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Un désir qui ne soit pas anonyme…

BELO Maria
Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

Je parlerai de deux changements dans le monde occidental. Le premier concerne l’espace de vie et donc d’humanisation. En effet, indépendamment des classes sociales, les enfants, fortunés ou pas, grandissaient dans des espaces larges, fussent-ils les maisons ou les propriétés, fussent-ils les quartiers ou les villages, espaces qui permettaient d’échapper au regard des adultes : aussi bien à celui des parents au sens large, qu’à celui des employés, des voisins qui tous avaient naturellement droit à intervenir auprès des enfants. On était encore loin de la famille urbaine, conjugale, coincée dans des appartements de plus en plus petits. L’autorité du père de famille était relayée par tous les adultes qui s’impliquaient dans l’action éducative de l’ensemble des enfants suivant les règles partagées par la communauté. Si l’autorité paternelle était ainsi actée de façon plus élargie et effective, la possibilité pour chaque enfant, soit de s’habituer à la vie en groupes d’âge et sexe qui se formaient naturellement à partir de 4-5 ans, soit de rester seul dans un coin, jouait fort dans la construction de l’identité. Aujourd’hui ce type d’expérience n’est plus accessible qu’à l’adolescence. [2]

Ce troisième social que le père symbolisait pourtant faisait de façon bien plus efficace la séparation avec la mère. La constitution du sujet était ainsi incorporée dans une vie de la parenté élargie et du voisinage, lequel était toujours un groupe socialement mélangé permettant les identifications, mais aussi les transgressions. La liberté était toute subjective et dépendante d’un désir loin d’être anonyme, mais pas réduit non plus aux père et mère.

Je ne pense pas au désir subjectif des parents ni au désir d’avoir un enfant, mais au désir qui, à partir des fonctions paternelle et maternelle et venant aussi de la communauté autour, est déposé sur l’enfant dès sa naissance et au long de la petite enfance du nouveau parlêtre. Il s’agit de la capacité anticipatrice de ceux qui l’entourent qui fait qu’il est regardé, parlé, vécu, non seulement comme digne de toute notre attention (qui aujourd’hui se traduit par ce regard et ces mots des parents faisant de lui le plus beau bébé au monde, ou, du temps de Freud, His majesty the baby), mais comme celui qui deviendra, en tant que citoyen, le représentant de ce que notre humanité a de meilleur, notre pays, notre quartier, notre famille… [3]

Est-ce que le déclin du père n’est pas cela ? Comment être le représentant d’une exigence qui ne se trouve plus nulle part, le collecteur d’une dette que la société ne reconnait plus ?[4]

Le deuxième changement anthropologique concerne le temps. La construction d’un parlêtre est le résultat d’une action collective que nous pouvons dire artisanale. La famille et son entourage tournaient autour de nombreuses activités qui prenaient du temps : la cuisine (où nombre d’aliments impliquait un travail long et de plusieurs), la couture, l’agriculture, la création d’animaux, l’artisanat… (entre parenthèses, le temps fou que les technologies nous ont peu à peu permis de récupérer là-dessus et qui a permis ce que Hervé Defalvard appelle l’inauguration par les femmes du libre marché du travail, n’a que généralisé ce qu’on appelle le stress.)

Toute l’éducation passait par un temps de maternage très bien repris dans leur clinique par M. Christine Laznik et d’autres psychanalystes, en s’appuyant sur le séminaire XI de Lacan et le graphe des pulsions, demande et désir. Lacan avait déjà pointé dans le texte sur la famille et ses complexes, « les difficultés que ce processus connait quand le progrès fait évoluer la famille vers la forme conjugale et la soumet plus aux variations individuelles ». Le confort psychique que la structure sociale environnante impliquait auparavant ayant disparu, « De cette ‘anomie’ continue-t-il, il en résulte une forme de dégradation : le refoulement incomplet du désir pour la mère, avec réactivation de l’angoisse et de l’investigation inhérentes à la relation de la naissance ; l’abâtardissement narcissique de l’idéalisation du père, qui fait ressortir dans l’identification œdipienne l’ambivalence agressive… ».[5]

Le bain de langage où naît l’enfant, et la parole que - faute d’autre adresse, la famille étant devenue conjugale - la mère lui dirige dès ce moment, le met dans une position d’être un autre et prolonge la séparation inaugurée par la naissance et la coupure du cordon. Or cette parole maternelle associée au regard et aux soins à l’enfant et au travail sur le corps, elle est aujourd’hui, le plus souvent, interrompue trop précocement par les longues journées de travail de la mère (chez nous avant même le stade du miroir). [6]

« Aujourd’hui, pourtant, disait Lacan en 1938, la famille, même quand elle est devenue conjugale, maintient une fonction de transmission irréductible d’humanisation étayée par un désir ».

