autre part, entre médecins, dont les discours n'étaient pas superposables.

Nous avons relevé aussi Des contradictions et des antagonismes :

Tout kò an mwen ka fè mwen mal » selon un praticien pouvait désigner une partie du corps, le ventre précisément, alors qu'un autre médecin assurait que lorsqu'il s'agissait du ventre, la personne le désignait avec précision.

- pour certains, les diagnostics possibles ne sont pas innombrables, pour deux autres tout est envisageable.

-un médecin trouve cette phrase anxiogène, un autre assure qu'il ne s'affole jamais lorsqu'elle est prononcée car dans l'urgence le malade ne l'emploie pas, il va à l'essentiel et est le plus précis possible.

-certains médecins affirmaient que tous les âges étaient concernés, d'autres restreignaient les tranches d'âges.

-un praticien disait que les patients lui accordaient leur confiance lorsqu'ils utilisaient cette phrase. A contrario, un autre affirmait que c'était un test pour savoir si le praticien pouvait ou voulait les suivre ; dans cette défiance, la personne n'aurait poursuivi qu'après avoir acquis la certitude ou l'impression que le médecin avait la capacité ou la compétence de prendre en charge son problème.

-un médecin a fait lui-même preuve de contradiction. Il a dit dans un premier temps : « ça peut être une seule articulation » et dans un deuxième temps : « quand le patient dit « Tout kò an mwen ka fè mwen mal », ça ne peut pas être un genou par exemple ».

-un autre praticien a cultivé le paradoxe : « c'est les articulations et les muscles. Ils (les patients) précisent quand c'est le reste du corps, par exemple le tronc » et plus loin : « ça peut être la tête quand ils disent « Tout kò an mwen ka fè mwen mal » ».

Des représentations péjoratives ont été aussi notées :

-la plainte de l'hypochondriaque. Je cite le médecin : « ah j'allais oublier il y a aussi les hypochondriaques. Ils t'ont déjà tout dit, ils ne savent plus quoi inventer, alors ils te balancent ça « tout kò an mwen ka fè mwen mal ».

-l'équivalent du syndrome méditerranéen qui était l'expression du refus de la différence, ou encore le reflet des perceptions négatives par rapport à la différence, par les professionnels, par opposition à leurs modèles culturellement orientés du « bon malade » (Anne Vega).

-les insuffisances langagières : d'une part, les praticiens omettaient qu'ils n'étaient jamais facile de décrire un trouble quelque soit la personne et sa langue, et que le locuteur en langue orale comme le (créole) guadeloupéen, disposait de gestes, de mimiques, et d'autres procédés pour se faire comprendre sans passer par une expression.

-le créolophone aurait été incapable de localiser sa douleur. Je cite : « et c'est pour cela qu'il demande un scanner de tout le corps pour d'une certaine manière, qu'on trouve l'origine de la douleur ». Nous interprétions différemment cette requête comme la recherche ou l'élimination d'une potentielle maladie grave émergeante comme cause ou conséquence (surtout dans la conception psychosomatique) de ce « tout kò an mwen ka fè mwen mal ».

Le non-dit que représentait cette locution a été souligné par un seul médecin. Le caractère insaisissable du non-dit, pourrait expliquer les difficultés de certains médecins à expliciter cette phrase jusqu'à être parfois confus dans leurs explications notamment de perceptions psychiques et psychosomatiques. Les motifs du non-dit d'ordre biomédical avec la peur de certaines maladies, pourrait guider dans l'étude de cette locution utilisée en consultation de médecine générale.

