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Moïse égyptien : hérésie et RSI ?

OLDENHOVE Etienne
Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

Au moment où s'imposait une idéologie complètement paranoïaque, celle d'un tout qui se voudrait homogène en excluant l'hétérogène, une idéologie où la question du père et de la filiation serait ramenée à sa seule dimension biologique ou génétique, Freud va y opposer deux autres dimensions, celle du Symbolique et celle du Réel.

Il va le faire en s'adressant d'abord à ses frères, à un (un parmi d’autres) de ses peuples, à une de ses communautés. L'homme Moïse et la religion monothéistedébute, en effet, par cette phrase-ci : « Enlever à un peuple l'homme qu'il honore comme le plus grand de ses fils n'est pas une chose qu'on entreprend volontiers ou d'un cœur léger, surtout quand on appartient soi-même à ce peuple. Mais on ne s'autorisera d'aucun exemple pour repousser la vérité au profit d'un hypothétique intérêt national, ... »[1].

J'ai dit « deux autres dimensions, celle du Symbolique et celle du Réel » parce qu'elles me paraissent évidentes à travers tout cet écrit et sont déjà présentes dans le titre même du livre : Der Mann Moses und die monotheistische Religion.

Freud va analyser dans ce livre toute la force symbolique du monothéisme en tant que tel, mais sans perdre de vue l'importance d'un réel : « L'homme Moïse ». C'est toute la question du « grand homme » qu'il développe dans la deuxième partie qui s'intitule « Résumé et récapitulation »[2].

A travers cette insistance sur le grand homme, ce n'est pas à une promotion d'un père imaginaire que nous avons affaire, mais, à mon avis, à une mise en évidence de l'importance du sujet, du réel de l'acte, en plus de l'institution symbolique, par exemple, celle du monothéisme.

Toute cette œuvre de Freud est tendue entre ces deux pôles, ces deux « UN » :celui, éminemment singulier, du sujet Moïse et celui, éminemment universel, du monothéisme. Ce livre est tentative d'articulation, de nouage entre ces dimensions.

Dans son Moïse et le monothéisme, on retrouve toute l'élaboration théorique de Freud sur le père. C'est – pourrait-on dire – une reprise de Totem et tabou.

Il y ajoute cependant un élément nouveau, c'est que le père est un étranger : Moïse n'était pas juif, mais bien égyptien.

Affirmer cela est manifestement très important pour Freud. Comment pouvons-nous lire cette affirmation ?

Personnellement, je l'ai toujours lue comme une façon de dire l'altérité radicale du père par rapport à ses fils et filles.

L'étranger, pour moi, est une des formes de l'altérité. Une autre des grandes formes de l'altérité, c'est l'altérité des sexes.

Ces deux grands axes de l'altérité, à savoir altérité des générations et altérité des sexes, sont la structure même de l’Oedipe. C'est ce que Freud dit constamment : le devenir homme et le devenir femme sont fonction du dénouement de la relation œdipienne avec le père et avec la mère.

Mais soutenir ici, dans notre association, une pareille thèse, est un peu une hérésie car Charles Melman nous a indiqué à de nombreuses reprises que cette qualification d' « étranger » nous maintenait dans le duel, dans un imaginaire paranoïaque et qu'elle n'ouvrait pas à la tiercéité qu'introduit l'Autre.

Pour lui donner la parole, je me permets de vous citer, par exemple, ce qu'il dit, ce qu'il disait le 20 janvier 2000, dans son séminaire sur les paranoïas.

« Alors ce qui caractérise d'une façon générale la psychose, c'est que dans cet Autre – cet Autre dont je viens d'évoquer la disposition particulière, disposé sur une bande à deux faces et à deux bords et non plus sur une bande de Möbius –, il y a dans cet Autre, certitude du psychotique, quelque Un. Il y a quelque Un dans l'Autre qui mène le jeu, quelque Un ou quelques plusieurs mais enfin il y a au moins quelque Un. (Certitude) que ce jeu vise l'anéantissement du sujet, c'est-à-dire que ce serait en quelque sorte une relation de filiation négativée puisque ce serait la filiation comme refusée et qu'il y a avec ce quelque Un dans l'Autre une relation d'étrangeté – il s'agit toujours d'un étranger –, donc une relation non pas de filiation mais d'étrangeté qui est essentielle, la présence dans le champ de l'Autre de quelque Un – ou de quelques Uns – qui mène le jeu dans une tentative d'annulation, de destruction du sujet, le caractère étranger vis-à-vis du sujet de ce quelque Un venant expliquer ce refus de filiation possible »[3] .

