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Introduction au Séminaire d'hiver

LANDMAN Claude
Date publication : 05/11/2013
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

Nous y reviendrons bien entendu tout au long de ces journées, mais peut-être convient-il d'entendre ce titre comme le constat de la difficulté qui fut celle du fondateur de la psychanalyse à distinguer le père de la réalité, le papa donc, de la fonction paternelle qui assure, en principe, à ce papa, son autorité, et surtout permet de donner un sens au désir de la mère. Désir de la mère qui est à entendre au sens du génitif subjectif, c'est-à-dire au sens du désir inconnu pour l'enfant qui polarise la mère, et non pas au sens du génitif objectif, c'est-à-dire au sens du désir de l'enfant pour la mère.

Le cas du petit Hans est à cet égard exemplaire, et je regrette, ça fait un regret de plus, mais vous verrez qu'il y en aura encore d'autres, je regrette donc que nous n'ayons pas l'occasion de le vérifier à propos du petit Hans, avec l'exposé que devait nous faire Lionel Bailly, qui malheureusement a eu un empêchement de dernière minute, et ne pourra pas être là.

Difficulté, disais-je, que Freud n'a pas su, à mon sens, résoudre de manière satisfaisante, malgré la référence au complexe d'Œdipe, et à ce qu’il appelle un mythe scientifique, Totem et tabou, censé donner son fondement réel, historique, au dit complexe, le meurtre du père de la horde primitive par les fils réunis, avec la culpabilité qui s'ensuit, à l'origine de l'interdit de l'inceste et de l'amour pour le père.

Bernard reprendra et développera certainement ce point dans son intervention.

Cette difficulté du Viennois, puisque grâce à Charles Melman nous pouvons l'appeler ainsi désormais, recoupe celle qui fut également la sienne, à distinguer le phallus et sa fonction de l'organe mâle, et ce malgré l'avancée que constitue sur ce point la reconnaissance du primat du phallus dans le texte de 1923, L'organisation génitale infantile. Difficulté qui a entraîné les impasses que l'on sait, tant en ce qui concerne la question de la fin de la cure, que de celle que lui a posée la sexualité féminine, à laquelle aurait dû se rapporter, troisième regret, l'exposé de Cristiana Fanelli, qui elle non plus ne pourra être parmi nous ce week-end…

Rassurez-vous, il en restera ! Je veux dire, des collègues pour faire des exposés.

Je trouvais sa question formidable, « Qu'est-ce qu'une fille peut attendre de son papa ? » C'est simple, mais ça me paraît vraiment très juste, comme questionnement.

Angela me disait qu'elle ferait en sorte que son travail soit rapidement mis sur notre site.

Dans le séminaire R.S.I., Lacan nous dit quant à lui, qu'il ne trouve pas le complexe d'Œdipe si complexe que ça, dès lors qu'on lui substitue le Nom-du-Père. Dans un premier temps avec la formule, le mathème de la métaphore paternelle, et plus tard, avec l'écriture du nœud borroméen, à trois ou à quatre ronds, et même à un nombre de ronds indéfini.

Pour revenir au titre de ce Séminaire, nous savons que c'est Charles Melman qui en a rédigé l'argument, à partir duquel nous avons travaillé les uns et les autres pour préparer ces journées, à commencer bien sûr par les différents intervenants. Nous aurons certainement l'occasion au cours de nos travaux, de revenir sur le contenu de cet argument. J'en retiens néanmoins tout de suite les trois points suivants.

Premièrement, l'écriture inédite qu'il propose pour Freud du nœud borroméen à trois, qui se caractériserait par l'interchangeabilité et la permutation, la rotation dans une combinatoire, de trois signifiants électifs, Jakob, Vienne, d'où “le Viennois”, et Das Reich, qui personnaliseraient en quelque sorte pour lui, Freud, les trois registres du père réel, du père imaginaire, du père symbolique. Sur la question de Das Reich, je crois savoir qu'Ali Magoudi, en dira un mot dans son exposé.

Deuxièmement, la prévalence accordée à l'objet regard, qui spécifierait la relation de Freud, je dis bien de Freud, avec son père, Jakob. Et qui n'est pas sans évoquer la figure du patriarche biblique, qui pose, avec l'aveuglement du père, la question du fils préféré de la mère, qu'il s'agisse de Rebecca ou de Rachel, de celui pour lequel, comme nous le dit Lacan dans L'Envers de la psychanalyse, elle a le béguin. Elle a le béguin, c'est-à-dire que c'est celui qu'elle s'est mise en tête. Et dont Lacan souligne à quel point les effets produits sont de l'ordre des dégâts que cela provoque chez ce dernier.