Certaines perceptions n'étaient pas en accord avec Les données anthropologiques et linguistiques recueillies :

-« tout le rachis peut être tout le corps » disait un interviewé. Dans la médecine populaire, le corps pouvait être composé de plusieurs corps, comme l'expliquait Elisabeth Vilayleck, anthropologue martiniquaise, mais ces différents corps n'étaient pas du tout des organes ou des systèmes d'organes du corps anatomique et physiologique de la médecine moderne.

doulè, parfois, surtout les haïtiennes, ajoutent doulè avant tout kò an mwen ka fè mwen mal ». L'intervieweur demande alors au médecin : « que veut dire doulè ? » ; réponse : « eh ben doulè...doulè, c'est la même chose, je pose les mêmes questions, machin, voilà ... ». « Doulè » en guadeloupéen signifiait arthrose. Ce que ce médecin semblait ignorer. Cet ajout du locuteur était en fait une précision et pouvait permettre d'entreprendre une prise en charge rhumatologique.

kò krazé » était un symptôme de la dépression rappelé par Hélène Migerel, psychologue guadeloupéenne. Il n'était pas un équivalent de l'expression étudiée en Guadeloupéen. Il était peu probable que ce fût le cas en haïtien. Il en était de même pour «an ka santi kò'm dékonpozé ». « Dékonpozisyon » en haïtien était traduit par malaise dans le dictionnaire officiel haïtien-français.

an ni mal toupatou ». La tentation pouvait être de traduire par « j'ai mal partout ». Cependant, « j'ai des douleurs partout » est aussi acceptable. Nous n'avions pas d'écrits de référence pour discuter cette équivalence selon un médecin. Mais, des créolophones ont soutenu qu'une nuance existait entre « an ni mal toupatou » et « tout kò an mwen ka fè mwen mal ».

kò la pa bon » proposé aussi à tort comme équivalent, signifiait « ça ne va pas fort ».

En revanche, un médecin, en l'occurrence celui qui a relevé le non-dit de la phrase, mettait implicitement en garde contre les équivalents en précisant : lorsqu'une femme plus fréquemment ou un homme, disaient « doktè, kò an mwen ka fè mwen mal » (docteur, j'ai mal à mon corps), ils mentionnaient la sphère uro-génitale. La seule absence de tout au début de la phrase changeait son sens.

Par ailleurs, la plainte informelle « rien ne va » avec la conception de l'implication de la vie sociale et de la vie familiale était en accord avec la conception du corps et de la maladie de la médecine populaire. Le corps et l'environnement étaient en perpétuelle interpénétration permise par l'enveloppe poreuse du corps, différente de la peau. La maladie d'un être humain était souvent indissociable de son environnement et le traitement passait par celui de l'environnement aussi (maison, jardin....).

La représentation d'une certaine fatigue globale par 4 médecins, 3 hommes et 1 femme, de plus de 55 ans et exerçant depuis plus de 28 ans en Guadeloupe renvoyait à une vision rurale et ancienne de la Guadeloupe, et s'apparentait à un syndrome.

Enfin, j'ajoute que nous avions été surpris et un peu déçus de l'absence d'évocation du magico-religieux relatif à cette locution par les médecins alors que celui-ci était prégnant dans la société guadeloupéenne. D'autant que « fè mal » en guadeloupéen signifie « jeter un sortilège ».

V. « tout kò an mwen ka fè mwen mal » en guadeloupéen, « j'ai mal partout en français ». L'étude qualitative exploratoire des représentations de cette expression-locution guadeloupéenne par les médecins, effectuée auprès de 20 médecins généralistes libéraux en Guadeloupe, a révélé, entre autres, une diversité de perceptions. Hormis les représentations de la douleur déjà répertoriées dans la littérature, d'autres perceptions se sont distinguées. C'étaient notamment des perceptions relatives au corps et à la langue guadeloupéenne, qui pouvaient manquer de correspondance avec les données de la littérature. C'était aussi des perceptions qui s'étaient élaborées selon des modalités qui comportaient d'autres représentations, en particulier les représentations négatives de la différence culturelle, et les représentations mentales et sociales désavantageuses du créole et du créolophone. Sans oublier des méconnaissances linguistiques sources d'erreurs d'interprétation.

C'est donc, mesdames et messieurs, cette fenêtre sur le bilinguisme que je soumets à votre réflexion et vos commentaires. Merci.

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