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Quel Moïse, quel « Heim » pour la psychanalyse ?

VENNEMANN Johanna
Date publication : 19/06/2014
Dossier : Dossier de retour du Séminaire d'Hiver 2013

 

S´identifie-t-il avec Moïse, père des origines, en pensant être tué par sa propre horde et mettre ainsi en danger sa psychanalyse ?

Je vous invite à entendre ce qui émeut Freud par rapport à ces questions, à lire avec moi quelques passages de lettres qu´il a écrit à amis et disciples. C´est très touchant.

Cela commence avec Fliess, celui qui a été sujet supposé savoir pour Freud, témoin de la découverte de l´Œdipe, du désir du fils de vouloir éliminer le père. Quand Freud arrive enfin à Rome en 1901, il est déjà en train de se séparer de cet Autre qu´a été Fliess. Dans la lettre du 19.9.1901[2] Freud introduit la question de la religion et parle d´un mensonge :

« Je devrais t’écrire de Rome maintenant ; c’est difficile … c’est un point culminant, un des plus beaux de ma vie … si j’ai pu me dédier pleinement à la première Rome, celle de l’antiquité, ça n’a pas été ainsi pour la seconde, la chrétienne … le mensonge sur la rédemption de l’humanité m’est insupportable. »

Restons à Rome, à la rencontre avec le Moïse de Michel-Ange sur lequel Freud écrit un essai qu´il publie anonymement en 1913; c’est seulement en 1924 qu´il lève l´anonymat.

« J’ai avec cet œuvre une relation comme celle avec un enfant de l’amour. » écrit il à Edoardo Weiss le 12.4.1933[3] « Pendant trois semaines solitaires du mois de Septembre en 1913 [en effet c’était le 1912, c’étaient les années de la rupture avec Jung, successeur, fils préféré] je suis resté debout dans l’église devant la statue, je l’ai étudiée, mesurée, désignée jusqu’à ce que me vienne la compréhension que dans l’essai je n’avais osé exprimer que d’une façon anonyme. Seulement beaucoup plus tard j’ai légitimé cet enfant analytique. »

Un enfant de l´amour à légitimer ce Moïse de Michel-Ange[4], précurseur du Moïse du roman historique puisque c´est aussi un Moïse étranger : Freud suppose à Michel-Ange d´avoir créé un autre Moïse que celui de la Bible, et il dit que cela revient à un sacrilège.

Freud doit-il se reconnaitre père d´un tel sacrilège qu´il poursuivra lui-même avec le père du peuple juif en en faisant un étranger ?

Ce qui nous mène à L’Homme Moïse et la religion monothéiste (5), texte auquel il dédie les dernières années de sa vie.

La correspondance avec Arnold Zweig, non Stefan Zweig, mais Arnold, lui aussi écrivain, est un témoignage extraordinaire de la recherche douloureuse de Freud.

Zweig s’était déjà exilé en Palestine, à Carmel Haifa, à la maison de Mr. Siegfried MOSES ! Freud adresse donc ses lettres avec d’insistantes prières de l’aider à trouver la vérité historique du fait que Moïse était égyptien, sur l’origine de Moïse, à un lieu qui s´appelle Moïse – à la maison BETH MOSES.

Mais lisons ce que Freud écrit dans cette correspondance[5], qui commence en 1934 et qui est un témoignage touchant de l’actualité de cette période-là.