L'intervention de Patricia Le Coat traitera la question de la transmission entre Jakob et Schlomo/Sigmund, et je l'espère, de la fonction qu'a pu jouer la Bible familiale de Philippson offerte par le père à son fils pour son 35e anniversaire, qui est l'âge de la maturité dans la tradition juive, avec une dédicace rédigée en hébreu cursif, tressée à partir de références à certains versets du Pentateuque, des Prophètes, et du Talmud de Babylone, et dont le message a suscité de nombreuses interprétations.

Je ne vais pas, en tout cas pas tout de suite, vous donner la mienne. J'ai une petite idée de la signification de ce texte dédicacé par Jakob à Sigmund, à Schlomo plutôt, puisque c’est à Schlomo qu’elle est adressée, mais je me réserve de la proposer après avoir entendu ce que Patricia aura à nous dire sur ce point.

Troisièmement, à partir du texte de la fin, L'homme Moïse et la religion monothéiste, la question qu’Étienne et peut-être aussi Johanna et Jean-Jacques reprendront, celle de savoir si le père est Autre ou étranger. Question que Freud a pu éprouver de manière symptomatique avec sa phobie de se rendre à Rome, lieu habité par le père étranger, phobie qu'il n'a pu vaincre, comme vous le savez, qu'après avoir écrit la Traumdeutung. Et dès qu'il est arrivé à Rome, en 1901, il s'est précipité à l'église Saint-Pierre-aux-liens pour rester fasciné devant la statue du Moïse de Michel-Ange.

Dans la mesure où Angela, Jean-Jacques, et Étienne m'ont confié la charge d'introduire ce qui nous réunit aujourd'hui : La question des papas chez Freud , je ne pourrai le faire, vous le verrez, qu'à partir du mode d'entrée qui est le mien. Dans son dernier éditorial paru en ligne sur notre site, intitulé opportunément On sem ?, Charles Melman avance que ce séminaire d'hiver sera celui de l'hiver du Père, le passage de l'hommage au dommage. Ou encore, pour le dire avec Lacan, du père au pire. Mais peut-être, aussi bien l'hiver du Père du nom, du père qui nomme, du Sem. De la nomination, du nom propre.

À moins, ajoute-t-il, et Angela l'a relevé bien sûr, de prendre en considération les propriétés du nœud borroméen à trois, dont les consistances sont les mêmes, mais uniquement, et c'est ce qui fait toute la différence concernant cette mêmeté, par la grâce du trou du manque-à-jouir qui les centre.

Il reste cependant que dans la mesure où le nœud borroméen à trois ne saurait se résumer à l'écriture, en lettres minuscules ou en chiffres, d'une pure combinatoire algébrique et logique, la nomination nécessaire du Réel, du Symbolique, et de l'Imaginaire, matérialisée par l'emploi des lettres majuscules, grand R, grand S, grand I, introduit une distinction entre ces trois consistances, par ailleurs équivalentes. Et ce, dans la mesure où, du fait de cette nomination, elles n'ont pas le même sens.

Quoi qu'il en soit, Charles Melman avance que la prise en compte du nœud borroméen à trois serait peut-être susceptible de permettre, par une écriture, un déplacement du manque-à-jouir, et d'établir, je le cite, « une possible proportion entre les sexes ». Ça veut dire quoi, d'établir une proportion entre les sexes ? Tout simplement une possible inscription du rapport sexuel. Nous verrons si nous serons en mesure de reprendre et de développer ce point dans les discussions.