Ce donc à quoi je veux revenir est que ce travail dont les analystes d’enfants nous ont, à la suite de Lacan, bien montré l’enjeu, prenait lui aussi du temps. Nous nous passons bien aujourd’hui des objets qui, artisanaux, étaient faits pour durer. Mais la fabrication d’un sujet reste nécessairement artisanale et prend du temps. Même avec des éducatrices très bien formées, l’humanisation, la transmission d’un langage qui permette une parole pleine ne peut se faire enaviarium, hors d’un désir qui ne soit pas anonyme. Ce travail qu’opère la séparation et qui introduit l’absence a trois versants : celui du regard - la présence qui est déjà séparation qui sera confirmée avec le stade du miroir introduisant l’identification imaginaire ; celui de la voix et de la parole qui souligne la présence/absence, qui introduit le symbolique, le signifiant, le nom et le non et donc la fonction paternelle ; et celui du travail du corps qui introduit au réel du sexe et à l’identification au sexe biologique.

C’est ainsi que, par exemple, je crois comprendre Charles Melman quand il dit que le père est du côté du symbolique et la mère du côté du réel. En effet, la mère qui baigne son bébé, lui change les langes, n’est pas aveugle au pénis réel de son petit garçon, ni à l’intériorité, au sexe caché de sa petite fille dont elle va s’occuper donc de façon différente. Même si la mère qui allaite n’est pas sans savoir qu’elle a un objet réel pour l’occasion – le sein – qui lui donne en tant qu’objet a une dimension symbolique phallique. C’est ainsi que la fille, à l’occasion du stade du miroir, n’est pas sans connaître cette dimension d’intériorité en elle, inconsciemment transmise par sa mère. Dès lors son identification spéculaire diffère de celle du garçon en ceci qu’elle sait quelque part qu’elle n’est pas toute là dans cette image phallique, elle ne subit pas cet envoûtement du un, cette aliénation dans une image claire et distincte. Cela la mettra en difficulté par rapport à une parole telle qu’elle fait autorité chez nous. Mais cela lui donne aussi accès à la jouissance Autre. Et éventuellement aux jouissances réelles de la maternité (grossesse, accouchement, allaitement).

Ceci pour dire que je ne pense pas que le déclin si substantiel du père nous ramène aujourd’hui à une société matriarcale dont les caractéristiques impliqueraient une répression par un frère de la mère et une sublimation par le père. L’élevage (passez l’expression) des enfants dans les crèches, par fournées, est plutôt du côté de l’aviarium et donc de l’apprentissage collectif et objectif des comportements qui auparavant se faisait dans et par la relation subjective aux deux parents, dès le développement du corps et ses apprentissages par le sevrage, le stade du miroir, l’intrusion du petit autre, l’apprentissage de la propreté, pour en arriver à l’identification œdipienne, avec les conséquences dans la constitution du surmoi et de l’idéal du moi et donc de la sexualité et du désir. En 1938, Lacan, dans les très belles pages qui terminent son article sur la famille et que les féministes devaient lire avant de s’attaquer à la psychanalyse, voyait dans la protestation virile de la femme la conséquence ultime du complexe d’Œdipe. Mais les trente glorieuses, suivies des années du féminisme revendicateur (causes ou symptômes ?), ont rendu à sa plus simple expression cette fonction maternelle.

Aujourd’hui c’est encore plus que ce que déjà disait Lacan, « une occultation du principe féminin (et, j’ajouterai, du maternel) sous l’idéal masculin, dont la vierge, par son mystère, est, à travers les âges de cette culture, le signe vivant ». [7] Car, et c’est la difficulté pour moi du travail que nous faisons en tant qu’analystes en essayant de dire quid de l’homme et quid de la femme. Est-ce qu’on peut parler de l’homme sans en référer au père ? Et de la femme sans en référer à la mère ? C’est que lui, en plus de sa place d’homme, a une place dans la société de père symbolique, et même s’il n’a pas d’enfants à lui, il la prend dans son travail quel qu’il soit, dans son action dans le monde. Alors que elle n’est mère que si elle est mère réelle indépendamment d’être femme. Et donc, la jouissance Autre ne va pas sans la maternité. Dans ce sens, est-ce que le déclin du père absolument évident dans la famille, n’est pas compensé par son existence symbolique, imaginaire dans la société ? [8] Alors que le déclin du maternel, bien plus récent, semble bien plus terrifiant.