30.9.34 : “Vous connaissez le point de départ de mon travail,... face aux nouvelles persécutions on se demande encore comment le juif est advenu, et pourquoi il a attiré sur lui cette haine immortelle. J’avais vite trouvé la formule. C’est Moïse qui a crée le juif, d’où le titre : L’homme Moïse un roman historique … l’entreprise a failli à la troisième partie parce qu’elle apportait une théorie de la religion ; rien de neuf pour moi après Totem et tabou mais plutôt quelque chose de neuf et fondamental pour des étrangers, FREMDE. C’est l’égard par rapports à ces étrangers qui me fait tenir secret cet essai déjà terminé, puisque ici nous vivons dans une atmosphère de stricte croyance catholique. On dit que la politique de notre pays est faite par un certain Pater Schmidt qui vit à St. Gabriel et est homme de confiance du Pape et malheureusement pour nous il est lui-même ethnologue et chercheur en histoire de la religion [en effet il était Depuis 1927 directeur du musée ethnologique du Latran]. Schmidt qui dans ses livres ne cache pas sa répulsion devant la psychanalyse et surtout devant ma théorie du totem en particulier. A Rome mon cher Edoardo Weiss a fondé un groupe psychanalytique et a publié quelques numéros d’une revue de psychanalyse. Cette publication lui a été interdite subitement, et malgré le fait que Weiss ait un bon contact avec Mussolini [contact lequel selon E. Jones aida Freud à obtenir un laissez-passer pour Londres] et obtint de lui l’assentiment il n’a pas été possible de faire lever cette interdiction. On dit qu’elle vient directement du Vatican et que le responsable en est le Père Schmidt. Or on peut s’attendre à ce qu’une publication de ma part fasse un certain bruit et n’échappera pas à l’attention du Père hostile et ennemi. Et avec cela on risquerait une interdiction de l’analyse à Vienne et une cessation de tous nos travaux ici. Si le danger ne regardait que moi, elle m’impressionnerait bien peu, mais laisser sans travail tous nos membres à Vienne est une responsabilité trop grande pour moi. En plus et derrière ça il y a aussi le fait que mon travail ni ne me semble si assuré que ça, ni ne me plait tellement. »

Est-ce seulement la confrontation avec la religion qui provoque la panique de Freud, ou pouvons-nous supposer que la panique devant la publication ait été provoquée par l’image du meurtre du père – comme il est déjà arrivé lors de l’écriture de Totem et tabou – et l’affirmation que le père serait un étranger ?

Le 16 décembre de la même année il écrit encore à Zweig :

« Laissez-moi en paix avec le Moïse. Le fait que cette tentative, probablement la dernière, de créer quelque chose ait échoué me déprime déjà assez. Ce n’est pas que j’ai réussi à m’en détacher. L’homme et ce que j’en ai voulu faire me persécute sans cesse, mais ce n’est pas possible, les dangers externes et les doutes internes ne permettent aucune autre issue de la tentative. Le point de départ reste que Moïse est un égyptien … »

Il faut rappeler que cette dernière période de la vie de Freud est aussi marquée d’une autre souffrance, physique, le cancer à la mâchoire inférieure, les maintes opérations subies qui le mettent dans une dépendance complète des soins de sa fille Anna. Anna est aussi celle qui le représente à l’extérieur, au congrès psychanalytiques ; nous touchons ici au problème de la succession.

Freud écrit à Zweig le 13.2.1935[6] :

« Je vois un nuage de UNHEIL désastre qui couvre le monde, même mon propre petit monde. Je dois me forcer à ne pas oublier le seul beau fait qui est que ma fille Anna en ce moment fait de si bonnes trouvailles analytiques et – comme tout le monde le dit – en parle dans des exposés magistraux. Une exhortation donc à ne pas croire qu’avec ma mort le monde entier finira. »

Il semble que ni l’avènement du nazisme, ni sa maladie, menace mortelle tous les deux, ne lui importent autant que l’avenir et la transmission de la psychanalyse.

Si, en fin des comptes, Freud s’identifie à Moïse et voit sa propre mort dans celle de Moïse en tant que père, alors la seule chose importante est de sauver les tables de la loi et la transmission de ces lois qui sont des lois de parole.

Il en parle d’une façon plus directe à une analyste femme, à Lou Andrea Salomé. Le 6.1.1935[7] il écrit:

« Ma seule source de satisfaction s’appelle Anna. Il est remarquable de constater quelle influence et quelle autorité elle a réussi à obtenir dans la foule d´analystes, dont peu ont vu changer leur substance humaine par l’analyse. Il est aussi surprenant avec quelle précision, quelle sécurité et clarté Anna domine la matière d’une façon vraiment complète indépendamment de moi … Mon seul souci est qu’elle se rend la tâche trop difficile. Que fera-t-elle quand elle m’aura perdu ? Vivra-t-elle une vie de sévérité ascétique ? »

Nous savons ce qui est devenu de la psychanalyse d’Anna Freud.