Pour ce qui concerne la porte d'entrée que j'ai choisie afin d'introduire ces deux journées, elle n'est pas sans lien avec ce que je viens d'évoquer et j'espère qu'elle sera en phase avec les questions qui seront mises en débat à partir des travaux de nos collègues. Elle me semble en tout cas constituer un enjeu majeur que je tente de faire valoir depuis un certain nombre d'années. Celui de savoir si la psychanalyse, précisément grâce aux écritures de type mathématique qu'elle est en mesure de produire, pourrait permettre aujourd'hui que ce que l'on peut appeler avec Lacan La Science, avec un L majuscule, ne soit plus autant aveugle. Aveugle sur quoi ? Tout simplement sur le désir qui l'anime, et qui est méconnu. Car ce sont bien les conséquences de cet aveuglement qui sont à l’œuvre dans les différents bouleversements que nous constatons aujourd'hui, qu'il s'agisse entre autres, de l'accélération des phénomènes ségrégatifs, ou de la montée en puissance de l'idéologie scientiste telle qu'elle s'est manifestée par exemple, à propos de l'autisme, par la décision de la Haute Autorité de Santé et qui a nécessité que Jean-Jacques, qui était à l'époque le président de notre Association, engage un recours afin qu'elle soit retirée. Nous attendons, m'a-t-il dit, sur ce point, la réponse qui sera celle du Conseil d'État.

Cependant, attendre du discours psychanalytique qu'il puisse produire une levée de la méconnaissance du désir qui est à l'œuvre dans le galop scientifique actuel, que la science puisse prendre en compte la division du sujet, appelé par Freud castration, peut paraître utopique.

Ce n'est pourtant pas ce que pensait Lacan. Je vais vous en donner deux exemples, mais je pourrais les multiplier.

Dans le résumé qu'il donne de son séminaire Les fondements de la psychanalyse, devenus Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, rédigé en 1965 pour l'annuaire de l'École Pratique des hautes Études, j'allais dire en Psychopathologies, mais c'était seulement l'annuaire de l'École Pratique des Hautes Études, il avance ceci :

« Permanente donc restait la question qui fait notre projet radical. Celle qui va de « La psychanalyse est-elle une science ? » à « Qu'est-ce qu'une science qui inclut la psychanalyse ? »

Le deuxième exemple, c'est l'affirmation que l'on trouve dans le dernier texte des Écrits, intitulé non pas La science ou la vérité, qui relèverait d'une alternative hystérique, mais La science ET la vérité. Et où Lacan articule ceci :

« La psychanalyse est essentiellement – j'insiste sur ce terme « essentiellement » – ce qui réintroduit le Nom-du-Père dans la considération scientifique. »

Mais avant de reprendre ce que fut chez Lacan cet enjeu pour la psychanalyse, qui me paraît encore aujourd'hui des plus actuels, je vais revenir à Freud en vous citant un passage de la préface la traduction hébraïque de Totem et tabou, écrite en 1930.

« Aucun des lecteurs de ce livre ne saurait aisément se mettre à la place de l'auteur et éprouver ce qu'il éprouve. Lui qui ne comprend pas la langue sacrée, qui est totalement détaché de la religion de ses pères - comme de n'importe quelle autre religion - qui ne peut pas partager des idéaux nationalistes et n'a pourtant jamais renié l'appartenance à son peuple, qui ressent sa nature comme juive, et ne voudrait pas en changer. Si on lui demandait : mais qu'est-ce qui est encore juif chez toi, alors que tu as renoncé à tout ce patrimoine ? Il répondrait : encore beaucoup de choses et probablement l'essentiel. À l'heure qu'il est, il serait toutefois incapable de le formuler en termes clairs. Mais sûrement qu'un jour ce sera accessible à la compréhension scientifique. »

Freud, à la fin de ce passage, s'adresse ainsi, afin de résoudre ce qui reste pour lui une énigme, à l'ensemble de la communauté des psychanalystes à venir, c'est-à-dire en fin de compte à chacun d'entre nous. J'avancerai que cette tâche qu'il laisse à notre charge, de comprendre scientifiquement, ce sont ses termes, l'essentiel de ce qui est encore juif chez lui, alors qu'il est complètement détaché de sa tradition, a le plus grand rapport, même s'il ne le formule pas explicitement, avec ce qui lui a permis la découverte des lois de l'inconscient, et son engagement sans réserve dans le dispositif sur lequel il a pris appui pour fonder la discipline à laquelle il a donné le nom de psychanalyse, la règle de l'association libre.

Tout comme nous devons à cet autre juif, également, et peut-être plus encore, détaché de sa tradition, Spinoza, d'avoir abordé la question de l'éthique, à partir de sa relation avec l'espace, c'est-à-dire sous la forme de démonstrations géométriques. Ce qui n'a peut-être pas compté pour rien, puisque nous savons le rapport que Lacan entretenait avec Spinoza, et cela dès sa thèse sur Le cas Aimée, dans ce que fut son engagement dans la topologie.