Melman, dans le JFP nº 37, clôt avec une question qui nous appartient : que peut faire le psychanalyste ? Il rappelle comment Lacan « semblait obstiné, parfois violemment, à l’affirmation d’un certain ordre. Pas l’ordre patriarcal. Pas non plus l’ordre quelconque… ». Les psychanalystes, ont-ils les moyens conceptuels et éthiques pour prendre position, aussi bien donc théorique que clinique, par rapport aux changements dans la société ? Si nous comprenons qu’elle se précipite la tête la première sans savoir où (tous les changements furent dans l’histoire comme cela, même si ce fut sans cette précipitation), nous n’avons que deux instruments : l’un consiste, à partir d’une position éthique qui ne cède pas sur son désir d’analyste, à agir dans la clinique au cas par cas : chacun étant différent, ils nous permettent alors l’élaboration, non d’un ordre, mais d’une clinique ; l’autre est la possibilité, à partir de nos lieux de travail institutionnels ou de militance, de parler au nom de l’humanisation et de ses outils, fussent-ils nouveaux. Il me semble que ce sont les deux seules manières d’entendre le symptôme social comme tel.



[1] « Note sur l’enfant », in Autres Écrits, p373.
[2] Toutes les barrières sécuritaires de la vie urbaine qui entourent les enfants, lesquels ne se mesurent plus aux risques du quotidien, tout comme le cordon ombilical qui est devenu le portable, tout les éloigne d’une solitude sans transgression.
[3] Malheureusement, au Portugal aujourd’hui ce désir se réduit au souhait matérialiste qu’il devienne un haut cadre d’une multinationale. On ne peut faire en moins de 40 ans les changements que d’autres font depuis 200 ans et en payant le prix fort.
[4] Ne serait-t-il pas cette dette symbolique refoulée qui revient dans le réel d’une dette dite souveraine ?
[5] Lacan, La famille, chapitre II, p.8’42 – 5.
[6] Je voudrais là avancer quelque chose qu’il est probable qu’en France soit oublié. Dans mon pays, j’ai eu encore accès à des sentences traditionnelles, notamment autour de l’éducation de l’enfant, dont certaines versaient sur ce que nous appelons, à la suite de Lacan, le stade du miroir et en soulignant le caractère prématuré de celui-ci. Elles disaient en gros: Si l’enfant ne parle pas encore, il ne faut pas l’amener devant le miroir sinon il ne parlera pas. Cela a un sens. La parole adressée était alors différente. En effet si, par les soins prodigués et par l’expérience du corps, les deux alliés à la parole entendue et au regard, on laissait à l’enfant le temps de connaitre son corps, intéro et proprioceptivement, dans sa densité, comme faisant un, c’est-à-dire, vers 18-24 mois, marchant déjà, ce qu’il voyait dans le miroir ne lui ravissait pas son corps intérieur. Son identification encore qu’imaginaire participait aussi du réel du corps, le contraire, je cite Lacan, d’un moi défini par le narcissisme et sévèrement distinct du sujet. Cela donnait une parole qui vient du corps et était à mon avis plus proche d’une parole pleine. Mais cela est un temps désormais révolu probablement partout au monde.
[7] Lacan, La Famille,II, p. 8’42 - 8
[8] Je ne résiste pas à vous raconter une expérience faite sur internet, alors que je préparais ce texte. Je lisais un article en français d’un philosophe portugais, un commentaire sur Malaise dans la civilisation dans la partie où Freud discute l’origine du sentiment religieux. Et je suis tombé sur le terme allemandhilflosigkeit que l’auteur traduisait par « désaide primitive ». N’ayant pas sous la main mon petit dictionnaire d’allemand, j’ai d’abord cherché dans le texte de Freud en espagnol – Desamparo infantil y nostalgia del padre. Je suis alors allée regarder sur internet. Et c’est là que c’est intéressant. La première entrée pour le mot hilflosigkeit me renvoie à Wikipedia qui disait ne trouver que hilflos, et traduisait par indefeso, sans défense. Et donnait comme exemple, cette phrase : In anderen worten, dein Vater ist praktisch hilflos (en d’autres mots, ton père est pratiquement sans défense). Pour hilflosigkeit suivait donc, non une traduction, mais douze exemples d’utilisation : tous étaient des phrases de la bouche de politiciens qui parlaient de la hilflosigkeit (incompétence, incapacité, impuissance, désespoir) de l’Europe et de ses institutions ainsi que de son intervention autant interne qu’externe. Lisant cela, stupéfaite, je me demandais si nous ne devrons pas parler plutôt d’une dénégation ou d’un appel au père symbolique dans le social, au lieu d’un déclin ?

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