Et Charles Melman poursuit un peu plus tard, en disant ceci : « En aucun cas, nous ne saurions, nous, considérer l'Autre comme l'étranger puisque c'est ce qui nous est le plus intime ; c'est l'Autre qui organise notre intimité, et ce que je dis est une banalité. C'est bien pour cela qu'il y a toujours ce sentiment d'étrangeté avec ce que nous pouvons avoir de plus intime.

Donc je ne vais pas trop m'étendre là-dessus, mais ceci pour aboutir quand même à cette évidence : il faudra l'opération monothéiste pour venir imposer l'idée du réel Un à l'occasion justement de cette affirmation d'une filiation avec le dieu Un, habitant seul le dit Réel. »[4]

Ce que dit, à cette occasion, Charles Melman, est parfaitement juste.

Mais il situe l'étranger comme vous l'avez entendu, à l'extérieur, dans une topique euclidienne, et non pas à cette place essentielle de l'exclusion interne.

Freud peut aller se rhabiller et moi aussi. Je vous confierai à la fin de ce petit parcours, une des raisons de mon grand attachement à la catégorie de l'étranger.

Second point que je voudrais aborder dans cette relecture du Moïse. Il me semble que l'on peut prolonger le travail de Freud de la façon suivante.

Freud décrit très bien la façon dont l'histoire de l'humanité, de la culture, à partir d'un certain moment, va être une oscillation ou éventuellement un mélange entre monothéisme et polythéisme, le polythéisme étant une régression par rapport au monothéisme dont il a clairement indiqué à quel point c'est un progrès dans la vie de l'esprit.

Freud, lui-même, ne va pas s'arrêter au monothéisme. Tout en reconnaissant la grande valeur d'une telle élaboration, elle n'en reste pas moins, à ces yeux, une illusion. A cette illusion dont il a démontré, par ailleurs, qu'elle contenait ce qu'il appelle un noyau de vérité historique, c'est-à-dire tout ce qu'elle doit au meurtre du père – pour Freud, derrière Dieu, c'est toujours le père qui se profile –, à cette illusion donc, il va substituer son idéal scientifique, son exigence de rationalité et de vérité, qui parfois, se mue presque en croyance scientiste.

Freud reste, d'une certaine façon, dans la croyance comme le sont certains athées prosélytes. Mais il n'est pas que dans ce scientisme et il est patent qu'il cherche et trouve ses appuis dans le legs de la culture, par exemple, celui de ces grands hommes, plus particulièrement écrivains que sont Sophocle, Shakespeare, et Goethe, par exemple.

Goethe qui est invoqué et cité lors de presque chacune des grandes avancées freudiennes.

Freud ne parvient pas à vraiment dépasser l'alternative polythéisme/monothéisme, à sortir de ce dualisme.

Ne pourrait-on dire que Lacan, lui, en introduisant les noms du père parvient à sortir de cette alternative.

Car les noms du père, ce n'est pas du tout un retour au polythéisme.

Je sais que l'on ne peut pas assimiler le Nom-du-Père et le monothéisme, mais il me paraît indéniable que si Lacan s'en est tenu pendant un certain temps (jusqu'au séminaire de 1963) au Nom-du-Père, au singulier, c'est du fait de son immersion dans une culture profondément monothéiste.

Lacan, lui, cherche à « réintroduire le Nom-du-Père dans la considération scientifique ».[5]

Il ne se coince pas dans une alternative exclusive : ou la religion, ou la science.

Les noms du père, par exemple les trois grands registres du R, du S et de l'I, ou le nœud borroméen comme tel, permettent de dépasser l'opposition monothéisme/polythéisme en la déplaçant : ce n'est plus une question de croyance, mais c'est une question de foi, au sens d'accepter d'être dupes, d'accepter que quelque chose nous échappe et nous fonde, d’accepter la dimension du transfert.

Troisième point.

Il y a un point du Moïse qui mériterait peut-être de retenir plus notre attention, c'est celui de l'amour de Dieu, autrement dit de l'amour du père, en le prenant sur son versant de génitif subjectif.

Freud s'y arrête essentiellement à partir de l'élection du peuple juif. Le peuple juif comme élu par Dieu. Avec raison, il relève à quelle point cette élection est sans doute un des facteurs déterminants de sa vitalité et de son assurance.

Par contre, il parle peu de la religion monothéiste comme amour d'un Dieu unique vis-à-vis de la communauté des hommes, du fait, si vous voulez, que « Dieu est amour ».