Ce qui n'a jamais signifié pour autant, ni pour Freud ni pour nous, que la psychanalyse soit une « science juive », comme cela lui a été reproché par certains, Jung en particulier, anticipant par là, sur ce qui sera plus tard le jugement des nazis à l'endroit de la psychanalyse. Ainsi que Freud le formule à de nombreuses reprises, comme par exemple à Karl Abraham :

« La psychanalyse en tant que science doit être indépendante de toute considération sectaire, mais également de tout patronage aryen. »

Ou encore à Smiley Blanton qui le rapporte dans son Journal de mon analyse avec Freud :

« Que la psychanalyse en elle-même soit un produit juif me paraît être une absurdité. En tant qu'œuvre de science, elle n'est ni juive, ni catholique, ni païenne. »

Comment Lacan a-t-il pour sa part relevé le défi de l'énigme que Freud nous a laissée en héritage ? D'une façon qui pourrait nous paraître dans un premier temps contradictoire.

Car, d'une part, dans la leçon du 15 avril 1970, du Séminaire L’Envers de la psychanalyse, il affirme, je cite :

« (que lui) paraît essentiel l'intérêt que nous, analystes, devons porter à l'histoire hébraïque. La psychanalyse n'est peut-être pas concevable à être née ailleurs que dans cette tradition. Freud y est né – et il insiste comme je vous l'ai souligné, sur ceci, qu'il n'a proprement confiance, pour faire avancer les choses dans le champ qu'il a découvert, qu'en ces juifs qui savent lire depuis assez longtemps, et qui vivent - c'est le Talmud - de la référence à un texte. »

Je pense que Lacan fait allusion ici, entre autres, à la lettre de Freud à Karl Abraham, datée du 11 mai 1905, dans laquelle il écrit :

« Le mode de pensée talmudique ne peut pas avoir soudainement disparu de nous. Il y a quelques jours, j'ai été captivé dans Le mot d'esprit d'une manière singulière par un petit paragraphe. En le considérant plus précisément, j'ai trouvé que, dans la technique de l'opposition et dans toute sa composition, il était tout à fait talmudique. »

Alors que d'autre part, dans « La science et la vérité », Lacan avance :

«… qu'il est impensable que la psychanalyse comme pratique, que

l'inconscient, celui de Freud, comme découverte, aient pris leur place

avant la naissance au siècle que l'on a appelé du génie, le XVIIe,

de la science, à prendre au sens absolu, à l'instant indiqué… »

Ou encore :

« … que le sujet sur lequel nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science… »

Dans L'Esquisse, comme vous le savez, Freud construit le schéma pour rendre compte de ce qui a déterminé la phobie de la jeune Emma à se rendre seule dans les magasins, à partir de ce qui fait l'essence de l'écriture scientifique, c'est-à-dire des petites lettres, des petits traits et des petites flèches. De la même façon, à propos de l'introduction des trois instances de la deuxième topique, Lacan avance, toujours dans « La science et la vérité », qu’il ne convient d’y voir, je cite :

« … nulle certification d'appareil, mais une reprise de l'expérience selon une dialectique qui se définit au mieux comme ce que le structuralisme, depuis, permet d'élaborer logiquement : à savoir le sujet, et le sujet dans sa division constituante. »

Pour Lacan, les trois instances de la seconde topique, c’est la prise en compte par Freud du sujet dans sa division constituante.

Ceci me permet de vous faire une brève remarque sur ce qui a conduit Freud, faute d'une référence explicite à la structure, c'est-à-dire au langage, sur laquelle pourtant il prenait appui, et qu'il avait même anticipée, à vouloir maintenir la psychanalyse dans le cadre des sciences de la Nature, des Naturwissenschaften. Il s'en explique clairement à plusieurs reprises. Il s’agissait avant tout pour lui, grâce à cette référence – je crois que c'est le point important – de récuser pour la psychanalyse la démarche qui est à l'œuvre dans ce qu'il appelle une Weltanschauung, une conception du monde, dont le principal représentant est la philosophie, c’est-à-dire l’exigence de totalisation et de perfection logique qui ne laisse aucune place à une quelconque division du sujet. Vous trouverez un certain nombre d'éléments à ce propos aussi bien dans la « Réponse faite à des étudiants en philosophie », que dans « Subversion du sujet et dialectique du désir ».

