Accueil

 

"Je n'ai plus de batterie... "

VINCENT Denise
Date publication : 15/10/2013

 

Si la rencontre du réel peut servir à notre jouissance, le cinéma actuel sait parfaitement en exploiter la recette. C'est à dire que le cinéaste, le réalisateur comme on dit aujourd'hui, nous met sous les yeux un réel particulièrement horrible et l'identification à un héros immergé dans un ce réel atroce, parce qu'il s'en sort vivant, nous permet d'en jouir. Le film, le roman, l'oeuvre d'art contemporain sont ainsi faits.Déjà en 1971, avec 'Family life' Ken Loach nous immergeait dans un réel horrible où une famille s'employait à rendre folle une toute jeune fille. Le thème'était l'effort de l'Autre à la rendre folle dans un cadre familial étouffant.C'est la famille qui était en question. Trente ans plus tard c'est l'univers social tout entier qui est mis en cause où Ken Loach situe son jeune héros dans son dernier film intitulé 'Sweet sixteen '.Liam est un garçon de 16 ans d'une exceptionnelle vitalité qui accumule les mauvaises cartes dans sa donne de départ: une mère qui purge une peine de prison, un beau-père pervers, une soeur sans travail et qui a à charge un tout jeune enfant, quant à lui il est entièrement livré à lui-même. Il va essayer de recoller les morceaux de cette famille en miettes.La dynamique du film tient au fait que Liam veut s'en sortir et ne doute pas un instant qu'il puisse y arriver, fut-ce au prix de multiples infractions. Il livre bataille au réseau des vendeurs de la drogue, devient dealer lui-même, survit à la trahison de son meilleur copain. Le parti pris de Ken Loach est que Liam ne rencontre aucun adulte qui le mette en garde qui fasse obstacle à ses conduites délinquantes.Ce film prend à parti l'état de la société en Grande Bretagne et la politique de Tony Blair. Il a la banlieue de Glasgow pour cadre et les plages polluées des bords de la Clyde. Mais d'une façon plus générale ce film nous concerne et concerne tous nos ados désencadrés. Liam est représentatif de la situation où peut se trouver un garçon de 16 ans qui manque de ce qui parait essentiel à son économie psychique. Chez lui ce qui n'a pas été mis en place, ce qui na pas été ménagé c'est l'impossible dont la rencontre répétée pourrait primer sur la réalisation de ses pulsions. Le retour tant attendu par Liam de sa mère au sortir de la prison, loin de résoudre l'impasse dans laquelle il s'est mis, va faire éclater le drame et précipiter Liam dans le passage à l'acte.L'extraordinaire efficacité de cette histoire tient sans doute au jeu remarquable de naturel du jeune acteur et au fait que Liam d'une façon vraisemblable demeure dans ses tribulations un coeur pur, relié à ce point fixe : croire que le retour de sa mère puisse le ramener à son statut d'enfant aimé, d'objet satisfaisant, tout en lui évitant encore une fois la castration. C'est là le ressort de son indomptable énergie.Avec la dernière image Liam sur la plage, face à la mer, quand il a tout perdu, s'adresse à sa soeur sur un téléphone portable et lui dit dans un souffle 'Je n'ai plus de batterie'Les adolescents qui nous sont parfois adressés, après une succession de renvois, de passages à l'acte présentent parfois cet état proche de la dépression. Le travail que nous avons à faire avec eux est l'établissement de ces limites avant que leurs batteries ne tombent définitivement à plat.Denise Vincent

Espace personnel