Or, c'est une dimension fondamentale de l'opération religieuse, de la façon dont l'Autre va être traité dans les religions monothéistes. Dans celles-ci, il y est décrété que l'Autre, que Dieu nous aime, aime ses enfants.

C'est la définition même de l'érotomanie. Le délire érotomaniaque décrète, impose par un coup de force que l'Autre aime le sujet : « un Autre m'aime », dit l'érotomaniaque. C'est une façon de se donner une place, une place éminente, la place centrale dans un monde qui, pour le paranoïaque ne l'a pas adopté et qu'il n'a pu adopter.

Freud s'interroge, à plusieurs reprises, dans ce dernier écrit, sur l'origine de la conviction, de la force qui caractérise les croyances religieuses.

Il oscille, me semble-t-il, entre deux interprétations : l'une où l'on se situerait plus du côté de la névrose, c'est-à-dire de ce qu'il nomme « retour du refoulé ». C'est le retour du refoulé qui impose cette présence d'un père Un et des valeurs qu'il promeut, par exemple, celles du monothéisme mosaïque.

Parallèlement à cette lecture, il y a aussi une série d'allusions où la force de conviction de la religion est assimilée à une conviction délirante et au fait que toute construction délirante, comme il l'avait déjà avancé dans son article « Constructions dans l’analyse », contient un noyau de vérité historique, socle de vérité dont se nourrissent la certitude et l'assurance du délirant.

Freud, lui-même, qualifie à maintes reprises, son essai, ses essais insistants sur « L'homme Moïse et la religion monothéiste » de « constructions ». C'est le mot qu'il utilise et l'on sait toute l'importance qu'il a donnée à ce concept depuis son analyse de l'Homme aux loups jusqu'à ce fameux article sur les constructions dans l'analyse où il nous dit que les délires sont des équivalents de constructions.[6]

Au risque d'être un peu blasphématoire, je dirais qu'il nous faut reconnaître, malgré l'admiration que ce livre suscite en nous, qu'il a un côté un peu délirant. Personnellement, cela ne me dérange pas.

Assez curieusement, Freud insiste sur le fait que cet essai est plus l'essai d'un historien que d'un psychanalyste.

C'est ce qu'il écrit à son fils Ernst , le 17 janvier 1938 .

Je le cite :

« Cher Ernst,

Je ne me suis pas moins réjoui de ta belle lettre que de la belle plaque de verre persane que tu m'as envoyée. Comme cadeau en retour, je t'ai fait expédier l'essai sur Moïse, l'un des rares travaux de ces derniers temps qui peut revendiquer un intérêt général. Je redoute que cet intérêt n'aille au-delà de la mesure justifiée et ne soit gonflé jusqu'à la sensation. C'est ma première entrée en scène en tant qu'historien, plutôt tardive ! On peut prévoir qu'il n'y aura pas beaucoup d'amabilité de la part de la critique scientifique – la communauté juive sera très offensée. »[7]

A l’issue de ces trois points esquissés à partir du Moïse et le monothéisme, je peux maintenant pour terminer vous dire le souvenir qui m’est revenu en m’astreignant à ce travail.

Mon attachement indéfectible au signifiant « étranger » tient à mon histoire, à plusieurs éléments de mon histoire, notamment à celui-ci : il y a un peu plus de quarante ans, à l’époque où j’étais jeune étudiant à l’université, j’ai participé à une manifestation et je me suis fait arrêter par la gendarmerie. Cela m’a valu la seule nuit de détention de ma vie. Je participais à une manifestation où nous nous battions pour qu’il n’y ait pas d’exclusion d’un certain nombre d’étudiants étrangers de l’université du fait d’une nouvelle loi qui restreignait drastiquement leur accès aux universités belges. Et je me souviens très bien que le slogan partagé et scandé par la masse des manifestants était « Nous sommes tous des étrangers ! ».

C’est une formule qui n’est pas sans vérité, mais pas non plus sans danger, car en prônant ce « tous », elle risquait de faire disparaître la singularité de l’étranger.


[1] S.Freud, L’homme Moïse et la religion monothéiste, Editions Gallimard, Connaissance de l’inconscient, page 63. [2] S.Freud, Ibidem, pages 203 et suivantes [3] C. Melman, Séminaire Les paranoïas, Editions de l’Association Lacanienne Internationale, page 106 [4] C. Melman, ibidem, p. 109 [5] E. Porge, Les noms du père chez Lacan, Editions Eres, p.79 [6] S.Freud, « Constructions dans l’analyse » , in Résultats, Idées, Problèmes, P.U.F , tome 2, page 280
[7] S.Freud, Lettres à ses enfants, Aubier, Psychanalyse, p.388

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