Venons-en maintenant à la question qui me semble la plus importante et qui pourrait à mon sens constituer un des axes d'orientation de ce séminaire : que cherchait Lacan lorsqu'il a donné comme titre à son Séminaire de l'année 1963-64 Les Noms du Père ? Séminaire qui fut interrompu, comme vous le savez, après la première et unique leçon qui s'est tenue le 20 novembre 1963, à la suite de son exclusion de l'association psychanalytique internationale, l'IPA. Ce qu'il a appelé son excommunication.

Que cherchait donc Lacan en avançant ce titre : Les Noms du Père ?

Il s'en explique quelques semaines plus tard, le 15 janvier 65, dans la leçon inaugurale du séminaire Les fondements de la psychanalyse, qui s'est substitué, dans un autre cadre que celui de Sainte-Anne, l'École Normale Supérieure, à celui sur les-Noms-du-Père.

Dans cette leçon, Lacan nous dit non sans humour qu'il cherchait en mettant au travail les Noms du Père, le péché originel de la psychanalyse. Et il ajoute :

« Il faut bien qu'il y en ait un. Le vrai (le vrai péché originel de la psychanalyse) n'est peut-être qu'une seule chose, c'est le désir de Freud lui-même, à savoir le fait que quelque chose, dans Freud, n'a jamais été analysé.

C'est exactement là où j'en étais au moment où par une singulière coïncidence, j'ai été mis en position de devoir me démettre de mon séminaire, car ce que j'avais à dire sur les Noms du Père, ne visait à rien d'autre qu'à mettre en question l’origine, à savoir par quel privilège le désir de Freud avait pu trouver, dans le champ de l'expérience qu'il désigne comme l'inconscient, la porte d'entrée.

« Remonter à cette origine, nous dit Lacan, est tout à fait essentiel si nous voulons mettre l'analyse sur ses pieds, donc qu'il ne manque pas un d'entre eux. »

Alors quel est-il ce péché originel, ce quelque chose qui n’a jamais été ou n'aurait jamais été analysé chez Freud ? C'est d'avoir mis au centre de sa doctrine, je dis bien au centre, et ce afin de réguler son propre désir et de se mettre à l'abri de la menace de castration, telle qu’elle transparaît clairement dans l'oubli de Signorelli dont nous parlera cet après-midi Pierre Bruno, d'avoir mis donc au centre de sa doctrine, le mythe du père mort, la construction du Nom-du-Père uniquement sur le contenu de Totem et tabou, c'est-à-dire sur la nécessité, pour que le père comme signifiant soit à l'origine de la loi, que le meurtre ait réellement eu lieu, que le père symbolique soit le Père mort.

J'aurai peut-être l'occasion, dans la discussion, d'essayer de vous montrer cela à partir de ce qui est noté dans le graphe par Lacan S(A), le signifiant du manque dans l'Autre, le fait qu'il n'y a pas de message dernier qui nous vienne de l'Autre.

Autrement dit, là où Freud cherchait ce qui était à l'origine de la loi, Lacan se pose la question de ce qui lui donne autorité. Ce qui n'est pas du tout la même chose. Ce que cherche Lacan, ce n'est pas l'Autre De l'Autre, c'est l'Autre dans l'Autre. Et c'est en cela que la question de Charles Melman est légitime: le Père est-il Autre ou étranger ? Et vous connaissez la définition que Lacan donne du Nom-du-Père dans « La question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » :

« C'est le signifiant qui dans l'Autre, en tant que lieu du signifiant, est le signifiant de l'Autre en tant que lieu de la Loi. »

Et c'est pour n'avoir pas osé, nous dit Lacan, aller plus loin que Freud sur cette question, qu'en 1964, il considérait que toute la théorie et la pratique de la psychanalyse apparaissaient en panne, et qu’il attendait un progrès, il le dit explicitement, du Nom-du-Père au singulier aux Noms-du-Père au pluriel.

Nous verrons plus loin quel est ce progrès.

Dans Radiophonie, en 1971, qui est contemporain du Séminaire L'envers de la psychanalyse, Lacan revient, mais cette fois-ci à propos de L'homme Moïse et la religion monothéiste, sur la doctrine freudienne et son centrage sur le mythe du meurtre du mâle darwinien dominant, qui institue, avec cette mort, le Père comme signifiant, le Père symbolique, le Père comme nom, le Père mort, celui qui ferme les yeux, ou un œil, selon que l’on se réfère à la signification de l’expression en français ou en allemand, Père mort qui constitue l'idéal du névrosé.