Freud continue la lettre avec un compte rendu de son travail sur le Moïse et de l’impossibilité de publication parce que :

« … seulement le catholicisme nous protège contre le nazisme … et d´ailleurs, les bases historiques de la question ne sont pas assez solides pour servir comme piédestal à mon intuition précieuse. Je me tais donc. Il me suffit de pouvoir croire moi-même dans la solution du problème. Il m’a persécuté pendant toute ma vie … »

La question de la vérité des origines qui se révèlent être mythiques et celle du meurtre du père, d’un père Autre, étranger, l’ont persécuté pendant toute sa vie et lui ont fait faire ses découvertes ?

Encore à Lou Andrea Salomé il écrit le 16.5.35 :

«Naturellement je dépends toujours plus des soins de Anna, exactement comme le dit Méphisto – en fin de comptes nous dépendons après tout toujours des créatures que nous avons mis au monde. »

En 1938 Freud accepte enfin de laisser Vienne pour Londres où il finira son travail sur le Moïse qui sera publié au mois de mars 1939, peu de temps avant sa mort.

Le 5.3.1939 il écrit à Zweig:

« J’attends seulement le Moïse qui doit encore paraitre ce mois-ci et puis je ne dois plus m’intéresser – jusqu’à ma prochaine renaissance – à aucun autre livre. »

Un an auparavant, au moment de quitter Vienne, il avait, dans une préface à l’œuvre qu’il ne pensait pas publier, exprimé encore une fois ses craintes que les autorités de l’église puisse faire interdire la psychanalyse s’il publiait son essai.

Son souci était de trouver un lieu pour sa psychanalyse qui, écrit-t-il dansL’homme Moïse et le monothéisme, « dans le cours de ma longue vie est arrivée partout, mais n’a pas encore trouvé d’autre HEIM plus précieux que la ville dans laquelle elle est née et où elle a grandi »

Ce serait quoi un HEIM pour la psychanalyse ? Son lieu par excellence n’est-il pas plutôt celui du UNHEIMLICH : de l’inconscient en tant que autre scène, le refoulé en tant que INNERES AUSLAND, pays étranger interne, comme Freud l’appelle ?

Si la psychanalyse est un acte – une TAT – selon Freud elle est intrinsèquement fondée sur un crime, une UNTAT. C´est ainsi que Freud appelle le meurtre du père référé à Moïse. UN-TAT, cet UN que nous avons appris avec Lacan à lire comme signe d´un manque : la UNTAT de l’acte du meurtre du père qui instaure un manque.

La psychanalyse ne se transmet pas de père en fils et encore moins de père en fille. La question reste ce fantasme de Freud de voir dans un successeur un fils, de croire dans une filiation possible de la psychanalyse. Il ne lui est resté qu’Anna, sa vraie fille.

Si Lacan, comme le rappelle Jean Allouch, n´a pas fait partie du fantasme de Freud sur le/les fils successeur/s – ces fils qui non pas seulement tué le père mais la psychanalyse tout court - alors il me plait de penser que c’est aussi à cause de ça que Lacan a pu recevoir cette lettre de Freud, à en être, comme il le dit, le prolongement de Freud à partir de la question du nom du père.

N.B. : Toutes les citations ont été traduites par moi à partir du texte original allemand. JV



[1]Jacques Lacan, L’Ethique de la Psychanalyse
[2] Sigmund Freud, Briefe an Wilhelm Fließ, 1887-1904, S. Fischer Verlag, 1986
[3] Sigmund Freud, Edoardo Weiss : Briefe z. psychoanalytischen Praxis S. Fischer Verlag 1983
[4] Sigmund Freud, Der Moses des Michelangelo (1914) S. Fischer Verlag
[5] Sigmund Freud. Der Mann Moses und die monotheistische Religion, 1939, S. Fischer Verlag
[6] Sigmund Freud, Arnold Zweig : Briefwechsel, S. Fischer Verlag 1984
[7] Sigmund Freud, Lou Andrea Salomé : Briefwechsel, S. Fischer Verlag, 1966

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