Que nous dit Lacan dans ce texte ? Que c'est :

« Occasion de passer à l'envers (c'est le propos de mon séminaire de cette année) de la psychanalyse en tant qu'elle est le discours de Freud, lui, suspendu. Et, sans recours, au Nom-du-Père, dont j'ai dit m'abstenir, biais légitime à prendre de la topologie trahie par ce discours.

Topologie, où saille l’idéal monocentrique (que ce soit le soleil n’y change rien) dont Freud soutient le meurtre du père, quand, de laisser voir qu'il est à rebours de l'épreuve juive patriarcale, le totem et le tabou l’abandonnent de la jouissance mythique. Non la figure d'Akhenaton. »

Ce passage mériterait que nous nous y arrêtions pour le commenter, mais je me contenterai, pour cette introduction, de vous faire remarquer que Lacan évoque la possibilité de se passer, avec l'écriture du discours psychanalytique, du recours au Nom-du-Père. Mais seulement en tant qu'il est situé par Freud dans un registre qui est celui du monocentrisme.

Dans « La méprise du sujet supposé savoir », texte de 1967, Lacan revient à propos de Freud, sur le signifiant “suspendu”, en avançant que s'il avait dû renoncer, forcé et contraint, à faire un pas en avant avec le séminaire sur les Noms du Père par rapport à Freud, c'est qu'il y voyait le signe que le sceau ne saurait être levé pour la psychanalyse, le sceau posé sur le rapport béant, c'est le terme qu’il emploie, de Freud au Nom-du-Père.

Rapport béant, auquel, ajoute-t-il, est suspendu… rien de moins que la position du psychanalyste ! Il est bien possible que ce soit encore aujourd'hui le cas, et c'est ce qui fait le prix, dont je souhaiterais comme Angela que nous puissions le mesurer au cours de ces journées, de la référence au nœud borroméen.

Pourtant, malgré cette errance que constitue le monocentrisme du Père, Lacan accorde à Freud d'avoir su maintenir, avec le complexe de castration, ce qu'il appelle la foi unique qu'il faisait aux Juifs de ne pas faillir au séisme de la vérité. Au séisme, c'est-à-dire à la faille, à la division du sujet.

C'est donc en se référant au Dieu des Juifs que Lacan attendait un progrès du passage du Nom-du-Père au singulier, aux Noms-du-Père au pluriel. Pourquoi ? Dans la mesure où Celui que Moïse interpelle sur l’Horeb en lui demandant son nom, lui répond : Je suis ce que Je suis. Autrement dit, tu n'en sauras pas plus et tiens-le-toi pour dit !

Et Lacan de s'exclamer, dans la leçon du 15 avril 1975 du séminaire R.S.I. : « Je suis ce que Je suis c'est pas un trou ça ! » Et il ajoute que c'est ce trou du symbolique qui recrache le nom, le père comme nom et que, je cite :

« Quand je dis que le Nom-du-Père, ça veut dire qu'il peut y en avoir, comme dans le nœud borroméen, un nombre indéfini, c'est ça le point vif. C'est que ce nombre indéfini en tant qu'ils sont noués, tout repose sur un. Sur un : en tant que trou il communique sa consistance à tous les autres. D'où le fait, vous comprenez, l'année où je voulais parler des Noms-du- Père, j'en aurais quand même parlé d’un peu plus que de deux ou trois - hein ! - et qu'est-ce que ça aurait fait comme remue-ménage chez les analystes, s’ils avaient eu, enfin toute une série de Noms-du-Père. »

Autrement dit, là où en référence à un idéal monocentrique, Freud situait le Père mort, ce qui impliquait la nécessité qu'il fut effectivement et réellement tué, Lacan, avec le nœud borroméen, pluralise le Nom-du-Père, mais reprend également la fonction de la nomination et la question du nom propre. Ce qu'il appelle le Père-du-Nom. Non pas seulement le Nom-du-Père, mais le Père-du-Nom, le Père qui nomme.

Nous allons voir, dans la suite de nos travaux, si la prise en compte de ce déplacement majeur qui se produit avec Lacan, de la place et de la fonction du père, est susceptible de nous orienter, non seulement dans l'abord de la question des papas chez Freud, mais également sur un certain nombre de phénomènes contemporains que Charles Melman rapporte à ce qu'il a nommé la Nouvelle Économie Psychique.

Claude Landman


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